HUNYADI ABANDONNÉ PAR LA CHRÉTIENTÉ» TRAHI PAR LES MAGNATS
La défaite de Rigômezô, qui avait consumé la majeure partie de la milice hongroise, qui rendait plus imminent que jamais le triomphe de Tislamisme turc, servit de prétexte à d'infâmes calomnies coiilre le Gouverneur, tant en Hongrie qu'au dehors. Au moment même où la menue noblesse magyare, réunie à Szeged, accueillait avec tant d'enthousiasme son chef vaincu et pleurait avec lui, sans les lui reprocher, les désastres de la patrie, d'autres seigneurs, mieux titrés et plus riches, ne craignaient pas d'étaler une joie insolente, et tout haut s'écriaient que la folle confiance de Hunyadi en sa science et en sa valeur mihtaires avaient produit leurs dignes fruits, que son orgueil avait enfin reçu sa juste punition. Ces barons et ces magnats écrivirent au pape et à d'autres princes occidentaux des lettres où ils représentaient Jeaïi de Hunyad comme un homme impuissant à se dominer, fier, imprudent, faisant la guerre moins pour sauvegarder la sécurité publique que pour s'acquérir une vaine renommée, dévorant les forces nationales par de continuelles expéditions, témérairement entreprises, imprudemment conduites.
Ces insinuations obtinrent un complaisant accueil à l'étranger, auprès de ces princes fastueux, grands défenseurs
aaO JEAN DE HUNYAD
de la chrétienté, en paroles, fort heureux sans doute d^avoir quelques petites calomnies à jeter à la face de ce héros, non issu de parents couronnés, qui combattait à leur place et pour eux, et avec plus de justice pouvait les accuser de sa glorieuse défaite, puisqu^on l'avait laissé seul tenter la fortune.
Les prélats et les prêtres catholiques étaient encore plus disposés que les princes et les rois à calomnier Hunyadi. N'oubUant point Thonnéte opposition dont il s'était rendu coupable à l'égard de Césarini ; désireux de s'afranchir des perpétuelles demandes de subsides et de soldats, des appels incessants faits à leur zèle ecclésiastique par le capitaine magyar ; pressés de se délivrer de la responsabi- Uté de Varna, de ce triomphe des ennemis de Jésus-Christ dû à leui's mensonges et à leur impéritie, dévotement ils exagérèrent les proportions du malheur de RigômezO, donnèrent à entendre qu'il provenait uniquement d'une vaniteuse désobéissance aux ordres émanés du Sacré-Collége, et poussèrent même la médisance et l'envie jusqu'à imputer à celui qu'ils avaient tant de fois imploré comme le sauveur du monde chrétien, une ambition effrénée, dont le but non avouable était de se conquérir une populaiité qui lui assurerait à jamais le pouvoir presque royal dont il avait été investi temporairement (1).
Circonvenu par les uns et par les autres, Nicolas V eut la faiblesse d'ajouter foi à ces injustes récriminations, il douta de l'infatigable chevalier, dont ses prédécesseurs avaient si souvent mis à l'épreuve le pieux dévouement ; auquel lui-même il avait, quelques mois à peine auparavant, décerné le titre de prince, récompense de ses mérites incontestés. C'est pourquoi le Gouverneur lui ayant soumis les causes, les détails et la portée réelle du désastre
(1> iËneie Sylvii Hùd, Bohemiœ, cap. uiviii, iiux.
de Kossova, au lieu de répondre à sa lettre filiale par de bonnes paroles paternelles, vraiment dignes du père des fidèles, il dépécha auprès de la diète hongroise un nonce, frère Yaleutin. Celui-ci, au nom du souverain pontife, engagea les Hongrois à discontinuer la lutte contre les Turcs, beaucoup plus forts qu^eux, à cesser de prodiguer sans fruit tant d^hommes et tant d^argent, enfin à s'occuper exclusivement d'apaiser les troubles intérieurs (1) !
Certes un tel conseil avait sa raison d'être. La Hongrie, en proie aux discordes, ne pouvait pas consacrer tout son génie, toute sa puissance à une œuvre que, tranquille, libre de préoccupation, prospère, elle aurait eu une peine immense à parachever. Mais le pape, arbitre choisi entre Frédéric 111 et les sujets de Ladislas le Posthume, et dont l'intervention trop peu active n'avait jusqu'à cette heure rien produit, était-il en droit d'adresser des remontrances à ceux qui consentaient à se soumettre à son infaillible décision ? D'ailleurs, si Nicolas avait des reproches à faire, ne devait-il pas choisir un autre jour que le lendemain d'une bataille déplorable, où la nation hongroise avait répandu le plus pur de son précieux sang, avait souffert le martyre pour la défense et la glorification de Jésus?
