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hommes d'équipage et leur oagage ou butin, chaque canot porte à son bord, soixante-cinq paquets de marchandises, six cents livres de biscuit, deux cents livres de porc, trois boisseaux de pois, une hache, une corde de touage, une chaudière, une éponge pour assécher l’embarcation, de l'écorce, de la gomme pour la réparer et deux toiles cirées recouvrant cette cargaison. Alexandre Mackenzie a eu bien raison de dire : « En voyant un de ces frêles vaisseaux ainsi chargé, surchargé, avec son plat bord à six pouces de l’eau, un Européen se croirait perdu sur un pareil bateau ; mais les Canadiens sont si experts qu’il arrive peu d'accidents. »
Vers trois heures de l’après-midi, on commença à découvrir la pointe de l’île Perrot et, peu après, la paroisse Sainte-Anne, Cette paroisse est la dernière de l’île de Montréal, qui a trente-deux milles de long sur dix de large et a été surnommée, à cause de sa fertilité, le Jardin du Canada,
Sainte-Anne est baignée par l'Outaouais fleuve, que les voyageurs prennent pour gagner les grands lacs ; mais à son pied il existe un rapide très-violent et l’on s'arrête forcément pour faire le premier portage: ce qui veut dire que, dans les places où les cours d’eau sont obstrués par des rochers infranchissables, il faut atterrir, haler les canots sur le rivage, les hisser, avec la cargaison, sur ses épaules, et transporter le tout jusqu’à l'endroit où la rivière redevient navigable, Certains portages ont jusqu’à une lisue de longueur.
L'Outaouais est jalonné de ces portäges qui rendent sa navigation aussi rude que périlleuse.
A Sainte-Anne, les voyageurs font donc une halte; mais elle a un but indépendant du portage, car, à partir de ce lieu seulement, les Canadiens considèrent qu’ils se mettent en route, et ils ont conservé la pieuse habitude d’aller offrir leurs dévotions dans l’église du village et d'implorer la protection de sa sainte patronne.
Le guide Pierre donna l’ordre du débarquement, en annonçant qu'on repartirait au bout d’une heure et qu’on coucherait sur le rivage du lac des Deux-Montagnes.
Yureska, Mougenot et Robin, et la plupart de leurs compagnons s’en furent à la chapelle pour y faire une prière, tandis que les moins religieux d’entre eux se précipitaient dans une misérable taverne, établie au bord du fleuve.
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Un Indien, assis dans un coin, guettait avec impatience leur arrivée.
C'était Baptiste, le Huron dont Yureska avait repoussé les propositions de mariage. Attablé devant une bouteille de whiskey, il invita quelques-uns des voyageurs à trinquer avec lui. Les conviés eurent garde de refuser. Tout en buvant, on eausa; et tout en causant Baptiste exprima son désir de prendre part à l’expédition.
— Je suis arrivé trop tard, vois-tu, mon frère, dit-il, en s’adressant plus directement à l’un des canotiers qui paraissait regretter son engagement ; oui, je suis arrivé trop tard, car j'aurais voulu monter aux Pays d'en Haut. Je donnerais bien de l'argent pour n'avoir pas manqué cette occasion. Maintenant, je serai forcé d’attendre encore une année. Ça me fait un grand tort.
— C'est donc toi qui nous suivais tout à l'heure? dit l’engagé.
— Oui, c'est moi.
— Ah! pourquoi nous suivais-tu? Les canots sont pleins, tu n'auras pas de place. Le patron est dur, c'est Pierre le bien nommé.
-— Mais si quelqu'un était malade ? insinua Baptiste.
— Oh! nous nous portons tous comme des chênes.
— Buvons un autre coup. À votre santé !
Tout en choquant leurs verres, l’Indien fit un signe à l’engagé.
Ils sortirent sans qu'on prît gardé à eux et Baptiste dit à son interlocuteur.
— Voyons, mon frère, veux-tu me céder ta place? Je te donne vingt cinq piastres.
— Pas pour un diable, répondit le Canadien.
— Allons, je l’en donne trente.
— Non, que je te dis.
— Quarante.
— Baptême ! marmotta l'engagé , quarante rpiastres, deux cents francs, la moitié de mon salaire pour toute la durée de l'expédition ; c'est une belle somme.
— C'est dit? demanda Baptiste,
— J'en veux cinquante.
nee, leur — Tiens, les voilà, dit l’Indien en lui mettant dans la main cinq a ee billets de dix piastres. | Le.
y, il in- Le Canadien les compta rapidement, puis se glissa dans un che- FF s'éont és min creux qui conduisit à Montréal. FE Ltd Déjà, le patron Pierre commandait à ses hommes d'opérer le a. à l'expé- portage. , ; | L'intrusion de Baptiste ne fut pas d'abord remarquée. Une bou- ! catiitess teille d'alcool dont il avait eu soin de se munir. lui avait concilié les regretter gens du bateau que montait l'engagé, à qui il s’était substitué, et fe dé oulu la supercherie passa alors inaperçue. ont pour Les canots furent remis à flot au lac des Deux-Montagnes, et ns rcé d’at- maître Pierre, d’un ton puissant et harmonieux, chanta l'A dieu du ie Voyageur canadien au pays natal : Ù ngagé. te Aux approches du soir, aux sons lents de l'afrain, ; + Nos voix à l'unisson, nos rames en cadence, Ë plein , u Quand l'ombre des forêts se perd dans le lointain, À à le bien A Sainte-Anne, chantons l'hymne de la partauce. :
Ramons, camarades, ramons ; | Les courants nous devancent, Les rapides s’avancent, La nuit descend sur les vallons, à l’en- Et pourquoi dérouler la voile en ce moment ?
