HI
Contraints au repos, les Magyars achèvent de s^établir en Hongrie et commencent à se ci\iliser. Ils ont retiré de leurs aventureuses expéditions un double avantage. Ils se sont mis en contact avec les Etats occidentaux qui s^organisent. Ils ont ramené un nombre considérable de prisonniers, et ces prisonniers, instituteurs de leurs maîtres, viennent aider les autochtones à lemr enseigner les premiers éléments de Tagriculture et de Tindustrie.
Cependant ils n^ont point encore adopté le christianisme. Il semblerait même qu'ils ne se hâtent point de le rechercher. B'Asie ils ont rapporté une reUgion nationale, une sorte de naturaUsme panthéistique , qui, jusqu'à ce jour, a suffi à leurs âmes simples. Ils vénèrent les grandes forces : Teau, Pair, principalement le feu, personnifié 3ans le soleil. Ils adressent des hymnes à la terre, d'où jaillit la moisson et la fleur, le fer et le diamant. Ils admettent le dualisme persan, Ormuzd et Ahriman, la lutte étemelle du ^Bien et du Mal. Comme tous les peuples enfants, ils sont superstitieux et se plaisent aux évocations des sorciers et des pythonisses. Pourtant, leur superstition est loin d'être cruelle. Au Dieu suprême, qui embrasse en lui toutes les divinités secondaires, au Dieu des Hongrois « Magyarok- Istene, » ils ne sacrifient jamais d'êtres humains : souvent ils lui offrent des animaux, presque toujours ils immolent des chevaux blancs. Leiu* respect envers les morts prouve
(1) Les riYages des HoDgrois ootété éladiés complètement. Voir le remarqoftble trtYail de M. Louis Dossieux : Eisai hiHoriquf sur hsîHcwion* des Hongrùù,
.-tssez qu'ils croyaient à Timmortalité de l'ànie. Autant le Vîiillaiit barbare tuait d'hommes à la bataille, autant, pensait-il, U await de serviteurs durant sa \ie fiiiure (1).
Les Magyars avaient oublié de rapporter l'Evangile avec le butin de l'Occident. Auparavant même ils s'étaient alliés, ici avec les Grecs, là avec les Allemands, et ils n'avaient point songé à se laisser baptiser. Les vaincus, — ceux qu'ils avaient fait prisonniers dans leurs excursions européennes aussi bien que les habitants asservis de la patrie nouvelle, — les vaincus étaient chrétiens depuis longtemps déjà. Les vainqueurs ne les persécutèrent point : ils les laissèrent complètement libres dans leur conscience et dans leur culte. Mais eux, fidèles aux croyances paternelles, ils continuèrent à adorer leur dieu asiatique, sans néanmoins avoir aucune répulsion pour la doctrine de Jésus.
Le christianisme comprit qu'il y avait là mie conquête à faille, une conquête facile, les nouveaux barbares étant tolérants par nature ; il l'entreprit. U arriva chez les Hongrois de deux côtés en même temps, mais aussi sous deux formes difierentes : de Byzance et de Rome, Grec et Latin.
A qui revient la première victoire, le premier baptême ? Est-ce à l'orthodoxie ? Est-ce au schisme ? Rome et Byzancê s'en disputent encore l'honneur. Peut-être les deux Eglises outrelles raison l'une et l'autre.
Voici une première hypothèse, la légende catlioUque.
En imposant la paix aux Magyars, les vainqueurs d'Augsbourg ont obtenu d'eux qu'ils ne s'opposeront point à l'entrée et à la prédication des missionnaires italiens et allemands ; qu'ils permettront à ces prêtres de construire des églises, de fonder des couvents, et ne gêneront en rien l'exercice du culte orthodoxe. Cette clause obtenue, l'empi-reur se hâte d'établir à Passau un quartier général
(1) u y a fort peu de détails sur la religiou primitive des Magyars. — Voyez l'ouvrage de M. Szalay, que nous avons déjà cité.
pour la propagande en Magjarie. Pilgrim est chargé de commander la pieuse expédition : il a sous ses ordres deux lieutenants choisis par le pape, Bruno et Wolfgang. Munis de pouvoirs extraordinaires, les trois apôtres se mettent en route, emmenant avec eux ime longue armée de moines et de prêtres. Tout d^abord leur zèle rencontre une certaine opposition. Les Magyars tiennent à leur foi scythique. Ils hésitent et plus d'une fois résistent ouvertement. Les prédicants ne perdent pas courage. Peu à peu ils triomphent des hésitations, ils domptent les résistances. Ils ont déjà récolté une assez ample moisson de néophytes. Mais, pour gagner le peuple entier, il leur faut ses chefs. Or, Geyza est devenu duc suprême de la nation hongroise. Sans avoir perdu la rudesse sauvage de ses pères, Geyza possède une inteUigence vive, un cœur ardent. Il ne hait point le christianisme. Il se sent même une secrète incUnation pour les maximes évangéliques. Que la k Bonne Nouvelle » lui soit offerte par une bouche amie, et le descendant d'Attila ne refusera point de la recevoir.
En ce temps-là, une femme régnait sur les fils des Huns et dominait rame de leur chef. On l'avait appelée Beleknegini, ce qui veut dire, en dialecte slavon, m la belle mattresse. » Elle méritait ce surnom, car elle était d'une éblouissante beauté. Etait-elle l'épouse légitime du duc? On ne sait. La polygamie n'existait point en principe chez les anciens Hongrois, mais souvent ils en usaient. Au reste, qu'importe ! Admii'able de visage, haute et forte ; amazone vigoiu-euse, qui, sans frein et sans selle, rien que par la force de ses jarrets, domptait les chevaux les plus rétifs ; puissante femme, qui savait \ider les coupes écumantes et qui se ruait dans la mêlée, frappant et tuant avec autant de sang-froid (jue le plus brave des Magyars, Belekneghd était douée d'assez de qualités pour renche fou un chef moins enthousiaste que Geyza. Geyza l'aimait. La « belle
ET L£ CATHOLlCiSNE. ^
maîtresse » le dominait. Un jour il prit fantaisie à Beleknegini d'écouter les missionnaires, de se convertir au catholicisme et de vouloir aussi convertir Geyza. Que pouvait faire le duc, ivre d'admiration et d'amour? Il s'agenouilla comme elle, inclina le front et reçut l'eau sainte. Des milliers de Magyars imitèrent leur général suprême. Pilgrim, Bruno et Wolfgang, grâce à la Clotilde danubienne, avaient vaincu (1).
