‹ La Huronne [microforme]Chapitre 23 sur 66 · PE | QU · texte numérisé non relu

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hirent les réserves des Hurons et détruisirent ou repoussèrent la plus grande partie des fauves qui y étaient cantunnés. Aujourd'hui ks Hurons poussent leurs chasses :u delà de Saint-Anne et de Batiscan ; aujourd'hui aussi, leur nombre est réduit à 140 individus au plus, tandis que, avant leur désastreuse extermination par les Iroquois, ils étaient 40,000. Lncore les rejetons de cette fière peuplade sont-ils bien dégénérés. Le sang des blancs a été inoculé au leur, et, au moment où j'écris ces lignes, il n’y a plus, ni à la Jeune, ni à la Vicille Lorette, un Huron pur de tout alliage. Comme, de tout temps, ces Indiens ont eu un goût particulier pour les Français, je ne suis pas surpris du penchant de leurs squaws pour les Québecquois, qui, mieux que tous les autres haLïtants du Canada, ont religieusement conservé nos mœurs, nos h.bitudes et notre amour du petit sexe. Ces Iurons parlent presque tous français, et, à l'exception des femmes, ne portent guère le costume national que dans les grandes cérémonies. Leur physionomie se raparoche maintenant assez de celle des Européens pour faire trouver étrange le nom dont les avait gratifiés l'humeur caustique de nos pères ; car, s’il faut en croire Charlevoix, « les Hurons ont été ainsi appelés par les Français qui, voyant ces barb?res avec des cheveux coupés et relevés d'une façon bizarre, et qui leur donnaient un air affreux, s’écrièrent, la première fois qu'ils les aperçurent : «a Quelles hures ! »

Leur nom véritable est Yendal.

A présent, comme à l'époque de notre récit, la Jeune Lorette comptait dans son enceinte une cinquantaine de maisonnettes en bois, dont quelques-unes en pierres. Elles sont éparses sans ordre sur une éminence, commandant une vue admirable qui embrasse la capitale du Canada et ses environs, plonge au loin sur la rive sud du Saint-Laurent et se noye daus les formes vaguement arrondies des montagnes septentrionales, Près du village, le Saint-Charles roule, avec un bruit d'écolier rageur, sur un lit caillouteux, encaissé dans des rochers que tapissent des lianes flexibles, des lichens, des saxatiles de toutes espèces, et qu'ombragent de sombres pinières. On dirait que, comme la plupart des cours d’eau qui avoisinent Québec, cette rivière a été produite par un déchirement de la croûte terrestre, Des cascades multiples se succèuent devant Lorette, Les ondes se précipitent à travers des masses énormes de gneiss, dans

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des fondrières effrayantes, puis elles rebondissent, lancent des fu sées d’étincelles liquides, retombent en flocons d'écume, bouillonnent, glissent sur des plateaux jaunes comme l'or, s’enfoncent dans des galeries sou‘erraines pour ressortir ou se jeter, à quelques pieds de distance, dans de nouveaux bassins, de nouveaux passages invisibles, se pulvériser aux dentelures de la roche, se ruer follement contre des blocs erratiques, des racines d'arbre, et re prendre, avec un vacarme étourdissant, leur course furibonde vers le Saint-Laurent,

C’est durant l'été un des spectacles les plus pittoresques que je sache. À mon avis, les chutes du Niagara, si célèbres, et celles de Montmorency, si vantées par les Canadiens, ne valent pas les cataractes de Lorette.

Victor Considérant les prit en telle affection que, les visitant un jour avec moi, il me demanda sérieusement s’il n'y aurait pas moyen de fonder un phalanstère aux alentours!

Je vous dirais bien ce q”; je répondis au disciple de Fourrier, mais voici arriver Alphonse Mougenot et son slé, ou, si vous le préférez, son traîneau ; — le mot s/é, venant de l'anglais sledge, est plus communément usité. — Pourquoi ? — Peut-être parce que ce mot est plus bref, peut-être aussi parce que les Canadiens tendent à s’anglifier.

A l'entrée du village, il y avait une sorte d’auberge.

L'étudiant s’y arrêta.

