CHAPITRE XY
D'où vient le pétrole. — Les superstitions. — Les gisements de l'Amérique. — Les puits en Pensylvanie. — Histoire de John Schaw. — Les incendies. — L'éclairage — Le chauffage des machines à vapeur.
Dans un grand nombre de localités, on trouve au milieu de rochers ou de terrains compris entre le [bas silurien et la période tertiaire, une matière liquide huileuse et noirâtre, qui brûle comme la houille, et qui offre, avec ce combustible, quelques analogies. Cette huile épaisse est le pétrole, que les Américains désignent sous le nom de charbon liquide. Depuis des siècles, les hommes connaissent les gisements d'huiles minérales, et depuis des siècles ils Tutilisent dans un grand nombre de pays, principalement en Perse, dans le Caucase, en Chine et dans le nouveau monde; mais c'est seulement depuis quelques années que l'industrie moderne en a réellement pris possession.
A certaines époques de l'année, au moment des grandes réjouissances publiques, le port de Bakou, aux confins de la Perse, sur les bords de la mer Caspienne, offre le plus singulier aspect ; une foule immense, rassemblée sur le rivage, se prosterne devant des montagnes de feu, qui semblent glisser sur les eaux, et qui s'étendent jusqu'à perte de vue, en lançant jusqu'au ciel, mille rayons étincelanls, mille flammes gigantesques. Ce sont les habitants du pays qui ont répandu sur les flots l'huile minérale, qui y surnage ; on l'enflamme, et le feu se propage de proche en proche, en offrant bientôt l'étonnant spectacle d'une mer incandescente. Les traditions du pays font remonter jusqu'à des milliers d'années l'origine de ce feu, qui a ses adorateurs et ses prêtres.
Les gisements souterrains de pétrole émettent souvent des vapeurs combustibles, que l'on peut mettre à profit à la surface du sol ; c'est ainsi que près du port de Bakou, des Indiens, adorateurs du feu, enflamment les gaz qui s'échappent du sol par des trous qu'ils ont forés. Ces orifices sont bouchés à l'aide de tampons, et quand un des habitants veut du feu, pour cuire ses aliments, il débouche le puits étroit, l'enflamme, et utilise ce foyer toujours prêt à brûler. La nuit, de petits orifices lancent des jets lumineux dans l'air, et dissipent l'obscurité en produisant le plus singulier spectacle ; ils fonctionnent comme de vé-
<i70 LA HOUILLE.
ritables becs de gaz naturels. Ces feux naturels sont employés à cuire la pierre à chaux et à consumer les cadavres ; le gaz qui les produit est quelquefois emprisonné dans des y ases 9 et les Indiens font commerce de ce combustible, rendu portatif; ils le transportent jusqu'au fond des provinces les plus éloignées de la Perse, et les prêtres surtout s'en servent pour entretenir la superstition et la foi dans le surnaturel.
11 existe, en Chine, des sources semblables de vapeurs de pétrole ; le gaz s'échappe des puits d'eau salée, qui se trouvent en abondance dans le district de Young-Hian, et les Chinois le dirigent habilement dans des tuyaux de bambou jusqu'au lieu où ils veulent l'employer. Ils s'en servent pour éclairer leurs ateliers ou pour évaporer les eaux salées.
Dans les Etats-Unis, à Bristol et à Middlesex, des effluves de gaz enflammé s'échappent des lacs, des rivières et des fissures du sol ; quand la campagne est couverte de neige, quand l'eau est protégée par un manteau de glace , rien n'est plus imposant que le spectacle de la combustion des vapeurs de pétrole ; la flamme, emportée par la brise, glisse à la surface des glaçons ; elle se promène sur les campagnes de neige, elle s'élance en gerbes lumineuses, et l'observateur , rempli d'émotion, peut assister à la plus splendide des ilhi- 8 de la nature.
Les anciens connaissaient quelques-unes de ces sources, mais rinflammation des vapeurs d'huiles minérales leur paraissait un phénomène inexplicable. Pline parle avec stupéfaction des feux naturels du mont Chimère, en Asie Mineure, et il reste confondu d'étonnement en décrivant le spectacle qu'ont signalé quelques hardis voyageurs.
