CHAPITRE XIII
L'art de tuer. — Le picrate de potasse. — Poudre de guerre et poudre de mines. — Ses accidents. — Catastrophe de la place de la Sorbonne. — Les torpilles. — Les trous de mines et le percement des tunnels.
« Tous les animaux , a dit Tauteur du Dictionnaire philosophique, sont perpétuellement en guerre; chaque espèce est née pour en dévorer une autre. Il n'y a pas jusqu'aux moutons et aux colombes qui n'avalent une quantité prodigieuse d'animaux imperceptibles. Les mâles de la même espèce se font la guerre pour des femelles, comme Ménélas et Paris. L'air, la terre et les eaux sont des champs de destruction. »
L'homme, qui a reçu la raison en partage dans la distribution des facultés réparties entre tous les êtres, devrait, au nom de cette même raison, ne pas s'avilir à imiter les animaux, d'autant plus qu'il ne lui a été donné ni arme pour tuer son
semblable, ni instinct qui le pousse à se repaîlrc de sang. Cependant l'homme, qui est le roi de la création, est aussi le roi de la guerre, et jamais bande de loups affamés n'a montré la férocité d'un peuple qui cherche à envahir un coin du territoire de son voisin.
L'homme primitif taille des silex et en façonne des armes meurtrières, puis il fabrique des épées , et des flèches en fer, puis vient la poudre, et, à mesure que le progrès s'ouvre de nouveaux horizons, les engins de destruction se perfectionnent; ils s'améliorent de jour en jour en raison directe de la civilisation, et le siècle qui a inventé la machine à vapeur et le télégraphe électrique devait aussi tirer de son génie l'invention des canons rayés, des fusils Chassepot et des poudres fulminantes au picrate de polasse. Le siècle qui a transformé la houille en gaz de l'éclairage et en violet d'aniline devait aussi la métamorphoser en une substance meurtrière destinée à tuer les hommes ! Triste parallèle qui nous met en présence les progrès dans l'art de guérir et dans l'art de dévaster. Le goudron de houille, qui donne naissance à l'acide phénique si propre à guérir les blessures, produit aussi les poudres fulminantes qui peuvent les faire naître! 11 est vrai qu'il ferme les plaies qu'il a. ouvertes, et, comme la lance d'Achille, il apaise le mal qu'il a causé.
. Il faut remonter à la fin du siècle dernier pour
rencontrer l'origine du picrate de potasse, car on ^ connu cette substance avant de savoir l'extraire d i: goudron de houille ; en 178S, Jean-Michel Hauss-^ mann, chimiste à Mulhouse, découvrit Vanter d'in^ digOj résultant de l'action de lacide azotique sur l'indigo, produit que Welter Fourcroy etVauqueli/i étudièrent successivement. En 1809, M. Chevreul reconnut que cette substance était un acide, etiHa désigna sous le nom à'acide picrique { du grec TMpô^^ amer) ; plus tard, Liebig l'appela acide carbasotiqiie'^ et Laurent prouva enfin que cette substance dérivait de l'acide phénique.
Depuis quelques années, l'acide picrique se prépare en grande comme nous Tavons déjà dit, par Faction de l'acide azotique ou eau-forte sur l'acide phénique ou sur les huiles de goudron qui entrent en ébullition entre 160^ et ldO\ Pendant longtemps, l'acide picrique n'avait d'aulre usage que la teinture; on avait bien remarqué que, dans certains cas, il peut détoner au contact d'une flamme, et qu'il forme avec certaines bases, telles que la potasse ou l'ammoniaque, des sels éminemment explosibles; mais c'est seulement dans un brevet du 3 décembre 1867, que MM. Designolle et Casthelaz indiquent des procédés permettant de produire de nouvelles poudres à Faide du picrate de potasse ou à base métallique.
Une première espèce de poudre consiste en un mélange de picrate de potasse, corps solide jaune,
de salpêtre et de charbon. C'est une matière noire qui s'enflamme très-facilement et qui offre une grande supériorité sur la poudre à canon ordinaire; elle augmente le pouvoir balistique sans augmenter le pouvoir brisant ; elle ne renferme pas de soufre, et ne produit pas, par conséquent, d'hydrogène sulfuré, gaz vénéneux à un haut degré; elle n'exerce aucune action corrosive sur les métaux, et sa combustion s'opère sans production de fumée. Cette nouvelle invention a été accueillie Fan dernier avec le plus grand empressement par M. le ministre de la guerre, qui a fait fabriquer à la manufacture impériale du Bouchet des quantités considérables de la nouvelle poudre.
