‹ La Huronne [microforme]Chapitre 34 sur 66 · RD PO SRE VE PP RE TE · texte numérisé non relu

RD PO SRE VE PP RE TE

ou bien j'étudierais le droit comme tu es censé le faire : mais je m'y mettrais sérieusement, car c’est une science aussi utile qu'agréable pour un homme intelligent.

— La littérature...

— La lifiérature ! que te rapporte-t-elle? des ennuis, encore des ennuis, toujours et toujours des ennuis. Qu'est-ce, d’ailleurs, que la littérature française au Canada? Une lettre morte. Notre langue s’en va, quoi que nous veullions faire pour la conserver. Son heure est marquée; l'anglais l'emporte. Il dominera un jour sur tout ce continent, parce que c’est la langue des transactions commerciales, la langue pratique, souple, élastique, courtisane, facile à manier, accessible à toutes les caresses, à tous les haïisers, heureuse de se donner à un Thomas Moore ou à un Byron; mais ausssi disposée à se prostituer au dernier des boutiquiers qui lui achètera ses faveurs. On cause en français, tandis qu'on ne fait que parler en anglais. Avant un siècle, la langue française sera ici ce que la langue latine est en Europe, la langue des savants.

— Merci de la leçon, mon cher magister. Ton éloquence.…

— Oh! je ne plaisante pas.

— Ni moi non plus.

— Enfin, je ne concois pas ta conduite. Au lieu de filer des jours d'or et de soie, tu végêtes à Québec. Tu t’amouraches..

— "Ne touchons pas à cette corde.

— Pardon, je tiens à l’agiter; car que prétends-tu? Épouser cette Indienne ?

— Et pourquoi non?

— Allons donc!

— Mon cher, dit froidement Alphonse, j'épouserai Marie ou je ne me marierai jamais.

— Enfantillage !

— Je l'ai juré.

— Serment d'amoureux, serment de voleur.

— Cela te plaît à penser,

— L'avenir se chargera de te démontrer que j'ai raison.

— Moi, j'ai la conviction que Marie sera ma femine,

— Une Huronne! Et vous ferez de petits sauvages ! Joli! jo3 en vérité, fort joli!

— Ris, situ 1: veux,

Mais ta famille, mais ta position dans le monde, malheureux!

— Je l'aime!

— L'argur:ent des têtes folles. Est-ce pour ajouter un nouveau chapitre à ta trilogie sur le mariage? Est-ce pour faire une étude de mœurs? ilais alors il ne manque pas, à Lorette, de squaws fascinatrices et qui seraient enchantées de recevoir tes attentions.

— Je t'ai déjà dit que j'aimais Marie, répliqua aigrement Alphonse, en saisissant le tisunnier avec lequel il se mit à tourmenter cruellement le feu.

— Allons, ne te fiche pas, dit Alfred d’un ton affectueux.

— Mais toi, que fais-tu donc de plus sage que moi, monsieur le sermonneur ? s’écria Mougenot.

— Tu m'attaques pour éviter mes observations.

— Quand on prêche, on doit avant tout prêcher d'exemple.

— Bien dit. Aussi est-ce ce que je fais!

— Toi!

Alphonse ponctua cette exclamation en laissant échapper le tison= nier qui résonna sur le foyer.

— Mais oui, moi! répéta Alfred en souriant.

— Je n'y suis plus, parcle d'honneur! ton sang-froid me confond. Toi qui aimais une femme à en devenir fou, qui as tenté de l’enlever; toi qui lui es resté fidèle pendant des années bien que tu la crusses morte ; toi qui portais, depuis ce temps, une idée de suicide gravée sur ton front, car ta gaieté était fausse, ton rire n’était que la grimace du dégoût, ta verve c'était l'ivresse du désespoir ; toi qui es sur le point d'entreprendre un voyage de plusieurs milliers de lieues parce qu’un Indien a dit que cette femme vivait encore , toi tu viens élever la voix conére l'amour, te déclarer son accusateur, le condamner, le nier! Ah! c’est &rep fort!

Mougenot avait improvisé cette tirade avec 1ne véhémence, un enthousiasme qui ne lui étaient point habituels.

Alfred lui prit la main et la serra chaleureusement,

— Écoute, mon ami, lui dit-il, nous sommes, par notre naissance, placés l’un et l’autre dans des conditions si différentes, que ce qui peut être bon pour moi scrait assurément mauvais pour toi. Orphelin, n'ayant jamais connu mon père ni ma mère, Eâtardenfin, élevé par la charité publique, je ne dois compte de mes actions qu’à Dieu, La sociéié m'a plutôt repoussé qu'accueilli, elle a plus de

dédain que d'encouragement pour moi; je ne me considère done pas comme son débiteur. Si, un jour, une jeune et helle fille, me voyant passer, triste et désolé, a eu pitié de ma détresse, de mon isolement ; si sur moi elle a daigné jeter un regard de compassion ; si un doux rayon de son âme est venu réchauffer le cœur du pauvre abandonné, est-il étonnant qu'il l'ait aimée, et qu’il l'aime plus que lui-même, plus que tout au monde!

