TROIS-RIVIÈRES, == LA MAISON DE MADAME VEUVE MOUGENOT. — UN TRAITRE
C'est une bien jolie petite ville, croyez-moi, que Trois-Rivières. Plantée, comme sun nom l'indique, au point de jonction de trois cours d’eau, elle se trouve à égale distance de Québec et de Montréal, trente lieues environ de chaque côté, et représente la troisième ville du Bas-Canada.
Fondée peu après la découverte de la Nouvelle-France, Trois-Rivières semblait destinée à acquérir une importance au moins a1:551 grande que ses sœurs aînées. Sous un certain rapport, elle accus une situation plus favorable, car, baignée par le Saint-Laurent, qu forme sous ses murs un mouillage excellent pour les navires du plus fort tonnage, elle est encore arrosée sur le flanc nord-est par le Saint-Maurice, fleuve magnifique, qui la met en rapport direct avec les vastes territoires de la baie d'Hudson, c’est-à-dire avec le pays des bois de construction et des fourrures. Trois-Rivières jouit en outre d’autres avantages non moins considérables. Ses environs abondent en mines de fer d’un caractère tel que leurs produits sont estimés à l'égal de ceux de Suède. Des hauts fourneaux ont été élevés vrès de ces mines. Ils sont connus sous le nom de forges du
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Saint-Maurice. Leur exploitation, aujourd’hui entre les sains d’un industriel habile, M. Turcote, donne de beaux rapports. Mais, par malheur, les voies de communication ont été longtemps négligées dans le district de Trois-Rivières, et cette localité est, par une de ces fatalités mystérieuses dont la cause déroute l’investigation, est, dis-je, restée comme nouée depuis son enfance.
Québec compte cinquante à soixante mille âmes; Montréal quatre-vingt à quatre-vingt-dix ; Trois-Rivières n’en a pas plus de six ou sept.
Les premières entretiennent des relations avec toutes les parties du monde; elles sont pleines de séve et de jeunesse; Trois-Rivières n’a de relation nulle part, hors du Canada, et vit, sans mouvement, comme un rentier retiré des affaires.
Ce qui ne l'empêche pas d’être gentille, proprette, et même élégante chez elle. Elle a soigné son intérieur en vraie ménagère. Ses édifices publics ne brillent point par le nombre, mais ils sont bien faits et plaisants à voir. On y remarque, entre autres, l’ancien chàteau, le couvent des Ursulines, fondé, en 1677, par M. de Saint- Vallier, évêque de Québec, détruit, en 1806, par un incendie, puis reconstruit par les pieuses dames qui l’habitent et consacrent leur existence à l'éducation des jeunes filles. Les églises et la prison méritent aussi d’être citées.
Quant aux habitations particulières, je leur trouve un cachet français qui s’oblitère chaque jour, au Canada, pour faire place à ces éphémères constructions anglo-américaines qu’on a si bien définies en les appelant « bâtisses de papier mâché. »
Des hôtels confortables, de belle apparence, appartenant pour la plupart à M. Pacot, un des riches propriétaires du lieu, bordent les quais et ouvrent çà et là leurs portes hospitalières sur les rues principales, Notre-Dame, Saint-Louis, du Platon, Saint-Jean, Saint-Pierre, etc.
Quoique la campagne environnante soit généralement sablonneuse et calcarifère, de magnifiques jardins, riches en végétaux de toute espèce, émaillent la cité ; une promenade délicieuse, ombragée par de grands arbres séculaires, la couronne à son sommet et ourle le rivage du Saint-Laurent, L'été, enfin, la partic haute est noyée dans un fouillis de verdure et de fleurs qui en fait un des plus adorables séjours qui se puissent rêver |
Quant aux mœurs et aux coutumes, Ô mon Dieut elles sont ce qu'elles sont dans nos bourgades de province: un peu bien intimes, un peu bien familières. Un s’y connaît trop pour ne pas s’y tutoyer un tantinet et, par conséquent, s’y déchirer chaque jour, sans la moindre malice,
« Notre notaire, mais c’est le meilleur homme du mondel honnête, monsieur, et puis rangél Quel malheur qu'il ait épousé sa femme Ce n’est pas pour en dire du mal, mais elle ne vaut rien. Ils ne s'accordent pas plus que chien 2t chat. Efle est vive, acariâtro, lui prompt, vous comprenez! On dit que, quelquefois, ile en viennent aux coups. Il y a de si méchantes langues! C'est pas moi qui répéterais des choses parcilles, car, après tout, s'ils se battent, c’est leur affaire et pas la mieune, n'est-il pas vrai? Il est bien libre de courir voir d'autres femmes si ça lui plait, et elle d’avoir des cavaliers! Est-ce que ça regarde le monde, ça? C'est comme leur fille, uen jolie demoiselle, hein? Eh ben, on prétend qu’elle donne des rendez-vous. Des inventions, je suis sûr! Et quand ça ierait, pourquoi le crier sur les toits? Le monde, aujourd'hui, ne pense qu'au mal, Ah! ce n’est pas comme dans mon temps »
On peut continuer ad libitum su: cet air, avec variations et fo. ritures.