Une deuxième espèce de poudre, dite jwudre brisante, est constituée par deux éléments : picrate de potasse et salpêtre. C'est un produit de cette nature qui a fait explosion dans le laboratoire de M. Fontaine; celui-ci, toutefois, fabriquait une matière bien plus explosible que celle de M. DesignoUe, et nous croyons qu'il remplaçait le salpêtre par le chlorate de potasse, corps éminemment oxydant.
Cette poudre brisante est employée pour la confection de torpilles marines, qui font explosion sous les flots mêmes de l'Océan et peuvent mettre en pièces les navires ennemis. Elle sert à fabriquer des projectiles explosibles ; mais elle peut aussi contribuer à la prospérité des arts pacifiques, el
on l'utilise pour' faire sauter les mines, pour creuser les tunnels dans le roc qui résiste aux efforts du pic et de la pioche.
Suivant qu'il brûle à Tair libre ou dans le canon d'un fusil, le picrate de potasse donne des produits différents. Dans le premier cas, il dégage de l'azole, de l'acide carbonique, de la \apeur d'eau, du bioxyde d'azote et de l'acide cyanhydrique ou prussique, au dire de M. DesignoUe. Dans le second cas, ces deux dernières substances cessent de se produire.
Les gaz qui se dégagent par la combustion instantanée du picrate de potasse occupent un volume considérable, qu'accroît encore la haute température qui se développe ; il en résulte une force d'expansion formidable, à laquelle nul obstacle ne peut opposer une barrière. Cette force est dix fois au moins supérieure à celle qui se produit à l'aide de la poudre à canon; et ce fait trouve, dans la cataslrophe de la place de la Sorbonne, une preuve irréfutable, mais sinistre! L'inflammation instantanée déplus de 23 kilogrammes de picrate de potasse, chez M. Fontaine, a subitement donné naissance à des centaines de tonnes de composés gazeux qui, resserrés dans un espace trop étroit, ont pulvérisé , pour s'étendre, tous les obstacles qui les tenaient emprisonnés; la force expansive a produit une terrible et ir-
LES POUDRES FULMKANTES. 249
résistible dilatation , qui a causé les plus irréparables désastres!
Le mardi i6 mars 1869, à trois heures cinquante minutes de l'après-midi, le quartier si calme et si paisible de la Sorbonne était mis en émoi par une détonation formidable qui s'était fait entendre tout à coup. On se précipite de toutes parts, on accourt à la hâte, et de nombreux témoins assistent, place de la Sorbonne, à un spectacle épouvantable : le magasin de produits chimiques de M. Fontaine vole en éclats ; la maison qu'il habite est une poudrière, son laboratoire un dangereux arsenal, d*où jaillissent la mort et la flainme ; on voit voler dans l'espace, avec la violence des matières vomies par un volcan, des charpentes et des matériaux brisés, des débris de toute nature, des cadavres mutilés et des lambeaux informes de chair arrachés à de malheureuses victimes. Dne fumée épaisse s'élève d'une manière sinistre dans l'air, dont elle trouble la clarté ; le feu se déclare, des membres déchiquetés, du sang, de^ lambeaux humains jonchent le sol, et plus de cinq victimes gisent inertes sur les pavés! Après l'émotion causée par un tel drame, on pense au sauvetage des nombreux habitants de la maison qui vient d'être si terriblement éprouvée ; des pompiers accourent; des passants, des âmes dévouées, se précipitent sur le lieu du sinistre ; des échelles sont précipitamment accrochées aux fenêtres, et on en
voit descendre des femmes cfTarëes, et des enfants... On relire des décombres des blessés, dfis hommes évanouis, et jamais sauvetage humain n'a offert une scène si émouvante, un tableau si palpilant.
Pour causer tout ce désastre, il avait suffi d'une étincelle venant tomber fortuitement sur une poudre fulminante!