— Charretier ‘, dit-il au conducteur du véhicule, tu m’attendras

— On vous attendra, réplirua l’automédon, en jetant une peau de buffle sur son che:4l dont les naseaux couverts de givre, lançaient dans l'air des tlots d’une fumée épaisse comme le brouillard.

Alphonse mit pied à terre et s’avança rapidement vers la cure, placée sur une hauteur, entourée d’un quinconce de sapins.

Là, vis-à-vis de l’église, on voyait une cabane, coquettement faite, quoiqu’elle rappelât, autant que possible par son apparence, le wigwam indien.

C'était bien la hutte du Peau-rouge, mais avec les perfectionne-

% Au Canada tout conducteur de voiture publique se nomme encore charrelier.

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ments de la civilisation. À l'extérieur, des écorces de bouleau la recouvraient, mais ses ouvertures étaient pourvues de carreaux, sa porte était en bois blanc décoré de peintures; elle présentait l'aspect d’un cône ; mais d’un cône juché comme une ruche, sur un socle, et ce socle formait étage, à en juger par les quatre petites fenêtres qui s’ouvraient aux quatre points cardinaux.

Au dedans, pareille alliance des choses indispensables au sauvage et des commodités que nous avons introduites dans nos demeures : — une grande pièce principale, qui partageait la cabane en deux, comme un corridor spacieux et, de chaque côté, un cabinet. Une étroite croisée au-dessus de la porte, et une autre plus large, au bout, en face, éclairaient cette pièce.

Le centre était occupé par un poêle en fonte, dont le tuyau se bifurquant à quelques pouces du plafo’.d, chauffait les deux cabinets par ses branches qui venaient se r4joindre au grenier, pour saillir à l'extrémité du cône. Quelques peaux de daim et de bison tapissaient la chambre. Des bancs, une table rustique, un coffre constitüaient l’'ameublement. La oatterie de cuisine était représentée par deux chaudières l’une de fer battu pour l'usage ordinaire, l’autre en cuivre de grande capacité, réservée à la fabrication du sucre d’érable, et plusieurs vases en terre brune, disposés sur un rayon.

Il n’y avait rien dans tout cela qui pût attirer une attention spéciale ; cette disposition et ces ustensiles sont assez communs aux habitations villageoises de l'Amérique septentrionale ; meis au fond de la chambre, à droite et à gauche de la fenêtre, deux ornements remarquables sollicitaient les regards.

Celui de droite était un trophée, composé de cornes de buffle, de bois de caribou, et d'instruments de guerre et de chasse : — un casse-tête, une hache, un arc gigantesque, un carquois plein de flèches, des épieux, des lances.

Celui de gauche montrait un fofem ou écusson peint en couleurs vives, sur une écorce de bouleau de quatre à cinq pieds de circonférence. [1 portait au castor de sable, accroupi sur une cabane d'argent au milieu d'un étang.

Telles sont les armes des Hurons ; car il ne faut pas s’imaginer que les distinctions de castes, et la sience héraldique ne sont connues que parmi les civilisés. On les retrouve partout chez les aordes nomades du Nouveau-Monde.

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La hutte dont nous parlons, était celle d’un chef; c’est là que ss dirigeait Alphonse Mougenot.

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Trois personnes étaient assises sur des escabeaux, autour du poêle.

A leur accoutrement on voyait qu'elles étaient indiennes. C'étaient un homme et deux femmes.

L'homme était équipé en coureur ‘ du Nord: casque de peau de loutre; lourd capot en robe de buffle ; sur le côté une bourse à tabac faite avec la dépouille d’un rat musqué, des mitas et des mocassins en cuir d'orignal, A la bouche, il avait son poagan, ou calumet comme les découvreurs du Canada ont appelé ia pipe indienne. Une carabine, à garniture de cuivre, semblable à celles que distribue la Compagnie de la buie d'Hudson à ses employés subalternes, reposait négligemment entre ses jambes, la crosse à terre. L'habillement de ce sauvage était déchiré en plusieurs places : il annonçait de longs services, et indiquait, par sa coupe particulière, que son propriétaire était étranger. Une grande paire de raquettes, fortement recourbées à leur extrémité antérieure dénotait aussi un voyageur arrivant des pays limitrophes des montagnes Rocheuses,

Deux chiens maigres et décharnés comme des loups, étaient couchés à ses pieds.

