‹ La honte de l'EuropeChapitre 10 sur 18 · LES PUISSANCES GARANTES · texte numérisé non relu

LES PUISSANCES GARANTES

19 août 1876.

Les sept puissances signataires du traité du 30 mars 1855 sont les suivantes , rangées par ordre alphabétique :

L'Autriche ;

La France ;

La Grande-Bretagne ;

La Prusse ;

La Russie ;

La Sardaigne ;

La Turquie.

Par ce traité , conclu à Paris , les six puissances dont les noms précèdent le nom de la Turquie déclaraient (article 7 ) qu'elles « admettaient la Sublime Porte à particiuper aux avantages du droit public et du concert euroupéens. Le sultan (article 8) déclarait qu'il donnait aux tt puissances contractantes couiiunication de son firman du tt 18 février 1856, qui, en améliorant le sort de ses sujets, <i^sans distinction de religion ni de race, consacrait ses u généreuses intentions envers les populations chrétiennes ttde son empire. Les puissances contractantes déclaraiient tt constater la HAUTE VALEUR de cette coumunication. »

Que disait le hatti-chériffdu 18 février 1856, cette communication tt de HAUTE VALEUR » annexée au traité du 30 mars et signée par le sultan Abdul-Medjid-Khan?

Il disait :

Ayant, par le concours amical des grandes puissances, mes nobles alliées, reçu de Textérieur une consécration qui doit être le commencement d^une ÈRE NOUVELLE , je veux, en augmen-

Z» QUESTIONS DE L'AKXÉE 1876.

Uot le hterhèire et la prospérité iotérieore de mon empire « obtenir le bonheur de looi mes f ojeU« qni font tocs ioACX à mes f eox et me sont tahuanxi cbcks.

J*ii donc résolu et j'ordonne U mise à exéeoUon des mesures snjrantes :

Les garanties promises de noire part à tous les sujets de mon empire par le batti-bnmayoun de Gulhané et les lois de Tansimat, SAYS msTfscnox ne citasse ki de cixte, pour la sécurité de leurs personnes et de leurs biens et pour la ooosenraiion de leur honneur, sont aujourd'hui confirmée$ et coisolioées, et des mesitbes zm» ChCM sont prises pour qu'elles reçoivent leur fle» et Emea urrET.

.»» Toute distinction ou appellation tendant à rendre une classe quelconque des sujets de mon empire lyréMEUiE à une autre classe^ h raison du culte, de la langue on de la race, sera à Jamais effacée du protocole administratif. Les lois séviront contre l'usage, entre particuliers on de la part des autorités, de tonte qualification injurieuse ou blessante.

La nomination et le choix de tous les fonctionnaires et autres employés de mon empire étant entièrement dépendants de ma volonté soijvc^raine, rots les sujets de mon empire, sans distineiUm de nalhnalUé^ seront admissibles aux EiirLOis publics et aptes a LEHOcapER, selon leurs capacités et leurs mérites, conformément à d<ts régies d'une application générale.

.,.l^s lois pénales, correctionnelles, commerciales et les règles d($ procé^lure à appliquer dans les tribunaux mixtes seront comr platées k plus tôt possible et codifiées. // en sera publié des tror ductions dans toutes les langues en usage en Europe,

,«.L*organfsalion de la police dans la capitale, dans les villes de province et dans les campagnes , %era revisée de façon à donner k tous les sujets paisibles de mon empire les garanties les plus FOETRS de sécurité quant à leur personne et à leurs biens.

l/égalité iUê impôts entraînant l'égalité des charges, comme

celle des devoirs entraîne celle des droits, les sujets chrétieni

et des autres rites non musulmans devront, ainsi qu'il a été anté-

I rieuremont révolu , aussi bien que les musulmans , satisfaire aux

obligations de la loi du recrutement.

... Comme les lois qui régissent l'achat, la vente des propriétés mobilières, sont communes à tous les sujets de mon empire, il pourra être permis aux étrangers de posséder des propriétés foncières dans nos Étals , en se conformant aux lois et aux règlements de police y en acquittant les mêmes charges que les indigènes, et après que les arrangements auront eu lieu avec les puissances étrangères.

Les impôts sont exigibles au même litre de tous les sujets de mon empire, sans distinction de classe ni de culte. On avisera aux moyens les plus prompts et les plus énergiques de corriger les abus dans la perception des impôts et notamment des dîmes. Le système de la perception directe sera successivement, et aussitôt que faire se pourra, substitué au régime des fermes dans toutes les branches des. revenus de l'État.

... Les travaux d'utilité publique recevront lne dotatio.v

CONVEKABLE.