Dans les petites villes, la médisance au sucre de bienveillance s'étend à tout et sur tout. Elle est l'âme de la famille, le lien de la société, Sans l'approuver, je lui trouve une face acceptable, car elle est souvent le seul frein opposé aux passions pernicieuses qu'engendrent l'inaction et la reproduction incessante des mêmes objets.
Dons les grands centres, le mouvement, le changement des scènes tiennent l'esprit en éveil et le poussent à étendre ses moyens; mais dans les cercles étroits, où l'on se heurte forcément à la circonférence, l'imagination brise ses ailes et finit souvent par s'accroupir sur elle-même. Une fois devenue la proie de l’évoïsme, elle s’abandonne promptement au vice, si la crainte du qu'en dira-t-on, plus encore que la terreur de la loi ne l’arrête, car si on peut tromper la justice, on n'échappe jamais à l'œil d'argus de l’opiniun publique.
Trois-Rivières a donc son faible pour le commérage ; ce qui n'empêche pas les habitants d'être bons citoyens, bons pères, bons fils
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(interrogez leurs épitaphes), bons époux, bons vivants, d'aimer les jolies femmes et le vieux vin.
Îls sont Français, en vérité, je vous le dis.
Et ce qu'ils sont maintenant, ils létaient plus encore il y a une vingtaine d'années, alors que madame veuve Mougenot, femme de feu Gaspard Mougenot, écuyer, résidait dans sa maison de la rue des Casernes.
C'était une vicille demeure s’il en fut, qui datait de l’occupation française. Elle avait jadis tenu lieu d'hôtel à l'un des gouverneurs de Trois-Rivières, au temps de Louis XIII, quand la Nouvelle- France avait ses trois gouvernements de Québec, Montréal et Trois- Rivières, belle et triste époque, où maîtres de l'Amérique septentrionale, nous isnorions les imme:.ses richesses que recèle son sein!
La maison de madame veuve Mougenot formait un parallélogramme en pierres de taille, haut de deux étages, avec une couverture de laves, moussue, verdâtre, qui remontait à plus d’un siècle. La façade offrait quatre fenêtres intersectées par une grande porte, au rez-de-chaussée ; cinq fenêtres, dont celle du milieu, à balcon, au premier étage; deux autres croistes fort étroites au second, plus deux lucarnes de grenier à la saillie du toit.
Un escalier de six marches aboutissait à la porte d'entrée, qui se fermait sur un vestibule de chaque côté duquel étaient distribués les appartements : — à droite un salon de réception et une petite pièce qui, jadis, avait dû servir d’oratoire ; à gauche la salle à manger et l'office, Derrière, sur le jardin, donnaient deux pièces, l’ancien cabinet de feu Gaspard Mougenot, écuyer, et sa bibliothèque.
Au premier, cinq chambres à coucher avec leurs cabinets de toilette. La famille Mougenot en occupait trois, les deux autres étaient réservées aux étrangers.
Plus haut, les chambres de domestiques.
La cuisine, la buanderie et les communs occupaient un bâtimeni en retour et ouvraient sur la basse-cour et un potager.