A présent, voici une seconde hypothèse, la légende byzantine.
Deux princes magj'ai's arrivent à Constantinople. On les reçoit à la cour. L'empereur les exhorte à renoncer aux erreurs hunniques. Ils se laissent persuader. On les baptise. De retour en leur patrie, ils s'empressent de répandre la reUgion qu'ils ont adoptée. L'un d'eux s'appelait Gyula, (( Gylas, )> et commandait les bandes hongroises de la Transylvanie. Peu de temps après, l'Eglise grecque nomme le patriarche Théophylacte évêque de Hongrie a Turcjuie. » Celui-ci vient prendre possession du nouveau diocèse, y est accueilli favorablement, et peu à peu convertit à la reUgion du Christ une partie notable des Hongrois trans)lvains (2). Plus tard, la fille de ce Gyula, Sarolta épouse Geyza, prêche l'Evangile à son mari, l'amène à se laisser baptiser et à faii*e baptiser le fils qu'il a eu d'elle, Yalk (Etienne). Le chef étant chrétien, la nation se chiîstianise rapidement (3).
Il est encore une troisième hypothèse, la légende polonaise.
Les historiens de Pologne revendiquent pour leur nation la conversion des Magyai's. Suivant eux, Sarolta
(I) A. Thierry, icff Légendes (f Attila , P. H, Rente (ie.t DfHx-Mondes , I85i.
(i) Ccdrcn., Script. !h/zant. Stniteri, t. Ill, l>. U. p. 01», 0:20.
il-i) Cfod. Scbwartz. Disse lintvt in qun religionii ("hrist. initia infer Itnng, Ecrfet. orient, uftieruntur, — Passiin.
étant morte, Geyza épousa Adelhaïd, sœur de Miczislaw, et ce fut cette princesse qui, seule, initia le duc au dogme catholique. Cette opinion, que combat le silence des chroniqueurs nationaux (1), abandonnée par la plupart des écrivains postérieurs, a été reprise et adoptée de nos jours par un auteur très-estimé, M. Ladislas Szalay (2).
Ces trois légendes sont parfaitement acceptables. Il nous semble même très-facile d'y découvrir la vérité historique.
Lorsque les Magyars s'étabhrent en Pannonie, les autochtones et tous les peuples voisins étaient chrétiens. Par conséquent il est très-probable que le christianisme leur arriva à la fois et presque en même temps du Nord, de TEst, de TOuest et du pays même. L'hypothèse polonaise n'a pas ici autant d'importance que les deux autres, les Polonais d'alors étant aussi orthodoxes que les Allemands. Sans l'infirmer, négUgeons-la. Identifions Beleknegini et Sarolta, ce à quoi rien ne s'oppose (3), et nous aurons deux faits incontestables. La majorité .des Magyars transylvains adopte l'hérésie de Photius, et leur conversion les rapproche des anciens habitants auxquels, grâce à la conformation du sol, ils sont forcés de se mêler incessamment. Mais dans la Hongrie supérieure un phénomène contraire se produit. Les Magyars ont occupé les plaines, abandonnant aux tribus slaves les montagnes. Surviennent Pilgrim, Wolfgang, Bruno, Adalbert, les missionnaires cathoUques. Ils entourent l'épouse du duc. Celle-ci, nouvellement convertie, mhabile aux choses théologiques, renonce aisément à une secte en faveur d'une autre secte.
(1) L'Anonyne, Thuroczi^ Ranzani ne parlent que de Sarolta, mère de saint Etienne. Hartvic {Vita sancfi S(ephani) va plus loin : il arfirioe que Gefza n'eut qu'elle pour femme et qu'elle lui suriécut.
(3) TOTUM REGNCM YtRI MAKU TCHDIT BT ÙCM ERAMTVIRI GCRCBAT,dit dC SaroIta,
le biographe de sainte Adelhaïd (in Adis sanct. mensis aprilis, ad diem iiii, V. m.) — Pray, Annales reg, Hung. P. I, p. 376.
ET LE GATHOLir.ISMii;. 23
et la Hongrie se trouve englobée dans l'unité romaine. Les vaincus, les Slaves sont grecs; les vainqueurs sont catholiques. Cette difTérence dans la foi, confirme, perpétue la diversité, l'opposition dans la race. La fusion, qui commençait à s'effectuer dans les montagnes transylvaines grâce à la religion grecque, est arrêtée et rompue par le catholicisme. Voilà pour la Hongrie son premier effet : il afTermit l'antagonisme des races ; et ce dangereux antagonisme dure encore !
§ IV
Après le buptéme de Sarolta, de (îeyza et de leur tils Vaik , qui dès lors prend le nom d'Etienne, la Hongrie semble être définitivement acquise au christianisme. A l'origine, aucune opposition violente ne se manifeste. Plus tard, elle éclatera.
