LA POLITIQUE DE
12 juin 1876.
Que veulent les journaux qui combattent la politique que je soutiens ? Que veut l'Angleterre, avec laquelle ils désirent que la France fasse cause commune dans la question qu'ils appellent, eux, h Question d'Orient, et que, moi, je nomme V Alliance du désarmement européen?
Ils veulent, et TAngleterre veut, je ne dis pas le maintien de la politique de 1854, je dis son rétablissement, puisque les articles 11 et 13 du Traité général du 30 mars 1856 ont été annulés en 1871, nonobstant cetle clause expresse :
LA HONTB DE UBUROPR. 15
hê coovMtioD annexée an présent traité ne pourra être ni annulée ni modifiée sane Taftentinient dei poitsaneei tignalairet dn présent traité.
Ce que cette politique a coûté à la France» en hommes et en argent, je Tai dit; elle lui a coûté la vie de cent mille de ses meilleurs soldats et quinze cents millions d'argent empruntés au détriment de son budget de Tinstruction publique et de son budget des travaux publics.
Ce que cette politique a rapporté à la France, ce qu*elle a rapporté à TEurope , ce qu'elle a rapporté aux sujets non muaulmans de la Sublime Porte , ce qu'elle a rapporté même à T Angleterre, je le demande.
La politique de 1854, la politique de Texpédition de Crimée entreprise par la France, la Grande-Bretagne et le Piémont , a abouti au traité do Paris du 30 mars 1856, mais à quoi finalement ont abouti ce traité et ses vingt-quatre protocoles ?
Que sont devenus les engagements solennels pris par Mohammed Emin Aali Pacha, grand vizir de Tempire ottoman, au nom de son souverain S. M. Abdul-Medjid-Khan, empereur des Ottomans , engagements écrits tout au long dans le hatti-chériff du 18 février 1856, lequel rappelait et confirmait le hatti-humayoun de Gulhané et les lois du Tanzimat ?
Ces engagements solennels ont eu le même effet que s'ils n'avaient pas été contractés.
Quels engagements à la fois plus précis et plus étendus pourraient être demandés au gouvernement turc ? Quelles garanties plus efficaces , quelles garanties moins illusoires pourraient être exigées de lui ?
Je vois bien que la Porte Ottomane a créé & Paris la Banque impériale ottomane : mais k quoi cette Banque a-t-cUe
servi, si ce n'est à pomper les a capitaux de TEurope » et à piper répargne française ?
Je vois bien que» sous le règne seulement de S. M. le sultan Abdul-Aziz-Khan , la Sublime-Porte a daigné emprunter à FEurope plus de quatre milliards (I), mais à la création dcMjuels chemins, de quelles routes, de quels canaux ces quatre milliards ont-ils servi ?
Ils ont été malhonnêtement dilapidés.
Que représentent les quatre milliards que doit la Turquie ? Us représentent la banqueroute frauduleuse du 6 octobre 1875, effrontément et impunément déclarée.
Et maintenant que la Turquie n'a plus ni argent ni crédit, comment peut-on s'abuser jusqu'à croire que ce qu'elle n'a pas fait de 1856 à 1876, sous les deux règnes d'Abdul- Medjid et d'Abdul-Aziz, et sous les trois vizirats de Réchid- Pacha, d'AaIi-Pacha et de Fuad-Pacha, elle le pourra faire sous le règne de Mourad V, avec Fuad-Pacha, Aali-Pacha et Réchid-Pacha de moins ?
Pour quiconque a des yeux, il est manifeste que l'empire turc tombé aussi bas qu'il est tombé ne se relèvera pas , ne pourra pas se relever, ni par lui-même, ni par 'le concours d'aucune puissance quelle qu'elle soit.
(1) A la mortd'Abdol-Medjid, la Turquie avait une dette d'euviron 375 miUioni de firanct, qui exigeaient chaque année environ 15,500,000 francs pour le payement dei intërétf , et 8,500,000 franct pour l'amortiffenient. Le fultan Abdul-Aziz a contracté lei deltei suivantes :
£n 1862 205.000.000 fr.
Total 4.071.800.000
Le hatt impérial signé Mourad débute ainsi :
Par la grâce du Très-Haut et les wbux unanimks de tous nos siujetSy Nous sommes monté sur le trône de nos ancêtres.
