‹ La Huronne [microforme]Chapitre 35 sur 66 · DE PÊCHE PARLER EN · texte numérisé non relu

DE PÊCHE PARLER EN

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Elle portait une robe de laine noire, et le chapeau des veuves en soie oire, avec un bonnet de simple tulle bleu pâle, ruché sous la passe.

Ce costume, elle ne l'avait pas changé depuis la mort de son mari.

M®° Mougenot avait un cœur excellent; elle était très-pieuse sans bigoterie, très-charitable sans ostentation, mais encline à la colère par son tempérament. C'était le seul défaut qu’on lui connôt; chez elle, par malheur, il était terrible. Ni sa raison, ni les conseils de son directeur spirituel, ni l’aide de la médecine n'avaient pu triompher de ces accès d’emportement qui la mettaient parfois dans un état voisin de l’épilepsie. Les plus grands ménagements lui étaient nécessaires, car la moindre contrariélé la faisait éclater.

C'est ce qu'avait appris Emma à Robin, le jeudi précédent, avant qu’il la reconduisît chez sa mère. Pour expliquer l'absence d'Alphonse, ils direut qu’une affaire de fermage l'avait retenu à Champlain, village situé sur la route de Québec à Trois-Rivières.

Quant à l'accident arrivé sur le Saint-Laurent, ils se gardèrent bien d’en ouvrir la bouche.

Comme la liberté accordée par les mœurs anglo-canadiennes aux jeunes filles leur permet de voyager avec les jeunes hommes, Muc Mougenot ne trouva pas étrange qu’un ami de son fils lui ramenât sa fille.

Robin fut, au contraire, parfaitement accueilli et tout de suite installé dans la maison.

L'aubergiste chez qui Alphonse, Emma et lui étaient descendus en arrivant à Trois-Rivières, avait été grassement payé pour garder le silence, et, en Amérique comme en Europe, avec de l'argent on lie et délie à volonté la langue des hôteliers.

La bonne Mm* Mougenot ignorait donc complétement le petit mélodrame qui s'était joué près d'elle.

Tout d’abord, Alfred lui avait plu. Elle le connaissait déjà parles wttres de son fils, mais ne l'avait pas vu avant cette visite. Notre sculpteur, sans le chercher, fit sa conquête, et, je crois bien qu'aussitôt elle songea à la possibilité d’une union entre Emma et lui. £llene savait guère, la bienveillante veuve, que les deux cœurs qu'elle mariait ainsi, dans son imagination, n'étaient plus libres et

qu'ils avaient disposé d'eux-mêmes, ;

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Lorsque des lèvres officieuses, il s’en trouve partout, lui araienc parlé des assiduités de Léon Clairville auprès d'Emma, Me Mougenot, s'était dressée de toute sa hauteur, et avait repliqué d’un ton de matrone romaine blessée dans sa dignité :

— Est-ce que ma fille oserait s’abaisser jusqu'à de telles espèces ?

On s'était tu, et, avec raison, car un mot de plus, eût pu soulcver en clle un transport de fureur dangereux.

Emma savait trop bien quelles étaient ses dispositions à l'égard des Clairville, pour hasarder une parole en leur faveur, Elle n’espérait pas que le temps les modifierait: M"° Mougenot devait rester intraitable sur ce chapitre. Et la certitude qu’elle ne consentirait jamais au mariage d'Emma avec Léon pouvait bien avoir aidé celui-ci dans son entreprise de séduction. L'amour est un être bizarr: qui se repaît de sa propre faim, et meurt dans les bras de la satiété, dès qu'on lui donne les aïiments qu'il sollicitait avec tant d'instance,

Aussi Emma avait-elle remarqué Léon justement, semblait-il, parce qu’on voulait le lui cacher ; et aussi l’aimait-elle en raison du mépris qu’en faissient sa mère et son frère.

On le voit, quand même le cœur d'Alfred eût été ouvert à de tendres sentiments , les vues matrimoniales de Mm® Mougenot eussent été frustrées par la passion anticipée de sa fille pour le fils de leur mortel ennemi, comme l'appelait la veuve.