Quelques années après la mort de Geyza, il y eut une première révolte, fort sérieuse. Elle avait pour cause l'influence exorbitante que s'était attribuée le clergé catholique, entièrement composé d'étrangei's, et pour but le rétablissement des croyances hunniques, proscrites par les prêtres et par le duc. Le chef de cette révolte se nommait Kupa. Comte de Stimegh, parent de famille arpadienne, et imr lui-même très-puissant, il se vit bientôt à la tête d'un nombre immense de Magyars, qui croyaient leur nationaUté en péril, et tenaient à conserver le culte de leurs ancêtres. Il soulève donc la Hongrie transdanubienne, patrimoine ducal;et, en semant partout sur ses pas la dévastation etl'ineendie, il vient assiéger Veszprim — vers 998. — La ville ferme ses portes, résiste. Etienne a le temps de rassembler ses sujets fidèles; il surprend les païens, prêts à donner l'assaut. La bataille s'engage, de part et d'autre on lutte
avec courage, avec acharaement. Ënfiii Kupa est tué en combat singulier parVenczellin et ses troupes désespérées se débandent. Etienne, victorieux, fait couper en quatre morceaux le corps de sou ennemi, et les lambeaux du cadavre sont exposés à Vesprim, à GyOr, à Esztergom, et dans la plus populeuse des villes transylvaines afin que soient terrifiés les ennemis de la vraie religion (1).
Cependant Etienne, devenu roi, eut encore une lutte à soutenir pour assurer le triomphe de TEvangile. Son oncle , Gyula le Jeune, capitaine de Transylvanie, protesta contre la fondation de l'évèché d'Albe-Julie. Les débris de la précédente révolte se assemblèrent autour de lui, et malgré les remontrances de son parent, le capitaine prit les armes et envaliit la Hongiie. Etiemie, qui s'était rapidement prépai'é à la défense, s'élança contre Gyula avec une notnbreuse armée, le vainquit, le fit prisonnier et le laissa mourir dans un cachot (2). Ces deux victoires affermirent la rehgion. Tant que vécut Etienne le Saint, le paganisme se tint immobile.
Le règne de Pierre fut rempli de troubles civils, qui permirent aux païens d'organiser une nouvelle attaque contre le cathoUcisme. Des miUiers de Magyai's, commandés par Vâtha, prononcèrent la déchéance du roi, rappelèrent les ducs exilés, allèrent les recevoir à la frontière de Pologne, et élurent roi l'un d'eux, André. Mais celui-ci, pour obtenir la couronne, dut jurer que, lors de son inauguration solennelle, il abolirait toutes les lois favorables au culte nouveau, et rétablirait rancienue religion barbare, en laissant à ses sujets pleine liberté de raser les égUses et d'égorger les clercs. Grâce à ces concessions, André put conciuérir presque toute la Hongiûe et s'empa-
(t) Thuroczi, P. II, cap. xxviii. Bonfiuii, Hetwn ilungancarutn deciitL u, !iv. I. IlanzAni, EpUome ind. tiii.
3) Thuroczi, P. Il, cap. xxix. -—Anonyme, cap. xww.
ET LE CATUOLlCiSMl!;. tl
rer d'AJbe-Royale. Les païens l'y conduisirent le fer à la main, non sans noyer quek[ues évèques et sans martyriser un grand nombre de chrétiens (1). Maître de la capi* taie y André ne hâta point son couronnement. Au coU'* traire, comme la nouvelle de la mort de Pierre s'était déjà répandue, il attendit qu'elle se confirmât et vint ôter tout prétexte à la redoutable prise d'armes à laquelle il devait son trône. Quelques mois s'écoulèrent, et peu à peu les soldats païens, ennuyés de n'avoir plus à combattre, se séparèrent et rentrèrent chez eux. Aloi^s le roi élu convoqua les évéques et les prêtres survivants, réunit les seigneurs dont il était sûr, se fit couronner du saint diadème, et, croyant l'heure de l'audace arrivée, décréta le rétablissement du christianisme, la stricte observation des lois stéphflitaiques, enfin fonda trois jours de vigile et de jeûne pour obtenir de Dieu le pardon des crimes qui venaient d'être coounis par la nation (2). — 1047.
Une guerre avec l'Allemagne — 1 049-1 Oo2 — détourna le paganisme d'une révolte imminente. Elle ne se produisit point sous André. Mais elle était prête quand Bêla I", en 1061, monta sur le trûne de Hongrie.
Voyant que décrets, persécutions et guerres, rien ne réussissait à imposer la reUgion cathoUque à la totaUté des Magjars; qu'un certain nombre d'opposants persistaient quand même à adorer Istén et les forces de la nature. Bêla I", roi très-clément, — a rex clementissimus, » — digne de l'éternelle béatitude, convoque à Albe-Royale une diète générale, où furent admis même des paysans et des serfs. Deux vieillards sachant bien s'exprimer durent être envoyés par chaque village, — « de singulis villis duo
fi; Thuroczi^ P. M, cap. xxxix, xl; Bhgrapfi, fancti fî*rardt, cap. iix ei\%. — Katona, Hist. critic regwn Hung. T. I, p. 685.
t\ Decreti MOcU Ladi&lai, L. I, cap. xxxvii. — Thurocii, P. H, cap. xli.
tt LES HO^IGROIS
seniores facundiam habentes. i> — A Tappel du pieux souyerainy les députés accoururent. Mais les commettants, gent soupçonneuse, prétendirent surveiller les actes de leurs mandataires, et se déplacèrent aussi. Bêla se vit donc contraint de recevoir et d'entendre les délégués de la plèbe, qui grondait, tumultueuse, autour de son palais.
Voici ce qu'ils réclamèrent :
« Le droit de ^ivre en païens, comme leurs pères ; la « faculté de lapider les évèques, d'exterminer les prêtres, « d'étrangler les clercs, de pendre les collecteurs de dîmes, « de démolir les églises et de briser les cloches. »
Le bon roi demande trois jours pour en délibérer avec ses ministres. La plèbe y consent. Trois jours se passent. De réponse, point. La plèbe alors réclame à grands cris.
a — Que cela soit ! que cela soit ! » hurle-tnelle mille fois.
Le prince n'apparaît pas. A sa place, des soldats armés de toutes pièces se présentent, se précipitent sur « la vile multitude, » qui n'a pour se défendre que quelques bâtons et les pierres du chemin, et — « occidendo, ligando, a flagellando » — assurent, après une lutti^ acharnée, après un hoiTible massacre, rin>iolal)ilité du dogme catliolique, apostolique et romain (1).
