‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 2 sur 33 · notmre hocl^a la tête · texte numérisé non relu

notmre hocl^a la tête

— Ma cure est impomble,

— Rappele^-vpps votre maxime favorite, monsieur : Vouloir, e*est ppuvoir I

— Les maximes t elles sont bonnes pour les heureux !

— Mqn^ieur Viilefraqche (

— Oh 1 tu t'imagines que je n'ai pas plus de courage qu^une femmelette 1 mais tu verras si U mort me fait peur.

— Il y a moins de courage à s^dter la vie qu^à se la cqnserver. ' . — flncore une fois, que veux-tu que je fasse?

/ — Ëii { monsieur^ ne tremblez pas à rexameo de vetre blessure regardez-la, touchez-la, palpez-la etposei-y uu appareil eonvenable.

— Je ne te comprends point.

— Me permettrez-vous de m'exj^iquerf

— Est-ce que tu n'es pas mon meilleur, mon unique ami t

— Ainsi, monsieur Villefranche, 4^t*ii timidement» vous ne ma croiriez pas indiscret, si...

— Achève !

— Je désirais connaître...

Villefranche fronça les sourcils et Jacques n^osa eontinuer. Uais après une minute de réflexion le notaire prit la parole.

— C'est juste 1 dit^ii avec un sourire sardonique» lorsque j'ai eu. besoin de ton aide, tu ne m'as demandé aucune explication ; lor$q^^ je t'ai dit : « Jacques, Adèle est morte ! Un misérable l'a assassinée, je dois me venger» • toi^ Jacques, tu m'as répondu ; « Disposez de moi* »

— Et, sans tenter de pénétrer ce nouveau mystère^ tu Vas ensevelie, tu as creusé «a tombe; tu m'as assisté comme témoin, tu as...

— Oh 1 cessez, monsieur, s'écria le ûdèle domestique, en fondant en larmes.

— Vois, dit Villefiranche, vois comme notre nature est mrlle. Toi, si stoîque tout à Theure, tu sanglotes maintenant ! Ne crains rien, je reprendrai ton rôle. Opposant la cire à ses afflictions personnelles, Fhomme oppose le marbre aux afflictions d'autrui. Notre orgueil se plaît à consoler et il regimbe contre la consolation qu ou lui offre. Enfin tu aimerais à me servir de médecin, n'est-ce pas ? Pour ce faire, il te faut apprécier les causes de ma maladie, en étudier les effets, en préciser l'étendue ; il te faut savoir comment et pourquoi Adèle est morte?... Tiens, lis l tu jugeras ensm'te.

Tirant de sa redingote une lettre froissée^ M. Villefranche la mit dans les mains de Jacques et rentra précipitamment dans Tintérieur du navire.

Le domestique, un instant terrassé^ par l'explosion de ces angoisses déchirantes, retourna à sa cabine, en ferma la porte, s'assil au bord d'un cadre, ouvrit la lettre et lut ce qui suit^ en mouillant le papier de ses larmes :

c Pauvre père, j'avais douze ans quand un hasard m'initia aux misères de cette vie. Je couchais dans sa chambre, vous vous rappelez ? La nuit où vous revîntes subitement, la nuit où elle était avec /ut, je ne dormais pas,... j'ai tout vu, tout entendu! Oh! quelle affreuse scène, grand Dieu ! mais que vous avez été noble, que vous avez été généreux!... Pauvre père, vous qui l'aimiez tant, TOUS me pardonnerez, n'est-ce pas, d'avoir aimé ! et puis vous lui pardonnerez, comme je lui pardonne, à celui que j'ai aimé! Il a été plus infortuné que méchant ! Je ne l'd peut -être pas aimé comme il pensait être aimé, comme il méritait d'être aimé!

I Écoutez, je vais tout vous dire.

» Dans cette nuit fatale, je perdis mon innocence de jeune fille. Après ce dont j'avais été témoin, je rêvai, et l'enfant qui rêve se gâte vite. Saisissant mal l'ensemble des choses^ il en exagère les .étails, il en outre les conséquences. Je tournai à la mélancolie. Aux hommes, je vouai une violente haine^ et en même temps maudis ^infériorité ou les usages et les loi» 3*obstinaient& tenûr m^ ^^^^

£n guerre ouverte avec le désespoir, vous ne vous aperceviei pas» pauvre père^ des sensations qui agitaient votre Adèle chérie. A vos caresses 9 elle répondait par des caresses; à vos baisers, elle répondait par des baisers ; sa gaieté factice déridait votre front soucieux, ses sourires amenaient un sourire sur vos lèvres, et vous ne soupçonniez point les noires appréhensions qui déjà flétrissaient la virginité de son printemps. Mais quelle tendresse, quelle idolâtrie vous prodiguiez à votre Adèle, pauvre père 1 Ses caprices, ses fantaisies, étaient prévus, devancés ! Pour elle, votre cœur était un trésor d'amour inépuisable, votre esprit une source de science intarissable 1 Ah ! que n'ai-je su résister I que n'ai-je su isoler entièrement du reste du monde le fo^er de mes sentiments l quel destin impitoyable m'a clouée au pilori de la honte et va me précipiter dans un abîme sans fond ! Mon père, pardonnez-nous ! tous deux nous avons été victimes d'une faiblesse ! Pourquoi aussi, m'avezvous quittée ? pourquoi m'avoir laissée seule chez des étrangers ? — Pourquoi avoir emmené Jacques dans ce voyage ! s'il fût resté avec moi, malheureuse femme, je n'eusse point succombé. Oh! j'en suis sûre 1 Sa présence m'aurait protégée comme une égide, sa vue aurait entretenu vivant dans ma mémoire le souvenir de cette nuit !... Mais, j'étais là, seule, mon père, seule dans la mùson qu'il babi* tait avec sa famille; et il était bien beau ! et à toute heure j'entendais vanter la noblesse de son caractère, sa bravoure, son intrépidité, et deux fois, il m'avait sauvé la vie au péril de la sienne. Qui donc n'aurait pas cru à ses protestations, à ses serments l Oh I- comme il m'aimait l comme il savait me le prouver t Non^ allez, il n'est point coupable ! on l'aura trompé, lui aussi ; on l'aura enlevé à son Adèle ! Des propos mensongers... des calomnies... que sais-jeTOn jalouse tant ceux qui sont heureux 1 car, avant ma faute, avant cet égarement funeste où j'oubliai tout dans un accès de délire, nous étions heureux du bonheur des anges ! Pauvre père, croyez-moi, il m'aimait!...

