‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 29 sur 57 · LA CAMPAGNE DE · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE DE

Dans les premiers jours de Taimée 1443, une brillante ambassade ottomane fit son entrée dans Bude. De la part d'Amurath, elle \enait apporter des propositions de paix au roi Wladislas. 1^'ladislas lui donna audience, mais dès qu'il eut entendu que le sultan lui demandait Belgrade ou un tribut annuel, il la congédia, ne daignant lui répondre que ceci : « Hunyadi sera consulté à cet égard, et suivant a que le sort se montrera prochainement favorable ou non « envers lui, il enveiTa des délégués exprimer ses désirs à « Amurath (1). n Une telle réponse était une menace. Les ambassadeurs turcs se retirèrent.

(1 ) Callioiacbi, De rehw Vladiiîm, L. H.

i78 JEAN DE HU^YAD.

Les dispositions belliqueuses ainsi manifestées par le jeune roi polonais encouragèrent Julien Césarini à le pousser à la croisade. En effet, Julien avait été envoyé en Hongrie bien plus à propos de la guerre turque qu'à propos de la guerre civile. Eugène IV, dont il était le légat, avait compris l'immensité du danger qui sans cesse menaçait le monde chrétien. Quoique les grecs de Byzance refusassent toujours de se convertir à la communion romaitie, le pontife italien voulait tenter un effort décisif pour sauver non pas l'empire des Paléologues, aux trois quaits détruit, mais au moins Conslantinople, la clef de la Méditerranée, peutêtre la première étape de l'armée musulmane en marche sur Rome et l'Occident catholique. Les princes de France, d'Espagne, d'Angleterre, d'ItaUe et d'Allemagne, trop occupés à cette époque de leurs affaires particuUères^ de luttes féodales, de mysticisme, de théologie et de sorcellerie, n'écoutaient guère la voix déjà moins sonore du « serviteur des serviteurs de Dieu. » Mais la Hongrie, la Pologne, placées à côté de l'ennemi, plus évidemment intéressées dans la lutte, semblaient, unies, assez puissantes pour accomplir à elles seules le salut de l'Europe. Voilà pourquoi Eugène avait chargé Césarini d'aller exciter ces deux fillesde lachrétienté à se lever en masse contre les infidèles, lui donnant pleins pouvoirs pour prêcher et conduire la guerre sainte.

Césarini, orthodoxe fougueux, esprit vif et fin, s'acquitta avec succès de sa mission. Après avoir gagné à la cause papale les plus puissants seigneurs polonais et magyars, après avoir imbu de ses idées tous les barons qui entouraient Wladislas, le légat s'attaqua au cœur et à l'intelUgence du prince lui-même, et en vint promptement à bout. D'abord, pour flatter ^u orgueil, il sut lui démontrer que son avènement au trône avait été salué, comme une espérance, par lesplus puissants rois de l'Europe catholique, et qu'ainsi e^^'ort<'' (1rs Mvn\ de tous les fidèles, il se trouvait être le

CROI8Ani; VAR>KME^>E. 170

général prédestiué de la milice de Jésua. Ensuite, à côté de cet idéal, il s'ompret^su de poser cette réalité : en combattant les Turcs, le roi travaillera non-seulement dans Fintérét européen^ mais aussi dans sou intérêt propre ; il sauvegardera ses Ëtats, et surtout sa chère Pologne, dont la Hongiie est le rempart. Passant à d'autres considérations non moins graves, Thabile j)rélat fit ressortir combien grande était l'injure faite à la majesté royale par Amurath réclamant Belgrade ou un tribut, injure qui devait être vengée au plus t6t; il prouva que la lutte était possible, facile, comme Tattestaient les dernières victoires du vaj vode transylvain ; et que le succès ne pouvait être douteux, si Ton profitait sans retard de Faffaiblissement des Turcs tant de fois vaincus. Enfiin, pour couronner Féchafaudage de ses séductions, il insinua que les nobles hongrois avaient cédé à une inspiration divine en choisissant Wiadislas, car la Providence avait résolu d'unir deux d'entre ses filles les plus valeureuses contre les blasphémateurs de son nom, sous un chef illustre et brave, qui pût leur conquérir une gloire immortelle et étendre leurs frontières jusqu'à la mer Noire, les Dardanelles etFocéan Hellénique (1).

