‹ La Huronne [microforme]Chapitre 10 sur 66 · S EMBRASAIT · texte numérisé non relu

S EMBRASAIT

bre d'artiste

pour écouter! pas moi assurément. Du reste à chacun son mauvais goût.

Van Dyck, Mignard, Watteau, prêtez-moi une étincelle de génie!

Mademoiselle Zoé Castor était la plus ravissante levrette qu'on pôt voir (style rococo). Deux pieds et demi de hauteur, quatre de tête en croupe, voilà pour la mesure. Et maintenant si vous voulez habiller de muscles, nerfs et tendons, une charpente flexible comme la baleine, dure comme l'acier, et recouvrir le tout d'un pelage soyeux, vous aurez l'esquisse de mademoiselle Zoé Castor. Mais désirez-vous que je vous initie — présomption à part, modestie serait peut-être plus convenable, qu’en nensez-vous ? — plus profondément à l’art de la portraicture? Tigrez le fond blanc de la robe de teintes bleuâtres, foncées ici, vaporeuses en cet endroit, Là, bien, comme cela. Maintenant assouplissez ce corps inerte par quelques ombres mobiles ; faites courir la vie dans ces jambes eflilées en y semant des tons secs et des clairs-vbscurs ; animez l'ensemble du feu pro méthéen. Ainsi; c'est parfait. Nous possédons mademoiselle Zoé Castor, sauf... la tête. Cette tête, ah! certes, ce n'est pas chose facile que de l’attraper. Elle qui a fait tant de ravages, et dans les rangs de la race canine, et dans ceux de la gent masculine, et dans ceux de la nature féminine! La tête de Zoé Castor, qui ne se la rappelle à Québec? Quelle ténuité de lignes, quel moelleux de con tours ! Pour figurer ces traits fins, intelligents et délicats où trouver des nuances aussi molles ? Mais qui ne hasarde rien, n'a rien. Essayons donc. Accentuez gracieusement le dessin de la figure; et d’abord redressez ce col languissant, puis placez une couche de blanc virginal, sur deux oreilles longues, minces et veloutées ondulant sur des méplats plaqués d'un beau gris, au: dessus desquels dans une splendide auréoie, br:ilent deux yeux verts d'émeraude, Allongez ce joli museau, frais, voluptueux comme la bouche d'une jolie femme; un peu de rose pâle à la jonction supérieure des narines, beaucoup d'expression dans la physionomie, un dernier coup de pinceau pour délier les pattes, vivilier le torse, l'incarner de ce je ue sais quoi qui £luit dans le naturel et... vive Dieu! le pastiche de mademoiseie 206 Castor sera conforme à tous les pastiches passés, présents et futurs ; c'est-à-dire qu'il faudra une patience indicible et une somme de bonne volonté incalculuble pour reconnaître autre héroine dans votre copie !

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A l'impossible nul n’est contraint.

Mademoiselle Zoé est une jolie chienrs, aimable, alerte, sensible, tenez-vous-le pour dit et passons outre.

Or voici, par quel concours de circonstances bizarres, extravrdinaires, féeriques, mademoiselle Zoé Castor, levrette d'espèce, paresseuse de métier, avait lié connaissance avec monsieur Alfred Robin, homme de race, artiste de profession.

Rajeunissons Alfred Robin de trois années et nous nous trouverons en 1839, époque d'amoureuse souvenance pour bien des Québecq uoises qui flottent entre les rives de la cinquantaine et de la soixantaine. Pour tout dire, c'était le beau temps de la garnison co= loniale qui, toute fière de ses hauts exploits de 1837 et 38, se reposait maintenant, une main sur le cou de Vénus, l’autre sur l'abdomen de Bacchus.

Dieu bénisse la mythologie! elle sert à exprimer beaucoup de choses en peu mots !

Or, en 1839, Alfred Robin, suivant la mode du jour, avait placé son cœur. Aimant passionnément, il était passionnément aimé. Mais la jeune fille avait des parents, riches, haut placés, royalistes, c'està-dire amis du gouvernement anglais, et Alfred Robin était artiste, et démocrate. Donc ses prétentions ne pouvaient plaire aux pa= rents de la demoiselle. Le père, même avait juré qu'il le tuerait, si jamais il le surprenait avec elle. Bien entendu que ces menaces avaient exalté jusqu'au délire la passion des deux jeunes gens. Ils continuèrent à se voir secrètement et formèrent le projet de s'enfuir aux États-Unis pour donner à leur flamme la consécration de la 1égitimité.

Mais le soir où ils voulaient mettre ce dessein à exécution, et comme Alfred se rendait au vapeur Charlevoix qui devait les transporter à Montréal, il fut soudain arrêté par deux individus au coin des rues Sous-le-Fort et Notre-Dame.

Avant qu'il eût songé à articuler un cri, ou à faire un mouvé- |

ment, Alfred avait été baillonné, garrotté et jeté dans une voiture couverte qui déjà roulait vers la rue Champlain.

Pour comprendre !a résussite d'un enlèvement aussi hardi, le lecteur remarquera qu'il fut opéré vers le milieu d'octobre, et que, dans celte saison, la nuit étend de bonne heure ses voiles sur Qué-

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bec. En outre, ii tombait au moment de son exécution uneneige asses épaisse qui ne permettait guère de voir à plus de deux pas de soi.

La dextérité des ravisseurs, leur promptitude avaient fait le reste.

L'amant déconfit fut, après une course de dix minutes qui lui parurent longues comme dix siècles, tiré du véhicule-prison et jeté dans la cave d'une maison sur le bord du fleuve.

Un de ses assaillants lui montra, du doigt, une table de pierre sur laquelle se trouvait une cruche pleine d'eau et une miche de pain rassis, et les deux hommes se retirèrent en vérouillant la porte derrière eux.

Alfred resta dans une nuit complète : ténèbres physiques et ténèbres morales épaississaient leurs ombres autour de lui.

Que signifiait cet attentat dont il avait été victime ?

Ses amis étaient nombreux, ses ennemis. est-ce qu'il s’en connaissait un seul?

Il se prit à méditer, car que faire, entre quatre murs, à moins que l'on ne médite.

Puis, après avoir cherché, imaginé même et repoussé maintes causes à son arrestation, il essaya par désœuvrement la reconnaissance de son cachot.

Ce n'était pas facile entreprise, car, si on lui avait Ôté son bâillon, on ne lui avait pas encore enlevé le lien qui lui attachait les poignets. Mais ce lien était assez mal serré; avec deux ou trois efforts, Alfred le fit céder, et enfin s’en débarrassa complétement.

Ce premier succès lui sembla de bon augure,

Il commença ses investigations, lentement, à tâtons. Le caveau, construit en forme de voûte, n'avait pas plus d’une vingtaine de pieds de circonférence. Dans tout son pourtour, il offrait à la main une muraille visqueuse, humide. Des gouttelettes d'eau tombaient de la voussure, et le pied s’enfonçait dans un terrain mou et gluant. :

— Diable! se dit Alfred, on üirait d’une caverne de voseurs, comme j'en ai lu des récits lorsque j'étais moutard,.

Ayant terminé ce stoïque monologue, le jeune homme poursuivit ses études et arriva à la porte au moment où un bruit singulier s'élevait de derrière.

Alfred se mit à genoux, colla son oreille entre le panneau infé- ; rieur et le sol.

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