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LES DEUX POLITIQUES

10 juin 1S76.

Deux politiques sont en présence :

Celle des hommes menés par les événements ; Celle des événements menés par les hommes.

Je combats la première ; Je soutiens la seconde.

Présentement, et quoique la puissance d'initiative qui^ caractérise H. de Bismarck rende le fait invraisemblable, la

29 QUESTIONS DE L'AXNEE 1876.

première de ces deux politiques s*îngénie à nouer une alliance entre T Allemagne, FAutriche et la Grande-Bretagne, en-faveur de ce qu'il était convenu d'appeler a Tintégrité de Tempire ottoman n, nonobstant foutes les graves atteintes qu'elle a successivement subies.

La seconde se proposerait de nouer une alliance entre TAUemagne, la France, Tltalie et la Russie, visant le désarmement européen, au moyen d'un partage européen qui effacerait de la carte, d'Europe et T.empire ottoman et l'empire austro-hongrois.

En réalité, la première de ces deux politiques n'en est pas une, puisqu'elle est à la merci d'un événement, moins que cela, d'un incident ; aussi ne s'expliquerait-on pas que M. de Bismarck désertât le drapeau de la quadruple alliance (Allemagne, France, Italie, Russie), pour aller se ranger sous le drapeau de la triple alliance (Allemagne, Angleterre, Autriche).

Une alliance de garde-malades !

Ce rôle pieux de sœur de charité est un aspect sous lequel on n'eût pas soupçonné que M. de Bismarck pût jamais se montrer.

Le vrai, je le sais, peut être invraisemblable ; mais, je le sais aussi, Tinvraisemblable est rarement vrai.

Non, non, je ne croirai jamais qu'ayant à donner à son grand œuvre de la « grande patrie allemande ^ Tunité compacte qui lui manque encore, M. de Bismarck, au lieu de hâter le dénoûment qu'il doit souhaiter ardemment, se complaise à le retarder indéfiniment et se condamne volontairement à rimpuissance.

Qu'aurait à gagner le chancelier 'de Tempire germanique à élayer, avec l'assistance de l'Angleterre, Tempire turc tombant en mine, à prolonger l'agonie de l'empire austrohongrois et à détendre les liens d'étroite intimité qui l'unissent à la Russie ? )

LA HONTE DE L'EUROPE. ii

Sous le masque imposteur de a Téquilibre européen » , ne sont-ce pas ces deux empires vermoulus qui ont été lé plus grand obstacle à la stabilité européenne et au désarmement européen ?

Non-seulement le maintien inconsidéré de la prétendue intégrité de Témpire ottoman nous a coûté, en I8S4, fa fleur de notre population, la perte de cent mille de nos meilleurs soldats, et de quinze cents millions d*argent enfpruntés au détriment de tous nos grands travaux publics, mais elle nous a coûté encore la perte de Talliànce russe dont la conservation scrupuleuse nous eut valu la restitution de notre frontière rhénane.

Sans la domination abusive de TAutriche sur l'Italie , deux guerres ne se fussent pas allumées : la guerre de la France contre TAutriche en 1859, et la guerre déclarée à TAutriche par la Prusse en 1866.

Que gagnerait FAllcmagne, par une rupture avec le gouvernement russe, à le jeter dans les bras de la France, et à jeter celle-ci dans les bras du gouvernement russe ? ' Au lieu du désarmement de l'Europe, ce serait plus que jamais son armement excessif et ruineux, son armement à outrance et à perpétuité.

Et dans quel but ?

Dans le but de maintenir sous le joiig mahométan des populations chrétiennes qui, délivrées de ce joug, ne tarderaient pas à effacer la tache que fait Tempire turc sur la carte de la civilisation européenne.

M. de Bismarck est doué d'une perspicacité naturelle et d'une expérience trop grandes pour qu'il lui soit possible sérieusement et sincèrement de croire que les promesses faites par le nouveau sultan Mourad V seront mieux tenues et que les garanties offertes par lui seront plus efBcaces que celles de ses devanciers Abdul-Medjid et Abdul-Aziz.

Alors à quoi bon perdre un temps précieux à élaborer de

n QUESTfOU'S DE L'AMXTÉE 1876.

vtîni mémomidiuii dont runiqoe effet est de déconsidérer k diplomatie mux yeui; des peuples qui la payent ?

S'il était vrai, ce qui est invraisemblable, qu^ayant le choix entre la quadruple alliance de TAllemagne. de la France, de ritalie et de la Russie, et la triple alliance de TAllemagne, de rAutriche et de la Grande-Bretagne, If. de Bismarck eût opté pour celle qu*il devait repousser, le Cavour prussien ne serait plus à la hauteur de la réputation de ministre immortel que lui ont faite les événements de 1866 et de 1870.