Wiadislas, fasciné, était déjà tout décidé à risquer une expédition contre les Turcs, quand une terrible nouvelle vint à propos le presser d'exécuter son dessein. Les infidèles s'étaient jetés sur la Serbie, avaient enlevé les fils du despote Georges Brankovich et les avaient horriblement mutilés.

Imploré par le malheureux prince, son allié, le jeune roi de Pologne et de Hongrie lui promit de venir au plus tôt seconder sa vengeance. Il poussa donc avec acti\ité les préparatifs déjà commencés à Fintcrieur, envoya des renforts au\ Valarjues menacés 2 , obtint de la diète hon-

I) Calliinarhi, L. 11.

2 Kx lift, HuDvadi, up. Kalona, t. \UI, y, Jol.

«> «AU OE HtSTAD.

groise des subsides considérables, rassembla les nombreui croisés que Césarini avait enrôlés (1 ), les cavaUers que Hunyadi avait levés à ses propres frais (2), enfin les dernière debns de l'armée serbe, et ainsi se trouva- à la tète d'une belle armée, qui pouvait, sans Me, tenter un grand effort pour la délivrance de la chrétienté (3).

Après s'être assuré de la protection du Très-Haut par des prières pubU(ïues et des vœux (4), Wladislas donna l'ordre du départ. Il quitta Bude le 22 juillet 1443, traversa le Danube, puis la Tisza, marchant à petites journéts, attendant les retardataires ; revint sur les bords du Hanùbo le passa pour la seconde fois, non loin de SzendrO à l'en- .iroit appelé «la Pierre-de-Sel ;.=>), » enfin, opéra sa jonction avix Georges Brankovich et Jean de Hunyad. Réunis au complet, les croisés se divisi-rent en trois cori)s d'armée. L'un, rangé sous la bannière serbe, obéissmt à Georges j l'autre, formé de douze mille «ivaUers d'éUte, était (Urigé par Hunyadi et se tenait à l'avant-garde. Le dernier, fort de vingt mille hommes, commandé par le roi, précédé par le cardinal JuUen, sa croix à la main (6), suivait à la distar.ce de deux journées.

Ainsi s'ordonna au début la cjuatrième croL«iade lancée parla papauté contre l'islamisme turc. Nous allons assister à la première campagne, qui fut aussi glorieuse que la seconde fut triste, et qui éleva Hunyadi au rang des généraux les plus vantés de l'ancienne histoire. La campagne

fJ} Callimacbi. L. II.

(2) Telcli, Hunyadidk Korn, t. I, p. 388. (•;j Haniiiicr, Einp. ottoman, l. X.

(«) Calliiiiarhi, l. II.

(b) Callimachi, L. II.

•1) Leiifani, Hittotre de la guerre des numten, t. II. p. 147.

CROISADE VARNÉNIEN!«E. 281

de 1443 est à elle seule une épopée romanesque au milieu de laquelle Jean de Huuyad, type principal, resplendit, géant merveilleux par son audace et sa vigueur.

Instruit de l'approche des croisés, Amurath envoie deux corps de troupes assez faibles, dans le but plutôt d'observer l'ennemi que d'engager la lutte. Hunyadi rencontre les éclaireurs twcs, les écrase, et d'un bond prend Nissa, la pille et pousse au delà (1).

Alors se présentent trois colonnes ottomanes : la première, conduite par Isa-Beg, fils d'Ervrenos ; la seconde, par un beg inconnu; la troisième, par Turachan-Beg. La division principale a pour chefs les begs de Widdin et de Sophia, Kasim-Pacha, beglerbeg de Roumélie, et Mahmud- Tschelebi, beg de BoU, beau-frère du sultan. Quoique les infidèles soient infiniment plus nombreux et très-bien armés, Jànos et ses douze mille cavaUers attaquent, enfoncent successivement les trois colonnes, tuent deux mille hommes, en prennent quatre mille et enlèvent neuf bannières. La division principale s'avançant pom* réparer cette défaite multiple, les Magyars reviennent sur elle, rétabUssent le combat, font prisonniers un certain nombre de chefs et contraignent les autres à une fuite rapide (2).