Mais quelle mère ira jamais s’imaginer qu’une fillette de seize ans a disposé d'elle sans sa permission !

Les regards inquiets d'Alfred arrêtés souvent sur Emma, de puis leur arrivée, M®° Mougenut les interprétait à sa façon. Elle

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jusqu’au changement de la jeune fille, à sa mélancolie et à ses rougeurs subites, quand Robin s'adressait à elle, qui ne parussent du

” meilleur augure à cette mère aveugle,

Au dîner, ce jour-là, Emma avait une robe de couleur sombre, qui faisait ressortir davantage encore la päleur de son visage. Elle avait l'air plus inquiet qu’à l'ordinaire. Chaque fois que l’on ouvrait une porte ou qu'on l'interpellait, elle tressautait comme en proie à une vive agitation nerveuse.

— Eh bien! mesdames, vous n’allez pas en veillée ce soir, j'espère, dit Alphonse quand on fut au dessert,

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— Pour moi, mon ami, je ne sortirai point, car je ue me sens pas bien, répliqua Me Mougenot.

— Comment, ma mère, vous seriez indisposée?

— Oh! peu de chose, ce mal de tête auquel je suis sujette.

— Cela ne vous empêchera pas de venir avec nous, dit Alphonse.

— Si; l’air dans ces moments-là m'est contraire. Mais, où voulez-vous donc aller?

— Nous avions projeté une partie de pêche aux flambeaux, avec quelques amis, les dames Lacour, Langevin, Pacot, et MM. de Montigny, Billotte, vous savez?

— Je suis fâchée de ne pouvoir être des vôtres, reprit M"® Mougenot. Au resle, vous ne perdez pas grand'chose; ma sociélé n’a rien de fort amusant pour des jeunes gens.

— Ah! ma mère!

— Emma sera de la partie ? reprit la veuve, en jetant un regard à la jeune fille qui paraissait tout à fait étrangère à l’entretien.

— Nous y comptons bien ! s’écria l'étudiant.

Et comme sa sœur ne répondait pas, Alphonse lui toucha légère. ment le bras en disant :

— À quoi songes-tu donc ?

— À quelque cavalier, sans doute, répliqua madame Mougenot.

Emma essaya de sourire.

— Vous disiez? fit-elle avec une surprise qui témoignait qu’elle était bien loin de la conversation.

— Nous disions. ma petite sœur, repartit Alphonse, que nous t'emmenions ce soir avec nous, n’est-ce pas Alfred ?

Le sculpteur fit un signe de tête aflirmatif.

— Ce soir! dit Emma troublée.

— Mais oui, ce soir, dans quelques heures parbleu, mademoiselle l'endormie. Et nous passerons une bonne partie de la nuit,

- Mais je ue puis, balbutia-t-elle.

— Qu'est-ce à dire? on peut tout ce qu'on veut, surtout les jolies femmes, dit joyeus-ment Alphonse. C’est une affaire réglée, tu viendras.

— Non vraiment, répliqua la jeune fille sans lever les yeux de dessus la nappe.

— Et pourquoi n'irais-tu pas avec ces messieurs? demanda madame Mougenot d’un ton bref.

Emma se prit à trembler.

— Mon Dieu, maman, dit-elle faiblement, je ne suis pas bien non plus ; j'ai des frissons, la fièvre, je crois.

— Des vapeurs ! dit Alphonse en riant. Nous savons ce que c’est. On traite ça par beaucoup d'exercice au grand air et des pilules de distraction.

— Je partage cet avis, insinua Alfred.

— C'est donc entendu, Emma, tu viens avec nous et je te promets un plaisir, oh! mais un plaisir !

— Ton frère a raison, ma fille, ajouta Mme Mougenot, sans mes douleurs de tête je vous suivrais moi-même. D'ailleurs tu adores la pêche de nuit.

— Mais, maman, s’écria Emma, avec des larmes dans la voix, je vous dis que je suis malade.