Une loi spéciale ordonne que le budget des recettes et des dépenses de TÉtat sera fixé et communiqué chaque année ; cette loi sera observée de la manière la plus scrupuleuse.

On s'occupera de la création de banques et d'autres institutions semblables pour arriver à la réforme du système monétaire et financier, ainsi que de la création de fonds destinés & augmenter les sources de la richesse matérielle de mon empire.

On s'occupera également de la création de routes et canaux qui rendront les communications plus faciles et augmenteront lef sources de la richesse du pays. On abolira tout ce qui peut entraver le commerce et t agriculture. Pour arriver à ces buts , on^ recherchera les moyens de mettre à profit les sciences, les arts el les CAPITAUX DB ti*EUROPfi.

Tels sont mes ordres et mes volontés.

Comment ces volontés et ces orclres , en apparence si formels , ont-ils été exécutés ?

Que sont devenues les promesses si solennelles du hatti- . chériffde février 1856, communiqué aux puissances signataires et déclarées par elles de a HALTE VALEUR i> ? Quelle

40 QVESllOnS DE L'AMMÉE tSTC.

Kuite « été donnée à ces engagements si esprès, dont h coupftWe inexécution lait reiomber une responsabilité si lourde, §\ écrasante sur la France , la Grande-Bretagne et la Sarilai/|ne, sinterposant en 1853, les armes à la main, entre ta Russie et la Turquie, pour empêcher lempereor Xioolas d'arractlier huit millions de chrétiens au joug abrutissant de dou^e cent mille musulmans? L*égalité entre tous les sujets le TKmpire ottoman a-t-clle été établie et existe-l-«lle?

Sans cette injustifiable intervention de trois puissances chrétiennes, — la France, la Grande-Bretagne, la Sardaigoc, — les chrétiens de la Turquie d*Europe respireraient librement depuis vingt-deux ans. Ils sinstruiraient, travailleraient, é('4)nomiitcraient; huit millions de chrétiens ne seraient plus opprimés par douze cent mille musulmans, et contraints de sliumilier, la tète basse, sous le bon plaisir de la domination la plus délcstable, la plus haïssable, la plus ij^nare, la plus insensée qui se puisse imaginer en Europe.

Aucun des nombreux (angagements solennels contractés par le gouvernement turc n'a été tenu , hormis un seul , le dernier énoncé dans le hatti-chériffdu 18 février 1856, celui qui vise » les CitPITAUX DE I^'BUROPi: i» .

De 1854 à 1870, la Turquie a emprunté àTEurope quatre milliards nominalement, trois milliards efTcctivemcnt.

Qu*a-t-elle fait de ces trois milliards ?

Que valent ces chemins de fer qui ont servi de grossier appât aux souscripteurs do Tcmprutit, dit des lots turcs?

Ob sont u ces rouies et ces canaux, et ces travaux d'utilité publique pourvus d'une dotation convenable, qui devaient rendre les communications plus faciles et augmenter les sources de la richesse du pays » ?

Que faut-il penser do u la réforme du système monétaire et financier w, laquelle, après banqueroute frauduleuse, vient d'aboutir à une émission d'assignats de 5, de 10, de 20,

de 50 et de 100 piastres, décorés du nom de Caimès, et ayant cours forcé ?

Ah ! lorsqu^on lit dans les journaux des pays les plus divers et des opinions les plus opposées Thorrible récit de toutes les souffrances , de toutes les tortures que subissent les malheureux chrétiens de la Turquie d'Europe , il est impossible de ne pas maudire Texpédition anglo-française de 1853 et de ne pas verser des larmes de sang sur la mort des cent mille jeunes et vaillants Français, la fleur de notre population, que nous a coûté cette expédition d'autant plus impardonnable qu'elle était un acte de coupable ingratitude.

Mais, puisque TAutriche, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse (aujourd'hui TAUemagne) , la Sardaigne (aujourd'hui ritalie), avaient apposé leurs signatures au bas du traité de mars 1856, au moins devaient-elles toutes unanimement s'unir en 1875 à la Russie pour mettre fin à une domination qui , à tous les points de vue, est la plaie et la honte de TEurope \

Quel motif pouvait retenir ces cinq puissances ?

Était-ce la crainte que la Russie ne s'emparât de Constantinople ?

Mais il n'y a plus en Europe un homme d'Etat sérieux qui ait sincèrement cette crainte.

Allemagne, Autriche, France, Grande-Bretagne, Italie, puissances chrétiennes, puissances garantes du traité de ,1856, puisque vous avez laissé insoucieusement échapper, en 1875, l'occasion de dégager votre responsabilité morale et d'empêcher l'effusion du sang de huit millions de chrétiens, vos clients, unissez-vous donc au plus vite à la Russie pour mettre un terme à ces atrocités dont le gouvernement turc, le vbttlut-il, serait impuissant à arrêter le cours qui le déborde et qui l'emportera!