L'armée polono-hongroise, gi'àce à ces éclatants succès d'avant-garde, peut asseoir son camp sur les bords de la Morava, aux environs de Nissa. Elle s'y repose quelque temps, achève de s'organiser, et d'une manière définitive aiTête le plan de la campagne.

Un jour, cinq cents cavaliers fourrageaient sur la rive opposée de la Morava. Tout à coup des Turcs apparaissent en escadrons pressés. Les cavaUers battent en retraite et cherchent à se mettre à l'abri en deçà du fleuve. Quelques-uns y parviennent à la nage. Plusieui^s, embcrrassés

(1) Pray. Annaies, P. lU. p. 5. — Teleki. l. I, p. 3i2.

(2) Exlitt. Hunyadi, ap. KatoDa, t. XIU.— Hamnicr, L. X.

M iKAN DK HUNYAD.

par leurs lourdes armures de fer, se noient. Mais la plupart, forcés de demeurer sur Vautre rive, s'attendent d'un moment à Vautre à être égorgés par les Osmanlis qui accourent au galop. En ce moment même, le roi Wladislas revenait de )a chasse, suivi d'une brillante escorte. Du haut d'une colline il aperçoit la marche des spahis, U en* tisnd les cris des siens, comprend leur perpleiité. Heureui de clore par un combat glorieux une obsewe partie de plaisir, le jeune prince réunit à la hâte les mieux armés d'entre ceux qui l'entourent, se précipite dans la Morava, la traverse. Les Turcs aperçoivent le mouvement; ils croient que l'armée des chrétiens arrive tout entière; ils ne se sentent pas en force pour risquer une telle lutte, ils s'arrêtent, ils changent de direction, s'éloignent.

Peu de jours après, les croisés pUent leurs tentes et con* tinuent leur route à travers la Serbie. Des espions les aver* tissent que les Ottomans les guettent et se sont postés non loin. Aussitôt Hunyadi conduit ses cavaUers à la découverte. Il parvient la nuit au point indiqué. La lueur de quelques torches et deux ou trois feux à demi éteints lui indiquent où dorment les infidèles. Jean échelonne autour de leurs tentes un cordon de soldats, masse ses autres cava- Uers, se met à leur tête et leur crie : En avant! Les sentinelles n'ont pas le temps de donner l'alarme. Les Hongrois ont forcé le camp en poussant des cris de guerre. Alors les Turcs s'éveillent. Le terrible nom de « Yanko » résonne à leurs oreilles comme un glas funèbre. Ils veulent fuir. Les sentinelles hongroises, chaîne de fer, les étreignent. Mais bientôt la stupéfaction de la terreur fait place à l'énergie du désespoir. Les Osmanlis s'arment, sellent leurs chevaux. Grâce à l'obscurité, les Magyars, çà et là répandus par groupes compactes, empêchent les ennemis de se rallier, rendent vaines leurs velléités de résistance, les massacrent, et, presque sans pertes, restent matti'esdu terrain.

CROISADE YARNËNlEKlfR. SU

Les Turcs qui ont échappé à la boucherie se sont réfù* giés dans les steppes du voisinage, se cachent dans les broussailles. Les Hongrois les y pourchassent, et, durant plusieurs heures, jusqu*à ce que leurs bras fatigués se roidissent, lèvent et abaissent leurs implac4ibles sabres re^ courbés. Le lendemain, Hunyadi, après avoir fait mettre le feu aux tentes, envoie à Wladislas un butin considérable et quatre mille prisonniers. Sur le sol gisaient trente mille cadavres (1).