Quelle est l'origine de ces liquides combustibles? Quelle réaction chimique mystérieuse les a produits au sein de la terre, et quelle est la matière que la nature a distillée pour les former dans son grand laboratoire souterrain?
L'analogie de composition que présentent le pétrole et les huiles produites par la distillation de la houille, met le géologue en droit de supposer que c'est le charbon de terre qui est la source des huiles minérales. 11 serait possible en effet que des masses de charbon fossile, chauffées dans les profondeurs du sol , au foyer central , toujours incandescent, aient émis des vapeurs, dont la condensation se serait faite dans des crevasses ou des cavernes supérieures.
On emploie diverses méthodes pour exploiter le pétrole; à Rangoon, dans le Birman, on fore des puits à une profondeur variant de 61 à 91 mètres, et consolidés par des échafaudages. Un vase en poterie est descendu dans le puits, au moyen d'une corde qui glisse sur une poutre ; quand il
est rempli de liquide, il est ramené à terre par des ouvriers qui tirent la corde en s'éloignant du puits, jusqu'à ce que le vase arrive à son ouverture supérieure. On verse le liquide dans un trou pratiqué dans le sol : l'eau qu'il renferme se rassemble à la partie inférieure, et l'huile qui surnage est enlevée par décantation. Dans toutes ces contrées l'huile minérale imbibe le sol et les pierres, elle suinte de toutes parts, et partout on la puise en abondance.
Dans la plupart des cas, l'huile, en Amérique, est rassemblée dans des fissures de rochers généralement verticales, et on la recueille encore à l'aide de puits forés. La profondeur de ces puits est très-variable : tantôt on rencontre le liquide combustible à 12 mètres; tantôt, au contraire, il faut s'enfoncer dans le sol jusqu'à 90 mètres pour l'atteindre. Une fois le gisement mis à découvert, une pompe à vapeur aspire Thuilc jusqu'à la surface du sol, et quelquefois elle jaillit d'elle-même comme l'eau des puits artésiens ^
Les veines d'huile sont très-capricieuses, et le foreur est obligé de s'ingénier, d'imaginer mille procédés toujours nouveaux pour la rencontrer. Généralement l'approche de la veine se signale par des débris d'argile bleue, molle et visqueuse,
* Du pétrole et de ses dérivés, par Norman Tatc, traduit de ''-^"Eflais par Brandon.
saturée d'un liquide huileux et rougeâlre. « Quand le foreur rencontre ces débris, dit naïvement le Toronto Globe ^ il se livre à toute sa joie, il retourne sa chique dans sa bouche avec bonheur, et avec une figure rayonnante de satisfaction, ruisselante d'huile et de sueur, il s'écrie avec enthousiasme : (( Comme c'est beau! » Oui vraiment, si vous avez des intérêts engagés, qui vous font rêver des bénéfices à venir; mais dans le cas contraire, ce n'est certainement pas beau, en ce qui regarde l'odeur et le coup d'œil. Le foreur est joyeux, car l'huile qu'il va puiser a une valeur de cinq centimes le litre, avec la perspective d'en valoir le double! N'est-ce pas assez pour la rendre belle?... Les OU springs sont remarquables par leur malpropreté, et des quatre points cardinaux les bruits des pédales qui mettent en mouvement les forets se foni entendre pendant la nuit entière.
« Chaque jour voit augmenter le nombre des voyageurs couverts de boue qui, le sac sur le dos, ont traversé la vase, escaladé les arbres abattus, et franchi les fossés fangeux, sur les chemins à peine tracés de Wyoming et Florence. Plusieurs viennent chercher une occupation qu'ils sont sûrs de trouver, d'autres, les poches garnies de dollars, viennent forer de nouveaux puits, et grossir lo nombre de ceux qui existent déjà*. »
* Traduit du journal le Toronto Globe. 7 septembre i8()i.
