JEAN DE HI3«YAD
Est-ce donc que l'Europe s'est levée comme un seul homme pour venger enfin sa honte et rejeter de son sol le contempteiu* de Jésus qui le souille et le profane? L'Europe ? elle a peur.
Un simple petit peuple, là-bas , quelque part, en Albanie , dirigé par un colosse de vaillance et de vigueur, a proclamé son indépendance et marche résolument en avant. Skander-beg a conquis toute l'ancienne Épire ; il menace les provinces turques. Devant lui, les Ueutenants d'Amurath ont fui. Amurath en personne doit aller le combattre. L'aventurier albanais s'enferme dans sa bonne ville de Croïa. Le sultan l'assiège. Crénelée de braves, Croïa tient en échec, épuise les forces ottomanes.
De l'autre côté, au nord, à l'ouest, il est aussi un valeureux peuple chrétien que commande également un héros: le peuple hongrois, son Gouverneur, Jean de Himyad. Les Magyars ne se feront-ils pas un crime de garder l'épée au fourreau , tandis que leurs frères , les Albanais , l'ont en main? Le « chevaUer blanc de Vallagnie (1) » ne sera-t41 pas jaloux de la gloire du seul grand homme qui soit sou émule, de Skander-beg , « le soldat du Christ? » OubUerait-il déjà que Jésus a plié le genou devant Mahomet dans la plaine de Varna? Malgré les troubles civils et malgré les menées autrichiennes, les Hongrois ne songent point à faillir à leur noble mission; Jean est toujours prêt à les conduire à la sainte bataille; il est l'épée du monde chrétien.
Libre, — pour quelque temps au moins , — du côté de l'Autriche, Hunyadi tourna donc ses regards du côté de la Turquie. Il savait bien que si , depuis 1444 , les Ottomans n'avaient fait qu'inquiéter la Hongrie par de petites incur-
(1) G*e8t ainsi qae notre Philippe de Communes appelle Jean de Huayad , « très gentil cbetalier, geotilhomme de grant sens et v^rtu. » {Mémoires, L. VI.clj.xii.)
sions sans importaucc , ils finiraient par s'apercevoir que leurs adversaires sont faibles, divisés, isolés, et alors ils lanceraient sur eux d'énormes armées qu'on ne serait plus à même de repousser comme autrefois. C'est pourquoi, songeant incessamment aux dangers que couraient la civilisation occidentale et la nation hongroise, il s'efforçait à chaque instant de réveiller l'ardeur des princes , ses coreUgionnaires, à l'étranger; et, à l'intérieur, de prévenir et d'apaiser les discordes civiles , si fatales au pays qui devait et pouvait être l'imique barrière à opposer aux barbares.
En France, en Italie, en Allemagne, les tentatives diplomatiques du Gouverneur produisirent beaucoup moins de résultats que ses patriotiques efforts en Hongrie. Pourtant, un ambassadeur d'Alphonse d'Aragon vint, de la part de son maître , lui adresser de chaleureuses féUcitations (1), et le pape Nicolas V, par bref spécial, daigna lui décerner le titre et l'honneur de a prince du Saint-Empire. » Hunyadi ne renvoya point les insignes dont le diplôme était accompagné, — un coUier d'or, avec l'image du Sauveur ; cependant , il refusa la dignité , la trouvant trop éminonte pour ses humbles mérites. — « Je ne vous « ai point demandé des distinctions, répondit-il au pontt tile ; je vous ai réclamé des secours contre l'ennemi ; je tt les attends pour me rendre digne d'être élevé au rang a des prhices. » — Le coUier d'or fut donné, plus tard, au chapitre de FehéiTâr, en Transylvanie, et jamais le (iouverneur hongrois ne se fit appeler «prince (2). » Néanmoins, malgré son humihté,il ne fut pas insensible à cette haute niar(jue d'estime, et plus que jamais il désira venger la chrétienté de l'opprobre de Varna.
Vers le miUeu de l'année 1448, s'étant fait décréter
(1) Pray, P.ni. p.62.