Les cavaliers himyadiens continuent leur course aven* tureuse. Eclaireurs de Tarmée chrétienne, ils visitent la Serbie entière et une partie de la Bulgarie. Rien ne résiste à leur choc. Ils dévastent les champs, enlèvent les trou* peaux et les hommes, brûlent et tuent tout ce qu'ils ne peuvent emporter, forcent les villages, les citadelles, les villes appartenant aux Ottomans, et, n'ayant point de garnison à y laisser, les détruisent de fond en comble (2).

Jamais guerre ne fut plus effroyable, parce que jamais guerre ne fut plus reUgieuse. On ne se battait pas peuple contre peuple; on se battait chrétiens contre musulmans.

Une cité très-importante était tond)ée au pouvoir de Hunyadi, Sophia (3) . Wladislas, sur les traces du vajvode,arrive jusqu'à cette ville. Delà, soumettant facilement les Bulgares, à cause de leur identité d'origine et de leur similitude d'idiome avec les Polonais, il se dirige vers PhiUppopoUs en escaladant les hauteurs du Balkan. Ce changement de route avait pour but de mettre quelque temps l'armée

(l> Culliiiiacbi, L. II.

^2. Bonflnii Decad. m. L. Vï. - Thuroczi, P. IV, rap. \i.

(3 Pray. P. lil. p. 8. ^ Teleki. t. I. p. 344.

284 JEAN DE HUNYAD.

croisée à Tabri des attaques ottomanes, afin que plus tard elle pût, en masse, se glisser par l'un des défilés de la montagne au centre de la domination turque en Europe, gagner Andrinople, et d'un seul coup anéantir l'ennemi (1).

Jean de Hunyad, qui avait entraîné ses cavaliers jusqu'aux limites roumaines, se décide alors à rétrograder vers le roi. Il ordonne la retraite.

Le sultan, en ce moment même, envoyait pour fermer l'Hœmus aux chrétiens une forte armée, sous les ordres du pacha d'Anatolie, son parent. Le pacha recueille, en chemin, plusieurs retardataires magyars, malades ou blessés, les charge de chaînes et les envoie à son maître :

« — Vois, lui mande-t-il, vois du haut de ton propre w trAne ces misérables hommes dont tu t'efifrayes ! »

« — Reviens heureux , je te le souhaite, répond Amu- « rath ; mais à ton retour, tu pourras me dire avec certi- « tude ce qu'ils valent, ces hommes devant lesquels moi- « même j'ai fui. »

Le présomptueux pacha rencontra bientôt Hunyadi, et il put éprouver aloi's si la triste parole du sultan était vTaie ou non.

Jean ne se trouvait plus qu'à une très-petite distance du camp royîU. Une dernière fois il avait permis à ses cava- Uers de dresser leurs tentes. La nuit écoulée, dès l'aurore, il était debout, et les Hongrois préparaient leurs chevaux. Soudain, un son de trompettes très-rapproché , formidable, éclate. Les Magyars sautent en selle. De longues Ugnes, au-dessus desquelles le croissant brille, se déroulent au miUeu de la plaine. Les Magyai-s se comptent. Ils hésitent.

Hunyadi lance son cheval au milieu des escadrons et crie :

(1) Hammer, L. X.. — Chodiko. La Poiogne, t. î, p. 117.

CROISADE VARNÉNIENNE. 285

« Soyez braves l mourons avant de renoncer à notre a glorieuse habitude de vaincre I Pourquoi tremblez-vous a en fac« de Tennemi, étalant glorieusement sa multitude ? « Déjà, bien souvent, n'avez-vous pas éprouvé son couc< rage? Lui, qui tant de fois a fui, avec Taide de Dieu il «( peut encore être mis en fuite. Si la mort se montre « cruelle envers quelques-uns d'entre vous, que ceux-là « ne s'en inquiètent point. Avec moi ou avec d'autres « frères d'armes ils ont déjeuné ce matin : ce soir ils « souperont avec le Christ ! »

c< Eljen! Eljen! » répondent les plus braves, et, sur les * traces de leur général, ils volent contre les Turcs. Les autres suivent, enthousiasmés par l'exemple. La masse ottomane est enfoncée. En vain le pacha d'Anatolie, de la voix et du geste, s'efforce de rétablir l'ordre. En vain ses troupes désorganisées domptent leur soudaine épouvante, et çà et là se battent valeureusement. L'impétuosité des Magyars tiiomphe. Les' Turcs eu sont réduits à fuir.