Le rendement des différents puils est très-yariable. Les uns ne produisent que 10 à 12 fûts de pétrole par jour; à Idione, il existait en 1861 dix-sept puits qui en fournissaient plus de 45,000 litres en 24 heures, et lançaient le liquide avec une force extraordinaire jusqu'à 18 mètres audessus du niveau du sol. En Pensylvanie, dans le comté d'Éric, un puits a donné jusqu'à 300 fûts par jour. A Mecca, dans l'Ohio, un trou de forage vomit 90,000 litres en 24 heures.
L'exploitation du pélrole aux États-Unis, et surtout en Pensylvanie, prend de jour en jour un plus grand développement , et l'huile minérale se recherche actuellement avec presque autant d'avidité que les métaux précieux. Les découvertes les plus importantes ont été faites de 1860 à 1862; c'est surtout dans le district d'Enniskillen, qu'elles se succédèrent importantes et rapides. Pour l'huile minérale, comme pour l'or, on cite des exemples curieux de faveurs subites de la fortune, et le pétrole a quelquefois élevé soudainement des ouvriers à de Jurandes fortunes.
En 1862, un modeste industriel américain, nommé Shaw, fit une découverte importante d'huile minérale, et l'histoire de ce malheureux est trop populaire en Amérique, trop instructive et tio|) intéressante pour que nous la passions sous silence. L'élévation soudaine de cet homme de la
misère à la fortune, sa mort tragique, formeraient les bases d'un roman, car quoi qu'on ait dit, le roman n'est pas mort ; s'il n'est plus un aussi bon article de librairie que par le passé, on ne peut nier qu'il ne se développe chaque jour autour de nous. Si, au commencement de l'année 1862, vous aviez passé près de Victoria dans le district d'Enniskillen, vous auriez été frappé de l'aspect étrange qu'offre le pays : des puits nombreux d'où l'on extrait l'huile noirâtre et puante, de la boue; de l'huile minérale par terre, et de toutes parts ; des ouvriers noirs et crasseux tout couverts d'huile; des charpentes de forage, des fûts et des tonneaux ; puis des poteaux avec de grandes inscriptions : On ne fume v\s ici, vous rappelant que tout ce qui vous entoure est combustible, et qu'une allumette pourrait mettre en feu tout un pays. Sur le lot 18 de la deuxième concession d'Enniskillen, vous auriez vu le puits de John Shaw sur lequel son propriétaire a fondé toutes ses espérances. John Shaw a travaillé depuis sa naissance, il travaille encore, et travaillera jusqu'à sa mort ; mais la fortune lui est contraire. Du matin au soir, il creuse péniblement et fore son puits, il pompe sans cesse et l'huile ne jaillit pas ; le lendemain, il creuse et pompe encore ; il dépense tout son argent, et perd tout son crédit; il épuise ses forces, ruine sa santé par le labeur, et pas une goutte d'huile ne vient le récompenser de ses
876 ' U HOmUA.
peines. Cependant ses Toi^ins ont des puits en pleine prospérité, Thuile laûnérale abonde chei eux ; John Shaw est le seul qui ne puisse rencontrer le courant souterrain de pétrole. Le malheureux Shaw est bientôt à bout de ressources, et les voisins, peu bienveillants, loin de le plaindre, se moquent de lui ; ses poches sont vides, ses vêtements en lambeaux : il est ruiné, dcadbroie^ perdu atout jamais. On dit même que ses bottes percées ne tiâinent plus à ses pieds, et qu'il est dans l'obligation de suspendre ses travaux, car il lui faut des chaussures neuves pour piétiner dans l'huile et dans la boue. , Désespéré , abattu , craintif et timide comme la misëre , il va trouver humblement un cordonnier el lui demande une paire de bottes à crédit. Un refuis insolent est tout ce qu'il obtient, et le commerçant opulent accable de son dédain le vieux Shaw qui, suivant Texpression américaine, ne vaut plus une paire de bottes. Le pauvre puisatier revient à son atelier, il est bien aecablé et le découragement saisit son âme; il tentera demain encore un de^ nier effort, il donnera son dernier coup de sonde et son dernier coup de pompe, mais si l'huile ne jaillit pas, il quittera cette terre pleine d'amertume, et tâchera de gagner des parages plus favorables ! Il se couche accablé, mais ne dort guère. Dès le lever du jour, il reprend son outil perforateur, et en frappe le roc avec l'énergie du désespoir. Tout à coup il croit entendre le clapotement
