‹ La Huronne [microforme]Chapitre 46 sur 66 · RSR 2 DR ATEN D RNA NOTE MERE SET · texte numérisé non relu

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les, elles ne présentent d’autres accidents de terrain que quelques chutes comme celles des Chaudières, près de la rivière Rideau, qui se jette dans le fleuve par un escarpement à pic de quarante pieds d'élévation. Le voyage est néanmoins très-incommode. À chaque pas, on rencontre un portage ou une décharge, sorte de bas-fond où les hommes doivent aborder pour traîner les canots au moyen d'un cable.

À part ces détails, les bords de l'Outaouais revêtent une uniformité attristante jusqu’au portage du lac Nipissing auquel on arrive après dix-huit jours de navigation.

Alors la scène change, en coupant à angle obtus vers le lac Hurou par la rivière Française. Longue de vingt-quatre lieues, cette rivière roule comme un torrent sur un lit de roches tourmentées, creusé entre des falaises sourcilleuses et intersecté de rapides dangereux comme celui des Pins, de la Faufille, de la Parisienne. A ce point, on a un pied dans le désert : les derniers murmures de la civilisation s’éteignent.

Le trajet du portage Nipissing au lac Huron demande trois jours.

Longitudinalement, ce lac a deux cent quarante milles ; sa largeur est de deux cent vingt. Sa profondeur de cent cinquante brasses, Il se trouve à trente pieds au-dessous du lac Supérieur, la plus vaste étendue d’eau intérieure connue, car elle mesure trois cent quarante milles sur cent quarante, avec une profondeur égale à celle du lac Huron et une élévation de six cent vingt-sept pieds audessus du niveau de la mer. Les deux mers sont reliées par un chenal naturel nommé canal Sainte-Marie. Sur son littoral, quelques Indiens, des Bois-brôûlés et des Canadiens ont bâti un village appelé Sainte-Marie. Les habitants vivent du produit de la pêche du saumon et du poisson blanc, très abondant dans ces parages, et du commerce qu'ils font avec les employés des compagnies des mines de cuivre du lac Supérieur.

Un mois après son départ de Lachine, le parti commandé par maître Pierre aborda à Sainte-Marie et se reposa deux jours à la maison Ermatinger!.

Nul événement fâcheux n'avait troublé le voyage. Robin et Mougenot commençaient à s’habituer à leur nouveau genre de vie. Le

® Les factoreries de L: baie d'Hudson sont appelées forts ou maisons.

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patron avait conçu une véritable affection pour eux. Toute la bande qui s'était un peu moquée et de leur gaucherie et de leur lassitude au début, paraissait les chérir. Alfred faisait au bivac le portrait des aventuriers, Alphonse leur contait des histoires ; c'ét:it d'autant plus charmant qu'Yureska était en santé rarfaite et que le ciel était toujours d'humeur excellente.

Les craintes quela présence imprévue de Baptiste avait inspirées à la jeune fille semblaient futiles ; car, sauf l'incident de la première couchée, non-seulement elle n'avait pas eu à se plaindre de lui, mais il ne lui avait adressé ni une pirole ni un si uple coup d'œil. Je ne sais même point si Yureska n'était pas, malgré son amour pour Mougenot, blessée de cette indifférence. Les femmes pnt toutes semblables . civilisées ou sauvages, leur vanité est excessive. Les attentions des hommes qu'elles détestent le plus les flattent autant peut-être que les câlineries des hommes qu'elles aiment le plus.

Mais si Baptiste avait l'air de ne plus penser à elle, Yureska avait bien innocemment enflammé le cœur d’un nouvel amant.

C'était Tête-de-Renard.

A la vérité, l'Indien n'avait pas avoué à la Huronne l'impression qu’elle lui causait. Il était respectueux, dévoué pour la jeune fille et plein de sollicitude pour Alphonse. Mais avec son instinct de femme, Yureska l'avait deviné. Elle lui savait gré de sa réserve et l'en récompensait par mille délicatesses plutôt faites pour accroître que pour réprimer la passion naissante de Tête de-Renard.

Mougenot ne soupçonnait pas cet attachement; cependant il éprouvait un sentiment de répulsion inexplicable pour l'Indien, et ses prévenances le taquinaient, l’irritaient même, loin de gagner sa reconnaissance.

Il luy en “oulait presque d’avoir été placé par le hasard dans le canot d'Yureska. Suuvent toutefois il se reprochait franchement sa dureté pour l'Indien, et s’efforçait sérieusement de le traiter avee plus d'égards.

Telle était, en apparence, la position respective de nos principaux personnages quand ils quittèrent la maison Ermatinger pour gagner le fort Williams, situé à la tête du lac Supérieur, vis-à-vis de l'ile Royale, à cent soixante lieues de la paroisse Sainte-Marie.