(2) Teleki, t. H, p. 6Î
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quelques subsides par la diète , Jean se prépara à entrer immédiatement en campagne. — Une armée de >iiigtquatre mille hommes fut réunie en quelques semaines. Le vajvode Dan amena huit mille Valaques. Le cori)s principal se composa de tous les hommes d'armes dont ou pouvait disposer sans dégarnir la Hongrie. On y remarquait plusieurs hauts seigneurs, barons, magnats et comtes, entre autres Ladislas et Émeric de Pelsôcz , Émeric de Marczâli, Raynold de Roszgôny, Thomas Szeehi, Franco Thalôczi , Jean de Szekel , Benedict de Losoucz , Etienne de Alsô-Lindua, que suivaient leurs banderies et leurs jobbagions. En outre, on prépara deux mille chariots pavoises, sur chacun desquels était placé un mousquetaire, pourvu de plusieurs grosses arquebuses toujoui's prêtes à lancer les balles et les flèches (1).
Cette armée d'éUte , plus nombreuse et mieux équipée que celle qui avait si longtemps balancé la victoire à Varna, n'était point encore assez forte pour qu'il fut possible d'espérer remporter avec elle, sur les énormes masses ottomanes, des avantages absolument décisifs. Pressé d'agir, se fiant à sa fougue habituelle , se souvenant de ses merveilleux succès jusqu'en 1443, craignant aussi que les Turcs ne prissent les premiers l'offensive , les sachant d'ailleurs très- occupés au siège de Croïa, le Gouverneur n'hésita pas à se mettre en marche dès que les grandes chaleurs furent passées. A la fin de septembre , il pai'tit. Les troupes traversèrent le Danube par deux endroits : à côté de la Porte de Trajan, non loin du château de Szeverin ; un peu au-dessous de l'embouchure de la Morava, près de Kohi (2^.
En franchissant les frontières serbes, les Hongrois
(i) Thuroczi, P. IV, cap. xlv. — Hauimcr, {éd. du Panthéon historique), 1.1, p. 210.— Teleki.l.l.p 88.
(S) Tburuczi, 1. c. — BonfiDii, dec. m, L. VU, p. 470.
invitèrent le despote Georges à venir se joindre à eux. Peu disposé à risquer ses états, recouvrés depuis quatre ans à peine, ennemi du Gouverneur, qui avait humilié Cilley, son gendre , Brankovich se déclara lié aux Turcs par un traité qu'il ne désirait pas rompre, et, malgré les plus séduisantes propositions, persista énergiquement dans son refus. Jusque-là , il était dans son droit. Par contre , les Hongrois exercèrent aussi leur droit en traitant en ennemi ce prince qui maintenait à leur égard une si périlleuse neutralité. Toute la Rascie fut mise à sac. Pour se venger, Georges, — ici il devient coupable , étant chrétien et l'obligé des Magyars, — Georges avertit Amuratîi de l'arrivée de Ilunyadi, lui détailla ses forces, et, jour par jour, le renseigna sur la route qu'il suivait, lui soumettant même d'officieux conseils sur les moyens à employer pour le vaincre et lui couper la retraite (1)."
Le sultan rassembla au plus vite trois ou quatre de ses armées, et se trouva bientôt à la tète de plus de cent mille honmies (2). Arrivé au centre de la Bulgarie, il fit halte , et, laissant aux ennemis le passage libre, attendit l'occasion de les surprendre.
Instruit de la marche des Turcs, et comprenant qu'il lui serait difficile d'exécuter son projet de jonction avec les volontaires du héros albanais, Hunyadi se retrancha sur les confins de la Rascie et de la Bulgarie, dans la plaine appelée Kossova, Rigômezô, « le champ du merle. » Des fortifications construites avec des chariots , et des canons établis sur les collines environnantes garantissaient les troupes chrétiennes d'une surprise.
Les Ottomans ne tardèrent pas à apparaître de l'autre
(1) Pray, P. IH, p. 66, etc.