d'un liquide; ce n'est pas une illusion..., c'est l'huile qui monte sifflante et bouillonnante. . . , c'est le pétrole qui s'échappe de sa prison séculaire ! Le courant augmente, le liquide monte et se précipite comme l'inondation, rugit comme la tempête, remplit le tuyau, comble le puits ; il monte, il monte, toujours irrésistible et formidable. Cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure se passent ; le courant s'élève encore.... un bruit épouvantable, formidable, se fait entendre ; un torrent impétueux jaillit du puits comme un volcan ; l'huile remplit une bâche énorme, déborde, résiste à tous les efforts qui veulent arrêter son cours, envahit tous les canaux, se précipite sur le sol comme un torrent, jusqu'au Black-Creeck, où elle estentraînée avec les eaux vers les lacs et le Saint-Clair. Vous dire ce qu'éprouvait alors John Shaw n'est pas possible, et les spectateurs stupéfaits n'ont pas raconté s'il avait bondi de joie, ou s'il avait versé des larmes; on prétend cependant qu'il éleva son chapeau avec un enthousiasme fébrile, et qu'il poussa des hourrahs de toute la force de ses poumons, en dansant comme un fou sans respecter ses pauvres bottes percées à jour! Mais le puisatier ne s'abandonna pas longtemps à ces démonstrations extravagantes , et en philosophe yankee qui sait aussi bien supporter la fortune que les malheurs, il s'empressa de récolter son huile, et se remit au travail pour arrêter le courant
trop impétueux. Le bruit du puits jaillissant attira tous les voisins , et le territoire de Shaw fut un centre de great attraction; tout le monde félicitait Tintelligent industriel , qu'on n'osait plus appeler le père John, mais qu'on saluait respectueusement du titre de monsieur Shaw.
Il recevait une grêle de félicitations , et tandis que couvert de boue et ruisselant d'huile, il se dressait avec orgueil auprès de son puits, le marchand qui lui avait refusé des botles arrive. Le commerçant avait vite apprécié la situation, et il venait s'incliner devant le soleil levant, devant rhomme enrichi : — « Mon cher monsieur Shaw, c'est par erreur que je vous ai refusé hier votre demande, je n'avais pas compris nettement votre proposition, mais s'il y a dans mon magasin quelque chose qui puisse vous convenir, toutes mes marchandises sont à votre disposition. » — Quelle belle heure pour Shaw et quel fortuné moment! Nous ne pouvons pas toutefois répéter sa réponse, car elle fut beaucoup trop énergique, et le lecteur français veut être respecté.
Le puits jaillissait toujours avec une force inusitée, et Shaw s'empressa d'en mesurer le débit; il vit de suite, en bon commerçant, qu'il produisait 2 fûts de 180 litres en une minute et demie, ce qui faisait (le cours de l'huile étant de 1 fr. 40 c. l'hectolitre), 3 fr. 56 c. par minute, ou 201 fr. 60 c. par heure, c'est-à-dire 4,838 fr. 40 c. en vingt-
quatre heures et 1,500,000 francs par an, sans compter les dimanches, et en négligeant les fractions! Le Toronto Globe, à qui nous empruntons ce curieux récit, ajoute avec raison : « Ni les auteurs célèbres des Mille et une Nuits, ni môme Alexandre Dumas, n'ont pu imaginer une transformation si subite que celle de John Shaw ; le malin c'est un mendiant, le soir c'est un millionnaire, capable de satisfaire toutes les fantaisies qu'on se procure au prix de l'or. »
L'infortuné Shaw ne profite pas longtemps des faveurs de la fortune; riche et célèbre, il devait bientôt mourir de la manière la plus horrible. Un an après l'heureux événement que nous avons raconté, il se fait descendre à 4 mètres dans son puits pour retirer un bout de tuyau; il place son pied dans un étrier, et se suspend à l'extrémité d'une chaîne. Après avoir atteint le tuyau, il ordonne qu'on le ramène à la surface du sol, mais aussitôt il semble faire de grands efforts pour maintenir sa respiration ; on se hâte de retirer le câble... Il était trop tard ! John Shaw a lâché prise; il tombe à la renverse et disparaît à tout jamais dans le gouffre d'huile!
