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gence insupportable, surtout depuis la mort de son mari, à qu elle n'avait jamais pardonné son incliration pour les Canadiens. Ordinairement accroupie sur ses talons, devant le poële, quand il faisait froid, devant sa porte, au soleil, quand il faisait chaud, elle passait des journées sans ouvrir la bouche, et plongée dans une torpeur voisine de la léthargie. On eût dit qu'alors elle ne voyait ni
n'entendait, car un coup de fusil tiré à son oreille ne l'aurait pas :
fait tressaillir.
C'était une momie qui, de temps à autre , revenait à la vie pour se plaindre et avaler quelques cuillerées de sagamité, bouillie faite avec de la farine de maïs. Cependant lorsqu'approchaient les changements de saison, les membres de la Curneille-Noire se galvanisaient. Alors, elle se livrait à des contorsions accompagnées de chants lugubres et de prophéties plus lugubres encore.
Les Hurons de la Vieille et de la Jeune Lorette avaient une peur affreuse de la Corneille-Noire, et, afin de se la rendre propice, lui faisaient des présents avant de partir pour la chasse ou la pêche, et à leur retour. Cette mégère tenait Alphonse Mougenot en profonde aversion. Au surplus, elle ne pouvait souffrir les « visages-pâles » et sa haine s’exprimait par des actes chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion.
Au moment où l'étudiant en droit pénétra dans la cabane, la Corneille-Noire, perdue sous une méchante couverte de couleur sombre, rabattue jusque sur ses yeux, fumait en paraissant étran gère à la conversation de sa fille avec l’Indien,
Yureska se leva, courut à la rencontre d’Alphonse et lui tendit une main que celui-ci serra tendrement dans les siennes.
— Viens, mon frère, lui dit-elle, viens t’asseoir près de nous. J'ai des nouvelles, de bonnes nouvelles à t’apprendre.
— Parle, amie, répliqua Mougenot se plaçant sur un escabeau en face de l'Indienno, dont les chiens grognaient sourdement depuis son arrivée. |
— Voici Tête-de-Renard. Il descend des pays d'en haut ! aves up message pour sa sœur Yureska,
— Mais quel est ce message ?
4 On appelle ainsi les territoires incivilisés qui s'étendent au delà des Grands iocs du Canada,
— Suis-tu, mon frère, où est Alfred Robin ? demanda la saue ragesse,
— Sans doute. Je l'ai vu, ce matin,
— Eh bien, puisse-t-il se réjouir ! ‘car le Grand Esprit et la vierge Marie lui sont favorables.
— Que veux-tu dire ?
— La blanche fille qu’il aime, celle qui fut élevée avec moi n'est pas morte.
La Corneille-Noire, à ces mots, sembla sortir de son apathie. Un éclair traversa son œil gris, et elle’grommela deux ou trois excla= mations.
— Je ne comprends pas, dit Alphonse à Yureska.
— Tu sais qu’il aimait Victorine de Nelsac, qu'il essaya de l’enlever,etque le père de Victorine, ayant déjoué leur projet, fit courir le bruit qu'elle voyageait, puis qu’elle avait succombé à un mal de poitrine.
— Alfred ne m'avait pas mis au courant de ses amours. Mais cette histoire m'était connue. La rumeur publique m'en avait informé.
— Victorine n’est pas morte, le Grand Esprit soit loué! dit sureska, en joignant les mains.
— Pas morte.
— Non, pas morte; cet Indien l’a vue, il n’y a pas encore quatre lunes. Elle est vivante, mon frère! vivante, entends. tu ? On l’a enfermée dans un couvent près du grand lac Salé.
— Àoo, appuya Tête-de-Renard , en exhalant lentement une spirale de fumée vers le plafond de la cabane.
— Mais, fit Alphonse, cloîtrée ou morte n'est-ce pas la même chose pour ceux qui l’aiment ?
— Elle n’a pas encore prononcé ses vœux ; elle ne les prononcerà pas, car elle ne le veut pas ; elle a envoyé Tète-de-Renard pour me prévenir, et nous la délivrerons.
— Àoo, articula l'Indien.
— Je ne vois pas... , commença Mougenot.
— Écoute, mon frère : nous partirons, ton ami, toi et moi, dès que les glaces seront fondues ; nous monterons vers les hautes terres, el nous irons à Vancouver où se trouve la Mission.
— À Vancouver!
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— Oui, c’est là qu’elle est.
— Mais il y a pour au moins six mois de marche.
— Ton ami Alfred ne dira pas que c’est trop loin, fit Yureska avec un accent de reproche.
— Oh! Marie, j'irai avec vous, j'irai avec toi; sois assurée que ce sera un bonheur pour moi de vous accompagner, dit le jeune homme avec l'enthousiasme de la passion.
— Merci, dit la Huronne en le caressant du regard.
— Que ferons-nous ? reprit Alphonse d’un air soucieux.
— Les circonstances dicteront notre conduite. Mais si Victorine le désire, nous l’enlèverons et la ramènerons ; r’est-ce pas, Tètede-Renard?
— Ma sœur est sage, répliqua-t-il; la fille au visage pâle a été bonne pour l'Indien, l’Indien sera bon pour elle.
Et ilse tut. Yureska se leva, prit Mougenot par le bras, et l’entraînant dans un coin de la chambre, elle lui dit avec exaltation :
— Vois-tu, ami, j'aime Victorine plus que ma vie, et si je parviens à faire son bonheur, eh bien !.….
Les dernières paroles de la belle Huronne tombèrent enivrantes et suaves et comme uu chant d’hyménée dans l'oreille de l'étudiant, qui, frissonnant de plaisir, la pressa contre son cœur.
— Le Mauvais Esprit se glisse dans le sein d'Yureska! murmura la Corneille-Noire avec un farouche froncement de sourcils.
Cependant sa belle-fille poursuivait :
— Va, ami, prévenir Alfred, et que ta langue soit discrète, N'oublie pas que le secret que tu ne sais porter est encore plus lourd pour une autre que pour toi.
— Je serai muet comme la tombe,
— Soyez ainsi tous deux. Vous ferez vos préparatifs en silence, nous nous mettrons en route au commencement du printemps, et s nous réussissons...
Un regard chargé d'espérance avec une pression de main signi ficative achevèrent sa pensée.
L'œil de la Corneil!:-Noire s’alluma de nouveau, et elle dit assez haut pour être entendue :
— Yureska mourra avant d'entrer dans le wigwam d’un visage ple,
Mais ni Alphonse ni la jeune fille ne faisaient attention à elle.
ls se quittèrent en échangeant la musicale expression huronne :
— Nisakin-kir (je t'aime) !
Alphonse Mougenot avait le bonheur mélancolique. Il retourna pensif à Québec. N'ayant pas trouvé à son domicile Alfred Robin, qui était, on le sait, à la réunion des Fils de la Liberté, l'étudiant se souvint qu'il avait rendez-vous avec sa sœur, chez leur tante, rue Saint-Jean, et il s’y rendit.
Emma ne manqua pas de lui rappeler qu’il avait promis de lui dire pourquoi il ne voulait pas qu'elle épousât Léon Clairville,
— Parce que, répondit Alphonse en parlant bas, c'est un misérable, sans foi ni honneur, qui a rempli le rôle d'espion du gouveruement anglais, pendant les affaires de 1837-38,
ÂtN DE LA PREMIÈRE PABTIE,