En d'autres circonstances, l'avertissement papal eût été considéré comme une manifestation sympathique. En l'occurrence présente, on y crut apercevoir une amère ingratitude, une injure.
L'âme fière de Hunyadi en reçut, on le conçoit, une pénible impression. Lui, qui s'était sacrifié pour le salut de la chrétienté, on le récompensait par la diffamation, par la défiance ! Et puis, les malveillants lui ayant aUéné la cour de Rome, sa réputation péniblement fondée se trouvant compromise chez les peuples catholiques, comment, n'étant
(1) Prty, Annales, P. UI, p. 60-74.
M JEÀM DE HUNYÀD
pas même sûr de la Hongrie troublée, cessant d'avoir foi absolue en sa valeur propre, puisque ceux qui Tavaient jadis le mieux appréciée, en doutaient à présent; comment, dépopularisé, sims prestige, privé de tout appui tant en Hongrie qu'ailleurs, lui serait-il possible désormais de parfaire la mission qu'il avait cru sienne, comment parviendrait-il à arrêter l'invasion musulmane? Quoiqu'il en soit, Hunyadi — ici apparaît sa vraie force — Hunyadi comprima son dégoût, dompta ses découragements intimes et se prépara à s'acquitter, quand même, de son mandat.
En 1450, le Gouverneur convoqua une diète à Pesth, et demanda aux représentants du pays s'ils voulaient ou non se déclarer solidaires des actes accomplis par le chef que, provisoirement, ils s'étaient choisi.
Les nobles assemblés répondirent au loyal appel qui leur était fait en discutant , réchgeant , votant et signant une lettre à Nicolas V. Cette épître , très-humble et trèsrespectueuse quant à la forme , était très-digne et trèsferme quant au fond. En suivant, au travers de la phraséologie pénible du latin de l'époque, les pensées que les mots tendent à exprimer, on ne peut s'empêcher d'être ému de la grandiose mélancoUe du peuple hongrois vaincu et abandonné.
« ....Nous avons, disent les chevaUers de Hongiîe, iJous « avons contracté des dettes énormes envers la cathoUcité. a Elle nous a comblés de faveurs : elle nous a prodigué « son patronage , sa protection , et enfin ses grâces abon- « dantes. Mais combien plus encore ne lui devrons-nous a pas si son assistance vient nous aider à rétablir notre « désastre?... »
N'est-ce point dire : Vous nous aviez promis des secours, et vous ne nous les avez pas envoyés lorsqu'il le fallait; seuls nous avons comb<ittu, et nous avons été vaincus; tenez votre parole ; ne nous reprochez pas d'avoir succombé lorscjUP seuls nous vous défendions?
Plus loin, nous lisons :
« Certes, Très-Saint-Père.... lorsque l'on nous excite à « la concorde , à l'union , de grand cœur nous accueillons « un tel conseil. Nous-mêmes , nous considérons la paix « civile comme le nerf principal, comme la seule nourrice « de notre prospérité publique. A Votre Béatitude , qui « compatit à notre infortune, nous rendons grâces et nous « vouons reconnaissance, car, à vrai dire, notre défaite est a bien plus inquiétante pour la foi chrétienne que pour la « patrie hongroise. 11 nous sied donc mieux de désirer les ti sccoui^ promis par Votre Sainteté que de les lui récla- « mer encore. Quand bien même nous renoncerions à im- « plorer votre assistance , en serait-il moins évident que « plus que jamais nous en avons besoin ? Pourtant , Votre « Sainteté nous donne particulièrement ce conseil : « Vous i( avez été battus, retenez vos troupes à l'intérieur du « r()yatutl(^ » Nous ne comprenons guère où aboutit ce i( oons^ûl et (le quelle manière il doit être traduit. On nous « enga^^e à rester U'anquilles. Plût à Dieu ((u'une sem- « bhil)le trîuifiuillité fût acceptable pour des chrétiens ! (( D'aiU(»ui'S, n'est-il point à craindj'c qu'en demeurant inac- <( tifs après avoir été vîiincus, nous ne puissions même « pas nous i)rocunT le repos que vous nous proposez, w surtout si (1( s secours ne nous sont point envoyés en temps « opportun ?
a Oh! oui, Très-Saint-Père, nous avons toujours désii^é « le repos , pourvu , toutefois , qu'il assurât à notre patrie tt une tranciuillité véritable. Or, jusqu'à ce jour, quel a été c< notre but principal? Repousser pied à pied l'ennemi eii-