‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 41 sur 57 · VU · texte numérisé non relu

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Sept jours après l'entrée de Hunyadi dans Belgrade, le vingt et un juillet, à Taurore , les sentinelles magyares aperçurent l'armée ottomane qui sortait de son camp , se rangeait en bataille et marchait sur la ville. A une certAÎne distance , elle s'arrêta. Les artilleurs , qui pour la plupart étaient des renégats chrétiens (3), pointèrent leurs gigan-

(1) BodAdH, Aer. Hwig. dtcwlen, p. 570^1.

(3) Voyez soo dernier appel aux armes , daté de Bade , 13 jotllet , dans Katona, t. XIII, p. 1078. (3) Ranzani, I. c.

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tesques canonB, et lancèrent d^énormes blocs de piètres ei des boulets.

Les fortes murailles de Belgrade, qui tremblaient jusque dans leurs bases, ne purent résister longtemps : au bout de quelques heures , des amas de débris avaient comblé les fossés. La brèche était ouverte ; au son des tambours et des trompettes , aux cris mille fois répétés d'AUah , les janis^ saires montaient, furieux, à Tassant.

Les Hongrois et les croisés se portent au-devant d'eux. Ils sont culbutés. Les janissaires pénètrent dans la ville extérieure , se précipitent vers le pont de la deuxième enceinte. Sur les pas de Hunyadi, de Michel Szilagyi, de Capistrano et des sept frères mineurs, les Hongrois reviennent. La mêlée se tord, sanglante, ivre. Au brait sourd des lances et des épées qui s'agitent et se brisent se mêlent des clameurs épouvantables : cris de guerre, appels à Dieu, lamentations de blessés, hurlements de moribonds. Parmi la foule, tourmentée comme l'Océan impétueux, des moines, capuchon en tète , cuirasse sur la poitrine , par instants combattent, par instants se j ettent à genoux, baisent la terre, se redressent, élèvent leurs yeux et leur âme vers le ciel, prient en gémissant et en pleurant. €apistrano, tout entier à sa fervente oraison , immobile et impassible, semble être invtdnérable et illuminé. Partout flamboie le large sabre de Jean de Hunyad : tantôt au miUeu des ennemis, qu'il fauche sans pitié , tantôt au milieu des chrétiens, dont il est l'espérance et pour ainsi dire le drapeau. Plus de quatre heures durant, la lutte se maintient, indécise.

Mais les OsmanUs, toujours plus nombreux, ont franchi le premier rempart; ils cernent, écrasent les Hongrois et les croisés contre le second, vers lequel ils s'élancent. Les chrétiens cèdent : il y en a qui fuient. Déjà les faubourgs sont en flammes ; le Croissant brille sur le rempart de la forteresse.

«t — Hélas ! iélas ! s'écrie Hunyadi lui-même^ déjà Bel- « grade abandonnée ! déjà les Turcs la possèdent ! »

Capistrano, en lui p<irlant du ciel, calme le désespoir du héros.

Le Capitaine se fraye donc un passage à travers les Osmanlis, rejoint les siens en déroute , court de groupe en groupe, injurie les lâches, exalte les braves, parle de la Hongrie et de Dieu, et parvient, non sans peine, à se fofmer un bataillon de patriotes déterminés, de chrétiens décidés au martyre.

Cependant, du haut des murailles, des fagots enduits de soufre tombent, tout enflammés, sur les janissaires qui s'accrochent aux créneaux, et un cori)s de deux mille hommes, conduit parles moines Jean de Capistrano, frère Tagliacozzo et le porte-étendard Pienv, sort de la citadelle, tombe sur les Turcs, les contraint à reculer. Hunyadi réapparaît alors. Il se rue contre les infidèles, et, après une seconde bataille aussi terrible que la première, parvient enfin à les rejeter hors de la double enceinte. Avec Capistrano et les croisas, il franchit la muraille, continue la lutte dans la plaine, met en désordre le corps principal des Ottomans, et arrive jusqu'à leurs batteries.

Mahomet frémit de colère. Sesmeilleures troupes, comme terrifiées par la fotigue des chrétiens, ont d<^à liiché pied ! Son artillerie est en péril ! Il appelle à lui ses cavaliei^s, et, le omieterre au poing, fond sur les giaours. Blessé à la cuisse , il tombe et (hsparalt. Le teglerbeg de Roumélie , Karadscha, vient de mourir aux côtés de son maître. La plupart des généraux ottomans sont mis hors de combat.

Dès lors, la victoire appartient aux soldats du Christ. Les uns se jettent sur les batteries, tuent les artilleurs, enclouent les plus grosses pièces, les jettent dans le Danube et transportent les plus petites dans la citadelle. Les autres, pour-

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suivant les fuyards avec un acharnement inoui, pénètrent jusque dans le camp des Turcs et commencent à le mettre à sac ; mais six mille spahis se jettent sur eux , les forcent à reculer. Si la nuit n'était survenue , la bataille se serait peut-être rétablie sur ce point (1).

