LES CLEFS DES DARDANELLES
24 août 1876.
Ce qui a empêché que la Turquie d'Europe n'eût depuis longtemps le sort du royaume de Pologne, c'est qu'on ne savait à qui confier les clefs des Dardanelles.
La Russie ne voulait pas que l'Angleterre les prit ou les remit à l'Autriche, dans la crainte que, soit l'Angleterre, soit l'Autriche, celle-ci à l'instigation de la Grande-Bretagne, ne lui fermât l'entrée de la mer de Marmara et de la Méditerranée. De là le traité d'Lnkyar-Skelessy, conclu le 8 juillet 1833.
L'Angleterre ne voulait pas que la Russie s'en emparât, dans la crainte que celle-ci ne lui fermât l'entrée de la mer Noire. De là le traité du 30 mars 1856.
C'est son rôle de guichetier qui, à diverses reprises, a sauvé l'Empire ottoman. Mais Teflacement sur la carte de l'Europe du nom de la Turquie ne se fera pas longtemps attendre le jour où, enfin, les puissances garantes signataires du traité de mars 1856 auront compris qu'elles ont tourné le dos à la solution de la question d'Orient, en érigeant en principe la fermeture du détroit des Dardanelles au lieu d'ériger en règle qu'il demeurerait constamment ouvert à toutes les marines de toutes les nations, sans distinction entre marines marchandes et marines militaires.
L'adoption de cette r6gle est ce qu'en octobre 1854, je conseillais en ces termes, auxquels je ne retranche ni n'ajoute un mot :
3 octobre 1854.
La prise de Sébastopol est le point de départ d'une politique
M QUESTIONS DE UAXXBB 1S76.
nooTelle. Le ceotre de granUtion àe la poGdqoe eHropèenne est fiéplacé.
£f ideote est la nécessité impéneuse de sortir de romière creosée par la tieille diplomatie poar entrer dans la roie nonvelle dont U navigation à vapear» les rhemins de fer et la télégraphie électrique sont les jalons ! Si Ton se contente de rooloir opposer la force à la force, dans cet ordre d*idées, jamab on n'arrivera, — même Sébastopol détruit, — à faire qne la Turquie soit en état de se défendre contre la Russie , pas plus que la Belgique contre la France, ou que la Saxe contre la Prusse. Qu*j a-t-il donc à faire? Il n'f a qu*à opposer le principe supérieur au principe inférieur, il n*Y a qu'à désarmer la force et qu'à la transformer. Ce qne les gonvemements ont fait pour l'homme, pourquoi ne le feraient-ils donc pas pour eux-mêmes ? Les gouvernés seraient-ik donc plus faciles à diriger que les gonvemements , la raison aurait-elle donc moins de prise sur ceux-ci que sur ceux-là ? C'est à la France , « arbitre de la sociéié européenne (1) » , qu'il appartient de pousser l'Angleterre dans cette voie. Jamais le moment n'a été plus propice, car l'Angleterre, sans le bras de la France, serait manifestement impuissante à empêcher la Russie de mettre la main sur les clefs des Dardanelles. Il faut faire de Séhastopol, on le peut, le point d'appui sur lequel reposera le levier de la civilisation pour soulever le monde nouveau et le placer sur sa base. Aucune puissance ne doit plus tenir les clefs d'aucun détroit, d'aucune mer, d'aucun lac ; qne la uberté dis mebs, enfin, détruise, en la remplaçant, la féodalîté des mebs!
Plus de féodalité des mers , pas plus au profit de l'Angleterre, notre alliée , qu'an profit de la Russie , notre ennemie !
La mer est libre pour tous et partout !
LiBEBTÉ DES MEBS ! c'est-à-dire démolition de toutes les forteresses qui placent le passage des détroits dans la dépendance d'une nation quelle qu'elle soit , ou conservent à un gouvernement une suprématie maritime quelconque; c'est-à-dire encore percement de tous les isthmes qui font obstacle à la navigation et restitution de Gibraltar à TËspagne.
(1) Espreftioo de l'empereur Kapolëon I*'.
Qui peut mesurer Tiafluence décisive qu'aurait eue sur le cours de la politique européenne Tadoption du principe que j*ai condensé dans ces six mots : la ver libre coiqie l'air !
Sous le règne de ce principe érigeant en droit pour tous les États le libre et facile accès à la mer, eussent disparu naturellement d'elles-mêmes toutes les enclaves, par impossibilité de subsister ; eussent tombé dans la mesquinerie et se fussent évanouies comme misérables toutes les convoitises de territoire.
