‹ La Huronne [microforme]Chapitre 59 sur 66 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

OU LE LECTEUR EST TRANSPORTÉ DANS UN OSSUAZRE ET UN COfk SÉE DE NOUVELLE ESPÈCE, ET OU IL RETROUVE DEUX AMIS RÉUNIS.

Alfred Robin avait été un moment étour } par sa chute, La fraicheur du soir le ranima bientôt, Il se leva, secouu ses membres pour s'assurer qu’il n’était pas blessé et examina son cheval, qg soufflait bruyamment à côté de lui.

L'animal s'était cassé la jambe en tombant : il n’y avait plus de service à en attendre,

Cette découverte plongea Robin dans une vive perplexité. Il ne savait où il était, quel parti prendre? Sa course l'avait porté à plusieurs milles des chasseurs, dans une direction qui lui était complétemen‘ inconnue. Par quelle voie revenir sur ses pas, rejoindre La brigade ?

Alfred s’assit près de son malheureux coursier.

Le soleil, tel qu'un immense brasier allumé à l'occident, colerait de rouge les grandes herbes de la prairie et les ondes paisibles du lac du Caribou, qui se déployait aix pieds du jeune homme. Une folle brise, tott imprégnée des âcres senteurs du foin, courait dans l'air, dont les échos redisaient les chants du rossignol américain. Cette brise chassait, éparpillait devant elle des miiliers d'insectes

ailés, tournoyant au-dessus du lac en bataillons épais, et que poursuivaient de leurs sauts répétés les poissons blazes et les dorés, aux écailles scintillantes comme la poudre de rubis.

Tandis que notre jeune homme réfléchissait à ce qu’il devait faire, un cerf de haute taille, porteur d'un bois magnifique, s’approcha légèrement du lac, souffla sur l’eau afin de l’éclaircir, et se mit à boire, en relevant de temps en temps la tête, pour lâcher un bramement de plaisir.

C'était le wapiti, connu des trappeurs du Nord-Ouest sous le nor de daim rouge,

Alfred, le trouvant à portée, l'ajusta et fit feu. La pauvre bête s'affaissa sur les genoux en exhalant un cri plaintif, et roula, morte, sur le sable de la grève.

Ce gibier rappela à Robin qu'il n'avait rien pris depuis le matin, et que la faim est une créancière impitoyable. Taillant donc, tant bien que mal, avec son couteau de chasse, une tranche dans un cuissot du wapiti, il alluma du feu avec une bourre enflammée et des branches sèches, et fil suire sa venaison.

Son estomac restauré, Alfred se remit à songer à sa situation.

Le soleil s'était couché ; une gaze transparente flottait sur le lac ; la profondeur du ciel augmentait, les demi-teintes du crépuscule commençaient à estomper les objets, et des milliers de lucioles diamantaient l'atmosphère et la plaine.

On ne pouvait guère se mettre en route à pareille heure. Alfred résolut de camper sur le bord du lac. Cependant, avant de se coucher, il pensa à son cheval, et, quoiqu'il n’eût aucun espoir de l'utiliser jamais, il lui apporta de l'eau dans son chapeau, et déposa près de sa bouche du gazon frais cueilli le long du rivage.

Ensuite, Robin choisit une place derrière une roche, se fit un lit de mousse, renouvela l'amorce de sa carabine et de ses pistolets, qu’il plaça à sa droite, et s’étindit pour dormir, Il reposait depuis une heure à peine, quand des sons perçants le réveillèrent. Se levant en sursant, il saisit ses armes. Une bande d'animaux, aux yeux brillants comme des charbons embrasés, l’entouraient. Alfred reconnut tout de suite en eux les coyotles ou loups des preiries. Ils avaient été attirés parle cheval blessé et le cadavre du daim. On les voyait galoper dans la nuit comme une légion de noirs démons, Et leurs

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jappemens réitérés, mêlés aux hénissements d’angoisses du cheval, que déjà ils déchiraient de leurs dents, remplissaient l’espace d’une horrible cacophonie.

Robin était brave; en maintes occasions il avait fait bon marché de sa vie. Pourtant, à cette vue, il sentit un frisson glacial glisser dans ses artères, une moiteur froide baigna ses tempes ; en un mot il eut peur. Quelque peu de prix que l'homme attache à l'existence,

ilest certains aspects de la mort qui l'épouvantent.