L'exploitai ion de l'huile minérale, comme celle de la houille, offre parfois de grands périls, et son histoire se signale aussi par d'épouvantables catastrophes : des incendies terribles ont quelque-
'I>i0 U HOUILLE.
fois anôanli, eh quelques lieures, le travail de loule une aunéc. Rien n'est plus effroyable que la combuslioii (les puits à pétrole amassés sur toute une conlriM». La llaninic, comme un fléau dévastalenr, jilus foudroyante que* l'inondation, se répand avec une rapidité inouïe; elle consume, en un instant, les habitations, dévore tout sur son pa^ sixga, brûle les mines et les; hommes, et ne laisse plus qu'un désert de cendres, à la place même où rindusirie faisait vivre, par le travail, toute une colonie prospère.
Au mois d'avril 1862, pendant le forage d'urf puils à Idiono, en Pensylvanie, un courant d*huile jaillit subitement à 12 mètres au-dessus du sol. Celto colonni^ liquide mugissait au milieu d'un image épais de vapeurs fétides et combustibles. Aussitol, on éloiiit les t'eux chi voisinage, mais pas assez rapidenuMit p(Mir pi'évonir le désastre. Un deniiei" feu, silué à plus de 500 mètres, enflamme la colonne combustible, qui vient de sortir fortuiteinciil des ciilraillos de la terre, et bientôt toute l'atmospiière est embrasée. La masse d'huile s'élance en gcM'bes de leu, et des ruisseaux incandescents se précipitent dans les campagnes. Les ouvriers s'enfuient pèliMiiéle, en faisant entendre des clameurs épouvantables, le ciel s'éclaire audessus de ces eflluves embrasés; cà et là, les IVits, étendus snr le sol, sont défoncés et fout explosion, en imitant une sinistie canonnade. Au
milieu de cette scène d'horreur vraiment indescriptible, on voit des cadavres qui sont jetés dans l'espace, on aperçoit des femmes, des enfants, à moitié brûlés, qui cherchent à s'échapper de cet enfer; on dirait des fantômes et des spectres, éclairés par une lueur surnaturelle.... des cris d'agonie s'échappent de leur poitrine comme un râle lugubre ! Les flammes grandissent et s'élèvent pour aller lécher les nuages, les explosions redoublent et le feu se propage avec la vitesse de l'ouragan. Nulle résistance à opposer à cette force invincible, nulle prière à tenter, nul combat possible ! Il faut attendre que la dernière goutte d'huile ait jeté dans l'air sa dernière flammèche I
Plusieurs fois, des scènes semblables, aux États- Unis, ont jeté l'épouvante dans des contrées entières, et malheureusement de terribles catastrophes ont trop souvent désolé nos ports Jes plus prospères. L'incendie de Bordeaux, où trente navires furent impitoyablement livrés aux flammes, est encore dans tous les souvenirs ! Ces terribles exemples enseignent les dangers qu'offrent les huiles minérales, et on est en droit de s'indigner en présence de la négligence coupable qui cause ou ne sait pas prévenir de tels désastres!
Le pétrole est depuis longtemps employé pour l'éclairage. L'essence la plus volatile qu'il abandonne par la distillation est employée dans la lampe
■2hi
LA ii
s:iiis huile iï\'^. ijô,. mù il iîLiiiiiir une t-pôn^e ri Imi'iIcîi l'élîil iU: vypi.Mjr. Li» hîrnpe-'.-dinaire fiir. Oli l'sl li'op roniiijcf jKjur qu'il sr^it Dtvt'îiStiire de iKius \ .inVIrr. Le pétrole peut eriCi»iv sei-^ir d'iiDeiiinniriv l'Ilirarx» comme conibustihlf. et les écrits je
prroccupciil, m Kni'opc cl eu Amérique, de «■•'. iiuporluiit j)rol)lèMi(î, surtout im point de vue ilii cliîndTa^e des iNîicliines à vapeur. Cette quosti-'ii. moins connue que celle de réclairaj:e, otïre un Irop jrrand intérêt jiour (pie nous la passiniisous silence. Les avanlages que présente le cliaibon liquide sont faciles à démontrer : ce («ini-
liii-tiWo huileux hrule sans laisser de cendres.