Saint Ladislas paracheva l'œuvre de sîiiut Etienne et de Bêla, mais plus légalement. Par un décret rendu sous son règne, la dîme fut rendue aux ecclésiastiques et des mesures furent prises pour que nul ne pût s'abstenir de la payer. Les églises détruites durent être réédifiées aux frais des paroissiens. Enfin deux lois spéciales furent lancées contre les derniers sectateurs du paganisme» :
Quiconque sera surpris dans les bois, près des fontaines, sur les roches, sacrifiant selon l'antique usage, sera condamné à l'amende d'un bœuf (2).
(i) Tburoczi, P. U, ctp. ilvi.— lUiizani, Epitome t^r, Hwig,,ind, x. (2) Sanoti Ladislai Décret. L. I. cap. xxii, m corp , juris hungar.
Ouicouque aura violé les lois ecclésiastiques, n'aura poiut fidèlemeiit observé le repos des dimanches et des jours de fête, ne se sera point abstenu de viande les jours de vigile et n'aura poiut jeûné les jours de jeûne, subira, incarcéré, un jeûne de douze journées (1).
Le mouvement antichrétien , dont nous venons de retracer à larges traits l'histoire, avait duré près d'un siècle, 990-1092.
De ces faits il résulte que le christianisme se propagea librement et facilement en Hongrie tant qu'il ne fut pas imposé à la nation, mais que du moment où le roi, plaçant le clergé cathoUcpie à la tête de l'Etat, le comblant de dignités et de biens, et ne daignant plus s'aider des conseils des soldats conquérants, prétendit forcer son peuple à accepter toute la féodaUté ecclésiastique de l'étranger, de Rome, ce peuple se souleva et ne put être définitivement réduit à l'orthodoxie que par un abus de la force brutale.
Cette vérité devait être constatée. Elle prouve d'une part le libéraUsme inné de la race magyare ; de l'autre, son esprit de résistance lorsqu'on enfreint envers elle les lois de l'immuable justice. Ne prouverait-elle pas encore que la Hongrie a en quelque sorte pressenti, dès les premiers temps de son existence historique, que tôt ou tard le cathohcisme lui serait fatal?
Du reste, au fond de ces tendances païennes d'autrefois, nous aimons à découvrir quelque chose de plus qu'une répulsion contre tel ou tel culte, contre telle ou telle organisation cléricale. Nous y apercevons déjà, en germe, le
;i) Saacii LadiftUi Décret. L. i, an, ixv.
30 LES HONcnors
beau sentiment de tolérance reli^eiise qui fit la gloire et la force de la Hongrie moderne, qui lui mérite un rang si élevé parmi les nations philosophiques de notre époque douteuse. Et puis, ne sent-on pas aussi dans cet attachement des Magyars au culte de leurs ancêtres, une affection réelle et profonde, pour cette sainte nature, tant aimée de leurs pères et que proscrivait et anathématisait la foi nouvelle.
Que fit en effet la Renaissance ? Elle protesta contre le moyen âge, elle ébranla le catholicisme au nom de la nature. La « sublime mère des choses » réapparut triomphante, et ce fut sur le panthéisme de Tantiquité, retrouvée et reconnue, que s'éleva Fautel de l'avenir, l'autel indestructible où trône la raison.
Grâce à la ferveur et surtout à la violence de ses premiers souverains, la Hongrie resta catholique tant que vécut le moyen âge. Elle poussa le dévouement jusqu'à s'épuiser en combattant ses frères, les Turcs, pour sauver l'Europe de l'islamisme. Elle se laissa même fanatiser à ce point que, comprimant ses sentiments intimes, elle tira l'épée contre les disciples du martjT bohémien, elle aida l'erreur romaine à triompher de la vérité hussite. Mais aussi plus tard, au seizième siècle, après Mohàcs, après l'abandon et le martyre, elle pencha naturellement du côté du protestantisme, et dès lors, affranchie des dogmes tyranniques, elle recouvra le sentiment perdu du Vrai et du Juste, et fut mie des premières à comprendre et à proclamer le noble principe moderne : la tolérance en matière de rehgion.
Ces deux mouvements contradictoires ne sont pas uniquement les conséquences des aventures poUtiques. Ils ne se produisent point isolés, sans Uen réel qui les joigne l'un à l'autre. Bien au contraire, le mouvement de liberté est en quelque sorte le résultat du mouvement de foi. Les dé-
crire, expliquer par suite de quelles métamorphoses continues le peuple hongrois, jadis bras droit du pape contré le sultan, peu à peu se sépare de Rome et s'en affranchit tout à fait dès que Luther et Calvin ont offert à Vàme humaine un christianisme nouveau, ce serait raconter l'histoire ecclésiastique de la Hongrie. Nous essaierons ici dVn esquisser, en quelques pages, non point la tradition, mais le sens logique.
§ YI.
D'abord, quels furent les rapports du royaume de Hongrie avec le saint-siége ?
Vainqueur du duc de SQmegh, Etienne peut imprimer un mouvement décisif à la propagande catholique. Pour la mieux diriger, de sa propre autorité, il divise l'Eglise hongroise en douze provinces, et à ces diocèses, par lui seul créés, il nomme des évêques. La métropole , centre d'action, est établie à Esztergom, alors capitale du duché magyar.
C'était, il faut l'avouer, un attentat assez audacieux contre l'omnipotence du successeur de saint Pierre, qui jadis avait étabU en Pannonie une toute autre organisation épiscopale. Sylvestre II se garde bien de relever cette preuve d'indépendance ; c'eût été compromettre la conversion encore mal assurée de plusieurs miUions d'hommes, braves et remuants. Loin de là, le pape accueille eu père les vœux de ce nouveau fils, un peu rebelle. Il reçoit son ambassadeur avec une extrême satisfaction, et lui accorde tout ce que demandait son maître : l'investiture royale, la confirmation de ce qui avait été établi pour la plus grande gloire du vrai Dieu. Bien plus, en permettant à Etienne de prendre le titre de Roi, il y ajoute le titre d'Apôtre ; en signe de royauté, il lui fait remettre une couroime; en signe d'apostolat, il lui envoie une croix double, semblable
aâ LES HONGROIS
à celle que l'ou porte devant les nonces et les légats (I). Par le fait, la coui* de Rome conférait au premier roi des Hongrois le dioit de représenter la personne papale en ses Etats, et, partant d'organiser les diocèses, de fonder les couvents, de distribuer les bénéfices grands et petits, et d'en élire les titulaires.