Il doit le savoir ! Deux choses sont aussi impossibles Tune que Tautre : rendre la vie au cadavre ottoman et Tôter à la France rentrée en pleine possession de ses destinées. Trois fois, en 1814, en 1815 et en 1871, des vainqueurs ont pu la rançonner, ont pu la mutiler, ont pu Tamputer, mais il n'a été et 11 ne serait au pouvoir d'aucun de la tuer. Une nation compacte de trente-six millions de cœurs vaillants, de soixante-douie millions de bras laborieux, peut avoir des alternatives de grandeur et de déclin, mais elle ne périt pas. Quel État serait assez téméraire pour entreprendre de Tabsorber ? Quels États rivaux parviendraient à s'entendre pour se la partager ?

La triple alliance de TAUemagne, de FAutriche et de la Grande-Bretagne, ce serait l'instabilité dans l'immobilité, ce serait la politique des hommes aveuglément menés par lea événements,

La quadruple alliance de TAllemagne, de la France, de litalie et de la Russie, ce sera la politique des événements hahUement menés par les hommes.

Enlve ces deux politiques, un honuocie tel que 11. de Bis- VMurek ]i*a jamais pu hésiter un seul instant.

l'intérêt de l' EUROPE

,16 aoàt 1876.

S'il ne safSt pas de Tavoir achetée au prix de la vie de deux cent mille vaillants soldats anglais et français et de trois milliards en francs et en guinées, à quel prix &ttdrat-il donc payer Texpérience ?

C'est la question que je me permettrai d'adresser au Jour^ nul des Débats j qui trouve tout simple et parfaitement juste que le gouvernement turc n'ait tenu aucun des engagements qu'il avait solennellement pris en février 1856, à Tégarddes huit millions de chrétiens de la Turquie d'Europe, laquelle, je ne me lasserai pas de le répéter, ne compte que douze cent mille musulmans.

L'idéal du Journal des Débats , de l'ancien organe, en 1847, des a conservateurs bornes » , c'est le statu quo ante bellum.

Je m'efface pour lui laisser la parole :

L*întérét de FEorope est ce qu'il était avant la guerre : c'est le maintien du statu quo territorial en Turquie. Seulement, l'Europe prendra sans doute des précautions pour que les ambitions inquiètes des petits princes d'Orient ne menacent pas de troubler de nouveau la paix générale. Ces ambitions démesurées ont été entretenue» par deux causes : la détestable administration du gouvernement ottoman et les illusions toujours croissantes que les princes chrétiens se faisaient sur leurs propres forces. Il est important que ces illusions soient dissipées , et lorsque la Porte demandera la réduction des armées serbes et le démantèlement de quelques forteresses, ces demandes devront être appuyées; mais il ne suffira pas à la Porte d'avoir remporté des victoires militaires , il faudra qu'elle remporte sur elle-même une victoire plus difficile encore. Une

*i^^^ àhm t ê ém m i a rwi^ é» ftmmen. Si cette r ^trme m e u ftM jm, U md ehr^m^f^ie àmi U FarU tieml d'éfrmKer wme

Véh ^|W/^ J« ^màn\% h\eu U «rtoir, l'Earopc est-elle intér^'WiAw k vPi i\iiUim punie de «on «ol , partie exceptionnelleumti U^orUh^ ih in mitire, «oit occupée par dcsTurc» qai h vimkmmut h h nU'riWiè et à la pauvreté, faute de voie* <tf4 \miniuih ni du <'.otnmunicat]Ofi ?

Km (|imiI, J« voudrai» bl<*n le «avoir, le mainliendu <^statu ffini \m\U)r\t\\ un Tnrquicn peut-il intéresser l'Europe, IhI'M|»i<, dp|Hil« rln(|Ufthtn ans, ce maintien n'a cessé d*être , lUtltimMUMil iMi IHa». rn 1830, m 1832. en 1833, en 1840, 011 mW , OM IHUO ^{ oiioore en 1876 , une cause perpétuelle (VlHiilt^lMllU^ , \\m^ mtuiTO liitnrUsalilo d'inquiétudes?

W«i| * t» {\\\'m oouliMiIrt^ riitl^r^t de l'Europe n'est pas de \m\ {"^v^W^ wmiw d'IiiquIiMude» et de détruire cette cause

U^\^ K^\\\\\m tH.Vi. \l. (iUd»tou«» ass^ktait à Klanchester,

\vw \\\Mi\\\^ \\^ K'^WK'sAw'^v d«^ rKchiquier, à rimuguration de

\^v<^ ^v^^v vv^v^n Ik^mm^i^ m ^imI biMBwie d'Elal> an

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de difâcuUés, empire qui, tous les cikq ans, depuis que nous sommes au mondis , est pour l'Europe un sujet de discussions et d'intervention,

A la même époque, Richard Cobden , traitant le même sujet, allait plus loin que M. Gladstone, car il déclarait que le devoir de TAngleterre , au lieu de combattre la Russie , était de se joindre à elle pour défendre les chrétiens.