Alfred vint à son secours.

— En effet, dit-il, mademoiselle est fort pâle. Le repos lui conviendrait peut-être mieux qu’une veille sur la glace.

— C'est bien contrariant! proféra i'étudiant d’un accent boudeur.

— Allons, mes enfants, arrangez-vous dit Mme Mougenot. Si cependant, Emma se sent mal à l'aise, il est préférable qu’elle reste ici.

— Oui, maman! s’écria aussitôt la jeune fille.

Mme Mougenot se leva, dit les grdces et on sortit de table,

— Mauvaise! fit Alphonse à sa sœur, en lui donnant une petite tape sur l'épaule ! Si le beau Léon était de la partie tu n’y manquerais pas ; mais je te revaudrai ça.

Emma remonta lestement chez elle et les deux amis restèrent dans la chambre de l'étudiant.

— Sais-tu que l’état de ta sœur exige des soins? dit Robin à Mougenot, tout en allumant un cigare.

— Crois-tu ?

— Oui, et je crois même qu’il est impérieusement nécessaire de la soumettre sur-le-champ à un traitement.

— Mais qu'a-t-elle en définitive ? dit négligemment Alphonse,

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— Ce qu’elle a ! c'est toi qui me fais une pareille question. Pour nn psychologue, tu n’es pas fin, mon cher.

— Tu penses que son amour.

— Pas autre chose.

— Les jeunes"filles, à cet âge, éprouvent souvent des révolutions physiques ; tu sais que les femmes sont, plus encore que les hommes soumise à des influences.

— Assez de science, mon ami, interrompit Alfred. I] n’est pas besoin d'être docteur en médecine pour diagnostiquer ce qu'a ta sœur. Elle est amourause, voilà tout.

— (Ça passera!

— Ton a..our avec la Huronne passera-t-il donc ?

— Quelle différence !

— Pas à ton avuu..., repartit Alfred de son ton humouristique.

— Je t'ai déjà prié.

— De ne pas mettre le pied sur ce terrain? Je bats immédiatement en retraite de peur d’encourir ta disgräce et celle de ta future postérité indienne. Est-ce que tu orneras de noms peaux-rouges, ces chers petits fruits de ton hyménée.. si pourtant la Providence féconde le sein de ton épouse ador£e ? Me choisiras-tu pour parrain de ton aîné?

— Tu cs insupportable,

— Heureusement que tu ne me supportez pas. Mais revenons à Emma. Mon opinion est qu’il faudrait la faire voyager pendant quelques mois.

— Ah! nous verrons. Clairville ne reparaîtra pas de sitôt ic. Avant de partir pour les montagnes Rocheuses, je préviendrai mon oncle et engagerai ma mère à la mener, cet été, aux eaux de Saratoga; à notre retour, nous la retrouverons bien mariée, nourrice peut-être, et à coup sùr, fort peu soucieuse du Clairville.

Rawvi de son raisonnement, Alphonse pirouetta sur les talons, et reprit :

— Je vais faire atteler mon grand traîneau. On tient six dedans. Nous prendrons quatre de ces dames et nous irons à la baraque. De Montigny et les autres viendront ensemble. Le champagne sautera, mon cher.

Vive le vin vive ce jus divin...

— Oui, dit Alfred, ici rien ne te coûte,tu es comme coq en pâte; mais à Québec monsieur fait l’anachorète. Il se permet de ne pas voir une cope dans sa poche. Est-ce que par hasard tu cumulerais? est-ce que tu voudrais faire concurrence à un certain Malo, de Montréal, sur la ladrerie de qui la chronique rapporte des merveilles ?

— Malo! le Malo de la rue Saint-Gabriel! répliqua Alphonse, avec un accès d’hilarité ; Malo ! il dame le pion à tous les Gobsecks passés et présents ; j'écris son histoire,je la publicrai prochainement. Si mon talent était à la hauteur du sujet, je dirais que je fais là un @es livresles plus curieux de l'époque. Pour mon avarice apparente, mon cher Alphonse, c’est un secret que je te confierai.… plus tard.