Mais cette haute prérogative, si généreusement concédée, pourrait-elle, avec la royauté, être transmise aux successeiu^ de saint Etienne ?
On a volumineusement discuté à cet égard , surtout au dix-huitième siècle, lore de cette fameuse prise d'armes scientifique, dont la cause fut la découverte de Lettres Sylvestrines plus ou moins authentiques, et qui n'aboutit théoriquement à rien (2). Vi\r bonheur les faits parlent ici d'eux-mêmes. Les rois de Hongrie, sans autorisation spéciale, placèrent la double croix dans leurs armes, et conservèrent, avec la dénomination d'apôtres, la puissance ai)ostoUque (3). Saint Ladislas et Kàlmàn, à la fin du onzième siècle et au commencement du 'douzième, l'exercèrent dans toute sa plénitude. Leurs décrets en font foi.
Cependant la cour de Rome désirait vivement reprendre aux rois magyars un di'oit qui, prétendait-elle, n'avait été cédé que provisoirement par Sylvestre II à Etienne I" seid. La confirmation des évêques ne lui suffisait pas. Elle voulîiit posséder la faculté de les choisir elle-même , librement et sans conteste. Cédant aux obsessions pontificales, (ieza 1" avait promis au pape de ne transférer d'un siège à un autre et de ne déposer aucun évêque sans avoir obtenu son assentiment préalable. Alexandre III fut assez liabile pour faire sanctionner cette simple promesse pai*
(I) Kollér, Historia diplomat . juris patronatus, p. 41.
(S) Voy. les lelires dans Pray, P. f, p. 7; Katona, t. I, p. 9, Palma, Ueruidic. hungar.^ p. 9.
(3) La loi hongroise appuie expressément sur ce point. — Veibbczi, Opm tnpnrtHum juris consuetufiinant, P. I, t. Il, $ii et m.
Etienne III (1). Ce premier succès encouragea le saintsiége. 11 essaya d'amener Bêla III à renoncer, pour luimême et pour ses successeurs, à son patronage sur les églises hongroises. Mais Bêla III, quoique fort respectueux envers le « représentant de Dieu sur. la terre, » ne voulut rien entendre : il conserva à son royaume l'indépendance ecclésiastique que ses ancêtres lui avaient acquise (2).
Après l'invasion des Mongols, en 1242, il fallut restaurer FEglise hongroise anéantie. Bêla IV reprit l'œuvre d'Etienne I" et la paracheva exactement de la même manière. Il fit venir des prêtres étrangers et distribua entre eux les évèchés reconstitués. Plusieurs de ces évêques prétendirent n'obtenir leur bénéfice et leur dignité que du bon vouloir du saint-siége. Bêla réclama auprès d'Innocent IV, et les récalcitrants durent se soumettre aux constitutions anciennes (3).
Les successeurs de Bêla persévérèrent à défendre l'autorité apostolique du roi contre l'ambition papale. Elle se maintint tant que régna la dynastie arpadienne. Charles Robert et Louis le Grand, qui devaient beaucoup au saintsiége, ne consentirent jamais à ahéner le patronage traditionnel. Sigismond fit plus. Il s'était attribué le rôle de pacificateur du monde chrétien. Il en profita pour faire reconnaître, par le concile de Constance, l'indépendance de l'Eglise hongroise. Il fut admis dès lors, en principe comme eu fait, que la nomination des évêques et la collation des bénéfices appartenaient à perpétuité au roi de Hongrie. Le pape n'avait qu'à confirmer et à consacrer les élus du roi (4).
(I) KoUàr, Hist. diplomaiica j'uris patronntwt reg. Hung, p. IW.
(2; Kaiona,t. IV. p. 277-295.
(3; Pftima, Noiitia rerum Hungaricuruf», Bêla iv, S vi.
a. Ttipariitum, P. I, Ut. x, S m.
N'oublions point de mentionner une loi rendue sous MathiasCorviUy et qui démontre assez combien faible était la juridiction papale en Hongrie, au quinzième siècle :
a Quiconque, sans avoir soumis sa cause aux tribunaux sacrés du royaume, osera la déférer à Rome, sera condamné à la perte de son bénéfice, s^il est clerc ; à mort, s'il est laïque (1). »
On sait enfin qu'en 1758, Clément XIII conféra aux empereurs autrichiens, par bref spécial, le titre d' « Apostoliques, r> qu'ils étaient autorisés à prendre en leur qualité de souverains hongrois.
§ Vil.
Nous venons de prouver l'indépendance de l'Eglise magyare. Nous devons affirmer à présent que la nation ellemême ne consentit jamais à subir politiquement la suprématie romaine.
Plus d'une fois, au moyen âge, alors qu'elle aspirait à dominer les peuples et les rois, la théocratie papale s'efforça d'enrôler les Magyars parmi ses sujets.
— Le royaume de Hongrie appartient à saint Pierre, disait-elle. Saint Etienne le lui offrit. Saint Pierre, par l'entremise de Sylvestre, l'accepta. Donc, comme le fondateur de la monarchie, tous les princes hongrois doivent recevoir leur couronne des successeurs de Pierre et de Sylvestre : la Hongrie n'est qu'un fief catholique, son roi est le vassal du pape.
Cette doctrine se réfute pai* sou absurdité même. Etienne I", — l'histoire l'atteste, — n'a point reçu de Rome sa royauté. Il l'a prise du consentement de son peuple. Rome ne lui en a expédié que la consécration re-
(i) Matbic I Dect^ef. m, art. ix.