(2) 80,000. suWantlesuDs; 1SSO,000, sni? ant les autres.— V. Cbalcondyie, Tbaroczi, Pray, Katona, Hammer et Teleki.
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côté de la Silniza, petite rivière qui coupe en deux parlies la plaine de RigômezO (1).
Une vieille Servienne avait prédit à Jean de Hunyad qu'il serait vaincu. Le Gouverneur ne daigna pas prendre en considération l'avertissement de la sorcière ; et, trop fougueux pour être prudent, il n'eut pas la patience d'attendre, caché derrière les fortifications de son canip, la divemon promise par Georges Castriot. Le lendemain même de l'arrivée des Osmanlis, 17 octobre, il conduisit ses cavaliers dans la plaine, au-devant de l'ennemi. Le sultan fit aussitôt sortir ses troupes légères. La lutte s'engagea sur plusieurs points. De brillantes et cruelles escarmouches occupèrent la journée, et à la nuit les combattants rentrèrent sous leurs tentes, les uns et les autres ayant fait des pertes sérieuses, sans avoir abandonné ou gagné un pouce de terrain.
Le 18 octobre, dès l'aube, Ilunyadi Jànos rassembla ses soldats sur une même place, à l'intérieur du camp. Sur un autel préparé d'avance, un prêtre sacrifia solennellement le très-saint corps de Jésus-Christ. Tous les cheva- Uers chi^étiens vinrent successivement s'agenouiller aux pieds de l'officiant, et de sa main reçiu-ent l'hostie consacrée (2). Après la bénédiction, les pieux Magyars préparèrent leurs montures, se couvrirent de leurs casques et de leurs cottes de mailles, et attendirent avec impatience que l'heure fût venue d'aller combattre les contempteurs de leur reUgion.
Avant d'ordonner la marche,le Gouverneur se plaça au miUeu d'eux et les harangua ainsi :
(t) Katona, t. XUI, p.613.— Hammer^Teleki. (i) Telelu,t.n,p.88-8a
« Aujourd'hui, compagnons d'armes, ou nous délivre- « rons l'Europe de la violente domination des Turcs, ou, « mourant pour Christ, nous serons couronnés martyrs. « Qui n'assisterait de hon cœur à un pcu'eil combat, où (c vaincre, c'est la gloire ; où être vaincu, c'est l'éternelle « béatitude 1 Je ne vous retarderai pas par de longs disu cours. Les mots n'ajoutent point de courage aux homc( mes. Plus illustre est chacun , plus il doit se montrer a valeureux dans la bataille. Chrétiens 1 voici les infi- « dèlesl Sortez le glaive du fourreau! En ce jour défendez a Christ de toute la force de votre bras, et par delà l'Hel- « lespont rejetez Mahomet (1)1...»
De la sorte réconfortée, électrisée, l'armée hongroise sortit de ses retranchements et prit position dans la plaine de RigômezO. Sur de la bravoure de ses frères, enhardi parleur enthousiasme, Hunyadi rejeta une proposition de paix apportée par huit députés d'Amurath, et immédiatement s'occupa des mesures stratégiques.
Les Hongrois furent placés à droite, les Yalaques à gauche, les arbalétriers et les mousquetaires allemands et bohémiens au centre. Au Ueu de former trois masses, ces différents corps s'échelonnèrent en trente-huit bataillons sous la bannière et la direction de trente-huit capitaines. Les Osmanlis, au contraire, s'organisèrent conformément à leur méthode habituelle: à droite, les Européens; à gauche, les Asiatiques; au miUeu un fossé, les chameaux, les boucliers plantés en terre, le sultan et ses redoutables fantassins. Ainsi accumulée en trois blocs distincts, Parméfi ottomane ne dissimulait point son énorme puissance numérique.
A l'aspect de ces cent mille Turcs, les vingt-quatre mille Magyars ne manifestèrent aucmie émotion : ils étaient
(1) iEneas Syhius, ap. Pray» P. HI, p. 71.
