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LA PAIX

8 juin 1876.

Faute d'argent et faute de crédit pour entreprendre une guerre qui ne tarderait pas à devenir européenne, la paix est une nécessité impérieuse qui s'impose à toutes les grandes puissances, sans en excepter TAUemagne.

Le temps n'est plus où il suffisait de risquer au jeu de la force et du hasard^eux ou trois cents millions ; maintenant la partie ne peut plus s'engager et se jouer qu'à coups de milliards; c'est ce qui rend, en Europe, la guerre, sinon impossible, au moins improbable.

S'il en est ainsi, comment expliquer que l'Allemagne et l'Italie écrasées sous le poids de leurs impôts, conunent expliquer que la France et la Russie ayant encore de trèsgrosses sommes à demander aux emprunts, ne s'empressent pas de saisir l'occasion que leur ofire le double éboulement de l'empire turc et de l'empire austro-hongrois, pour conclure entre elles quatre une alliance dont l'objet serait le désarmement européen fondé sur un nouveau partage européen ?

Où serait l'objection, où serait le risque, où serait le péril?

A cette demande expresse point de réponse précise.

LA HONTE DE L'EUROPE. il

La Turquie et TAutriche eussent-elles Fappui de TAngleterre, ainsi qu'on le prétend, que pourraient-elles contre la quadruple alliance de FAllemagne, de la France, de l'Italie et de la Russie ?

Qui se souvient qu'en 1853 PAngleterre eût paisiblement laissé l'empereur Nicolas occuper Constantinople , si elle n'eût été puissamment remorquée par Tinitiative de la France, qui se souvient qu'en 1870 cette même Angleterre n'a rien tenté pour empéclier que son allié de Crimée fût mutilé par la Prusse , qui a gardé ces deux souvenirs, ne tient sérieusement compte de la Grande-Bretagne qu'alors qu'il s'agit de conclure avec elle des contrats d'échange ou des modifications de tarifs.

Dans toutes les hypothèses, dans toutes les prévisions de ma pensée, je laisse donc à l'écart le Royaume-Uni et les manifestations de sa marine, manifestations dont l'objectif n'est pas le maintien de l'empire ottoman, mais la nécessité de conserver le pliis intact possible le prestige britannique aux yeux des sujets musulmans qui peuplent son empire des Indes. Et en raisonnant ainsi je crois être dans le vrai. Je sais par expérience que souvent rien n'est moins semblable que le fond des choses et leur surface.

Les avantages de la quadruple alliance telle que je la conçois ne seront contestés par personne ; ce qui pourra être contesté, ce sera la possibilité de parvenir à mettre d'accord les quatre cabinets de Berlin, de Pétersbourg, de Rome et de Versailles, quoiqu'ils aient le même intérêt et qu'ils n'en aient pas d'opposés qui les divisent.

L'Allemagne est encore à l'état d'ébauche ; sous le rapport de l'unification , l'œuvre du prince de Bismarck est moins avancée et moins fermement assise que l'œuvre du comte de Cavour. L'unité germanique est un fruit qui a besoin pour mûrir des ardents rayons du soleil de la prospérité. Or, ces rayons lui font absolument défaut.

Ayant le suffrage universel pour axe de son gouvernement, la France, sous peine de remettre en question la forme républicaine, est nécessairement, impérieusement tenue d'accomplir, au moins, certaines réformes financières et fiscales, et d'empêcher le ralentissement du travail, conséquemment de compléter, sans retard, son réseau de voies de transport et de communication, de transit et d'échange.

L'Italie, sans parvenir à le trouver, continue d'être laborieusement à la recherche dé l'équilibre de son budget. Elle a atteint, sinon déjà dépassé, la limite extrême de l'impôt, ce qui Ta contrainte d'ajourner des dépenses utiles qui eussent été fécondes.

Éclairée par la leçon de Sébastopol qu'elle a su mettre à profit, la Russie sème pour recueillir, mais son immense territoire est si vaste que la semence exige, à titre d'emprunts, des avances successives de fonds très-considérables et souvent renouvelées.

On le voit : les quatre cabinets sont aux prises avec les mêmes nécessités d'argent; car s'il est le nerf de la guerre, il est non moins indispensablement le nerf de la paix.

Pourquoi donc l'accord ne s'élablirait-il pa^ entre eux ?

Prétendre que c'est là une espérance qu'on ne saurait concevoir et nourrir sans tomber dans une décevante illusion, ce serait donner raison à l'école révolutionnaire qui proclame que les gouvernements n'ont été imaginés que pour le malheur des nations dont ils seraient le châtiment.

Ne serait-il pas temps que les gouvernements donnassent un éclatant démenti à cette doctrine qui, si elle était vraie, serait la légitimité des révolutions érigée en dogme populaire?

En effet, si les gouvernements sont moins éclairés que les nations, à quel titre subsisteraient-ils ?

Les gouvernements arriérés, les gouvernements dilapider teurs, les gouvernements arbitraires, les gouvernements de

bon plaisir, enfin les mauvais gouvernements, sont tons fatalement condamnés à avoir successivement le sort de celui du sultan Abdul-Aziz-Khan. Ils sont tous condamnés à tomber et à périr.

Les temps sont proches où il faudra absolument que les gouvernements soient à la hauteur de leur tâche.

Si cette tâche n'est pas tout au moins Tinstruction des peuples et leur bien-être, quelle est-elle?

Et comment Taccompliront-ils , si la paix n'est que la guerre intermittente, si, au lieu d'èlre le désarmement graduel, elle est larmement à outrance et aboutissant, selon Fexpression de Montesquieu, à u Téreintement des États »?

Je le répète, jamais occasion plus propice ne s'est offerte aux grandes puissances européennes de couronner l'édifice dont la première pierre a été solennellement posée, en , mars 1856, par le Congrès de Paris.

Substituer la paix systématisée et inébranlable à la paix armée et précaire, quelle gloire immortelle ce serait pour les deux chanceliers, le chancelier d'Allemagne et le chancelier de Russie, le prince de Bismarck et le prince Gortschakoff I

La tentation de mériter cette gloire vraie ne leur viendrat-elle pas ?

Que gagneront-ils à s'efforcer de perpétuer en Turquie et en Autriche un état de choses qui, par son essence môme, ne saurait plus tenir debout?

Assez et trop longtemps le poids de la Turquie a faussé les balances de TEurope.

II faut en finir avec ce que Tirréflexion nomme encore u rintégrité de l'empire ottoman » .

Le plus tôt sera le mieux.

Point d'illusions qui ne tarderaient pas à n'être fécondes qu'en déceptions !

Ce que n'ont pas su faire, ce que n'ont pu faire, ce que

n*ont pas fait ses devanciers, le nouveau sultan ne le fera

Comment le ferait-il? Par quels moyens réussirait-il à rendre au gouvernement ottoman son crédit irréparablement perdu et sa réputation de loyauté et de probité à jamais détruite ?

Sans voies de transport, de transit et de communication, que vaut, en Europe, le territoire turc? Comment le mettre en valeur? Comment tirer ses habitants de leur état d'ignorance et de barbarie ?

Si la situation extrême de la Turquie est irrémédiable, si la situation de TAutriche est presque aussi fâcheuse, la question se pose finalement en ces termes : Qu'y a-t-il à (aire de ces deux empires tombant en ruine, pour que leurs ruines servent de fondements à la paix européenne ?

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