Dictez à la Turquie cet ultimatum :

Assimilation à la Roumanie et à la Serbie, — principauté» tributaires, — de toutes les autres provinces qui forment ses « possessions immédiates » d'Europe, — sinon radiation de Tempire turc sur la carte de TEurope, conséquemment plu» de tribut payé par TÉgypte, la Roumanie, la Serbie, Tunis et Tripoli !

Et pourquoi donc TAlbanie, la Bosnie, la Bulgarie, la Crète, la Croatie, THerzégovine, la Roumélie, la Thessalie auraient-elles moins de droits à se gouverner elles-mêmes, moyennant tribut, que TEgypte, la Roumanie, la Serbie, Tunis et Tripoli ?

LA RESPONSABILITÉ DE l'aXGLETERRE

20 août 1876.

Les correspondances de Turquie les plus diverses et les moins suspectes sont toutes d'accord pour dénoncer et déplorer les actes de barbarie et de férocité qui légitimeraient le soulèvement général de tous les sujets non musulmans de la tt Sublime Porte » contre son détestable gouvernement.

Il y a longtemps qu'il se serait écroulé sous le poids de ses vices et de ses abus sans l'appui et l'argent de TAngleterre et de la France.

Il y a vingt-cinq ans qu'il ne subsiste plus qu'artificiellement et contre nature.

N'eût-il pas mieux valu le laisser périr, en 1853 , que de prolonger son existence au prix des milliards qu'il a dévorés ?

Ces milliards empruntés, qui les lui a prèles? C'est répargne du travailleur européen sur la foi d'institutions de crédit et de financiers faisant luire à ses yeux des garanties sans réalité et des documents mensongers.

La conduite du gouvernement français, en 1853 , est impardonnable ; car lui n'avait pas Texcuse que peut invoquer TAngleterre ; lui ne possède pas Tempire des Indes où Tislamisme exerce une puissance qui exige que Ton compte avec elle.

Oui, impardonnable; car, indépendamment de ce qu'elle fut un acte de souveraine ingratitude envers le gouvernement russe, elle a coûté la vie à plus de cent mille Français , la fleur de notre population laborieuse , la fleur de notre population agricole , la fleur de notre population industrielle, la semence de nos générations.

Expédition de Crimée , argent dépensé , sang versé , Congrès de Paris , traité du 30 mars 1856 , qu'avez-vous fait de durable, d'utile et de glorieux?

Avez-vous été la déclaration suprême de la liberté des mers?

Avez-vous été la neutralisation des détroits et des ports érigée en principe et nommément appliquée à Constantinople , Anvers et Trieste?

Avez-vous été l'abolition de la traite et de l'esclavage des femmes ?

Avez-vous été la condamnation de l'ignominieuse et cruelle mutilation des hommes chargés de leur garde ?

L'Empire turc était chancelant; Test-il moins?

Son administration, qui était détestable, a-t-elle cessé d'être la prodigalité , la vénalité , la dilapidation , l'exaction , la concussion, la négation de toute règle et de toute justice , le règne , à tous les degrés , du bon plaisir pour unique loi ?

J|4 QUESTIONS DE UâlVMÉE IS76.

A-t-U conierti en réalités one seole des garanties qa*ilatait solenneUenient promises à ses saoïeors?

— IVoD. n a continoé d'être ce qu'il était : la plaie bon* teose de l*Eorope.

Le jour oà la Grite, le joor où THenégOTine, le joor où la Bosnie se sont saecessiienient sooleYées, que devaient donc bire les poissances chrétiennes signataires dn traité de mars]S56t

Tontes, nnauimenient,s*adressant d'une ¥oix sévère au gooremementtnrCydevaientlnidire : aPnisqneTolontairement a on involontairement» par mauvaise foi on par impuissance, <L vous n*ave2 pas tenu envers nous vos engagements les plos a formels y rien ne nous engage plus envers vous. Nos syma palhies» nos vœux, nous le disons hautement , sont et a seront pour Taffranchissement successif des populations a qui aspirent à hriser le joug que persistent à faire peser a loordement sur elles votre religion et votre fanatisme réfraca taires à tonte civilisation. 9

Qu a fait le gouvernement britannique ?

S'est-il associé à Toravre louable des trois empereurs» Fempereor d'Allemagne» Tempereur d'Autriche, l'empereur de Russie? A-t-il apposé sa signature au mémorandum des trois chanceliers rédigé par le comte Andrassy ?