Les accents de l'artiste s’attendrissaient, les paroles tremblaient sur ses lèvres ; des larmes roulaient sous ses paupières.

— Pardon, mon ami, fit Alphonse en se rapprochant de lui; pardon d’avoir réveillé ces douloureux souvenirs. Je m'oubliais dans mon égoïsme ; mais tu me pardonnes, n'est-ce pas ?

— Si je te pardonne! s’écria Robin en changeant de ton avec la soudaineté des gens accoutumés à dompter leurs émotions, et trop fiers ou trop aguerris contre les surprises du cœur pour céder à une longue effusion ; si je te pardonne ! mais, parbleu ! c’est moi qui devrais te demander pardon de ces pleurnicheries. Ah! c’est superbe. Je devais être très-bon dans mon rôle. Voyons, sois franc, avais-je au moins la physionomie de l'emploi? T'ai-je fourni le modèle d’une bonne scène de sensiblerie ? Me reproduiras-tu dans ton prochain roman? Te faut-il une réédition du tableau ? Tu n'as qu'un mot à dire, et je répète : « V’là, m'sieur ! v'là, m'sieur ! » comme disent les garçons des restaurants parisiens. Si nous buvions un verre de porter? Sais-tu qu’il est fameux ton porter ? Tu ne m'avais pas dit, cachottier, que tu possédais une cave de gourmet et des trésors. Ah çà ! voyons, la main sur la conscience, pourquoi liable te résignes-tu à ne t'abreuver que des ondes amères du Saint- Laurent et à ne mordre que dans le pain sec de l'espérance, à Québec, tandis que. Aurais-tu des vices secrets ?

Cette question arriva si inopinément et fut faite avec une candeur si effrayée que Mougenot éclata de rire.

— Ça s'est vu, continua Robin d’un air comiquement rêveur. Quoi qu'il en soit, je bois à ta santé.

— À la tienne, mon cher.

— Porter supérieur, dit Alfred en replaçant son verre sur le guéridon,

— Nous n’en boirivns pas de meilleur sur le territoire de la baie d'Hudson.

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— Cela me paraît probable. Bien heureux si nous avons de mauvais whiskey chaque fois que nous le désirons. On dit que la Compagnie a défendu le trafic des liqueurs enivrantes.

— Ce qui ne nous empéchera pas d'en trouver dans les forts; je sais cela. Mon père, qui fut longtemps un des principaux employés de la Compagnie du Nord-Ouest, m’a souvent raconté que ces prohibitions étaient illusoires.

— A propos, ton dessein de m’accompagner est donc une chose...

— Décidée, mon bon, interrompit précipitamment Alphonse. Quand mon attachement pour toi ne me déterminerait pas à faire cette expédition, mon goût pour les aventures.

— Ajoutous ton amour pour la charmante Yureska, dit Alfret avec un sourire.

— Tous ces motifs, si tu veux.

— Mais ta mère s’y upposera.

— C'est ce qui me contrarie le plus, répliqua l'étudiant d'un air soucieux. Ma mère est déjà âgée... Le voyage — j'y ai réfléchi — durera plus d'une année.

Il appuya son coude sur le bord du sofa et se mit à rêver.

— Crois-moi, lui dit Robin, renonce à ce projet ; reste ici, cela vaudra mieux pour toi et pour les tiens. Seul, je puis me charger de l’entreprise. Je suis jeune, fort et résolu, mes chances de succès sont grandes. D'ailleurs, ne suis-je pas seul au monde? Si j'échoue, je ne laisserai point de regrets.

— Ah! Alfred !

— Qui, toi, sans doute; mais tu m'oublieras bien vite, et tu auras raison. Que suis-je ici-bas ? Un parasite, un rameau inutile!

— Veux-tu bien ne pas tenir ce langage ! Il m'afflige.

— Cependant, reprit le sculpteur en passant le revers de sa main sur ses yeux, cependant, plus je réfléchis, plus je me convaines que, loin de me servir, tu me nuiras dans l'exécution.

— Alfred, ce que vous dites là est blessant.

— Mais, enfant, tu ne peux délaisser ainsi ta mère et ta sœur ! s'écria Alphonse d’un ton fàché.

— Elles ne resteront pas seules. Mon oncle de Philadelphie se retire des affaires ; il sera ici le mois prochain ; il demeurera avec elles.

Si pourtant Yureska consentait à ne pas venir? insista Robin.

— D'abord, elle n'y consentira pas; je connais ses intentions. Elle veut revoir sa Victorine. Son affection pour moi ne va pas jus= qu’à la tendresse qu'elle a pour elle. Si tu savais comme elle l'aime, comme elle est heureuse de parler d'elle!