— La suite prochainement, exactement comme au bas d’un feuilleton. Alerci ; l'espérance est la seule chose qui soit restée au fond de la boîte de Pandore.

— J'entends tinter les grelots de mon attelage. Partons.

— Et un paquet de cigare, et la petite bouteille de riquiqui?

— Tout ça tu le trouveras là et bien autre chose.

— tou, achève donc. Alors il paraît qu’à Trois-Rivières tu es un Lucullus et à Québec un Diogène ?

— Moins l'or, l'esprit et le cynisme. En route, häkleur !

Une heure après, troistraineaux remplis de jeunes gens des deux sexes qu'animait une vive gaieté à en juger par le diapason de leurs rires, doublaient le petit cap qui se dresse à l'entrée du Saint- Maurice dans le Saint-Laurent et remontaient, en luttant de vitesse, le premier de ces fleuves.

La nuit était d'une majestueuse beauté, quoïque très-froide. Pure et profonde, la voûte céleste s’arrondissait comme un dais d'azur ruisselant de pierreries. Aux rayons de la lune, la surfacg du Saint-Maurice se déroulait ainsi qu’une blanche nappe de lin, étendue entre des escarpements plantés de pinières, sur lesquelles on aurait jeté à profusion le duvet de l’eider.

A l'embouchure du cours d'eau s’étendait de longues Dattures ou bas-fonds. Sur l'une de ces battures, une grande cabane avait été construite ; l'intérieur était chauffé par un poële; une couche de paille, recouverte de peaux, tenait lieu de plancher. Dans la glace, on avait pratiqué une section transversale d’un pied de large envi-

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ron et qui laissait l'eau à découvert, Cette ouverture partait du fond de la baraque pour aboutir à quelques pas de la porte. C'est là que se faisait la pêche, soit avec des lignes, soit avec de légers harpons.

Rien n’est plus facile que cette pêche, qui sert de prétexte à des réunions fort attrayantes, dont les Québecquois surtout sont extrémement friands.

Les lignes appâtées ou les harponneurs prêts, on promène des torches au-dessus de l'onde. Le poisson, attiré par la lueur, vient mordre aux hameçons, ou se faire embrocher par les dards.

La quantité de victimes de toute sorte, mais principalement de petites morues, que l’on fait ainsi, est souvent considérable. Cette pêche est même exploitée en grand par des industriels,

Quand elle est faite par un parti de messieurs et de dames, la quantité et la qualité des captures n’est pas évidemment ce qui préoccupe le plus. Mais on se divertit à qui mieux mieux. Ces messieurs commencent par pêcher très-sérieusement, ils le disent au moins ;et ces dames s'apprêtent, non moins sérieusement, à faire frire les frétins que prendront ces messieurs, lorsqu'elles ne se mêlent pas de pêcher ou darder elles-mêmes. « Silence ! pas de bruits gardons-nous d’effrayer les habitants de l’orde. Bon! en voici un;e: moi un, et moi un. Ah! je l'ai manqué; celui-ci ne l'échappera pas. Houp, il m’a fait de la peine. Qu'il est gros! Un esiurgeon! Bravo! La-dessus, buvons un coup pour nous réchauffer! »

Ce premier verre de vin est le signal d’une trêve, et ordinairement de la suspension des hostilités.

« À la poêle ! à la poêle! »

Le grésillement de la graisse sur le feu, puis le rissolement des martyrs aquatiques se confondent bientôt avec le cliquetis des verres, les joyeux refrains de nos chansons égrillardes, ct queiquefois aussi, Dieu me pardonne, avec le retentissement des baisers !

Et là, sur cette glace épaisse d’un mètre, alors que quatre à cinq pieds de neige matelassent la campagne, à deux mille lieues de notre France, vous retrouvez ses visages, son type, sa gaillardise proverbiale, les échos de sa pensée et jusqu’au son de sa voix, malgré une séparation qui remonte à un siècle et les efforts tyranniques de

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