Quelle que soit l'horreur de cet accident terrible, il faut cependant se garder d'outrepasser les limites d'une sage appréciation, et ne pas accuser la science d'un drame qu'elle n'a pas commis; car si la détonation s'est signalée terriblement puissante, c'est qu'elle a été produite par l'inflammation de 23 kilogrammes d'une poudre fulminante à base de picrate de potasse, c'est-à-dire par une quantité mille fois supérieure au moins à celle qui devrait être usitée dans les travaux d'un laboratoire; jamais pareille masse d'une matière si redoutable n'aurait dû pénétrer dans les murs d'une ville populeuse ; mais la responsabilité de cet acte si téméraire n'incombe pas seulement à il. Fontaine. Du reste, quand bien même la chimie serait la vérilable cause du sang répandu, le 1 6 mars, sur la place de la Sorbonne, ne devrait-on pas se rappeler que la guerre compte par milliers ses victimes, avant de reprocher à la science quelques^ rares martyrs! Il faut se rappeler aussi, €onmîe l'a fait observer un de nos plus spirituels
'^^Vivains, que le picrate de potasse de M. Fontaine -^-^ît en définitive destiné à tuer des hommes, et si, au lieu de faire six victimes sur la place la Sorbonne, il avait accompli sa mission, s'il ^"v^it écrasé six mille Prussiens sur les bords du ■^tàin en ne tuant que trois mille Français, loin de '^^^udire le picrate, on Taurail béni; on aurait ■•^^ toutes parts chante ses louanges , en s'écriant ^^^c enthousiasme qu'il avait fait merveille !
On pourra objecter que les poudres fulminantes, "^^ picrates alcalins, sont des engins de destruc- *^On et de dévastation, qu'ils servent à fabriquer ^^s bombes et des torpilles, et que les recherches ^vi savant pourraient être dirigées vers un but plus paicifique; mais nous répondrons à notre tour que ^oute étude est utile, car elle peut conduire à des ^'ésultats imprévus, et ces matières explosibles ^ont aussi des auxiliaires précieux de Tindustrie. Les recherches scientifiques dirigent le savant par mille voies détournées vers mille résultats féconds, et le chimiste qui examine les propriétés d'un iulminate meurtrier peut observer par hasard un fait qui l'entraîne loin du but, et lui fait fortuitement trouver un médicament précieux.
Les gaz qui se dégagent pendant la combustion instantanée du picrate de potasse à l'air libre, sont: Vazote, l'acide carbonique, la vapeur d'eau, et le bioxyde d'azote ; ces gaz occupent un volume considérable^ qu'accroît encore s*m«u\\vït^\XY^\>\.\*îi^
haute température qui se développe : ils se dilatent avec une violence irrésistible, et ont facilement raison de tous les obstacles qui opposent une barrière à leur expansion. Plus cet obstacle est puissant, plus l'explosion est formidable, car rien ne résiste à l'écartement brusque de molécules gazeuses qui se dilatent, et ici la force des atomes est supérieure à celle des parois de fer les plus tenaces. Ce fait a trouvé, hélas! une triste preuve dans l'explosion du ^jiboratoire de M. Fontaine; et si l'établissement n'avait pas été aussi vaste, si les issues n'avaient pas été si nombreuses, la maison lout entière aurait pu être réduite en cendres, sous l'expansion de plusieurs centaines détonnes de gaz qui se sont produites subitement dans un espace trop resserré. Puisse cet exemple enseigner la prudence à ceux qui manient ces redoutables produits ; puisse ce malheur être le dernier de ceux qui viennent parfois jeter le trouble et la désolation au milieu de la sérénité de la science î
Dans un de ses beaux chapitres des Girondins, Lamartine, après avoir parlé des odieux massacres des prisons, des crimes accomplis et du sang répandu, se détourne avec dégoût, et, puisant dans la philosophie une pensée consolatrice, il contemple le génie de la Liberté qui plane au-dessus de ces misères et de ces monstruosités : imitons ce grand poète, écartons aussi nos regards des cadavres mutilés de la place de la Sorbonne, élevons
Qotre pensée, et regardons la grande image de la Science qui domine ce spectacle navrant !
