‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 40 sur 57 · LE SIÈGE DE BELGRADE · texte numérisé non relu

LE SIÈGE DE BELGRADE

Le plus dangereux des ferments de guerre civile étant anéanti, les apprêts de la guerre extérieure purent être repris et poussés activement.

Jean de Capistrano et deux autres frères de son Ordre, Jean de TagUaoozzo et Nicolas de Para, parcoururent les campagnes de la Hongrie, de la Pologne et de F Allemagne extrême, publiimt la bulle insurrectionnelle du pape ; préchant la guerre sainte avec une éloquence digne de Pierre TErmite et de Foulques de Neuilly, enrôlant sous la bannière du Christ quelques milliers de volontaires, moiiies, mendiants, paysans, serfs, aventuriers (1).

Certes, une telle armée, à cause de son brutal enthousiasme, devait trouver son emploi dans la guerre future ; mais irrégulière, inhabile, désordonnée, elle ne pouviiit servir qu'à harceler, non à vaincre les Ottomans. Pour repousser les spahis et les timariots, surtout pour entamer l'admirable infanterie des janissaires, il fallait des soldats accoutumés aux fatigu(»s, bien armés et sachant se servir de leurs armes, aussi disciplinés que fougueux, ardents à l'attaque, adroits à la retraite.

Conformément aux décrets de la diète, le Capitaine général invita toute la noblesse hongroise à se tenir prête à

(!) T\\\iToci\,Chr)fiii'(t, P. IV. r;ip. \nr. — Raïuani, E^ifome, ind. iw.

BELGRIDK. 4X1

marcher sous Tétendard national. Les plus humUes des « sen aots du roi )> répondirent à son appel avec leur patriotisme ordinaire. Mais les hauts barons et les riches magnats, qui ne cessaient pas d'être jaloux du glorieux fils de Tobscur Wayk, prouvèrent tant d'indifférence, tant de mauvaise volonté, que Hunyadi, perdant sa confiance habituelle, désespéra un instant de sauver l'Europe avec la Hongrie seule.

Une dernière fois il résolut d'implorer l'appui des princes chrétiens d'Occident. 11 leur demanda de réunir à eux tous cent mille hommes, s'engageant^ si on les lui fournissait, à rejeter les Turcs en Asie en moins de trois mois (1). La proposition de Jean de Hunyad, — il était capable d'exécuter sa promesse, — ne fut pas plus entendue que la prédication de CaUxte 111. On promit encore. On promettait toujours. On ne vint pas. Les ambassadeurs hongrois nommèrent en vain Charles VII « la maison chrétienne dont leur chef était la barrière (2). » Le « grand roi » quoique flatté de l'éloge, ne s'empressa pas d'abandonner son royaume à peine arraché à TAnglais, son oisiveté et ses maltresses, pour s'en aller là-bas, à l'auU'e bout du monde, risquer d'aventureux exploits.

Tu seul piiiiee, le « grand duc » PhiUppe de Bourgogne seuibla déployer un zèle vniiment ehrétieu. Au miUeu d'un gala fastueux, où apparut montée sur mi éléphant rKgUse éplorée, « par le faisan » il jura et fit jurer à ses hôtes de déU>rer Coustanliiiople , devenue la proie des bai'hares. Ensuite, entoui'é d'une escorte dorée, il se promena au travers de l'Allemagne, la croix sur la poitrine, exoiltuit les populations à le suivre dans sa pieuse entreprise. Mais persoiHie ne bougea. Le princ(» bourguignon en fut quitte pour ses frais de splendeur et ses serments :

(1) ht Gérando, La Trami/lvam'e, 1. 1, ch. x.

(2) Dudercq, t. Xni, p. tÙ, édit. de Buchon.

4fB jeau de hurtad.

chevalier trop fictif , il n'osa pas tenter la croisade avec ses

ressources particulières et rentra paisiblement dans son

duché.

Rien ne put donc donner un peu de cœur à TOccident. Toujours tiède et lâchement égoïste, il remit son salut à la vaillance hongroise.

Par malheur, en Hongrie même Tindiflerence continuait à être presque aussi grande que dans le reste de TEurope. Si la petite noblesse et quelques individualités isolées prouvaient un patriotisme à toute épreuve, la haute aristocratie refusait obstinément d'obéir à la loi, se riait des peines prononcées par la diète de Bude contre quiconque ne rempUrait pas ses devoirs, s'enfermait dans ses châteaux, gardîiit ses hommes d'armes pour la parade et refusait même de faire payer par ses paysans l'impôt précédemment déterminé.