Alors, comme d'habitude, le carnage commence. Cette fois il est encore plus épouvantable qu'à l'ordinaire. Il dure depuis le conunencement de la soirée jusqu'au milieu de la nuit, et la lune, alors en son plein, éclaire de ses lueurs blondes une vaste campagne rougie de sang.

Vers minuit, Uunyadi, rentré dans sa tente, allait se reposer des fatigues de la journée. Un grand bruit se fait dans le camp : des acclamations, des fanfares. C'est le pacha d'Auatolie enchaîné, que les vainqueurs viennent déposer entre les mains de leur général (i).

Le lendemain, le vajvode et ses cavaUers rejoignent Parmée royale, et, avec elle, commencent à franchir les ravins du Balkan.

il; Ttaurocxi, Ch^omea, P. IV, cap. il.

SW JEA!« DE HUNYAD.

La route que les Polonô-Hongrois suivaient pour tenter le passage en Roumélie devenait de plus en plus impraticable. Aux collines d'abord montées et descendues sans trop de peine, succédaient des monts abruptes, encombrés de broussailles, crénelés de rocs à pic. Chaque jour il fallait s'y inventer des chemins avec la mine et le fer. Une marche aussi laborieuse, à peine possible en été, ne Tétait nullement en hiver. Or, à cette époque de l'année, l'hiver sévissait avec une extrême rigueur. Un vent glacial soufflait du nord au sud, l'avalanche roulait sur la pente des montagnes; la pluie, la neige, le givre tombaient sans cesse. En même temps les fourrages et les vivres s'épuisaient, et bien loin, en deçà du Balkan, des forêts désertes, des steppes arides, une solitude. Les chevaux harassés refusaient leur service, les hommes mouraient affamés ou gelés.

Pendant plusieurs semaines, tant d'atroces souffrances furent supportées héroïquement par Tarmée chrétienne. Mais bientôt, le mal empirant et semblant ne devoir cesser jamais, elle commença à se désespérer, et nom'bre de soldats renoncèrent à lutter plus longtemps contre la nature et hautement réclamèrent la retraite.

Hunyadi connaissait le pays. Il savait que le Balkan traversé, les croisés pourraient à leur aise se réconforter dans les plaines fertiles de la Thrace et de la Macédoine. C'est pourquoi, désirant à tout prix mener à fin une campagne commencée aussi brillamment, il essayait de relever ses compagnons abattus, par l'exemple de sa propre résignation et par ses pieux et patriotiques conseils.

Les maux éprouvés à l'arrivée, leur disait-il, vous les

CROISADE VARNÉNIENNi:. «H

éprouverez de même au retour. Les sommets déjà franchis sont plus élevés que ceux qui restent à franchir. Là-^bas, sur l'autre versant de la montagne, le repos mérité. Ce ne sera plus la guerre ; ce sera le pillage. Vous y entasseret plus de butin que vous n'en pourrez rapporter. 11 faut oser un dernier effort. Vous avez vaincu en tant de batailles; vous avez surmonté tant de fatigues : encore un peu de persistance. Jusqu'alors l'ennemi n'a été que harcelé. Ses dé-> faites, il a pu facilement les réparer. Lui abandonnera-t-on le gain d'une campagne entamée à son désavantage ? Jamais occasion n'a été plus favorable pour ruiner la puissauce des infidèles en Europe. Qu'on ne la perUe pas étourdiment. Dieu en voudrait à ses défenseurs, s'ils ne pro^ talent pas de la protection qu'il a daigné leur octroyer (1).

Tant que Hunyadi parlait, les chrétiens se sentaient renaître du cœur. Un instant ils oubliaient la fatigue, le Aroid, la faim. Ils domptaient de nouveaux obstacles. Ils avançaient. Mais les paroles du ban de SzOrény s'envolaient bientôt, emportées par l'ouragan, et à l'horizon on n'apercevait point la terre promise du Midi. Alors le désespoir, plus violent, parce qu'il avait été endormi quelques heures, le désespoir l'emportait. On murmurait, et, chaque jour, on menaçait de se débander.