Maître Pierre avait décidé de longer la côte septentrionale du lac,

Cette côte est frangée de caps Litanesques, dont quelques-uns ont lé ‘usqu'à mille pieds de haut, et de dunes sablonneuses d'une ef- e frayante stérilité. La plaine au loin est déserte et nue. Les plantes saxatiles elles-mêmes y sont rares. On dirait qu'elles n’y poussent d

| qu'à regret et que la végétation a horreur de cette zone désolée, p! | volcanique, produit de quelque horrible révolution souterraine. Des t strates de gneiss et de feldspath superposées, veinées par des dykes énormes de conglomérat composent le bassin du lac, au milieu duquel à paraissent de nombreusesiles, la plupart aussi stériles que ses bords si et des rochers porphyriques de toute grandeur, de toute forme, d ceux-ci en pains de sucre, ceux-là en biseau; d’autres droits et $ ll tournés comme des colonnes, d'autres encore voûtés comine des vd il portiques gigantesques et sous lesquels passerait facilement un navire de haut bord.

Durant une semaine le beau temps continua, et déjà les voyageurs espéraient qu'ils toucheraient sans encombres au port, quant vers la fin du huitième jour, le vent fit une saute aussi subite que d'e violente du nord au sud-ouest, et aussitôt la fluttille fut dispersée en | tous sens. ne ii | Il se faisait tard, le soir penchait ses ombres à l'horizon, ni! Maître Pierre, qui s'était muni d’un porte-voix, avant de traverser ch les lacs, essaya de donner des ordres pour maintenir les canots en cel ligne, mais sa voix ne fut pas entendue; car, en quelques minutes Pi la tempête s'était déchaînée avec une rage inouïe. Le lac rugissait comme une bête fauve dans ses barrières de granit. Ses vagues pe- le tites, moutonneuses et pressées déferlaient furieusement contre les légères embarcations. L’ouragan avait des colères plus terribles, tai plus sauvages que sur un océan. Quicongmæe n’a point navigué sur av les Grands Lacs de l'Amérique septentrionnale ne peut se faire une conception exacte des formidables tourmentes auxqutlles un seul le coup de vent les met en proie, Le chiffre des sinistres dont ils sont, er chaque année le théâtre, est épouvantable. Si la véracité des rap- de ports du Lloyd n'était reconnu on refuserait d'y croire. — Il faut, dit maître Pierre, nager vers le rivage, et tâcher de l'atteindre avant la nuit; c’est notre seule chance de salut. Allons, enfants, du courage et des bras!

On ne chantait plus, on ne riait plus dans les canots; chacun la

travaillait silencieusement, les uns à pagayer de toutes leurs forces ;

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les autres à vider les embarcations que des lames bouillonnantes emplissaient à chaque instant.

Les Canadiens marmottaient des fragments de prières, souvenirs de leur enfance ; Alphonse songeait à Yureska dont le canot s'était perdu dans le crépuscule, et Robin contemplait en artiste le spectacle de la tempête.

Tout à coup un éclair fulgurant déchira les nuages qui s'étaient amoncelés sur la tête des voyageurs ; à sa lueur, on distingua plusieurs esquifs épars et luttant contre les éléments déchaînés. L'un d'eux, ballotté comme une épave par des paquets d'eaux tumultueux, semblait près de sombrer dans l'inexorable abîme. Mougenot, en le voyant, lâcha un cri et se précipita dans le lac.

Son mouvement avait été si prompt qu’on n'avait pu le retenir.

Une averse qui succéda à l'éclair le déroba aux regards.

Alfred demeura stupéfait cloué sur son banc.

Les hommes de l'équipage étaient trop affairés, trop occupés d'eux-mêmes pour s'inquiéter de cet incident.

La voix du patron rivalisait d'éclat avec les grondements du tonnerre, le mugissement des ondes et le glapissement des rafales.

— Ferme! ferme! mes braves. J'aperçois un phare. Nous approchons de la baie. Vivement ! gare à ce chicet sur la droite. C'est cela; bien. Appuyez à gauche, maintenint' Encore un coup! Piquez bravement sur la vague. Nous y sommes !..

En effet, le canot arrivait à une grève, où le flot qui l'avait apporté le laissa à sec en se retirant.

Une foule de gens encombraient cette grêve et prêtaient leur assise tances aux voyageurs, dont les embarcations et les marchandises avariées étaient jetées pêle--mêle sur le rivage.

Encore étoudi de l'acte de Mougenot, Alfred aida à transporter les canots et leur cargaison sous un appentis voisin, car ils étaient enfin parvenus au fort Williams, alors un des plus vastes comptoirs de la Compagnie de la baie d'Hudson.

La nuit était tout à fait venue. Il pleuvait à torrents.

Maître Pierre fit à la lueur des torches l'appel.

Vingt voyageurs et deux canots manquaient.

— Qu'on allume des feux sur la côte, dit-il, et qu'on sonne de la trompe. Ces signaux pourront être utiles à ceux qui sont en retard.

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