Attribuant ces lenteurs à la crainte des frais énormes qu'entraînerait une guerre probablement assez longue, le Capitaine général se hâta d'annoncer qu'il se chai*geait de nourrir et d'entretenir l'armée entière, dès qu'elle aurait franchi les Umites hongi'oises, non plus avec l'argent du trésor pubUc ou des particuliers, mais avec les dépouilles enlevées à l'ennemi.

Cette séduisante promesse ne produisit aucun effet; les riches seigneurs ne bougèrent point.

Hunyadi ne voulait pas croire à l'immensité de lem égoïsme. Assez honnête pour élre-aveugle, il conçut le fol espoir de réveiller leurs sentiments chrétiens et patriotiques en leur démontrant, par son propre exemple, ce que chacun devait faire pour la Hongrie et pour la reUgion. Il enrôla donc dix mille jeunes gens, et, à ses propres frais,

les arma et les équipa [1 ) . Ses parents et ses amis Timitèrent. Se trouvant ainsi à la tète d'un corps assez considérable, mais ({ui nY'tait pas encore une armée, il osa déclarer que, pour \aincre les Turcs, il lui suffirait désormais de trouver une vingtaine de mille hommes ; dès qu'on les lui aurait amenés, il marcherait au-devant de Tennemi.

Les aristocrates firent la sourde oreille. Mahomet, disaient-ils , depuis plus de dix-huit mois, n'avait pris l'offensive sur aucun point ; par conséquent les troupes dont pouvait déjà disposer le Capitaine étaient plus que suffrsantes pour repousser mie surprise fort improbable. Quant à eux, ils n'approuvaient point une campagne en Turquie, craignaient un nouveau désiistre de RigômezO, et, afin d'être toujours prêts Ai cas de besoin, gardaient auprès d'eux leurs banderies (2).

Douloureusement affecté de l'inutilité de ses efforts, Hunyadi écrivit au roi. Après s'être plaint avec beaucoup d'amertume des oppositions qu'il rencontrait , après avoir démontré combien grand était le péril, malgré l'apparente oisiveté des Turcs, il suppliait le souverain de venir à Bude, de convocpier les Ordres, de leur rappeler leur devoir et d'employer toute son autorité à forcer l'exécution de la loi méconnue (3).

Le Posthume arriva en Hongrie au mois de février 1456, avec Cilley. Aussitôt il réunit une diète, et en en faisant l'ouverture il se déclara très-mécontent de l'indifférence dont ses plus illustres sujets s'étaient rendus coupables. Frère Capistrano et le cardinal de Saint-Angéli s'empressèrent d'appuyer les justes remontrances du jeune roi : en particulier et en pubUc ils excitèrent les hauts seigneurs

(t) El fi';>ûfo/a iobaunis Capistrani ad Pootiacem, ap. Pray, P. IIl, ad ann. 14Se.

(2) Corei, Annotes Silesiœ, p. 154.

(3) Pray, P. UI, p. iSi.

430 JEAN BE HtVYAD.

à se montrer plus ardents pour la défense de la vraie foi. Ainsi travaillée, la diète renouvela ses précédents décrets, vota de libérales levées d'honmies et des subsides abondants. Ladislas promit personnellement 20,000 cavaliers, soldés sur sa cassette. Ulric lui-même affirma qu'il enrôlerait tous ses vassaux et qu'en personne il les conduirait à la bataille (i).

Ces belliqueuses protestations avaient rendu l'espérance à Hunyadi et aux deux légats du pape. Ils se remirent donc à l'œuvre. Mais bientôt ib reconnurent combien ftaienft vaines toutes ces belles paroles, aussi vite oubliées que jetées. Des semaines s'écoulèrent. A Bude on accumulait discours sur discours. En Hongrie presque personne ne s'armait.

L'indigne conduite des aristocrates avait, sans doute, un but infâme. Peut-être désiraient-ils que le Capitaine général risquât une bataille avec ses seules ressources , et conséquemment fût vaincu. Alors, ils marcheraient àf la tétef de leurs soldats, soigneusement tenus en réserve, répareraient le premier échec, et de la sorte confisqueraient* leur profit l'honneur du triomplic (2). Agir ainsi, c'eût été risquer le salut de l'État. N'importe ! L'inquiétante popularité d'un parvenu gênait ces tyrans féodaux. Il fallait M tout prix renverser Hunyadi.