Le picrate de potasse rentre dans la classe des composés de l'azote, dont un grand nombre sont dangereux et fulminants. Ce gaz azote est dénué 8e toute affinité chimique, et généralement les combinaisons qu'il forme sont très-instables et se décomposent avec la plus grande facilité. Presque toutes les substances qui entrent dans la famille redoutable des matières fulminantes sont azotées : le chlorure et Tiodure. d'azote détonent par le moindre choc, et le contact d'une barbe de plume en détermine Texplosion avec le bruit particulier l'une déflagration violente ; le coton-poudre brûle ît détone ; la nitro-glycérine enfin, le plus effrayant le ces corps, a causé des désastres qui démonrent sa terrible puissance. Une seule goutte de litro-glycérine , soumise au choc du marteau , sbranle le tympan au point de l'assourdir, et peut nême casser un carreau par sa force expansive ! )n connaît enfin les propriétés des fulminates de Tî'ercure et d'argent, par les faits trop fréquemnent cités d'accidents dus à leur inflammation ; 3es substances contiennent encore de Tazote.
Le picrate de potasse est aujourd'hui très-fréquemment utilisé comme poudre de mine pour le sautage des roches.
L'extraction de la pierre des carrières et du minerai dans le sein de la terre était autrefois considérée comme un travail dégradant ; et de même que les Peaux-rouges actuellement méprisent l'agriculture, les Romains autrefois attachaient un déshonneur à l'exploitation des mines, abandonnée aux esclaves et aux condamnés. On considérait comme glorieux les arts qui tuent les hommes et comme vils ceux qui les font vivre. Du temps de Tacite, la profession démineur était dégradante : c( Par surcroit de honte, dit l'illustre historien, les Gothins exploitent les mines de fer. »
Dans les temps les plus reculés, l'homme se servait du feu pour désagréger les roches ; il dressait des bûchers dans l'excavation des mines; la flamme produite portait le minerai à une haute température, et, quand elle était éteinte, on jetait de l'eau sur les parois de la voûte brûlante. Elle se Assurait, et les fentes opérées ainsi facilitaient l'abatage de la roche.
Plus tard on a introduit dans le travail des mines l'emploi de la poudre, et le procédé dans ce cas se borne à creuser un trou et à y renfermer une cartouche qu'on fait éclater. C'est dans l'usage de cette méthode que les nouvelles poudres fulminantes sont du plus utile concours. Les ouvriers s'écartent à la hâte, et bientôt a lieu la décomposition du terrible picrate alcalin. L'air retentit
LES POUDRES FULMrS'AKTES. 257
^*"wn bruit formidable, le sol est ébranlé, et des iris de roches arrachées à leur gisement sont ncés dans l'espace. La matière fulminante a îompli sa mission, elle a séparé en morceaux *^ roche qu'il fallait percer ou le minerai qu'il ^^agissait d'extraire.
Ces substances dangereuses sont aussi usitées pour la plupart dans la pyroteclmie, et les picrates ' ont servi à confectionner des feux d'arlilîce de ; «o/on. Le picrate d'ammoniaque, qui l)riilo len- ^ -^ tement à la manière des résines, sert à préparer des flammes du Bengale par son mélange avec les ^ nitrates de strontiane ou de baryte. Le picrate de fer, mélangé de fer et d'un excès d'acide picrique, " donne une fusée d'un très-bel effet. Si on en dam me .'^ une de ces fusées, on voit voltiger mille élincellcs incandescentes d'oxyde de fer qui sont ramifiées ^' comme les branches de l'éclair.
; Qui croirait, ea regardant celte flamme brillante, inoffensive, qu'une telle matière dans certains cas est si redoutable, qu'elle peut causer la terreur, la dévastation et la ruine !
Devant un tel contraste, on se demande quelle conclusion tirer de l'étude de ces poudres fulminantes. Elles tuent les hommes et renversent les murailles, elles sèment la désolation sur leur passage, ce sont comme les démons infernaux de la
guerre. Mais les voilà, d'autre part, qui extraient le minerai des entrailles du sol, qui creusent les tunnels, percent le mont Cenis ; elles apparaissent alors comme des génies bienfaisants qui fournissent à la paix ses plus précieux instruments.