— Vrai! exclama l'artiste avec la naïveté d'un amant qui ne peut se lasser des hommages rendus à sa maîtresse,

— Oui, elle partira, et nous partirons tous trois ! s’écria Mougenot ; je brûle déjà d’être en route. Mon nom nous sera une recommandition, car mon père a laissé de bons souvenirs aussi bien dans les comptoirs que dans les wigwams indiens. J'aurai, en outre, des lettres de recommandation du gouverneur de la baie d'Hudson; et quant à de l’argent, inutile, mon ami, de te tracasser le cerveau à ce sujet, j’aurai ce qu'il nous faudra.

— Merci, Alphonse, tu es un digne camarade! Mais j'espère que mon mystérieux protecteur, qui devine si bien mes plans, songera à me pourvoir. Ces secours me sont lourds, cependant; j'ai hâte de m'en affranchir,

Un nuage passa sur le front de l’artiste, qui n’a point d’articuler sa pensée.

Il y eut un moment de silence. Les deux jeunes gens étaient plongés dans des méditations bien différentes. Alfred réfléchissait à l'énigme qui enveloppait sa naissance; Alphonse s’égarait sous les bosquets parfumés de son amour.

La pendule, en sonnant trois heures de l'après-midi, les ramena au monde extérieur.

— Mais enfin, que diras-tu à ta mère? dit Robin.

— La vérité. ou en partie. Nous possédons un domaine ime mense à la rivière Rouge, ma mère a envie de s’en débarrasser ; ce sera non prétexte.

— Je conçois. Et ta sœur, ne redoutes-tu pas ?..,

Un regard interrogateur termina cette phrase.

Le visage d'Alphonse Mougenot se rembrunit.

— Ma sœur... dit-il, oui. elle est singulièrement changée... Le Clairville.. Que t'avais-je dit? N'est-ce pas un lâche?

— Les apparences, balbutia Robin.

— Les apparences !.. encore ! Mais j'ai des preuves, des preuves authentiques, palpables. Aussi bien je vais les chercher maintenant,

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Quand tu les aura vues, tu reviendras sans doute de ton inqualifiable estime pour ce scètérat.

Aussitôt Alphonse se leva, passa dans son cabinet, où il demeura pendant près d'un quart d'heure à fureter dans des paperasses, dunt on entendait le froissement à travers la porte entre-bäillée.

Au bout de ce temps, fétudiant poussa un cri de satisfaction, et il rentra dans la chambre à coucher en tenant un papier frippé et jauni.

— Tiens, lis! dit-il à son ami.

Alfred prit le papier qu’Alphonse lui tendait. 1] le parcourut d’un coup d'œil.

Une lueur d’indignation brilla sur son noble visage, pàli par les veilles et par les chagrins, et il demanda :

— Es-tu sûr que ce soit son écriture ?

— Parbleu! veux-tu voir d’autres lettres, à moi adressées par lui ?

— Montre.

Alphonse lui passa quelques lettres, et l’artistr: ayant confronté les écritures et les signatures s’écria.

— Le misérable!

— Avais-je raison?

— Tu ne fais donc partie d'aucune Société?

— Société secrète? Non, mon ami, j'en ai assez, je suis guéri.

— Veux-te me confier ce billet

— Volontiers. Aies-en soin.

— Pour cela, sois tranquille, j'en aurai soin comme d’un dépôt sacré, répondit Alfred Robin en serrant le papier dans son porte= feuille.

COMME QUOI ALPHONSE ET ALFRED FONT UNE PARTIE DE PÊCHE SUR LA GLACE, ET POURQUOI LÉON AVAIT VOULU PARLER EN TÊTE A TÊTE À EMMA, À L'AUBERGE IOLICŒURe

— Cinq heures bientôt, dit Mougenot consultant la pendule, en ayant les deux mains plongées'dans les poches de sa robe de chambre, et tendant l’un après l’autre ses pieds au feu.

— Pourtant, je m'en suis douté la première fois que je l'ai aperçu, pensait Alfred ; la dupliciié est écrite sur ses traits,

— Cinq heures ! répliqua l'étudiant, on va dîner dans un instantsi je m'habillais !

Et il s'approcha d’une table de toilette.

— Que fais-tu donc? lui cria l'artiste.

— Mais voici l'heure de dîner.

— Déjà! Je cours m'arranger un brin.

Peu de minutes après, la famille Mobgenot « et Alfred Robin étaient réunis dans la salle à marger.

. On se mit à table; Me veuve Mougenot dit le benedicite et chacun s’assit.

C'était une femme d’une soixantaine d'années, plutôt petite que grande, au teint fortement coloré, au cou rentré dans les épaules, et dont la constitution générale révélait une pléthore.

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