Tandis que la diète de Bude, très-enthousiaste en apparence et très-égoïste en réaUlé, décrétait de grands actes, qui jamais n'étaient rais à exécution ; tandis que les hauts seigneiœs égaraient l'opinion pubUque dans les plus oiseuses discussions, et secrètement conspiraient, — des lettres

(1) Pray, P. HI, p. 156-166.

(2) Palma, P. H, Lad. Posih,, % xi.

BELGRADE. ISt

du commandant de Belgrade, Michel SzilÂgyi, beau-ffère de l'ex-Gouverneur, arrivèrent, annonçant cette terrible nouvelle : Avec une armée innombrable , une flotte et des milliers de canons, Mahomet II a traversé la Serbie et la Rascie; il s'avance contre Nândor-Fehérvâr, la clef du Danube !

Alors, plus de disputes, plus d'ambitions, plus de haines. Voici le péril, visible , vivant. La consternation est générale. Oui sauvera la patrie? Oui sauvera la chrétienté ?

Un seul nom résonne au travers de la ville ; dans la (héte on proclame un seul nom : Hunyadi Jânos ! Jadis on l'injuriait, on le calomniait, lui, le héros; on tramait son déshonneur et sa mort. A cette heure on le flatte, on l'aime, car on a besoin de lui : ou exalte sa vaillance, son dévouement, son génie; on lui confie les femmes, les enfants, les richesses, la Hongrie et les Hongrois ; on l'acclame conmie le libérateur, comme l'envoyé de Dieu ! « Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Johannes ! »

Jean de Hunyad, au milieu des cris d'enthousiasme de la foule, est réélu à l'unanimité Capitaine général du royaume, directeur suprême et absolu de la guerre contre les Ottomans. Il accepte résolument la lourde tâche que son pays lui impose et il promet de la bien remplir. En vertu de ses pom^oirs, il ordonne de nouveau 1' « insurrection, » convoque tous les hommes libres à venir se ranger sous son commandement. Avant de partir pour Szege4, où il doit réunir Tannée nationale, il va faire ses adieux à Ladislas le Posthume. Il le supplie de ne point quitter son palais, de demeurer ferme et impassible, au milieu de son peuple , à son poste de roi , car bientôt il apprendra que Nîindor-Albe est sauvée et que le Croissant a été renversé par la Croix (1 ).

(1) Ex litteris Legati pontif. ad JobaDDem Capistranani, Bnd«, die V jttQii 1456, ap. Pray, Annaies,?. UI, p. 170.

431 JEAN DE HONYAD.

Le sang-froid du Capitaine ne donna malheureusement pas de courage à ceux qui n'avaient point de cœur. A peine s'était-il éloigné que Tefiroi se répandit partout, à la ville comme à la cour. Les bruits les plus épouvantables , chaque jour répandus, vinrent le porter à son paroxysme. — Le sultan, disait-on, campe devant Belgrade; ses troupes sont aussi nombreuses que celles qui montèrent à Tassant de Constantinople ; il a amené 400,000 hommes (1 ) ! Le Danube est encombré de na\ires, armés comme des vaisseaux de mer ! De gigantesques machines ont été dressées sous les murailles de la ville assiégée ; comme la foudre, elles tonnent et réduisent en cadavres tous les êtres qu'elles atteignent (2) ; jour et nuit, on les entend bruire, à vingt-quatre milles de distance ! Les infidèles ont amené jusqu'à des chiens, habitués à se nourrir de chair humaine et qui mangeront les prisonniers (3) ! Mahomet a prononcé ce mot terrible : « Un seul Dieu règne au ciel, qu'un seul sultan règne sur la terre ! » Il a juré par le Prophète , par son salut étemel, que dans deux mois il souperait à Bude (4). Donc la Hongrie est perdue ! Il ne reste plus qu'à fuir, qu'à éviter le sérail ou la mort!

Vers la fin de juin la diète fut dissoute en toute hâte. Les plus brillants des magnats passèrent à l'étranger, remettant au bon vouloir de la Providence de sauver la patrie. Leur départ accrut l'épouvante populaire, déjà trop surexcitée. Néanmoins Bude ne se dépeupla que lentement, parce que le jeune roi, fidèle aux dernières recommandations de son Capitaine, s'obstinait à ne point quitter son palais. Mais un matin le Posthume s'en alla chasser

(1) Thuroczi, P. IV, cap. lt. — Raozani, ind. xxv.