— il s'en est bien gardé ! 11 a fait ce qu'il avait fait en novembre 1863 , lorsque le gouvernement français le convia à concourir à la formation d'un Congrès ayant pour but le désarmement européen. 11 a répondu négativement. Il s'est tenu à l'écart. 11 a fait avorter le mémorandum autrichien de mai 1876, comme il avait fait avorter la proposition française de novembre 1863.

Quelle est donc la politique du gouvernement anglais ? En a-t-il une? Sait-il ce qu'il veut? Sait-il où il va? Les faits qui se sont accomplis depuis 1815 attestent qu'il ne le sait pas.

11 avait pour cordial allié le rot Louis-Philippe : il n'a pas

eu de cesse que , par ses exigences et ses menaces humiliantes , il ne Teût compromis et déconsidéré en toutes circonstances et à tout propos : à propos de TAIgérie , à propos du Maroc, à propos du missionnaire Pritchard et du droit de visite, à propos des mariages espagnols, etc.

Il avait pour non moins cordial allié Tempereur Napoléon III, qui avait notamment poussé lexagération de la cordialité envers son ancien hôte jusqu'à ^faire avec lui la campagne de Crimée contre la Russie : quoique la Grande- Bretagne eût le plus grand intérêt à empêcher lamoindrissement territorial de la France , sans laquelle l'expression d'équilibre européen est vide de sens , cet intérêt ne s'est manifesté par aucun acte, pas même par une protestation. Et de prétendus politiques naïfs soutiennent que si la Russie tentait d'occuper Constantinople , TAngleterre s'y opposerait les armes à la main! Quel profond oubli du passé! quel manque absolu de mémoire! Si la France, en 1853, n'eût pris l'initiative d'envoyer sa flotte à Abydos, est-ce que l'Angleterre eût donné l'ordre à la sienne de voler au secours du sultan menacé par l'empereur Nicolas ? Qui a devancé ? N'est-ce pas l'escadre française ? Qui a suivi ? N'est-ce pas l'escadre anglaise ?

Sans la France, le gouvernement britannique se fût contenté d'arborer le drapeau des faits accomplis , comme il l'a fait pour l'incorporation de Cracovie , comme il l'a fait pour le Slesvirig-Holstein, comme il le ferait le lendemain du jour où , à l'abri d'un accord conclu entre le cabinet de Berlin et le cabinet de Saint-Pétersbourg, la Russie, au nom de l'humanité outragée , aurait pris résolument et victorien-» sèment parti pour les populations chrétiennes de la Turquie d'Europe, contre leurs oppresseurs caducs.

Ah ! si le cabinet de Londres avait hautement et sincèrement uni son action à celle des cabinets de Berlin, de Saint- Pétersbourg et de Vienne, la question d'Orient n'eût pas en-

core été complètement dénouée, mais elle eût compté deux nœuds de moins, ce qui eût laissé le temps au nouveau padischahetau nouveau cabinet de Constantinople de donner la mesure de la sincérité de leurs intentions et de la réalité de leur pouvoir.

Lorsque THerzégovine , lorsque la Bosnie eussent acheté , au prix d'un tribut annuel , leur autonomie et le droit de marcher de pair avec TÉgypte , la Roumanie , les régences de Tunis et de Tripoli et la Serbie, le sort de la Turquie en eût-il été plus précaire ? Est-ce qu'il Tétait moins avant que rÉgypte, la Roumanie, la régence de Tunis et la Serbie eussent passé de la condition de vaincus à celle de vassaux ?

Les garanties morales expressément écrites dans le traité de mars 1856 étant demeurées lettres mortes, et de nouvelles garanties de même nature étant fatalement condamnées au même sort, il est manifeste que les seules garanties efficaces qu'il soit au pouvoir du gouvernement turc de donner successivement aux chrétiens qui aiment mieux se faire tuer que de continuer à vivre sous un joug abrutissant plus encore qu'humiliant , ce sont celles qu'ont obtenues , les armes à la main , les principautés tributaires.

C'est ce que le gouvernement britannique aurait dû comprendre; c'est ce qu'il n'a pas voulu ou ce qu'il n'a pas su admettre ; aussi aura-t-il la responsabilité de tout le sang déjà versé et de celui qui le sera encore par' torrents jusqu'à ce que les Turcs aient cessé de camper et de régner en Europe.

Et ce sera justice, car aussi longtemps qu'ils continuje^ ront d'y camper, ce sera le risque de guerre et l'incertitude de l'avenir toujours suspendus au-dessus de toutes les grandes entreprises à long terme ; ce sera la fièvre intermittente sur tous les marchés d'effets publics; ce sera la paralysie du crédit et l'étiolement de la paix.

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