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— « Mais, poursuivit le narrateur, c'est mauvais, voyez-vous, de Loire son sang ; ça donne de vilaines idées; ça grise le cerveau comme du whiskey. À preuve, c'est que Janvier n'eut pas plus tôt bu du sien qu’il pensa à Loire celui de ses camarades. Il songeait à tuer Saint-Ange, quand un Indien arriva dans leur loge, La veille, cet Indien avait abattu un cygne; il le partagea avec eux. Vous jugez s'ils furent contents. Mais le cygne était petit, et ils avaient le ventre creux. L’appétit vient en mangeant. Lorsqu’'s eurent rongé l'oiseau jasqu’aux os, l'Indien annonça qu’il allait partir. Ils étaient trop faibles pour le suivre. Janvier, que le diable possédait, le pria de l'aider à pousser au feu un gros tronc d'arbre, Le sauvage se baissa pour lui rendre ce service ; et, profitant du moment, le misérable trappeur lui fendit le crâne d’un coup de hache. Ses coinpagnons ne dirent pas : « C’est mal. » Ils avaient si faim, eux aussi ! Mais ils coupèrent le cadavre en morceaux et le mangèrent. »
Un frémissement d'horreur parcourut l'assemblée.
Le voyageur, ayant trempé les lèvres dans un verre de vin chaud posé à côté de lui, s’écria :
— « Je ne suis pas au bout! non, malheureusement! Ce n'est que le commencement. Bientôt du corps de l’Indien il ne resta plus rien que les os. Ils les pilèrent pour en faire de la bouillie, Et, quand tout fut consommé, ia faim revint avec ses dents plus longues, plus aiguës, plus féroces que jamais. Janvier avait mis le pied sur la piste du crime, il ne devait pas encore la quitter; car, voyezvous, le mal attire le mal. Janvier chercha chicane à Saint-Ange et l'assomma; puis Dufresnes et lui le dépecèrent et le dévorèrent comme ils avaient fait du sauvage. »
— Quelle monstruosité! continua Mougenot.
— « Je ne veux pas l’excuser, repartit le voyageur ; mais on ne sait pas quelles sont les ardeurs de la faim, au milieu du désert, et par un froid de plus de 40 degrés!
» Au moyen de cette affreuse pâture, Janvier et Dufresnes purent attendre le mois d'avril, Avec le printemps, le poisson revint. Ils s’approvisionnèrent et retournèrent au fort. En arrivant, M. Fulton leur demanda ce qu'ils avaient fait de Saint-Ange. Janvier répondit qu’il avait péri en route. Mais ses hésitations, son air embarrassé
inspirèrent des“soupçons. M. Fulton le pressa de questions, ainsi
que Dufresnes, qui finit par avouer la vérité. Cette confession ré» 1,
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volta tellement l'agent de la Compag-ie, qu'il saisit un pistolet et brûla la cervelle à Janvier! » !
— Quoi? sans autre forme de procès? dit Alfred.
— C'est ainsi qu'on fait la loi dans le Nord-Ouest, jeune homme, répliqua le trappeur. Là il n’y a ni tribunaux, ni avocats, ni prisons. La justice doit être aussi terrible et aussi expéditive que le crime. Moi qui vous parle, je suis depuis vingt ans au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, et toujours j'ai vu punir les meurtriers de cette façon rapide et sommaire. Si jamais vous voyagez au delà des Grands Lacs, vous reconnaîtrez que je ne vous ai pas trompés.
— Cela se pourrait lien, dit Alfred.
— Ah! ah! vous auriez l'intention de faire un tour sur le territoire de la baïe d'Hudson?
\ougenot poussa son ami du coude, mais Robin ne comprit pas.
— Oui, répondit-il, je partirai probablement au printemps.
— Par la route de Montréal, sans doute ?
—— Je le crois.
— Alors, j'aurai le plaisir de vous avoir en ma compagnie, jeune homme, car c’est moî qui suis chargé de la prochaine expédition. A notre santé donc, et bonsoir!
Le voyageur choqua son verre contre celui de Robin, et se leva pour partir.
— Un moment, dit Alfred, je paye une tournée.
— Non, non, jeune homme, un verre àe spiritueux après souper est suffisant. Puisque vous vous destinez au Nord-Ouest, habituezvous à consommer le moins possible des boissons fortes. Elles énervent le corps au lieu de le raffermir, le refroidissent au lieu de le réchauffer.
Cela dit, il prit une chandelle et sortit,
Les deux amis ne tardèrent pas à gagner la chambrette où ils devaient coucher.
Elle était au rez-de-chaussée et celle d Emma à l'étage supérieur,
Neuf heures sonnaient à la vieille horloge de l'auberge ; depuis quelque temps Léon Clairville avait disparu sans éveiller l'attention,
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