(2) Thuroczi, P. IV, cap. lv.

(3) De Gérando, La Transylvanie, 1. 1, cb. z. — Thuroczi, P. IV. cap. lt.

(4) Ex /i//emTacIiacotii,ap. Pray, P. lil, p. 171. — Katona, t. XIII . p. 1067.

avec Illric de CiUey (1), et le soir, et le lendemain, on l'attendit. Il était à Vienne !

Dès lors ce fut une inénarrable panique. Prêtres, nobles, magistrats, bourgeois, ouvriers et domestiques , la plupart des habitants de Bude sortaient de la ville, entraînant leurs familles, emportant tout ce qu'ils n'étaient pas obligés de laisser derrière eux, courant à l'aventure chercher un refuge du c6té de l'Allemagne, le plus loin possible de l'envahisseur, qui sans doute, déjà maître de Belgrade, de la Transylvanie entière, avait traversé le Danube et marchait vers le Nord.

Quinze joiu^ après le départ du roi , la capitale hongroise, presque déserte , n'avait même plus de garnison. Le gouverneur de la citadelle s'était retiré avec toutes ses troupes. Dans la forteresse, aux abords du palais, aux portes de la ville, on ne rencontrait pas une seule sentineUe (2).

Le 15 juin 1456, Mahomet II était arrivé sous les murs de Belgrade. Il avait amené avec lui cent cinquante mille hommes parfaitement équipés et discipUnés , et au moins cinquante mille volontah*es irréguUers, accourus à la guerre sainte. Derrière cette formidable armée, des chameaux et des bêtes de somme de toute espèce traînaient un parc d'artillerie composé de plus de deux cents pièces. Il y avait là des machines de toutes sortes , d'invention nouvelle aussi bien que d'ancienne invention, des échelles de siège , des béliers, des catapultes , des canons et des mortiei^s d'un calibre extraordinaire. Un chroniqueur hongrois parle de gigantesques bombardes , hautes de sept

(1) Tburoexi, LV.

(2) Carei Ann. Sile*., p. itU.

4M JEAN DK HUMYAD.

piedây longues de vingt-trois (1). Enfin, deux ceuts vaisseaux, dont soixante-quatre trirèmes, armées comme pour des batailles maritimes, de Widdin remontaient , s'échelonnaient le long du Danube et de la Save, pour présener les assiégeants d'une surprise , et couper les commonications entre les assiégés et leurs frères de Transylvanie et de Hongrie (2).

D'aussi énormes préparatifs attestaient assez que le codquémut de Stamboul avait irrévocablement résolu de briser enfin cette barrière de TOccident chrétien , cette misérable petite ville de Nândor-Albe, qui déjà tant de fois avait résisté aux attaques ottomanes; et ensuite, Tobstacle franchi, de se ruer au travers du pays hongrois , au travers de l'Allemagne, au travers de l'Italie, jusqu'à Rome peutnêtre, où il se reposerait dans la chaire du dernier pape.

Michel Szilâgyi, le beau-frère de Jean de Hunyad, commandait Belgrade. 11 n'avait autour de lui que quelque? centaines de Magyars, mais tous d'une bravoure épromée. Lorsqu'au lever du soleil, Michel et ses compagnons aperçurent le long du fleuve les navires turcs ; au loin dans la plaine , et sur les collines emironnantes , les longues rangées de tentes, surmontées de drapeaux innombrables, bariolés de signes bizarres, grands, petits, de toutes couleurs, au miUeu desquels, sur un tertre, resplendissait la bannière du sultan, — demi -lune sur champ vert, — Michel et ses compagnons ne songtTent point à fuir. Ils fermèrent les portes de la ville et se préparèrent à combattre. En apparence , c'était impossible et déraisonnable. En réalité , c'était tout simple, parce que c'était héroïque.

Dès le lendemain de son arrivée , Mahomet entama les travaux du siège.

(1) Raniani Epitome^ iud. ixv.

(2) Thuroczi. P. IV, cap. xlt. — Pray, P. UI, p. t67-iaB.'- Katona, t. Xni, p. 1065 et seq. — Hammer, t. I, p. iSb êi Miv.

a — Mon père Amurath, disaitr-il, a perdu sept mois et « sa gloire devant cette forteresse réputée imprenable ; « avant quinze jours, elle sera à moi.