L'Indien pétunait gravement, répondant seulement par Afiaondi andusate ou aoo c’est-à-dire oui ou non, en langue huronne, aux questions dont l’accablait une jeune squaw, assise près de lui.

Elle avait nom Yureska, la Colombe-Sauvage, et descendait en ligne directe du fameux Kondiaronk, connu dans nos annales coloniales sous le sobriquet de Le Rat, qui, en 1681, aïda si puissamment le marquis Denonville, gouverneur général du Canada, dans la guerre que faisaient les Français aux Iroquois.

Dans les veines d’Yureska coulait immaculé le sang des Hurons, mais aussi eile était la dernière fille de cette vaillante tribu. Méprisant les métis du villige de Lorette qu’elle regardait comme des bâtards indignes des Yendals leurs ancêtres, et ne voulant ou n'o-

* Les chasseurs de l'Amérique septentrionale sont ainsi nommés par Les Canadiens,

sant pas déroger par une alliance avec une autre race, elle semblait destinée à mourir vierge.

C'était pourtant une belle fille qu'Yureska. Malgré sa naissance, vous eussiez difficilement trouvé des traits plus réguliers, une physionomie plus attrayante. Elle avait le teint brun des Américaines, mais sa carnation était chaude comme celle de la pêche en maturité, et sa peau était si transparente qu'on pouvait suivre à travers son mince tissu le délicat réseau des petites artères bleues qui l'animaient, Les pommettes de ses joues, un pou saillantes, rappelaient son origine sans doute; mais elles avaient tant de velouté, les tons en étaient si fondus qu'en la voyant vous songiez aux voluptue:se8 enfants de l'Andalousie, Et puis, ses grands yeux bruns avaient une éloquence qui fascinait, Le nezétait lgèrement aquilin, bien coupé, et les lèvres dessinées à ravir. Leur purc'é, leur éclat faisait rêver de ces brûlants baisers qui enfièvrent le corps et l'âme. L'ensemble de son visage était plein, riche de santé, agréable, quoique fortement accentué. Elle avait une chevelure brune, moins abondante qu’on ne l'eût souhaitée, partagée sur le milieu du front, en deux bandeaux, dont les tresses entremélées de grains de coris retombaient sur ses épaules, A ses oreilles brillaient des pendants en or émaillé. Un triple collier de wampums, descendait sur sa poitrine et soutenait une large médaille de la Vierge, car Yureska avait embrassé la religion catholique et reçu en baptême le nom de Marie.

Sa toilette était simple. Une couverte de drap noir, avec une fine bordure jaune, l’enveloppait tout entière, et dérobait ainsi les charmes de sa taille,

Elle ne dissimulait cependant pas la vetitesse de ses pieds, craprisonnés dans des mocassins en peau d’élan, dont les broderies étaient vraiment des chefs-d'œuvre de patience et d'adresse.

Le seul défaut qu'eussent ces pieds mignons — mais il était ca pital, — c’est qu’ils étaient tournés en dedans, ainsi que les ont les femmes indiennes, car on sait que les mères ont l'habitude de les leur déformer de la sorte dès le bas âge.

Malgré cette imperfection, Yureska plaisait; je dirai plus, elle enchantait. Et puisque j'y suis, je vous confesserai bien bas qu’Al phonse Mougenot en était amoureux. Oh! mais amoureux sérieux, « pour le bon motif, » Les préjugés, il les dédaignait ! est-ce qu'il

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n'était pas homme de lettres, artiste! Malheureusement, ces préjugés étaient justement la pierre d'achoppement où venaient se heurter tous ses efforts pour captiver la gracieuse sauvagesse. Nous l'avons déclaré, elle n’était pas déterminée à « marcher à l'autel » — style canadien — parce qu'elle était, hélas! la dernière des Yendals. Cependant, elle aimait Alphonse ; elle le lui avait avoué; mais en ajoutant que leur tendresse devait être et ne serait jamais qu'une tendresse fraternelle. Frère et sœur, c’est bien joli, assurément, quand on n'aime pas avec une imagination ardente ef des sens de vingt ans. Oui, sans doute, l'amour platonique est quelque chose de sublime, de céleste. Mais sur la terre, est-il possible de s'attacher exclusivement au céleste?