L’effroi du chasseur ne fut heureusement pas long. Il avait un de ces tempéraments esclaves de la volonté morale que possèdent les hommes forts. D'un coup d'œil, Alfred embrassa la situation, Faire face aux loups eût été folie. Robin en eût-il tué cinq ou six avec ses armes que son danger n’aurait pas diminué. Fuir au milieu d’eux n’était pas possible. Il n’y avait qu’un moyen de leur échapper : c'était de se jeter dans le lac et de tâcher de gagner une île qui apparaissait à un demi-mille environ de la rive. Les loups ont une aversion prononcée pour l’eau; et, à moins d'y être obligés, il est rare qu’ils traversent une rv.ére. Alfred ne balança pas, et, passant rapidement sa carabine sur son épaule, ses pistolets à sa ceinture, il entra dans le lac avant que les carnassiers ne l’eussent aperçu.

Par bonheur, l’eau était assez basse, et Robin put aborder à l'île en marchant sur le lit du lac; car, quoique excellent nageur, l'idée que, s’il fallait se mettre à la nage sa poudre serait avariée, le contrariait sérieusement.

Il passa le reste de la nuit à surveiller ses terribles ennemis, dont il entendait distinctement les aboiements, du lieu où il faisait sentinelle. I craignait, qu'après avoir dévoré les deux quadrupèdes, ilne leur prit fantaisic de venir le poursuivre dans son refuge, mais il n'en firent rien, et aisparurent avec les premières lueurs de l'aurore.

Voyant qu'ils étaient partis, Alfred revint sur la terre ferme € tâcha de s'orienter. Pendant quelques jours, il erra tristement dans la prairie sans pouvoir découvrir une piste. Avec sa carabine, il pourvoyait abondamment à sa subsistance. Mais ses munitions s’épuisaient, et le moment approchait où, à moins d’un secours providentiel, elles lui manqueraient complétement.

Un soir, comme il se couchait sur les premières branches d'ur.

gros arbre, pour tre à l'abri des bêtes fauves, il lui sembla percevoir l'écho de détonations lointaines d'armes à feu.

Alfred écouta attentivement pour bien préciser le lieu d'où ve saient les sons. Il espérait qu'ils étaient produits par la brigade de ‘hasseurs à laquelle il appartenait, et, le lendemain, il partit ausitôt que l’aube parut, en se dirigeant vers l'endroit où il lui scmsait qu’on avait tiré des coups de fusil la veille.

La contrée était montueuse et accidentée, En parvenant a1 sommet d’une éminence, Alfred fut tout à coup frappé par un specac: tinique. Au bas de l'éminence, une plaine d'un mill: de diamètre s arrondissait comme un vaste bassin. Elle était j nchéc de squelettes énormes et d’ossements dont les lignes sèches et anguleuses, les surfaces d’un bianc mat tranchaient hardimeut sur le vert foncé d’une végétation luxuriante. Au centre de cet ossuaire, se dressait une haute colonne, monument funèbre érigé avec des crânes de bisons. Elle était là pour rappeler la victoire de l’homme sur les fauves.

Mais ce cimetière remontait à des années, sans doute, car l'herbe avait insolemment poussé dans les carcasses, et des buissons de frambuisiers et d'amélanchiers y avaient même planté leurt racines.

— La mort, c'est le commencement de la fin; rien ne s’éteint ici-

set tout se succède, murinura Alfred en découvrant ce prodigieux entassement de restes animaux.

Ce n'était pas, toutefois, l'heure des longues méditations philososhiques. Robin continua à suivre la cime des collines dans une direction orientale.

Ses pas avaient maintenant un but. Aussi marchait-il avec plus d'assurance et de célérité que les jours précédents. Si, en effet, rien ne décourage autant un homme que l'absence d'un point sut lequel il puisse fixer ses regards, rien ne relève son moral abattu comme la découverte de ce point, si imperceptible que soit d’aile leurs le rayon lumineux qui le lui fasse entrevoir,

Alfred Robin avançait donc rapidemeut et presque gaiement, per= suadé de rejoindre bientôt les trappeurs , et surtout le capit ing Mathieu, pour qui il éprouvait une irrésistible sympathie.

Le terrain s’exhaussait de plus en plus vers l’est, où un pic 48 granit fermait l'horizon.

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