« — Glorieux seigneur, lui répondit le beglerbegd'Anà- « tolie,nous devons savoir que les Magyars ne cèdent point « leurs forteresses aussi facilement que les Grecs (1). »

Le sultan ne s^inquiéta guère des paroles de son lieutenant. Il poursuivit son dessein avec plus d'ardeur que jamais.

Des rangées de navires liés les uns aux autres avec des chaînes, barrèrent le Danube en avant de Belgrade. Des machines furent disposées tout autour des remparts, et jour et nuit lancèrent les pierres et les boulets. Ainsi gardée contre la Hongrie, et sans cesse battue en brèche, Ndndor- Féhervâr ne devait évidemment résister que quelques semaines. 11 semblait très-probable que , malgré les doutes du beglerbeg, le dire du sultan se réaliserait.

La quinzaine passa , et une semaine , et une autre semaine. Belgrade tenait encore. Ses défenseurs, dignes d'être à l'avant-garde du peuple hongrois, s'étaient engagés par serment à mourir plutôt que d'abandonner la ville. Michel Szilégyi avait décerné la peine de mort contre quiconque serait assez lâche pour parler de se rendre. Les Ottomans s'élançaient donc en vain à l'assaut par groupes et par masses ; toujours ils rencontraient devant eux cette poignée de héros, et toujours ils se voyaient réduits à rentrer le soir dans leur camp, sans avoir pu conquérir une porte, une tour ou un créneau.

Néanmoins, peu à peu les murailles ébranlées devenaient moins fortes, les fossés s'emplissaient de débris, les vivres s'épuisaient dans la ville. Tôt ou tard les Osmanlis entreront dans Belgrade. Les assiégés n'ont plus qu'à implorer

(1) Tburocxiy 1. e.

i.i6 JEA.'^ DE HUYKYAD.

Dieu le père et Christ son fils, qu'à atteudre la veuue niiraculeuse de Huiiyadi le sauveur (1).

A la pivniière nouvelle de ranivée des Turcs, Jean & Hunyad, on le Siiit, s'élitil rendu à Szeged, où se trouvaieut déjà ses troupes pai'ticulières , où il avait convoqué loult la noblesse hongroise.

Presque pei-sonne n'avait encore répondu à son appel, à l'appel de la patrie. Jean attend plusieurs jours. Par lettres (î^ ou verbalement, par insinuation ou en utilisant sc-h autuiilê lUctatoriale , il s'efforce de lutter contre rindilltrence, la trahison et la peur. Presque personne encuiv. Quelques nobles inl'érieui*s seulement se présentent, et, ajoutés aux soldats propres de l'ex-Gouverneur et de sa famille, composent une armée d'une vingtaine de mille hommes. Il n'y a parmi eux que trois Magnats, Jean de Korogh, comte peri)étuel de Maohov , et les comtes des deux conutals les plus >oisins de Belgrade (3).

Ce n'est pas avec une telle armée, à peu près complétemeut sienne, que Ilunyadi, malgié son audace et sim habileté, pourra >aincre deux cent mille Ottomans. Mai^ il faut pourtant que la Hongrie soit sauvée , que la civihs.itiou chrétienne ne soit pas écrasée par la barbarie mu>ulmane ! Il le faut î D'où viendra donc le salut?

Eternelle honte de cette ambitieuse et égoïste oligiuchie hongroise du quinzième siècle, qui, félone, se blottit au fond de ses castels , attendant et espérant la défaite de

(1) RanzaDÏ, 1. c.

(2) Voyez les trois lettres de convocation, adressées aux Saxons Transylvains, le 12 juin, le 22 juin et le 3 juillet 4436, dans Teleki. t. X, p. oi') eî 526,

(3) Thuroczi, Ranzani, Haumjer, 1. c. — Pray, P. ni, p. 175. — Katona , l.Xni, p. 1072-1078.

Jean de Hunyad ; qui , peureuse y lâche , s^enfuit de la patrie menacée, passa les frontières, alla se cacher à Fétranger, à Tahri des tempêtes, prête au retour, si le ciel, grâce au hasard, se rassérénait! Le salut vint de ceux qu'elle courbait sous son genou de fer^ qu'elle méprisait et exploitait , de ces serfs de la glèbe, qm , n'étant que des choses, n'avaient point à s'inquiéter quels seraient leurs maîtres; qui, ne possédant rien, n'avaient rien à défendre : le salut vint du peuple.