» Vous veniez de partir pour Londres ! G^était dans les premiers jours de juillet. Un soir, Lucien me proposa une partie de canot... j'acceptai... Le fleuve berçait mollement notre esquif... Couché à mes pieds, Lucien m'enivrait de son amour! Pauvre père, elle m'a légué son cœur, sou impressionnabilité ; de vous j'ai hérité de cette çoûfiance, d« cette crédulité naïve, que la probité, l'ingénuité, l'at-

traction vers le beau, rhorreur du laid exaltent dans les eœurs bien nés. Aussi, comme une folle brise fuyaient insensiblement mes souvenances du passé, mes résolutions pour Tavenir, et je m*endormais aux suaves accents de mon Lucien. Vous même, jadis, pauvre père, vous m*aviez dit qu*il était bon, qu'il était honnête, lui ! qu'il ferait le bonheur de la femme qu'il aimerait ! Vous le chérissiez à régal d'un fils, vous espériez qu'une étroite union resserrerait les liens d*amitié qui nous attachaient à ses parents ! Ai-je pu ne pas m'abanJonner, dites, mon père ?

» Le courant du fleuve nous entraînait... est-ce que nous y pensions! Les ténèbres effacèrent les lueurs incertaines du crépuscule... 11 me causait de nous... de vous... de vous, dont il admirait les hautes qualités... Oh ! il m'aimait bien!

• ... Mais le temps changea : l'atmosphère se plomba de nuages aux teintes cuivrées, les lames du Saint-Laurent grossirent, un orage afiireux convulsionna les éléments... Il était trop tard quand nous prîmes garde au daujger qui nous menaçait... Plût au ciel que nous ne l'eussions jamais pressenti, que les flots s'entr'ouvrant sous notre canot eussent englouti nos corps et nos terrestres amours!...

• Lucien voulut me sauver!... Oh I tenez, j'en suis convaincue, à ce moment, à ce moment suprême, il n'aimait que moi, que son Adèle ! ... Sa vie lui importait peu. .. il voulait conserver la mienne !. .. Mon Dieu! qu'il était beau! qu'il était sublime! mon Lucien, bravant le courroux des vagues déchaînées^ luttant de puissance avec ^esraÊdes de l'ouragan!. .Tantôt debout, les cheveux épars, le visage en sueur, éclairé par la phosphorescence des grands éclairs quidéchîraient la nue ; tantôt assis, les doigts incrustés aux avirons, disputant de violence et d'énergie avec la rage des eaux bouillonnantes, i^ ressemblait au génie des tempêtes I...

x> Il triompha, hélas 1... Nous abordâmes aux tles de Boucherville !... Pauvre père, priez pour votre Adèle, priez pour votre enfant!... mais pardonnez à Lucien... Plus que lui je fus coupable... Le lendemain, nous rentrions au logis. .. Je n'ai pas pleuré alors, mon père, il m'aimait et je l'aimais... Mais qu^d, au bout d'un an, il me délaissa pour eu épouser une autre... la dernièjre fibre de mon existence fut rompue... J'apprisjrotre prochain retour alors... Comment vous avouer!... Que servait de voua avouer, puisque je l'aimais toujours... Malgré tput^ vous eussiez appris... J'avais deux enfants!

deux jumeaux, un garçon et une fille que j'aimais, que j'aime bien, t mon Dieu! Adieu, bon père, adieu! pardonnez-moi, comme vous avez pardonné à ma mère... pardonnez-lui aussi; il est innocent... et à eux, à ces chers petits, vous leur pardonnerez, n'est-ce pas? moi seule je fus criminelle...

» Adieu... le poison est là... je le porte à mes lèvres... Là haut nous nous retrouverons !

J> ADÈLE YILLEFRANCHE. •

Les dernières lignes de cette lettre étaient à peine lisibles et portaient de nombreuses traces de pleurs.

— Ah î dit Jacques en terminant, je m'en doutais l Cher maître... sa femme... sa fille! mais, il faut qu'il vive! il vivra...

Lorsque le pêcheur sortît de son évanouissement, il se signa deux fois, se pencha encore sur le coffre et murmura :

— Mademoiselle Adèle Villefranche... pauvre créature!... Elle était bien belle... Je garderai lé secret.

n referma la fosse et se dirigea vers sa cabane.

Le lendemain on lisait dans les journaux de Montréal :

c 90 septembre 1816.

f Départ, — M. Villefranche, Fex-notaire, si bien connu de nos concitoyens, a quitté hier cette ville avec sa charmante fille, M"« Adèle, pour voyager en Europe, dit-on. »

• Disparu. — M. Lucien Hermisson a disparu sans qu'on sache ce qu'il est devenu. »

Les mauvaises langues prétendirent que M. Lucien Hermisson avait suivi incognito M"® Adèle Villefranche, dont il était éperdument épris avant son mariage...

FIN DU PHO.LOGUII

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