En cette grande journée, les Turcs avaient perdu plus de vingt-quatre mille hommes. Pendant la nuit, ils décampèrent en désordre , laissant entre les mains des Hongrois toute leur artillerie de siège et une grande partie de leurs bagages.

Aussitôt après la fuite des Osmaulis, Capistrano et Jean de Hunyad annoncèrent leur victoire à l'Europe. Le Capitaine général écrivit au roi Ladislas le Posthume ; le moine à son chef spirituel, à CaUxte III (2). Dans leurs épîtres les deux héros parlent fort peu d'eux-mêmes, — ils en avaient pourtant bien le droit; — ils attribuent l'un et l'autre leur admirable succès à la seule protection divine.

« Contre les Turcs, dit Hunyadi, nous nous sommes ce élancés, nous nous sommes dressés, Dieu aidant. Et hors « de son camp, de son camp immense, nous avons rejeté le a sultan vaincu, et grâce à Dieu, nous lui avons enlevé ses

« canons La nuit, confusément, couvert de honte, le

tt sultan a fui. Jamais, nulle part, ce souverain n'a subi un

« tel désastre, une aussi grande honte Ses forces sont

« tellement détruites que si les princes chrétiens contre lui « se levaient, sans difficulté ils pourraient, avec l'assistance tt de Dieu, conquérir tout le royaume de Turquie, car, à

(1) Tagliacozzo, Thuroczi, Rauzaui, BoDfinio, Pray, Kalona, etc.

(2) Voir les deux lettre» aux Pièces Justificative^*, à la fin du foluine.

BELGRADE. 4i5

« Belgrade, sa puissance a été renversée Nous sommes

« plus que jamais décidés et ardents à observer la fidélité « que nous avons promise à Votre Sérénité et que nous lui « promettons encore. »

c< Gloire à Dieu dans les hauteurs célestes, dit Capistrano ! « grâce à sa miséricorde , nous ne sommes pas anéantis ! . . . . « Enfin le Seigneur, Sauveur omnipotent, nous a pris en « pitié, nous a accordé la victoire; devant nous a mis en « fuite la très-inhumaine armée des Ottomans. Les nôtres « tiennent entre leurs mains tous leurs canons, toutes ces « machines diaboUques avec lesquelles ils espéraient sou-

« mettre la chrétienté entière Que votre Sainteté se

« réjouisse donc dans le Seigneur, et qu'elle ordonne que « louange, honneur et gloire soient offerts au Tout-Puis- « sant, car lui seul a produit ces miracles ! Avec nos pro- « près forces avons-nous pu faire tant de choses, moi, sans « armes, serviteur inutile, et ces pauvres paysans marqués « de la croix? Au Seigneur Dieu des armées appartient tout le triomphe ; gloire à lui dans les siècles des siècles (1)!.... »

Cette admirable humiUté, qui ressort au delà de Tévidence de la lecture de ces deux lettres, simples comme des bulletins miUtaires, animées cependant de la vie sacrée de l'enthousiasme, cette humihté a néanmoins ser\i de prétexte à des calomnies aussi absurdes que méchantes (2). Piccolomini n'hésite pas à accuser Jean de Hunyad d'égoïsme et d'ingratitude, parce que, dans son épltre, il ne nonune point Jean de Capistrano. Répétée par plusieurs'

(1} Il existe aussi une troisième lettre écrite par Hunyadi fe Denis, arche^ Yêque d'Esztergoni et cardinal.' Cette lettre est aussi simple, aussi humble, que celle adressée à Ladislas le Posthume. Toutes les fois que le Capiuine se nomme ou raconte uu des détails de sa victoire , il n'oublie jamais d'ajouter Deo auxiiiante. — Kilom, t. XUI, p. 1098 99.

(2) iEneae SylTii Europa, cap. tiii. — Gibbon , Décadence et chute de rÈtnpire romain, traduction Guizot, t. XHl, ch. LXTii,p.31-34.

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écrivains postérieurs, cette iûsinuatioa est parvenue aux historiens modernes, et ceux-ci nous Font redite sans chercher à s'en rendre compte. Gibbon, par exemple, tout en acceptant ce qu'avait jadis avancé ^Eneas Sylvius, se hâte de rejeter une accusation identique sur le moine, àTégard du Capitaine général. Ce qui réduit à néant tout ce qu'il a plu ou plairait aux imaginations aigries d'arguer contre Hunyadi et Capistrano, c'est que le soldat et le prêtre, liés par le courage et la piété, étaient aussi par le cœur amis intimes.

Âlors^ pourquoi un contemporain, qui devait certainement avoir connaissance de cette amitié, a-tril osé avancer ime accusation aussi peu sérieuse? Et pourquoi l'accusatiou eut^lle pour auteur un prêtre qui devint pape?

Pourtant Hunyadi et frère Capistrano avaient préseryé le moade de la plu^ terrible des mvasions! l'un, à Taide de son bras vaillant, et l'autre pai* sa pieuse prédication» ik avaient étayé la chaire papale, qui chancelait devant l'islamisme vainqueur 1 A quoi serjt donc de verser son s^ng goutte à goutte et de sauver la chrétienté?

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