Tandis que le Capitaine général épuisait ses efforts auprès des gi'ands, Capistrano et ses moines réussissaient auprès des petits. Ils avaient parcouru les campagnes tant de Hongiie que d'Autriche, de Bohème, de Pologne et même de Valacliie et de Moldavie , et à leur voix, écho de la voix papale, soixante mille volontaires s'étaient levés. Certes, ce n'étaient point des chevahers aux brillantes armures, aux chevaux fringants. C'étaient de pauvres et simples gens, des bourgeois, des clercs, des moines, des étudiants, des paysans, des prêtres. A peine possédaientils quelques bêtes de somme pour transporter leurs vivres. D'armes sérieuses, ils n'en avaient point : des bâtons, des pieux, des piques, des fourches, ([uekpies sabres, des frondes ; mais immensément d'enthousiasme, de fanatisme, de foi; telle était leur force (1).

Grâce à ce renfort, qui par malheur n'était pas aussi considérable qu'il aurait pu l'être si les frères prêcheurs avaient parlé les diverses langues des populations auxquelles ils s'adressaient; grâce à ce renfort qui, s'il ne composait pas contre les janissaires et les spahis, habitués aux combats et armés admirablement, une puissance sérieuse , constituait néanmoins par le nombre et la fougue un utile élément de diversion , Jean de Hunyad put oser sans folie la délivrance de Nândor-Fehén'âr.

\\) Lisez les Letires df frère Tagliacozzo,dM5 Pray et dans Khtona.

4» JEAN n HONTÂD.

Ce qu'il importait de faire tout d'abord , c'était de sinrtroduire dans la ville assiégée. Il n'y avait qu'un moyen : se rendre maître du Danube. Or, le Danube était coupé par la flotte turque entassée et enchaînée. Après aToir recueilli les avis de Capistrano et de plusieurs de ses compagnons d'armes y Huuyadi entreprit de s'attaquer résoltlk* ment à cette barrière navale. Dans ce but , avec une étonnante célérité, il parvint à rassembler deux cents bâtiments plats , s'y plaça avec l'élite de sa petite armée, et après avoir averti Szilâgyi qu^il eût à risquer une sortie le 14 juillet, suivit le coui^aiit, qui de laTisza l'emporta dans le Danube et de là vers Belgrade.

Les Turcs ne s'attendaient point à être attaqués. Lorsque la flotte hongroise apparaît, lancée de toute la vitesse (le l'eau, ils poussent de grands cris et appellent Allah ! Les Hongrois leur répondent par Eljeu ! et Jésu ! A peine les deux eimemis ont-ils eu le temps de se reconnaître et de se saluer qu'un choc effrayant s'effectue. Les bâtiments magyars frappent contre les navires ottomans. L'estacade est défoncée. Alors commence un horrible combat à l'abordage, à la hache, à la lance et au sabre, corps à corps. La fuite est impossible. De part et d'âutre on lutte avec une égale furie. Le Danube, rouge de sang, est encombré de cadavres et de débris.

Quarante vaisseaux sortent de Belgrade. Les Turcs sont cernés, écrasés par devant et par derrière. Ils résistent encore ; mais le courant les emporte, les divise et les mêle. Us ont beau se battre comme des lions, les chrétiens, excités par Capistrano, qui présente la croix aux infidèles comme pour les effrayer et les mettre en fuite, les chrétiens avancent, avancent, et après cinq heures de bataille, après avoir coulé bas trois galères et en avoir enlevé quatre^ après avoir brûlé ou mis hbi^ de combat beaucoup d'autres navires plus petits, après avoir noyé plusieurs ceu-

BELGRAM. 4»

taines de Turcs, entrent triomphaleinent dans Nàndor- Fehérvâr.

En même temps, grâce à une diversion de Szil&gyi, qui tenait en échec toute l'armée de Mahomet, le corps principal des croisés longeait le rivage danubien , arrivait jusqu'à la ville et s'y introduisait sans encombre (1).

Très-importante en elle-même, puisqu'elle a permis de secourir Belgrade, indubitablement perdue, cette victoire navale n'a cependant qu'une valeur relative. Par leur nombre, leur équipement , leurs armes et leur discipline, les chrétiens demeurent toujours de beaucoup inférieurs aux infidèles. Conser\'ant à peu près intactes ses forces de terre et sa redoutable artillerie , Mahomet continuera à foudroyer les murailles déjà vacillantes de la cité, et bientôt, la brèche ouverte, pourra lancer deux cent mille hommes à l'assaut. Après, comme avant, le péril est immense.