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prêts à vaincre et à mourir pour la chrétienté. Ils s'avancèrent donc audacieusement, au bruit des trompettes, tandis qu'au son des tambours les Turcs se portaient à leur rencontre. Des flèches, jetées de part et d'autre, commencèrent la bataille.
En ce moment, un Magyar sort des rangs, arrive à quel({ues pas de l'un des escadrons ennemis , s'arrête et demande un adversaire. Un spahis accepte le défi. Le^ deux armées s'éloignent, se rangent à distance. Entre elles, le chevalier chrétien et le chevalier musulman se mesurent. Les premières passes prouvent leur égale ardeur, leur bravoure et leur habileté. Enfin, le Magyar peut atteindre l'Osmanlis. Désarmé, celui-ci tombe sur la croupe de son cheval; mais plus faible, le cheval du Magyar ne résiste pas au choc, il s'abat. Les deux chevaliers luttent à pied. Le duel, indécis, se prolonge. Les Turcs et les Hongrois, animés d'une égale ardeur, s'impatientent. Les malheureux champions sont obUgés de rejoindre leur corps sans avoir pu vaincre (1).
Vers midi seulement l'action générale s'engage. Les petits escadrons hongrois, guidés par Hunyadi, se ruent sur les masses profondes des Ottomans, murailles hérissées de lances, d'épées et de cimeterres. Les Ottomans demeurent inébranlables. Elan par élan, les Hongrois lt»s battent en brèche, les poussent, les compriment. Les Ottomans se resserrent, mais ne bougent point. Les Hongrois, furieux de tant de résistance, s'entassent les uns sur les autres comme pour renverser d'un coup ce roc vivant dressé devant eux. Pendant une heure la compression est si violente, qu'il devient impossible de combattre. Chrétiens et musulmans composent un indécomposable amalgame.
(I) Teleki, l. U, p. S9 et suin
Cependant les Hongrois, foulant aux pieds ceux qui tombent blessés ou morts, ont fait une trouée. Les ennemis entamés coimnencent à reculer. Mais un renfort leur arrive. Une grêle de traits, lancés par les janissaires, aveugle les Magyars. Ceux-ci, à leur tour, reculent et sont poursuivis jusqu^à Tentrée de leiu* camp. Hunyadi accourt avec les plus déterminés de ses cavaliers. La bataille recommence avec des cbances diverses. Elle continue jusqu^à la nuit noire (1).
Alors les combattants regagnent leurs camps respectifs. Qui a vaincu? on ne sait.
Ce prodigieux résultat, obtenu par vingt-quatre mille héros contre plus de cent mille braves, avait fait espérer au Gouverneur que les Osmanlis, honteux de n'avoir point écrasé les Hongrois dans leur premier choc, se disperseraient pendant la nuit. Ayant été averti qu'ils persistaient à camper dans la plaine de Kossova, il convoqua un conseil de guerre pour aviser à ce que l'on ferait le jour suivant. Un renégat turc, au service de la Hongrie, conseilla une attaque nocturne. Elle fut tentée, mais échoua. Les charges les plus rudes ne purent ébranler les janissaires (2).
Le 19 octobre, à la naissance du jow, le combat, à peine interrompu, se ranime avec une énergie féroce. Quoique trè&-affaiblis, vu leur petit nombre, par les pertes de la veiUe et de la surveille, les Hongrois ne désespèrent point encore. Ils osent croire à la défaite de soldats aguerris, quatre fois plus nombreux qu'eux. Leur rage est effrayante, leiu* foi extraordinaire. On dirait qu'ils sont tous décidés à mourir, écrasés, invaincus.
Une manœuvre habile va peut-être résoudre ce que la mort n'a pas pu décider. Pendant que Hunyadi et ses cavaliers sont aux prises avec les Asiatiques^ Turachan, i la tête des
(1) Thnrocxi, Bonfinio, Teleki» 1. c.
(i) flammer, I. c.