^ii f.inditc lui permet de couler de lui-uïéme sur
986 U nOUILLE.
raie: or la place est précieuse dans les locomotives, et surtout dans les navires à vapeur. Là ne se bornent pas les avantages du pétrole ; une tonne de ce liquide produit, par sa combustion, deux fois plus de chaleur qu'une tonne de houille. Il n'en faut pas davantage pour que le nouveau combustible soit désigné aux puissances maritimes et aux compagnies de navigation à vapeur, comme permettant de faire un voyage d'une longueur double avec un chargement d'huile minérale égal à celui de la houille ^
11 y a déjà plusieurs années que des tentatives sérieuses ont été faites pour employer l'huile minérale comme combustible, dans le foyer des machines à vapeur. Des ingénieurs anglais essayèrent d'abord, à W'oolwich, de faire brûler le pétrole à la surface d'un vase poreux, mais le système offrait le grave inconvénient de ne pas suffisamment séparer le foyer du réservoir, et de rendre imminente une terrible explosion.
Plus tard, à Lambeth, on injecta le liquide au moyen de vapeur surchauffée dans un foyer ordinaire, mais on remarqua que ce procédé donnait lieu à des pertes de chaleur considérables.
Les essais des Américains ont conduit à des résultats bien plus satisfaisants, non-seulement sur
* Nous empruntons quelques-uns de ces renseignements à uh cxceUent travail de M. F. Foucou [Revue des Deux Mondes'' .
les chaudières fixes des usines, mais aussi sur des bateaux, des omnibus à vapeur et des pompes à incendie. Un violent incendie, à Boston, fut rapidement éteint, à l'aide de pompes à vapeur, mises en action par le pétrole ; en quelques minutes, la pression était suffisante pour lancer sur le foyer incandescent des masses d'eau énormes, et le succès de cette première expérience décida les autorités municipales à se pourvoir d'autres appareils de môme nature.
Depuis quelque temps, un grand nombre de chaudières à vapeur fixes, et même des locomotives, ont été chauffées au pétrole, dans les régions de l'Amérique, où abonde l'huile minérale. L'économie est manifeste dans ces régions, où le combustible liquide ruisselle de toutes parts et où la houille fait défaut. Dans le courant dejuilletl867, on vit passer, sur le chemin de fer d^ Warren à Franklin, une locomotive alimentée de pétrole; elle traversa tout le comté de Venango, région couverte de puits d'huile, et elle arriva à destination avec le plus grand succès. Le pétrole brûlait à l'état de gaz, en s' échappant d'un bec ; la grille du foyer était remplacée par une cuvette de fonte, sur laquelle reposaient six réchauffeurs jouant le rôle de générateurs du gaz. L'huile était amenée à l'état gazeux dans ces réchauffeurs, et venait brûler à l'extrémité des becs situés sous chacun d'eux. La flamme non-seulement chauffait la chaudière.
288 LA HOtILLE.
mais elle servait encore à distiller le pétrole. 11 faut aller en Amérique, dans le pays de Phuile (od ?'^j/ioM), pourvoir jouer ainsi avec le feu, caries dangers d'un tel système sont évidents. Mais qu'importe au hardi Yankee ! Entraîné par sa machine qui fonctionne, il n'a pas le temps de songer aux explosions !