Sans être luxueux, l’intérieur de cette maison annonçait une grande aisance et ressemblait à celui de la plupart des riches fa milles franco-canadiennes, Le confort anglais s’y harinonisait heureusement avec la vieille élégance française. Dans toutes les chambres, et mème le long de l'escalier, des tapis moelleux assourdis-
saient les pas. Dans la salle à manger, une toile cirée à grards carreaux blancs et gris couvrait le plancher. Un dressoir, en acajou massif, était chargé de belles pièces d’argentsrie écussonnées et de cristaux, et dans le salon on admirait un meuble antique admirablement marqueté.
Quelques canapés modernes, un piano d'Érard et de menus colifichets juraient hien avec ces vénérables représentants d’un âge pa: sé; mais à Trois-Rivières comme en beaucoup d’autres endroits, les anachronismes ne font pas grand'peur, et la commodité est, peut-être avec raison, jugée préférable à l’uniformité.
En tout cas, malgré cette incohérence, il régnait chez madame Mougenat un bon goût de vieille roche qui vous disposait immédiatement en sa faveur.
Dans cette maison-là il ne devait pas se faufiler le moindre vent coulis ; jamais le rôt ne devait brûler; jamais une bouteille de vin piqué ne devait se glisser sur la table; jamais l'humidité ne devait pénétrer les draps de votre lit; mais en revanche on devait manger longuement, boire lentement et dormir =moureusement.
Puisque nous y sommes, restons-y un peu et entrons dans l'appartement d’Alphonse.
Cet appartement se compose d’une pièce à alcôve fermant avec des rideaux de lampas rouge-sombre et d'un cabinet de toilette qu’il a converti en cabinet de travail et fumoir. Là sont ses livres, ses armes et ses pipes.
En ce moment, l'étudiant à demi couché sur un sofa, devant un bon feu de charbon de terre, se repose des fatigues de son voyage, en causant avec son ami Alfred Robin.
Une bouteille de porter de Londres et des cigares doublent le plaisir de leur conversation intime.
…— ]l faut avouer, — dit le sculpteur les pieds allongés vers le foyer, la tête nonchalamment renversée sur le dossier de son fauteuil, les yeux demi-fermés et la bouche entr'ouverte pour distiller tout doucement un mince filet de fumée bleuâtre, — ma foi, il taut avouer, mon cher ami, que tu es un drôle de corps.
Il s'arrêta, aspira son cigare et reprit avec une certaine empuase :
— Oui, un bien drôle de corps!
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Il s’arréta de nouveau pour soufller un nuage azuré vers le pla= fond.
— J'attends la preuve, dit en souriant, Alphonse, qui caressait un énorme chien de Terre-Neuve, debout près de lui, le museau appuyé sur sa cuisse.
— La preuve, elle est irréfutable,
— Voyons-la.
Alfred se souleva paresseusement, prit une attitude quasiment professorale, et dit:
— Étant donné d'une part un logement charmant, admirablement pourvu de tout ce qui peut faire le bonheur ici-bas, et, d'autre part, un taudis dénué de tout ce qui peut réjouir, quoique plantureusement pourvu de tout ce qui peut déplaire, lequel un homme de sens commun choisira-t-il ?
— Où veux-tu en venir avec ce verbiage ?
— Répondez d’abord à ma question.
— Parbleu, je te comprends bien.
— Parbleu, moi je ne te comprends pas plus qu’un problème de trigonométrie.
— Oui-da, dit Alphonse, riant de la gravité de son ami.
— Quoi! s’écria celui-ci, tu as ici un réduit délicieux, les éléments d’une existence de sybarite. une mère qui t'adore, une SŒur..... ÿ
— Ne parlons pas d'elle, je t'en prie, s’écria vivement Alphonse.
— Soit! répondit Alfred en haussant légèrement les épaules ; maïs tu possèdes le bien-être, objet de nos soupirs, et tu en fais fi; tu abandonnes la proie...
— Pour l'ombre!
— (Certainement. A Québec tu mènes une vie de bohème, excusable et supportable peut-être, — et j'en doute, — dans les vieux pays, à Paris; mais ridicule, absurde, abrutissante au Canada.
— De la morale!
— Si tu le veux, Je suis trop ton ami pour ne pas être quelque fois ennuycux avec toi. Je disais donc qu’à ta place, je me comporterais autrement.
— Bastl à ma place, tu ferais ce que je fais.
— C'est-à-dire que je ferais tout le contraire, mon cher ami. Ou bien je rosterais avee ma mère et je ferais valoir mes terves ;