Soudain des espions accoururent, annonçant que l'ennemi n'était pas loin. La crainte d'une surprise arrêta la dissolution imminente de l'armée de Wladislas. Les escadrons et les bataillons disjoints se rallièrent, et, remerciant le ciel qui leur offrait une mort glorieuse au lieu d'une mort obscure inévitable, prêts à se ruersur Tennemi comme *" des bêtes fauves, sans ordre, ils arrivèrent à côté du pas de Succi, où les Osmanlis les attendaient (2).

Le pas de Succi, si célèbre dans l'histoire ancienne, se

(t) Callimaebi, L. U.

()) M. ibid.

288 JEAN DE HUNYAD.

forme de deux défilés. L'un, à l'ouest, Soula-Derbend, défilé aqueux, est fermé par la porte qu'y fit construire Trajan. L'autre, à Test, appelé le défilé d'Isladi ou de Slatitza, à cause de la petite rivière de ce nom, est d'un accès presque aussi périlleux que le premier.

Informé de l'approche de l'armée hungaro-polonaise, Amurath a fait couper les deux passages par de larges tranchées. Derrière, s'élèvent des barricades cyclopéennes, formées d'abatis d'arbres et de blocs de rochers. Au-dessus, dans le flanc du mont, plane un camp retranché, imprenable, plein d'hommes et d'armes (1).

Pour défendre cette position qui interdit aux chrétiens l'entrée de la RouméUe, le sultan a réuni les troupes asiatif[ues aux débris de ses armées vaincues, et en a confié le commandement à un capitaine actif et plein d'expérience , à Karam-Beg. Celui-ci a reçu de son maître un mandat impératif . Il lui est interdit d'attaquer. Il doit, ferme à son poste, se tenir toujours et quand même sur la défensive. Les soldats effrayeront les Polonais et les Hongi'ois. La tempête, la neige, la glace et la famine les vaincront.

Le 23 décembre 1443, Wladislas, les Polonais, les Hongrois et les croisés pénètrent jusqu'à la porte de Trajan.

Hunyadi comprend du premier coup d'œil quelle sera la tactique de l'ennemi, quelle doit être la sienne. Il laisse donc les plus étourdis des chrétiens grimper pêle-mêle dans la montagne, harceler les Ottomans, impassibles au sommet. Karam-Beg, honteux de se voir ainsi défié pai* de misérables affamés, oubUe bientôt les prescriptions

(1) CaUiniachi. L. H. — Teleki, t. I, p. 347.— Hammer, L. X. — Chodiko. 1. 1, p. 117.

CROISADE VARNÉNIENNE. S89

d'Amui^ath, et fait descendi-e ses troupes de leur impénétrable retraite. Jean a réussi au gré de ses désirs.

Aussitôt il éperouue son cheval, galope au travers des groupes épars, réveille le courage endormi des uns, calme la trop fougueuse désespérance des autres, et parvient, non sans peine, à mettre un peu d'ordre dans cette foule furieuse, qui ne demande qu'à mourir, n'importe comment. Presque réorganisée, l'armée chrétienne se partage en deux divisions. L'une, commandée et excitée par le roi, parle cardinal JuUen et par le despote Georges Brankovich, suit tous les mouvements de l'autre, à la tète de laquelle s'est placé Ilunyadi Jàuos. Celui-ci feint une attaque, puis tournant bride, attire les Osmanlis sur une petite plaine, où ils ont perdu tous les avantages que leur offrait la nature tourmentée du Balkan (1).

Arrivés à quelque distance des chrétiens, les fils d'Islam les provoquent en lançant de$ flèches. Cette averse de traits blesse grièvement un certain nombre de Polonais et de Hongrois, mais élève à son paroxysme la colère de tous. Le combat ne tarde pas à s'engagera l'arme blanche, violent, forcené. Enivrés de désespoir, les croisés se sont rués sur l'ennemi avec tiint de fureur qu'ils le font pUer en plusieurs endroits.