Nul zéphyr n’a ridé la surface de l'onde; Mais si, loin du rivage, Éole nous portant { Rend la rame au repos, entonnez à la ronde : te te donne He soufflez, soufflez, brise, aquilons, Ed Les courants nous devancent, ls 0
dit à son
Les rapides s’avancent, La nuit descend sur les vallons.
Rives de l'Ottawa, l’astre pâle des nuits
Nous attend sur vos flots. Rends-nous les vents propices, ux cents Patronne de ces lieux, toi qui nous y conduis, édition ; Donne à l'air la frafcheur ; voguons sous tes auspices.
Soufflez, soufflez, brise, aquilons, Les courants nous devancent, Les rapides s’avancent,
La nuit descend sur les vallons. !
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Rien de plus poétique, par une belle soirée, que ce chant, quand té chœur est enlevé par une centaine de bateliers à la voix musicale, quoique forte.
— N'est-ce pas que c’est beau ! s’écriait Alphonse enthousiasmé.
Cela vaut mieux, à mon avis, que le concert le plus délicatement composé et exécuté dans la salle la mieux décorée du monde. Ah! je ne suis pas surpris que Washington Irving ait dit : « Ce n’est pas sans émotion que l’on apercoit quelquefois un bateau glissant, à la clarté du soleil couchant, sur la surface d’un lac dont les eaux limpides sont labourées en cadence au bruit de ces vieilles et gracieuses chansons, ou saluant, dès l'aurore, par des harmonies mâles et naïves, les rochers de quelqu’une des rivières du Canada. »
La nuit était venue quand on s’arrêla de nouveau pour souper et se reposer.
Ni Alphonse, ni Alfred r’avaient ramé. Cependant ils étaient épuisés de fatigue. C'est qu’ils avaient dû aider à faire le portage et garder, pendant plus de onze heures, une position gênante dans leur canot.
Les voyageurs allumèrent des feux pour cuire leurs aliments et se mirent à danser aussitôt qu'ils eurent soupé. La bacchanale se prolongea très avant dans la auit et elle incommoda ïort nos amis, qui, n'ayant pis dormi depuis deux jours, soupiraient pour le sommeil.
A cinq neures, le lendemain, tout le monde fut debout. L'étudiant et le sculpteur avaient les membres roides, la tête lourde, le corps
brisé de lassitude, car il leur avait fallu coucher, comme les autres, à la belle étoile, avec la terre pour matelas, la voûte céleste pour rideau et une simple robe de buflle pour édredon.
Yureska, d’une constitution plus nerveuse et plus endurcie aux exercices corporels, n'éprouvait aucun malaise, Ce fut elle qui en couragea les jeunes aventuriers.
— Ce ne sera rien, leur dit-elle. Dans quelques jours, vous serez rompus au métier. Les premiers moments seuls sont douloureux.
— Mais je suis parfaitement bien, dit Alphonse, rougissant de sa taiblesse.
— J'en suis enchantée, répondit la jeune fille en souriant de cet accès d’amour-propre.
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— Ne pourrais-tu, amie, venir dans notre canot ? reprit l'étudiant avec un regard passionné.
— Non, non, fit-elle coquettement, Près de toi, mon frère...
Elle tressaillit et resta court.
— Qu’as-tu donc? demanda Mougenot étonné.
— Rien. rien. je assure.
La Huronne commettait un mensonge, car ce qui lu: avait coupé la parole c'était la vue soudaine de Baptiste.
Appuyé contre un arbre, l'Indien fixait sur elle des yeux étincelauts de jalousie.
Alphonse se retourna, mais soit que Baptiste eût prévu ce mou vement, soit tout autre motif, il se retourna aussi, et l'étudiant ne le distingua point des autres voyageurs qui roulaient aux environs leurs couvertes avant de se rembarquer.
* — Baptiste ici! je m’en doutais, se disait en elle-même Yureska, je dois me méfier de lui.
Et sa main se porta vivement sur la garde d’un couteau de chasse dont la gaîne était attachée à sa ceinture.
— Vrai, dit Alphonse fort bas, vrai, ma bonne Marie? ..
— Chut! plus de ce nom, interrompit-elle en posant le doigt sur ses lèvres.
— Enfin, tu serais mieux avec nous. Si tu le veux, je demanderai au patron, je suis sûr qu’il ne me refusera pas. Tu sais que je lui suis spécialement recommandé. J’alléguerai que j'ai besoin de tes services.
— Non, mon frère, répondit-elle avec une inflexion douce, mais ferme; nous nous trahirions si nous étions si près l’un de l’autre, Je regrette de te refuser; mais la prudence me conseille de le faire, et je me cenformerai à ses avis jusqu’à ce que nous ayons terminé notre entreprise. C’est assez causé sur ce sujet. Voilà qu'on pousse les canots à l’eau, je vais à mon poste.
Alphonse, oublieux et indiscret comme tous les amoureux, tendit la main pour lui presser la sienne.
— Y songes-tu ? est-ce que je ne suis pas un engagé? lui ditelle le rire aux lèvres.
On repartit, toujours en chantant et favorisé par un temps délicieux pour la saison. Les rives de l'Outaouais sont peu remarquables. Généralement plates et couvertes de pinières ou de broussail-