ET LE CATHOLICISME. 3tt
ligieuae et remblème. Et, d'autre part, étant même admis qu'Etiemie le Saint ait été assez pieusement insensé pour se jeter corps et âme entre les bras de la papauté, eût-il pu lui faire donation de ce qui ne lui appartenait point en propre, du peuple hongrois tout entier?
Au reste, dès le onzième siècle, le siècle même d'Etienne, les prétentions que Rome afficha plus tard, après coup, Rome les ruine elle-même. Le roi Pierre se soumet à l'empereur d'Allemagne ; aucune protestation ne l'en empêche. André I** songe à recouvrer sa complète indépendance; Léon IX l'engage à ne point s'atEranchir de la suzeraineté de Henri III (1). En ce temps-là le Sacerdoce s'accommodait avec l'Empire.
Mais bientôt les choses changèrent. Hildebrand devint pape. Le ce serviteur des serviteurs de Dieu » prétendit se faire le maître des maîtres des peuples. Grégoire VU n'oubUa point de compter la Hongrie parmi les conquêtes qu'il rêvait. Salamon venait d'être chassé par son peuple, et l'empereur l'avait en vain assisté de ses armes. Ne trouvant pas la puissance temporelle de Henri lY assez efficace, le malheureux prince déposa ses dernières espé* rances aux pieds de l'autorité spirituelle. Q réclama l'intervention de Grégoire. Le pape lui écrivit une longue lettre, pleine de vertes remontrances, où il lui reprochait sa conduite comme souverain et surtout son aUiance impie avec l'ennemi du représentant de Dieu sur la terre. De plus, il l'engageait, s'il avait le désir de recouvrer sa couronne et de la conserver, à se soumettre entièrement à la suprématie du père des fidèles, qui seul avait le droit et le pouvoir de le créer roi (2).
(1) Pnj, Annales regum, P. I, p. 54.
(2) lYam , sieut a majoribos patri» ivm cognoseere potes, regnnm
Hungari» sanctc Romanae Ecelesiae propriam esl; a rege Stephano olim B. Petro cum omni jure et potestate sua oblatum, et derote traditom. Ex liiteris Gregorii VU, 1074, ap. Katona, t. Il, p. 346.
Cependant les nobles magyars s^étaient choisi un nouveau souverain, Geyza. Mais celui-ci, n^osant pas s'emparer d'une autorité dont un autre piince vivant était légitimement titulaire, demanda conseil à Grégoire VII. Le pape, dans ses lettres, ne lui donne point le titre royal; mais, tout en l'appelant a duc, » il lui recommande le soin de la religion, la prospérité des églises, et lui fait entrevoir qu'il le laissera volontiers gouverner royalement (1 ) . Geyza mourut peu après (1077). Salamon vivait encore. Les Hongrois ne voulant d^ lui à aucun prix, se réunirent et proclamèrent roi le frère de Geyza, Ladislas I".
On a prétendu que saint Ladislas avait obtenu la Hongrie de Grégoire VII « à titre de fief. » Cela est faux. Ladislas ne dut sa couronne qu'à l'élection nationale. Il fut inauguré de la même manière que ses prédécesseurs et comme tous les rois magyars, fut ceint du diadème stépbanique. Les chroniqueurs hongrois n'ont jamais fait mention de l'investiture du pape. Il est impossible qu'un fait d'une telle importance ait été oublié par eux.
Donc Grégoire VII, malgré tant de circonstances favorables, malgré son ambition et son habileté, ne réussit point à rendre la Hongrie esclave du catholicisme. Elle l'était si peu en 1096 qu'elle ne partit point pour la croisade et poussa l'indépendance jusqu'à châtier l'insolence et les rapines des aventuriers barbares que la politique romaine lançait à la guerre sainte. Ceci mérite quelques développements.
Kàknàn régnait lorsque Pierre-l'Ermite arriva sur les frontières de Hongrie avec l'avant-garde de la pieuse armée entraînée par*son éloquence à la folle conquête du tombeau de Jésus. Kàlmàn lui donne sans peine la permission de traverser son royaume. Mais les croisés se
(t) Katona, t. H, p. 362.
croieul déjà en pays ennemi ; ils pillent les cités, ravagent les campagnes, exercent d'épouvantables violences. Szemlin ferme ses portes devant eux. Ils s'arrêtent, prennent la ville d'assaut, massacrent sa population et poursuivent leur route vers l'Orient, chargés de butin. La seconde bande se présente. Kàlmàn lui défend le passage. Elle se rit de l'interdiction royale, franchit la frontière, saisit, viole, brûle et massacre tout ce qu'elle rencontre. Le roi a rassemblé une armée. Près de GyOr, il surprend les croisés, les écrase, jette les survivants hors de ses Etats. Advient enfin la troisième colonne, la chevalerie. Godefroid de Bouillon la commande. Kàlmàn ne l'autorise à* passer par son royaume, qu'après avoir obtenu des excuses pour les violences commises et s'être fait donner des otages de grand nom, qu'il rendit fidèlement à la frontière orientale (1).
Sous Geyza II, les croisés reparurent. Leur chef, l'empereur Conrad, profita de la circonstance pour rançonner la Hongrie. Elle fut si radicalement mise à sec que l'année suivante des milUers d'hommes y mouiiirent de faim (2). Enfin en 1202, au lieu de s'en aller accompUr leur vœu par delà la Méditerranée, les soldats du Christ firent un détour et se mirent à enlever Zara, qui appartenait aux Hongrois et que désiraient leurs alUés, les Vénitiens. On les excommunia, mais Venise garda la ville.
Certes, tout cela n'était pas propre à exciter la piété et l'enthousiasme des Magyars en faveur de la croisade. Longtemps aussi ils furent sourds aux obsessions des papes. M.SÀS enfin, ils durent y céder. Le mouvement général les entraîna. Encore en Hongiîe cette unique croisade fùtnelle une affaire de prince bien plutôt qu'une affaire de peuple. Lors de la guerre civile entre le roi Emeric et le
(I) Katooa, L XUI, p. 119 et 1».
