CHAPITRE PREMIER
ou, POUR COMMENCER, LE LECTEUR N*ÂURA GARDE DE TROUVER SON COMPTE
— Un tas de nigauds I
— Pourquoi le fâcher?
— Des imbéciles l
— Quand tu t'emporterais?
— Véritable horde de crétins !
— Qu'y faire?
— Qui ne savent pas même lire 1
— Ohl
— Ni signer leur nom l
— Pour le coup.,.
— Des ânes !
— Oui, mais des ânes nécessaires.
— Des pleutres I
— Hélas!
— Qui se connaissent en littérature comme des huîtres en poésie.
— A quoi bon te fâcher?
— Qui ne veulçat que so gorger au xiMkv des réputations toutes laites.
— C*est plus facile.
^ Qui prennent des chardons pour des roses et des roses pour des chardons.
— Tu as raison.
— Raison ! oui, j*ai raison ; eh ! crois-tu que je ne m'estime pas à ma juste iraleur? Parbleu ! quand tu riras 1 est-ce que j'exagère mes talents? estr-ce. que je ne suis pas un écrivain comme un autre t
— Qui en doute?
— Qui en doutel qui en doute I toi le premier. Penses-tu que je sois fou, et que je ne m'aperçoive pas que depuis un quart dUieure tu te moques de moi?
— Me moquer de toi ! Ah ! Alphonse, je n'en aurais garde.
— Encore ce ton railleur ! Tu m'importunes à la fin !
— Voyons, calme-toi. Que diable, cet échec n'est pas irréparable. Tu en reviendras. Une autre fois tu seras plus heureux.
— Vous dites, monsieur?
— Allons, te voilà rouge de colère.
— Et s'il me plait^ à moi, d'être rouge, d'être en colère, ne suis-je pas libre ?
— Certainement ; oh ! très-certainement, je ne te contesterai pas ce droit.
— Que trouvent-ils donc de si mauvais dans ce roman, où j'ai déposé tous les trésors de mon âme? Parle, oh! ne crains pas de tout m'avouer, je suis modeste, et j'aime qu'on m'instruise. Mais recevoir des leçons de pareilles nullités, de lecteurs qui s'épuisent à déchiffrer l'A B G D, de journalistes qui écorchent la langue française et font la guerre à l'orthographe, oh 1 c'est à se briser la tête contre les murs.
— Pardon encore, cher, mais le remède ne me parait pas fbrt hygiénique.
— Tu badines toujours, toi !
— Dame, je ne me trouve pas mai de ce genre d^exercice.
— Et tu te figures que chacun a un cœur de bronee comme le tien; tu te figures que nous ne possédons pas des fibres...
— Synonymes de cordes, câbles ou ficeUes; ne fais pas attention et va toujours,
— Quelle rage de jouer constamment sur les mots! Enfin, parce que tu n'as que de la glace dans les* veines...
•-- De U (I$C0l (lalt^D; ta m^insultes, ^m pich^fM opeore passé à rétat de congélation.
— Finiras-tu, a^ec tes interruptions t
— Désangle-toi : je reste muet comme plusienrs statues, ycom* pris celle de pionsiQur Ifarpocrate, Dieu veuille avoir son âme I
-^ Oui, je m'irrite en songt^ant que les grands hommes sont jugés par des piajs de cette espèce. Ce p^est point pour moi que je dis cela.
— N'importe ! fais comme si c'était pour toi.
— Oh I non, JQ n*ai pas la présomptiua de jae comparer sm Dumas, Sue, Hugo, Sand ; mais...
^- La restriction arrive fort à point.
— Mais, enûn, ces béotiens qui ont craché Vinsulte à mon ouvrage...
— Glorieuse métaphore. Je la retiens.
— Ces impotents, qui n'ont pu aspirer fous les parfums que j^« vais laissés s'exhaler sur Virginie.,.
— Eh ! s'ils avaient le rhume de cerveau, car nous sommes en hiver. Quelle étrange fantaisie aussi d'aller publier un ouvrage en hiver!
— Être assommant!
— C'est vrai, j'avais Juré de rééditer l'allégorie du silence. Tu disais donc?
— Mais toi, tu l'as lut tu as de l'intelligence, du sentiment, car au fond tu es capable d'apprécier...
— - Merci du compliment.
— Eh bien, là, franchement, la main sur le cœur...
— Je la pose.
— Quelle est ton opinion sur...
— Ça, c'est une autre affaire. Moi, je suis (on ami, par conséquent partie intéressée, et devant un tribunal ma compétence serait déclinée, d'où il appert que je n'accepte pas...
— Tu craindrais que je ne m'imaginasse que tes éloges sont dictés par ta bienveillance pour moi. ''
— Je n'ai point dit cela.
— Oh! sois sans inquiétude; j'ai eu trop de preuves déjà de la loyauté de ton caractère pour le soupçonner une seule fois.