3M JB4M PE «UNYAD
fîuropéens, s'élance sur eux par derrière. Les Magyars sont entourés. Ils luttent malgré tout. Enfin , Dan passe avec ses Valaques (lu côté des OsmanUs (1). Amurath, auquel tant de lâcheté répugne, Amui-ath n'accepte point leur défection et les fait massacrer (2). Néanmoins, cette trahison est fatale aux Hongrois, qu'elle affaibUt et met en désordre. Le sultan lance ses janissaires, toutes ses troupes. Opprimés parle nombre, les Magyars sont mis en déroute. Les Ottomans les poursuivent vigoureusement jusqu'à ce que le sol, encombré de cadavres, devienne impraticable. Vainement Hunyadi prêche encore l'espérance et se bat jusqu'au soir ; il est entraîné lui-même dans la fuite désordonnée des siens (3).
L'armée hongroise, presque entière, et la fleur de la noblesse magyare, ont été anéanties. Trente-quatre mille cadavres turcs attestent combien chèrement les vaincus eut vendu la victoire. Il y avait tant de morts semés sur a te champ du merle, » que lorsqu'on les eut jetés dans la Sit- ^i^a, cette rivière sortit de son lit (4).
Les Serbes profitèrent de la victoire d' Amurath pour r«* noncer à leur fallacieuse neutraUté. Quand les tristes débris de l'armée hongroise voulurent pénétrer en Rascie, ils furent accueillis non pas en frères, en chrétiens ; ils furent reçus à coups de faux et à coups de pique, comme des animaux immondes, comme des criminels (5). Les lâ-
(l)T«leki,t.n, p.04.
(2) Art. JiAii HmiiADB Comih , du Supplément au dictionnaire de Bayle.
(3) Ici eoeore, o& a «ccu«é Hunyadi d'avoir fol lAchamtai. Voir dtiu Fraj, P. m, p. 07, 68, une sayante discussion qui justifie le héros.
(4) Bonfinii, déc iii, L. VU, p. 474. — Thurocû, 1. c
(5) Thnrocxi, cap. xlti.
ches massacreurs du Despote Georges ne surent pa9Yoir et respecter cette sainte auréole qui resplendit autour des fronts que Tinfortune a pâlis.
Emporté de toute la vitesse de son cheval, Jean de Hq.uyady poursuivi, traqué par les Osmanlis, se trouva presque seul, sans armes, sur les terres rasciennes. Apercevant à quelque distance un groupe de Turcs contre lesquels il lui était impossible de risquer sans folie la force de SOA bras, il abandonna sa monture, se dirigea vers une petite colline couverte de buissons, mais n^eut pas le temps de Tatteindre et se cacha dans les roseaux d'un marais.
Bientôt après, deux Ottomans se présentèrent à lui. Le cop^ sidérant comme un simple noble chrétien, ils se disposaiei^t soit à le mettre à morl, soit à le faire prisonnier. Par bonheur il portait au cou une chaîne d'or, dont les bfiUantg retlets excitèrent la cupidité des deux Musulmans. Pendant qu'ils se disputaient la possession du précieux bijou, au moment où, ne pouvant s'entendre, ils allaient se ruer l'un contre l'autre, Jean sauta sm* celui qui était àsa portéei lui enleva son sabre, le tua, et coptraiguit son compagnon aune fuite rapide.
Ainsi déUvré, grâce à son sang-froid, Hunyadi voulut se diriger du côté de la Hongrie. Perdu dans un pays qu'il connaissait très-peu, il erra de longues heures à l'aventure, ne sachant trop où il allait. Il finit par rencontrer un colon serbe, TetTraya en lui montrant la pointe de son sabre et s'en fit un guide. Le Serbe feignit de se soumettre à cette invitation forcée ; mais sachant qu'une belle récompense avait été promise par Georges à quiconque lui amènerait le Gouverneur, et ignorant si ce chevaUer n'était point par hasard le personnage tant cherché, il dirigeii Jànos sur SzendrO, au lieu de le conduire devers Belgrade (i).
(1) Tbarocti, cap. iLfu.