■ 2,1 Tburoczi, P. U, cap. lxv, lxvi.
duc André, Innocent III et les pfinces allemands intervinrent. Grâce à eux, les frères ennemis se réconcilièrent. Profitant de l'occurrence, le Pontife fit spécifier dans le traité de paix, que les deux princes juraient de se croiser et partiraient pour la Terre-Sainte dès que les troubles seraient tout à fait apaisés. Emeric mourut sans avoir rempli sa promesse. Mais, harcelé par Rome, André II partit enfin — 1217. — ^De son inutile expédition il ne retira que le surnom de c( Hiérosolymitain, » surnom fort glorieux sans doute, mais qui lui avait coûté toutes ses ressources financières. Quand il revint, son royaume était en proie aux plus horribles divisions. La nation entière était soulevée contre lui.
Dès lors, la lutte entre la royauté et le sacerdoce s'anime. Ce même André II enlève aux tribunaux ecclésiastiques toutes les causes dotales, matrimoniales et testamentaires, qui leur appartenaient auparavant. 11 ne cède que devant l'interdit (1). En 1279, le synode de Bude, réuni par le nonce de Nicolas III, pour la réformation des mœurs du clergé hongrois, prétend en même temps se mêler de corriger les vices des laïques. Le mécontentement pubUc, surexcité, va jusqu'à l'accuser d'avoir reçu les pouvoirs du pape pour prononcer la déchéance du roi. Ladislas lY, furieux, attaque le synode par la famine, le contraint à se dissoudre et ne retient pas l'envoyé du saint-siége , qui fuit en Pologne. Mais peu après l'audacieux souverain, à l'intercession du pape, de l'empereur et des rois de Bohême et de Sicile, revient sur ce qu'il a fait et rappelle le légat (2).
Sous le dernier descendant mâle de la race arpadienne, la lutte s'élargit encore. Le Pontife n'avait contre lui que des rois. Il a maintenant tout un peuple. Rome n'a point
(1) ?rtij. Annales,?, h p, 237.
(3) Ex merit Martini IV t\ Ladislai ap. Pray, P. I, p. 348-3SSa.
daigué reconnaître la légitimité d'André, élu librement par la diète et légalement inauguré : elle soutient les prétentions de la maison d'Anjou et veut imposer à la Hongrie un prince napolitain. Nicolas IV, Célestin IV,BonifaceYin et Gément Y rappellent et défendent leur prétendu droit d'investir les souverains magyars. La Hongrie refuse de le reconnaître. La papauté sème la guerre civile. La Hongrie est en armes. La papauté lance l'excommunication contre quiconque ne reconnaîtra pas son candidat, Charles-Martel, puis Charles-Robert. La Hongrie excommunie le pape (1) et élit successivement deux rois. Enfin, Charles d'Anjou est maître de Bude et de la majeure partie du territoire. La Hongrie refuse encore de reconnaître l'investiture papale. Charles-Robert ne peut être accepté par la nation que du jour où, renonçant à admettre que le souverain Pontife a eu le droit de lui décerner la couronne, il consent à la demander aux suffrages de la diète rassemblée sur le Rakos, — 1290-1308(2).
Les souverains de la maison d'Anjou, Charles-Robert, Louis le Grand et Marie vécurent en bonne intelligence avec le saint-siége. Ils lui firent certaines concessions financières, mais rien au delà. Sigismond de Brandebourg eut le bonheur de rétablir l'unité cathoUque que trois papes ou antipapes compromettaient. 11 en profita, nous l'avons dit, pour faire consacrer une fois de plus les libertés de l'Ë* glise hongroise.
Désormais les évéques romains ne réclameront plus leur faux droit d'imposer des souverains à la Hongrie. Pourquoi chercheraientnils à présent à mécontenter la sentinelle de la chrétienté? Voici venir le Turc. Il menace Constantinople. Et ce ne sera pour lui qu'une étape. 11 a juré d'aller jusqu'à Rome faire goûter à ses chevaux l'eau du Tibre.
(t) Thuroczi^ P. 11^ cap. l\xi\i.
(2, Voy. dans Katoiia et Pray le règne d'Amlie III.
A cette heure fatale, où le salut du christianisme est remis en question par la barbarie, la papauté aima la Hongrie d'un amour incroyable. Et la Hongrie prêta l'oreille à ses flatteries intéressées. Elle crut à ses promesses. Fervente dans sa foi aveugle, elle combattit héroïquement. Deux siècles durant, elle confondit le catholicisme avec sa nationalité, si bien qu'elle sauva l'un et compromit l'autre. Grâce à qui ? Grâce à ce successeur de saint Pierre, qui la vanta et la soutint d'illusions tant qu'elle fut forte, et qui l'abandonna etl'exconununia dès qu'elle fut faible.
Or, il arriva ceci : le peuple hongrois devint l'aUié du Turc et se fit protestant.
§ Vlll.
Rendons au clergé de Hongrie la justice qui lui est due. Lorsque, — longtemps après la conversion des Magyars, — il en vint à se recruter uniquement dans la nation , comme elle, il fut libre et oseur. A l'ombre de la royauté , il avait j^ndi et prospéré. Il fut l'alUé constant de la royauté. Au treizième siècle , nous le voyons s'opposer à Grégoire IX, qui demande trop en sa faveur (1). Peu à peu il s'est acquis l'élection des évéques par les chapitres. Il ne s'oppose point à la confirmation constitutionnelle octroyée par le roi. Mais il lutte avec courage et persistance contre les envahissements romains. Nous l'admirons, sous André III, assistant aux diètes, pratiquant l'élection royale avec les barons et les nobles patriotes, et défendant de toutes ses forces, de ses banderies comme de ses censures, le droit électif attaqué par l'usurpation papale. Nous l'admirons encore, sous Charles-Robert, refusant de payer les « annates » et le
(1) Proy, Annaies,?. I. p. 237-2il.