A l'aspect d'un désastre probable, Karam-Beg accourt : tuant à coups de cimeterre ceux de ses soldats qui fuient, injuriant ceux qui hésitent, haranguant les plus sûrs, il répare, à force d'énergie, la lutte compromise. Pendant que les cavaUere de Jean de Hunyad manient deçà et delà leurs sabres recourbés, les fantassins de Pologne, leurs longues lances en avant , démontent les cavaUers turcs, abattent tout ce qui s'oppose à leur passage. Karam-Beg et ses spahis ont beau déployer une merveilleuse valeur;

(1 , Tcleki, 1. 1. ?• 347-355.

^) JEAN DE HINYAD.

les chrétiens, minute par miuute, gagnent du teiTain. Cependant les Osmanlis ne s'avouent pas battus. Mais le cheval de Karam-Beg, les jarreU rompus, tombe, et d'un soubresaut nerveux lance son cavalier au miUeu des Polono-Magî'ars. Le bruit se répand que le général est tué ou prisonuier. L'armée découragée recule, et, pourchassée par les vainqueurs, regagne péniblement la montagne, où elle se met àl'abri derrière les fortifications de son camp [i).

Un tel succès ne suffit pas à Hunyadi. Il le veut complet. A sa voix, les cavaliers magjars se groupent autour de lui. Du geste, il leur montre la porte de Trajan. A l'assaut! à l'assaut I

La porte est admirablement barricadée. Les Magyars rebroussent chemin. L'autre défilé doit être moins inexpugnable. La Slatitza est une route. Hunyadi et les siens s'y précipitent. Mais, pendant la nuit, les Turcs ont fait couler une énorme quantité d'eau sur les flancs escarpés des monts et sur les sentiere tracés par la neige. Partout de la glace 1 Les chevaux piétinent, gUssent et s'abattent. Les cavaUers, à pied, risquent quand même l'escalade.

Ici recommence une bataille cent fois plus effroyable et plus gigantesque que la première. On ne lutte pas seulement avec la flèche, la lance, le sabre, l'épée et le mîûllet; des masses de rochers arrachés de leurs bases, soulevés et lancés par les Turcs, roulent, tombent sur les Hongrois, les écrasent. Des miUiers d'hommes expirent en hurlant. Et pourtant HunyacU etses cavaUers se redressent toujours, et, malgré les obstacles, avancent, avancent. Enfin, la barrière est forcée.

Du haut du Balkan, l'avant-garde chrétienne salue les riantes campagnes de la RouméUe, étalées à l'horizon (2). — 24 décembre 1443.

(1) Callimachi, L. II.

i2) Hammer cl Chodzko, 1. c.

CROISADE VARNÉXIENNE. 291

Les jours suivants, les chrétiens pénètrent sans encombre par la voie tracée, rejoignent Hunyadi, descendent dans la plaine , et campent sur la dernière pente de THo^ mus, au pied du mont Kunobizza.

Vont -ils pouvoir enfin se reposer, rendre à leurs esprits troublés l'espérance, à leui^s corps harassés la force perdue? Pas encore. La position n'a été que tournée. Les Turcs occupent la montagne. Ils menacent leurs vahiqueurs, continuellement les harcèlent. Chaque jour, et plusieurs fois dans une même journée, ont Ueu de petits combats d'avant-poste , sans importance , mais qui affaiblissent.

Une de ces escarmouches, résolument engagée de part et d'autre, aboutit à une bataille générale. A cette seule action le roi Wladislas prit jpart : une flèche le blessa à la main (1). Longtemps disputée, la victoire se décida en faveur des Polonais et des Hongrois. Les vainqueurs vengèrent leurs frères morts en égorgeant cent soixante prisonniers infidèles (2).

Assez grave en lui-même, ce nouveau succès n'a produit néanmoins aucun résultat. Les chrétiens ne peuvent pas avancer. Ali-Beg, envoyé par Amurath pour remplacer Karam-Beg, leur barre le chemin. Moins emporté, astucieux et fin, Ah se garde bien de tomber dans le piège où son prédécesseur s'est laissé choir. Employant le vieux système de Fabius Cunctator, il évite le combat, inquiète

(1) Teleki, t. I. p. 355.

