LA GUERRE
30 mû 1876.
Oui , la guerre , ce mot sanglant que Ton ne saurait prononcer sans douter des progrès de la civilisation, agite ^ les lèvres de tous ceux qui parlent avant d'avoir réfléchi sur ce qu'ils vont dire.
La guerre !
Qui la déclarerait?
Contre quel ennemi ?
Isolément, ou avec quels alliés?
La Russie contre la Turquie ?
Que ferait FAutriche?
Demeurerait-elle immobile?
S'allierait-elle à la Russie toute-puissante contre la Turquie impuissante , ou à la Turquie et à l'Angleterre contre la Russie ?
Est-ce qu'il ne suffirait pas que la Russie levât le bout de l'un de ses doigts contre la Turquie pour que toutes les populations chrétiennes de Tempire ottoman se levassent aussitôt contre ses populations musulmanes? Ce serait un écroulement sans combat.
La Russie et l'Autriche unies contre la Turquie , ce serait une condamnation à mort et une exécution , ce ne serait pas une guerre.
La Russie contre le gouvernement turc , soutenu par l'Autriche et l'Angleterre , ce serait la Russie ayant avec elle l'Allemagne, la France, Tltalie ; ce serait le démembrement de l'empire d'Autriche en même temps que celui de Tempire de Turquie, et, par suite, le relèvement de la France.
:8 QUESTIOIVS DE L'ANNÉE 1876.
Donc la France, dans aucune des combinaisons susceptibles d*étre judicieusement prévues , n'aurait rien à appréhender de la guerre , dont les baissiers des Bourses de Londres et de Paris ont répandu Talarmè.
Cette guerre n'aurait de péril pour la France que si la France, oublieuse de sa funeste expédition de 1854, commettait la faute de s'allier avec TAngleterre et TAutriche en faveur de la Turquie contre la Russie et l'Allemagne , dont • l'étroite union se resserrerait encore plus étroitement par cette faute.
Mais la France avertie ne la commettra pas.
Car non-seulement la France n'aurait rien à redouter d'une guerre qui , du même coup , effacerait de la carte de l'Europe l'empire d'Autriche et Tempire de la Turquie, comme en ont été effacés le royaume de Hanovre et le grandduché de Xassau , mais elle ne pourrait avoir qu'à y gagner.
Kn effet , plus la part que l'Allemagne se ferait dans la succession de l'Autriche serait grande, et plus la Russie aurait d'intérêt à ce que la France pesât de nouveau le poids indispensable à l'établissement de l'équilibre sans lequel le désarmement de l'Europe, si impérieusement nécessaire, ne serait pas réalisable.
Mais l'heure où s'accomplira ce redressement immanquable n'a pas encore sonné.
Le refus d'acquiescement de l'Angleterre au mémorandum des trois empereurs d'Allemagne , d'Autriche et de Russie , l'appareillement de sa flotte, l'activUé convulsive de ses chantiers maritimes ne sont que la vaine et vaniteuse manifestation d'une politique qui , depuis longtemps , n'a plus de direction ni de rôle.
, Quel rôle pourrait être le sien ?
' Prendre parti pour un gouvernement frauduleusement banqueroutier, qui, n'ayant en Europe que douze cent mille musulmans, impose sa loi et sa détestable administration à
hait millions de chrétiens traités de » rajas , de gîaours , de chiens n ; gouvernement sous lequel règne la polygamie recrutée par Pesclavage (1) ; gouvernement sous lequel lafemme achetée est enfermée; gouvernement sous lequel les généraux s'inclinent devant les eunuques; gouvernement sous lequel le grand eunuque est le second personnage de l'empire ; gchivemement enfin sous lequel le despotisme est tombé en idiotisme ; est-ce là un rôle digne de la nation qui a glorieusement attaché son nom à l'abolition de la traite des noirs, et qui donne à TEurope monarchique l'exemple d'une liberté égale à celle dont jouit la grande République américaine : celle des États-Unis?
Il se peut que l'empire turc s'écroule ; il se peut que cet écroulement entraîne celui de Tempire austro-hongrois; il se peut, au contraire, que cet écroulement profite à ce dernier et le remette en équilibre sur lui-même; mais si ce double écroulement a lieu , il faudra plutôt s'en féliciter que s'en efirayer, car ce sera moins une œuvre de guerre qu*une œuvre de paix.
La paix armée , c'est la guerre expect^nte.
Ce que réclament à tout prix les intérêts modernes aes Etats, le développement de leur civilisation et Tessor de leur prospérité , c'est la paix méritant enfin son nom , c'est la
(1)-' En novembre 1854, le Moniteur imipfrM/reprodniiait deux firniani du Solten qui, interdifant le commerce dei esclavei en Circssiie, l'exprimaient ainsi :
• L'homme ett la plnt noble des créatnres sortiei detmaini de Dieu, qni lui a donne ta part de bonbenr en lai accordant la grâce de naître libre. •
A Toccaiion de cei firmani, le jonrnal ia Preue iaitait cette réflexion :
• Si ce ne lont pat là tenlement det phraiei dettinëet à reiter •térilet, qne s. H. le Sultan donne un grand exemple en renonçant à avoir nn harem I U ha% qne lei aonveraini mettent leurs actes d'accord avec leurs paroles ! Autrement , comment ajouter foi à ce qu'ils déclarent ? >
La preuve que le journal ia Preêee avait raison , même à cette époque , de se défier des beaux firmans et des belles promesses du gouvernement turc, c'est que le Sultan-a conservé son harem recruté d'esclaves, et ses eunuques.
S'il n'y peut être aboU. que l'esclavage subsiste en Asie et en Afrique, mais qu'il ne subsiste plus en Europe ! Qu'il n'y ait plus en Europe ni hommes qu'on châtre, ni femmes qu'on vend i
paix portant en elle-même ses garanties de stabilité , et pouvant , sans risqne aucun , être le désarmement.
Une guerre locale et loin de nous est possible ; une guerre générale , menaçant de s'étendre jusqu'à nous, ne Test pas.
Soyons prudents, mais ne soyons pas inquiets.