Bientôt après ces tentatives, le colonel Footes organisa un nouveau système à bord d'un navire de guerre de TUnion, le Palos, Il disposa Tappaidl de distillation du pétrole à une assez grande distance du foyer, afin de supprimer toute chance d'explosion. Les vapeurs, entraînées par des conduits, brûlaient dans le foyer de la machine. Une puissante pompe d'air y insufflait, d'une part, le gaz combustible, et de l'autre, l'air nécessaire à sa combustion. Une commission ofiicielle assista aux premiers essais et déclara que, d'après des expériences minutieuses, il y avait une économie notable en faveur de l'huile minérale. De nouvelles tentatives ont bientôt lieu en Californie, avec des huiles minérales extraites des schistes de Santa- Cruz, brûlant dans un appareil analogue au précédent. D'après le San-Francisco Mornimj Call d'octobre 1867, une tonne de cette huile aurait produit le même effet qu'une quantité d'excellente houille de Cardiff dix fois supérieure! Malgré ces exagérations évidentes, disons, comme conclusion, avec M. 1 oucou : « Les huiles minérales sont un
combustible dangereux, elles exigent des précautions spéciales ; mais dans les appareils bien combinés et bien conduits, elles peuvent être d'un emploi commode et brûlent sans produire de fumée. A égalité de poids et de volume, elles dégagent un calorique bien supérieur à celui que fournissent les houilles les plus recherchées. »
La combustion du pétrole se produisant sans fumée, le navire qui s'en alimente offre un singulier aspect ; on est tellement accoutumé à voir le steamer traîner à sa suite un nuage noir et épais, allongé dans le ciel comme un grand panache, qu'il semblerait que quelque force mystérieuse fait agir les roues, qui fendent la lame sans qu'aucune vapeur visible s'échappe du tuyau de la cheminée. Ajoutons, en passant, que ce fait n'est pas sans importance pour les na^vires de guerre, qui désormais, grâce au pétrole, peuvent aller surprendre l'ennemi sans tracer dans le ciel ce sillon de fumée noirâti'e, véritable messager qui annonce son arrivée de longues heures à l'avance.
On voit que ces tentatives, faites en Amérique, tout intéressantes qu'elles soient, sont dénuées du caractère de précision propre à jeter les bases d'une estimation sérieuse ; ces incertitudes ont décidé M. II. Sainte-Claire-Deville à mesurer, par une méthode pratique, la quantité de chaleur fournie par chaque espèce d'huile minérale, et à chcr-
charbon. Il est très-important, à noire avis, d'envisager le problème sous cette double face, car il est utile de pouvoir remplacer un système par Tautre dans la navigation transocéanique. L'Europe n'est pas très-riche en huiles minérales, et pour répondre aux règles de l'économie, qui est la base des opérations industrielles, il faut que les vaisseaux qui entreprennent le voyage de TAmérique du Nord puissent brûler du charbon à l'aller et du pétrole au retour. On ne doit pas oublier, en effet, que l'huile minérale, qui coûte 7 fr. 50 par 100 kilogrammes dans Oil-Creek, vaut au moins 52 francs au Havre.
Un avenir immense s'ouvre à la navigation à vapeur par l'emploi du pétrole et ressort d'une curieuse observation de M. Deville. — On sait que la combustion des corps hydrogénés produit de l'eau, que le gaz de l'éclairage, par exemple, en brûlant, . fournit une certaine quantité d'humidité à l'atmo- . sphère des salles qu'il éclaire. — Eh bien I en brûlant l'huile minérale dans lefoverd'un navire, on produit, par synthèse, de l'eau, qu'il est possible de recueillir et de condenser. Cette eau ainsi générée est pure, exempte de tout corps minéral ; il est possible de l'employer pour alimenter la chaudière à vapeur, sans qu'elle dépose, par son évaporation, des matières salines qui forment des incrustalions embarrassantes ou dangereuses. 11 y a là un nouvel horizon qui s'ouvre à la mécanique
peut impunemeni communiquer avec la mer, si la cale du navire n'est plus portée à une haute température, n'est-on pas en droit d'attendre la création presque complète de ce monstre, qui s'est déjà fait voir de l'autre côté de l'Océan, et que l'on nomme le vaisseau sous-marin, terrible scaphandre qui, plongé dans les profondeurs de la mer, fendra l'élément liquide, et qui, à l'instar des cétacés , se cachera sous la vague quand l'ouragan et la tempête seront déchaînés à la surface des nois?