(2) Calliroacbi, De rébus Uladislai, L. U. — Le chroniqueur n'attribue pas ce massacre à Hunyadi personnellement, comme lont fait certains écri- Ytins modernes, heur opinion, pour ce fait et pour beaucoup d'autres, n*a poini de base Yraiment historique. A Tégard de la Hongrie, en général, on s'est beaucoup trop fié aux compilateurs allemands.

S92 JEAN DE HINTAD.

l'armée de ^ladislaspar des marches et des contre-marches, répuise à force de surprises vaines et de fausses alertes.

Ne pouvant pas contraindre AU-Beg à renoncer à sa tactique, le roi de Pologne et de Hongrie cède aux suggestions de la plupart de ses conseillers, aux plaintes de ses troupes, el songe à rétrograder. Le despote Georges et Jean de Hunyad s'y opposent énergiqueraeiit fl . Ou ne les écoute pas. La retraite est décidée.

Alors on Uvre aux flammes ce qui dans les bagages et le butin parait trop embarrassant, on abat les bétes de somme malades ou inutiles et Ton enterre les armes provenant du pillage ou des soldats morts. Ensuite, Tcirmée ainsi allégée se remet en route , atteint Belgrade avec tant de promptitude que les Turcs peuvent à peine la suivre , se repose quelque temps sur les bords du Danube, et se dirige vers Bude.

L'entrée dans cette capitale fut un triomphe.

Le peuple s'était précipité au delà des portes, s'échelonnait au loin en foules confuses. Les barons du royaume, les magnats et les nobles, les ambassadeurs et le clergé , croix et bannières en tète, attendaient la venue des défenseurs de la patrie , de la religion et du monde.

Enfin, l'armée croisée apparut. En tête marchait le roi , pieds nus. A côté de lui s'avançaient enchaînés Karam- Beg, Mahmud-Tschelebi et les autres captifs illustres. Puis, des trophées d'armes, des drapeaux, le butin. A l'arrièregarde venaient les cavahers polonais, proclamant la gloire de leur jeune souverain, et les cavaUers magyars, et Hunyadi.

Q uand celui-ci passa, de bruyantes acclamations l'accueillirent. Le peuple saluait la patrie en la personne de son plus brave représentant.

(i) BoDfinii deead. m, L. VI. — Cariouis Chronicon, L. V, p. 8iS^-846. Teleki, 1. 1, p. 356. 337.

CROISADE VARNÉNIENNE. 203

Après avoir reçu les félicitations officielles, le cortège entra dans Téglise cathédrale de Sainte-Marie. Les étendards enlevés à l'ennemi furent suspendus aux voûtes du temple, et Ton peignit sur la muraille les écussong des douze seigneurs polonais et hongrois qui s'étaient le plus distingués.

Après le « Te Deum » d'actions de grâces , le roi partagea les dépouilles entre ses soldats, et les renvoya dans leurs foyers (1).

Cette année même où Hunyadi avait vaincu les Turcs en six batailles principales (2), il lui naquit un second fils (3).

Loi'scjue Jean de llunyad arriva à Kolosvar, sa femme le reçut en lui présentant son nouveau né, Mathias.

La joie dans l'àme, des lanmes dans les yeux, le chevaUer fort se jeta à genoux, saisit l'enfant entre ses bras, l'éleva vers le ciel, et remercia la Providence d'avoir daigné récompenser ainsi son fenenl serviteur des sacrilioes ([u'il lui avait offerts sur l'autel sacré de la patrie (4).

Ce père qui pleure est aussi grand, plus grand que le soldat qui triomphe.

(I) Cttllimachi, L. II. — Leiifdnl, t. II. p. 147-14». — Thuroczi, P. IV. cap. \L.

(% Ex lift. Lad. Posth. 30 jan. 1453.

(A) Pray. Annales, P. III. p. 13. — Teletj, t. I. p. 331. (4) Fesler. Mathias Corvinus, X. 1, Intiodmtion.

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