Voilà ce que se demandait le pauvre Alphonse, et voilà, ce que, malgré toute sa philosophie, toutes ses notions psychologiques, il ne pouvait résoudre à son entière satisfaction. 11 luttait, luttait, le malheureux, et plus il se débattait dans ce filet, plus il s’y empétrait. La décision d'Yureska était réfléchie, il le savait, se le criait à haute voix pour mieux s’en convaincre, et cependant il n’en continuait pas moins ses assiduités auprès d'elle; que dis-je? il les redoublait. L'amour ne fleurit-il pas sur les obstacles? ne se nourrit-il pas de ce qui devrait l’empoisonner? Sur quoi comptait Alphonse ? Il eût été bien embarrassé de le dire; mais il comptait cependant sur un changement quelconque, amené par le Hasard, cette providence de tous les gens qui escomptent le présent à la banque de l'avenir. Yureska le voyait avec joie, c'était beaucoup ; il était son obligé; c'était plus encore. L’Indienne lui avait sauvé la vie ou tout au moins l'exil.

Après les troubles de 1838, et la défaite de M. Nelson, à Saint- Charles, des arrestations nombreuses avaient été opérées dans les districts de Montréal et de Trois-Rivières. Quoique fort jeune alors, Alphonse s'était laissé embaucher par les membres d’un club libéral, et ayant pris une part assez active au mouvement populairs, avait été désigné comme dangereux. Il dut prendre la fuite. S’étant réfugié à Lorette, il attendait un moment propice pour passer aux Etats-Uuis, lorsqu'on apprit qu’un détachement de la garnison de Québec venait faire une perquisition dans le village. Ce fut Yureska qui communiqua la nouvelle au presbytère, où le brave curé avait donné asile à l’insurgé, La position était critique. Il fallait partir

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au plus vite ; mais où aller? Des troupes battaient la campagne ; et on était en plein hiver.

— Écoute, mon frère, dit l'Indienne à Mougenot, si tu es courageux et si tu n’as pas peur, je me charge de te conduire à une retraite où jamais les habits rouges ne t'iront chercher.

Alphonse accepta. Yureska le mena à une caverne qu’elle connaissait dans la forêt, à plusieurs milles de distance. Le jeune homme y resta cinq ou six semaines, sa libératrice venant presque chaque jour lui apporter des provisions et lui tenir compaguie, malgré le décret qui interdisait, sous peine de mort, de cacher un rebelle, Ces entrevues quotidiennes, dans des circonstances aussi exceptionnelles, eurent le résultat qu’elles devaient avoir. Les deux jeunes gens s'aimèrent, avec cette différence, comme je l'ai expliqué plus haut, que la femme prodiguait volontiers l'affection d'une sœur, et que l’homme cherchait à obtenir la main d’une épouse, Quant à faire d’Yureska sa maîtresse, Alphonse avait des sentiments trop nobles pour y penser. 1l suflisait, du reste, de voir l'Indienne pour sentir qu'elle n'était pas femme à céder à une faiblesse des sens. Sa dignité naturelle et la fierté que lui avait inculquée sa belle-mère la mettaient en garde contre toute surprise de ce genre.

La Corneille-Noire, ainsi s’appelait-elle, était une septuagénaire que les révérends pères jésuites avaient, en vain, essayé d’attacher fermement au christianisme. Bien qu’elle eût consenti à recevoir les ondes purifiantes du baptème, elle n'avait jamais renoncé entièrement à l’adoration de ses Manitous. Ses invocations s’adressaient plutôt à Athaensie qu’à la vierge Marie; et les pieuses exkortations du curé de Lorette, M. Dachenai, n'avaient pas réussi à triompher de sa croyance en la vertu des méderines et de la magie. On disait même qu’elle exerçait les fonctions de sorcière, et que les Têtes-de-Boule et les Montagnais venaient la consulter du fond du Saguenay et de la rivière Saint-Jean.

Quoi qu’il en soit, la Corneille-Noire laissait Yureska parfaitement libre dans la foi où l’avait élevée son père, le Grand Épervier, décédé en 1826.

E!les vivaient toutes deux en bonne intelligence, grâce cependant à la sellicitude attentive de la belle-fille pour sa belle-mère, car cette dernière était devenue égoïste, obstinée, difficile et d’une exi-

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