Ce hatt impérial adressé par le prisonnier de la veille à tt son illustre vizir ^ Mehemmed-Ruchdi-Pacha, le traître qui, le malin même du jour de la conspiration ourdie par lui, était le non moins u illustre vizir « d*Abdul-Aziz, est dérisoire. Il est bouffon. Le vaudeville de la Grande-Duchesse représenté à Paris sur le théâtre des Variétés n'était pas plus comique.
Ce qui étonne , c'est qu'un pareil spectacle doiiné à la diplomatie européenne puisse être pris au sérieux par elle et par la presse française.
Ce qui étonne, c'est qu'après la coûteuse et fâcheuse expérience de 1854-1856, il se trouve encore, en France, des ministres et des publicistes pour vouloir maintenir systématiquement , obstinément , aveuglément , ce qui per« pétue en Europe Tinstabilité , l'antagonisme , la défiance et cet état de paix armée que Montesquieu a justement flétri en le nommant u Téreintement des États » .
Aussi longtemps que ne sera pas vidée, non la question de l'intégrité de l'empire ottoman, mais la question de son effacement delà carte d'Europe, la paix féconde, la paix qui est la transformation de la guerre , la paix qui est la guerre contre tout ce qui fait obstacle à l'instruction des peuples, Il leur bien-être, à Taccroissement de leur vie moyenne, à l'échange de leurs produits, à la facilité et à la rapidité des voies de communication, enfin 2i .la civilisation, la paix, la vraie paix ne régnera pas ep Europe.
Contre la quadruple alliance de l'Allemagne , de la France, dé l'Italie et de la Russie, qui serait, je me plais à le répéter, l'alliance du désarmement européen, qu'objectet-on?
On objecte :
Qu*elle ne serait pas réalisable ;
Qu*elle serait nuisible à nos intérêts nationaux.
En quoi ne serait-elle pas réalisable s'il entrait dans Tesprit du prince Gortschakoff et du prince de Bismarck de vouloir bien la réaliser ?
En quoi ne serait-elle pas réalisable si TAllemagne et la Russie avaient lune et Tautre à la réaliser le même intérêt commun ?
Cette résolution prise par eux, qui y mettrait obstacle ?
Serait-ce Tltalie ?
Non, assurément.
Pourquoi serait-ce la France? N'y gagnât-elle, ce qui est improbable, aucune restitution de territoire, n*y gagnât-elle que le désarmement de TEurope, lequel lui permettrait de désarmer et d'appliquer toutes les ressources de son hnàget à Tachèvement de ses chemins communaux, de ses chemins (le fer, de ses canaux, à lamélioralion de ses rivières, de ses fleuves , de ses ports , à la réforme nécessaire et impérieusement urgente de son détestable système d'impôts, ce. serait là déjà un grand progrès et un immense bienfait. Mais dès que TAllemagne et la Russie, dès que le prince de Bismarck et le prince Gortschakoff seraient entrés dans cet ordre d'idées, la prévoyance, sinon Téquité, les conduirait spoiitanément à faire la part de la France. Comment le comte de Cavour est-il parvena à la réalisation de Tœuvre qui Ta immortalisé ? N'est-eé pas d'abord en se glissant presque inaperçu entre l'Angleterre et la France, dans l'expédition de Crimée , laquelle lui a ouvert les portes du Congrès de Paris ? N'est-ce pas en s'abstenant de mettre prématurément en avant l'idée de l'unité italienne qui, s'il eut commis l'imprudence d'en prononcer le nom, eût tourné contre lui non-seulement l'Autriche, mais le Congrès tout entier ?
LA HONTE DE L'EUROPE. â9
Le triomphé du comte de Cavour^ le triomphe da Piémont, ce petit royaame qui venait d'être si impitoyablement fitttigé sous les verges autrichiennes, a été le triomphe de la pmdéaae» de la patience et de la vigilance. Pourquoi nlmi«>
terions-noos pas cette vigilance , cette patience, cette prudence? Si la politique n'est pas un vain mot, qu'elle nous serve donc à sortir de Toniière creusée sous le régne du roi Louis^Philippe , et sous celnî de l'empereur Napoléon II! , par les partisans de l'Alliance anglaise, cette fausse alliance à laquelle nous avons fait tant de sacrifices, en échange desr quels nous n*avons reçu, en 1870, aucun concours, à peine une marque de sympathie.
Si nous étions assez insensés pour la renouer , ob cette alliance nous conduirait-elle ?
Elle nous ramènerait à l'abime de 1870 par l'ornière de
Entre l'isolement de l'Angleterre, État insulaire, et l'isolement de la France, Etat continental, mon patriotisme ne saurait hésiter.