Le 5 juillet 1876, dans la séance de la Chambre des Communes , appuyant la motion de M. Jenkins , M. John Bright répondait à M. Disraeli :

Si la politique du gouvernement est de maintenir Tintégrité de l'empire ottoman par le sacrifice de l'argent et du sang anglais, je crois qu'après une expérience de vingt années on ne trouvera pas une portion considérable de la nation pour soutenir le gouvernement dans cette politique. S'il est de la politique du gouvernement de donner- sa protection et son appui moral aux Turcs, même dans leur opposition aux luttes de quelques-uns des sujets de la Porte essayant de s'affranchir de leur domination , dans ce cas , je pense que le peuple de .ce pays ne soutiendra pas le gouvernement. (Acclamations.)

En tant qu*il reste neutre, en tant qu'il consent à ne pas intervenir dans la grande lutte qui est inévitable et qui ne doit être décidée que par la force, je crois que la grande masse del'opjnion publique appuiera le gouvernement.

Je n'ai pas l'intention d'entrer dans une longue discussion à ce sujet , ni de formuler une politique spéciale ; mais je supplie le gouvernement de ne pas poursuivre une voie qui pourrait l'entratner dans des complications analogues à celles de 1854 , pour constater finalement qu'il n'y a pas d'autre inoyen d*en sortir qu'une guerre qui a été injuste dans son commencement, désastreuse dans son cours et ignominieuse dans sa conclusion.

MM. Fawcett et Kenealy s'associaient à ce discours, en réclamant la communication immédiate des pièces diploma-

tîqnes, et en exprimant le vœu a que le sang anglais ne fut pas versé pour le maintien de la Turquie » .

Est^il juste de qualifier du nom d^illusions coupables les aspirations de populations subjuguées risquant leur vie pour reconquérir leur nationalité perdue , leur liberté , leur dignité? De tels eflTorts ne sont-ils pas héroïques et ne méritent-ils pas d'être loués plutôt que blâmés?

Hais où l'article du Journal des Débats est profondément marqué au coin de Finconséquence , c'est lorsque, après avoir dit a qu'une réforme intérieure est indispensable en Turquie ^ , il ajoute que « si cette réforme ne se fait pas, le mal chronique dont la Porte vient d'éprouver une crise nouvelle l'empobtera bientôt » .

En 1853 y lors de l'expédition de la France en Crimée, la Turquie n'avait pas de dette nationale.

En 1856, elle n'avait encore emprunté que 189 millions; si depuis cette époque , si , depuis vingt ans , elle n'a pu opé* rer la réforme intérieure qu'elle avait pris l'engagement formel d'accomplir, comment ce qui lui a été impossible sous les grands vizirats de Reschid-Pacha , de Fuad-Pacha , d'Ali-Pacha, lui serait-il possible sous le règne du sultan actuel, avec ses ministres actuels, après avoir ruiné son crédit par une banqueroute de quatre milliards ? Est-ce admissible, et est-il raisonnable de le supposer et de l'espérer ?

Si une crise nouvelle est inévitable, si cette crise nouvelle doit a emporter bientôt la Turquie y> , à quoi bon une nouvelle crise , à quoi bon de nouveaux massacres , à quoi bon un nouvel égorgement de martyrs préférant mourir plutôt que de continuer à vivre sous l'abrutissante oppression d'un gouvernement dont l'impuissance n'a d'égale que l'incapacité ? N'est-il pas plus sage et plus humain d'arrêter tout de suite l'effusion du sang , la dévastation du sol et l'incendie des villes, en posant à la Turquie l'ultimatum dont j'ai donné les termes ?

Lorsqu'il a inséré Tarticle dans lequel il prend ]a défense du statu quo ante heUum, en concluant comme il conclut, il fallait que le Journal des Débats n*eut pas lu l'adresse des sofla3 à Midhat-Pacha » dans laquelle les promoteurs de la révolution du sérail qui a coûté le trône et la vie à Abdul* Azii s^expriment ainsi :

Nous avons soumis les chrétiens et conquis le pays avec Fépée, et nous ne venions point partager avec eux Tadministration de Tempire , non pins que les laisser prendre part à la direction dn gouvernement.

Quant à la participation des chrétiens an gouvernement , c^esl une impossibilité. Nous devons le déclarer bien haut.

Cette déclaration , qui a le mérite d'être franche , eft l'expression naïve des sentiments du peuple turc qui , dans son suprême mépris pour tout ce qui n'est pas musulman , persiste plus que jamais à nous a))peler kiopeks, giaours, et à ne voir en nous que des chiens.

Après l'expédition de 1854 et ses misérables résultats, prétendre encore que Tintérêt de l'Europe exige que les Turcs continuent de camper en Europe , c'est ce que tout le talent de MM. les rédacteurs du Journal des Débats ne saurait fiiire admettre.

Je proteste.

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