Eu effet, qu'eût importé la possession ou la conquête d'une surface de sol plus ou moins étendue ! Ce qui eût importé à chaque État, c'eut été d'avoir les débouchés les plus rapides, les plus économiques, les plus multipliés, les plus sûrs pour les produits de son agriculture et de son industrie. Ce qui eût importé , c'eût été d'avoir de bons ports et une bonne marine marchande. L'Angleterre n'a, en superficie, que le cinquième de la France. L'Angleterre en est-elle moins une grande nation ? Est-ce à leur puissance territoriale que la Hollande et Venise ont dû l'empire qu^elles exercèrent et l'éclat qu'elles avaient acquis ?
La mer libre comme l'air, c'est le marché du monde entier accessible à tous les produits de toutes les nations, sans autre raison de préférence que leur bas prix comparé ou que leur supériorité relative.
La mer libre comme l'air, c'est le percement d'isthmes, c'est le creusement dé canaux raccourcissant les distances maritimes et rendant à la fois la navigation plus courte et plus sûre.
La mer libre comme l'air, c'est la neutralisation des ports, tous à tous, sans distinction entre grands et petits Etats maritimes.
La mer libre gomme l'air , c'est le libre échange étendu
jusqu'à SCS dernières limites et élevé à sa plus haute puissance.
La mer libre comme l'air, c'est la guerre entre les produits succédant à la guerre entre les hommes ; c'est la guerre changée en concurrence, cette loi suprême de tous les progrès scientiBques, agricoles, industriels, commerciaux.
La MER LIBRE COMME l'air, c'cst l'égalité de toutes les nations, petites et grandes, devant la tempête et le naufrage, conséquemment c'est l'esprit d'étroite rivalité s'efiaçant pour faire place au sentiment de vaste solidarité et d'effort commun contre le péril commun.
La mer libre comme l'air, c'est enfin la marche accélérée de la civilisation universelle, c'est la civilisation pénétrant presque instantanément dans des contrées où elle ne pénétrerait que dans des siècles sous le règne de la politique territoriale, laquelle n'est encore que la continuation du règne de la politique féodale sur une échelle composée d'échelons plus écartés et moins nombreux.
Enlever au Sultan les clefs des Dardanelles , non pour les remettre à une nation, quelle qu'elle soit, mais pour les jeter au fond de la mer et pour les y laisser, sera l'inauguration de la politique nouvelle que j'appellerai la politique maritime, par opposition à la politique territoriale et que je pourrais appeler la grande politique, par opposition à la petite politique, dont l'histoire sanglante se résume dans cette locution populaire : » Qui terre a guerre a. n
Ayant toujours gardé la conviction profonde que je viens de rappeler, ceux de mes lecteurs qui me sont restés fidèles ne s'étonneront pas de l'ardeur que je mets à soutenir qu'il ne doit plus y avoir de Turquie d'Europe.
L'Empire ottoman — non compris les pays tributaires qui sont, en Europe^ la Roumanie et la Serbie ; en Afrique, l'Egypte, Tunis et Tripoli —a une population de 23,610,000 habitants :
Savoir :
Turquie d'Europe 9.960.000 ( qq aia aha
Turquie d'Asie 13.630.000 | 2»<>*""W
Sa dette nominale dépasse 4 milliards.
Si les Turcs cessaient enfin de camper en Europe» il serait justiB que le tribut, moyennant lequel les pays soumis à leur domination auraient acheté le droit de s'administrer et de se gouverner eux-mêmes , fut affecté à payer proportionnellement les intérêts et l'amortissement de la part de dette mise équitablement à la charge des pays affranchis.
Dans l'état de discrédit et de banqueroute où est tooibé l'empire ottoman , on pourrait rendre cette solution encore plus acceptable en capitalisant ce tribut au moyen de titres de rente que chacune des provinces affranchies créerait et remettrait à Tempire suzerain, afin de se racheter de sa vassalité.
Suzerain et vassaux y gagneraient.
Les vassaux cesseraient d'être vassaux, et le suzerain y trouverait peut-être le moyen de .cesser d'être banqueroutier.
La Turquie d'Asie, n'étant plus menacée et n'ayant plus à se préoccuper de la défense de son intégrité territoriale, pourrait réduire considérablement les dépenses de son armée de terre et de mer, ce qui lui permettrait d'aspirer à sa réhabilitation dans un temps plus ou moins éloigné.
Un nœud dénoué sert à dénouer l'autre.