« subside pour la Terre-Sainte (1). » Nous le louons surtout d^avoir su montrer, lors de la guerre turque, qu'il ne savait pas seulement prêcher, qu'il savait aussi combattre avec vaillance.
Mais tout clergé a ses défauts, tout clergé s'altère, en Hongrie comme ailleurs. Or, à la fin du quinzième siècle, les prêtres magyars ne valaient guère mieux que les prêtres d'Allemagne. La simonie et l'intolérance étaient leurs moindres vices. Ils étaient extrêmement riches et non moins corrompus. Ils avaient accaparé toutes les places et tous les honneurs que les rois, bons catholiques, leur avaient laissé prendre. Leur tyrannie n'était déjà plus supportable.
La petite noblesse, qui avait si largement dépensé son sang et ses richesses contre l'islamisme , enviait la fortune et la puissance du clergé. Ses plaintes se manifestèrent pour la première fois au miUeu des troubles dont fut rempli le triste règne de Wladislas II. Bâthori,son organe, osa réclamer ces équitables énormités :
Chaque prêtre ou prieur ne poun-a jouir que d'un seul bénéfice ;
Les droits et prérogatives de l'Ordre ecclésiastique seront égaux aux droits et prérogatives de TOrdi'c laïque ;
La dime sera aboUe ;
Le clergé perdra toute prééminence poUtique.
Les nobles ne purent rien obtenir à la diète de Pesth, — li97. — Mais, l'année suivante, à Bude, ils revinrent à la charge, et ceci fut décrété :
Les ecclésiastiques possédant plusieurs bénéfices choisiront celui qui leur conviendra le mieux et renonceront à tous les autres ;
Aucun prélat ne pourra désormais être non^mé comte suprême, et ceux qiii ne prouveront pas qu'ils tiennent leur
(1) Palma, Notitia rer. Hung. P. H, p. 64.
comitat des saints rois Etienne et Ladislas, perdront le titre et rhonneur de comte ;
Les ecclésiastiques ne pourront s'attribuer à perpétuité les biens qu'ils acquerront par achat ou à titre de gage ;
Enfin, la dîme sera réduite et sa perception mieux réglée, etc., etc. (1).
Les troubles intérieurs et les invasions ottomanes empêchèrent ces lois d'être exécutées. Les griefs de la noblesse subsistèrent donc jusqu'au moment où Luther brûla la bulle à Wittenberg, et cette inimitié, déjà ancienne, des laïques contre les prêtres, n'aida pas peu à l'établissement du protestantisme en Hongrie.
Cette première cause, cependant, ne fut pas la seule. Il en est une que nous devons poser en première ligne : le caractère indépendant et raisonneur du peuple magyar. Le catholicisme condamnait toute discussion : il fermait le doute avec un mystère. Le protestantisme, en ouvrant la Bible, donnait une issue à la libre pensée. Il dut plaire, il plut instinctivement aux Hongrois.
Les idées de la Réformation s'introduisirent en Hongrie aussitôt après leiu* naissance. Apportées des universités allemandes par les fils des magnats et des nobles riches qu'on y envoyait s'instruire , elles commencèrent à se répandre dans la haute société. Presque en même temps, les marchands les jetaient dans la petite noblesse, la bourgeoisie des villes royales et le peuple des campagnes. Dès 1521, un libraire vendit aux Saxons d'Hermanstadt les livres de Luther. Ils pénétrèrent peu à peu, soit directement d'Allemagne, soit par la Transylvanie, dans la Hongrie trausdanubieune.
Le clergé catholique s'en aperçut et réclama aussitôt l'application des lois portées contre les hérétiques par
i} Wladislai II Decref. iii, art. l'i iti, tvii, etc.
les rois anciens et renouvelées récemment par Mathias l** et Wladislas II. En 1523 et 1524 la diète prononça la peine de mort contre tous ceux qui oseraient abjurer la vraie foi (1). Un bûcher fut dressé au milieu de Bude, et un libraire de la ville, convaincu d'avoir mis en circulation des bibles en langue vulgaire et des brochiu*es contre Rome, fut publiquement livré aux flammes. Ce libraire fut l'unique martyr. L'invasion turque, qui suivit Mohâcs, éteignit le bûcher qui, du reste, se serait éteint de lui-même.
La Hongrie est à demi conquise par les Ottomans. La Transylvanie et les provinces voisines appartiennent à leur allié Jean de Z&polya. Ferdinand de Hd)sbourg occupe le reste. Grâce à la guerre civile et à la guerre extérieure, le protestantisme se répand facilement et rapidement. Luther a l'habileté d'inviter par lettres plusieurs hauts personnages magyars à accepter et à protéger ses doctrines. Il manifeste même une profonde sympathie pour la nation hongroise en dédiant à la veuve du roi Louis II, à la reine Marie, ses commentaires des Psaumes xxxvu, lxu, xciv et ca.
Les évéques ont beau s'agiter, prêcher et menacer, lancer excommunication' sur excommunication, implorer l'assistance du bras séculier, tantôt auprès de Zàpolya, tantôt auprès de Ferdinand. Les deux rois sont trop occupés de se combattre pour se mêler à des querelles théologiques, qui sans nul doute leiu* enlèveraient des partisans, et des meilleurs. Le luthérianisme triomphe sur tous les points. Déjà en majorité, les Saxons-Transylvains et les colons allemands de la Hongrie supérieure se sont convertis. D'illustres magnats, les Perényi, les Drégi, les Révay, les Petrovitz, les Nàdasdi et mille autres ont abjuré le catholicisme. Une foule de nobles les imite. Les protestants
(I) Msthi» I Décret, i, art. ii ; Wladislai U Décret, i, «rt. iv; Ludovjci II Décret, \, art. inr; Décret, ti, art. ir.
tiennent des synodes, ouvrent des temples et des écoles. Les papistes sont consternés et imptiissants.