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Plus loin, Jean de Himyad, qui n'avait depuis cinq jours ni mangé ni bu, au nom de Dieu, demanda un morceau de pain à un groupe de paysans. Les paysans reconnurent bien vite, à la langue et au costume du mendiant, qu'il était magyar. Aussi lui répondirentr-ils que volontiers ils lui feraient l'aumône, pourvu que tout d'abord il vint avec eux rendre visite au commandant de la ville voisine, duquel, au reste, il n'avait rien à craindre, des ordres sévères n'ayant été donnés que contre Hunyadi. Comprenant le péril, Jâiios songeait à résister; mais la lutte étant par trop inégale, il essaya de s'enfuir. On le saisit. Jean demanda à parler en secret au plus âgé de la bande, lui confia son nom et lui promit de l'or s'il le menait sain et sauf à Nândor-Fehérvâr. Le vieillard se laissa séduire, et rendez-vous fut pris pour la nuit suivante au milieu de la forêt.
Le rendez-vous eut lieu. Mais d'autres paysans, jaloux du salaire que l'un d'eux pouvait gagner, coururent avertir le conunandant. Celui-ci arriva bien vite avec une belle escorte. Jean de Hunyad,'tiré d'un tas de foin au milieu duquel il avait eu le temps de se blottir, fut enchaîné et jeté dans un cachot.
Prisonnier, il séduisit les geôUers, puis la garnison entière. Un complot s'organisa en sa faveur et il allait être mis à exécution, lorsqu'un traître se rendit auprès du commandant et le lui révéla. Le commandant ordonna que la garnison infidèle fût passée par les armes, et promptement envoya le Gouverneur hongrois à son maître, Georges Brankovich (1).
Le beau-père d'Ulric de Cilley, heureux de pouvoir enfin venger la défaite de son gendre, ainsi que les dévastations sijbies par son propre territoire au conmiencement i
(1) Chalcondyle, L. Vn, f i. I
GOUVERNEUR. 3!f7
de la campagne, offirit au sultan de remettre entre ses mains ce terrible Yanko, qui si souvent Tavait vaincu lui et ses lieutenants. Amimith, loyal comme un Turc, — les Turcs ne seraient-ils pas venus eu Europe podr y enseigner la loyauté aux catholiques (1)? — Amurath refusa dédaigneusement (2).
Abandonné de la sorte par son allié, son suzerain, son maître ; craignant, d'autre part, que les Hongrois ne cherchassent à lui enlever son prisonnier, à tirer vengeance de ses traîtrises, Georges se trouva fort disposé à s'arranger à Tamiable avec Hunyadi. Jean, qui se sentait utile au peuple qui avait daigné Télire son chef provisoire, appela son fils aîné Ladislas, le laissa en otage au Despote serbe et regagna sa patrie (3).
Quand, après tant d'aventures, le Gouverneur arriva enfin à Szeged, une énorme foule de nobles se porta au-devant de lui, et, avec d'incroyables applaudissements, le félicita de sa délivrance (4). Cette manifestation de la petite noblesse démontra au Gouverneur combien, malgré ses revers, il pouvait encore compter sur la véritable opinion nationale; elle lui ordonna d'espérer des temps plus favorables et de continuer son œuvre.
Sa première pensée dut être de punir le chrétien félon
(1) On sait qu'autrefois les commerçants turcs ne signaient jamais de billets. La barbare parole d'honneur leur sembUit engager un homme bien plus étroitement que la signature des citilisés. Trop Yolés par les grecs et les latins qui fréquentaient leurs ports et leurs marchés, ils se virent réduits à se soumettre aux habitudes modernes.
(2) Teleki, t. Il, p. i02.
(3) Epistoiœ Hunyad. Johann, de Zrenda, episi. uxit. — Pray, P. III, p. 68. — Bonfinii, dec. m, L. VII, p. 474 et 475.
(4) Pray, P. ill, 68. — Lenfant, Guerre des Hussites, t. II, p. 413. — Bonfinii, dec. m, L. VII, p. 475.