Hunyadi ne se laisse donc point enivrer par son premier succès. Il redouble d'efforts afin de rendre possible une délivrance hier improbable , et qu'aujourd'hui même on peut à peine rêver. Lui, qui croit «en son Dieu, en sa cause, en sa mission, malgré la tiédeur, la trahison et l'épouvante générales, il n'a jamais désespéré ; vaincre est le devoir; donc il vaincra , dût-il en mourir.

Cette fortifiante conviction , Jean l'inocule à ceux qui l'entourent, et ainsi il les décuple. Aux habitants de Belgrade, épuisés de fatigue, à ses braves défenseurs, les compagnons de Szilàgyi , harassés d'héroïsme , il prêche la résignation, il enseigne la persistance, il prédit le

'D Voy. les lettres de Ttgliacozzo.

440 JEAN DE HDNYAD.

succès. A ses cavaliers, dont par occasion il avait fait des mariuSy et qui avec lui sur des bateaux avaient vaincu comme ils auraient vaincu montés sur leurs chevaux rapides, sans cesse il rappelle leur triomphe, promesse d'autres triomphes encore plus grands. Les uns et les autres, et surtout les bandes populaires qui, marquées du signe de la croix, se sont levées contre les contempteurs de la religion, il les faschie, les enflamme, en leur énuniéraut les défaites des Osmaulis, en leur dépeignant avec une vivacité et une éloquence entraînantes les mérites de la lutte, k Providence ({ui étend sa main bienveillante au-dessus de leurs têtes, les joies éternelles du paradis réservées à quiconque combattra pour Jésus et sera brave et fort.

« — (Juoi! vous seriez effrayés, disait-il. Est-ce donc la « première fois ([ue vous voyez des Turcs? Ce sont les « mêmes que si souvent nous avons mis en fuite. Nous, à «présent, fuirons-nous devant eux?... Knfants! ayous « confiance en (Ihrist. Combattons avec plus de courage « que jamais contre son ennemi et le nôtre. Christ e^t « mort pour nous; à nous de mourir pour lui !... Ah! n»* « craignez pas la mort, car ceux qui seront tués^ par le> « Turcs, passeront de la vie mortelle à Timmortelle féli- « cité. Ceux qui auront souffert dans la guerre présenta* « en défendant la chrétienté, ceux-là aussi, sans nul doute, « s'envoleront vers les cieux , où les autres les auront pré- « cédés, et y habiteront de glorieux sièges à côté des âmes tt heureuses (l)î »

Les paroles préparaient les actes. Le Capitaine général s'empresse d'utiliser l'enthousiasme qu'incessamment il tient en éveil. 11 ordonne le repos à ceux dont la fatigue avait abattu le corps, sinon l'ùme. En même temps, caries heures sont précieuses, il exerce les inliabiles au métier

;f ) Rgniani, i. e*

BELGRADE. 44i

militaire^ il fait arriver des vivres et des armes, il répare autant que possible les murailles, les tours, les bastions et ' les retranchements endommagés par la perpétuelle canonnade des Osmanlis, et sans cesse il veille (1), craignant une surprise, sachant bien que Tattaque va venir à cette mi* nute, ou à la prochaine , ou à l'autre, bientôt.

Disons-le aussi à Féloge mérité des prélats et prêtres qui représentaient en Hongrie le pontife romain, le cardinal de SaintrAngéli, Capistrano et les autres prédicateurs de la croisade surent mieux seconder Jean de Hunyad à «Belgrade que ne Pavaient fait jadis les ecclésiastiques et Césarini à Varna. Capistrano joignit ses exhortations, ses prédications etrson exemple à Téloquence et à Tactivilé du Capitaine. En maintes circonstances il paya de sa personne, non moins que les sept frères mineui*s, ses auxiliaires, qui travaillèrent à la restauration des remparts, el, quand il le fallut, endossèrent la cuirasse et brandirent le glaive comme des chevaUers. Si Saint-Angéh en personne n'assista point à la défense de Nàndor-Albe, du moins il ne suivit pas les lâches , il resta à son poste , en Hongrie, à Bude, et de là, jusqu'au moment suprême, lança des appels aux armes, publia les bulles belliqueuses de CaUxte III (2).

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