‹ La hyène enragéeChapitre 24 sur 27 · LA CROIX AU DRAPEAU DES MARINS-FUS · texte numérisé non relu

LA CROIX AU DRAPEAU DES MARINS-FUS

» Ce matin, quand j'ai vu défiler si allègrement et si correctement vos magnifiques marins, je n'ai pu me défendre d'une émotion poignante, en me disant que c'était la dernière 'ois. »

En effet, c'est bien là, dans les marécages sanglants de l'Yser, qu'est venue se briser pour la seconde fois, et définitivement, la ruée des barbares. Les deux grands échecs décisifs da misérable Empereur aux mains rouges furent» comme on sait, la retraite de la Marne, et puis cet arrêt en Belgique devant une toute petite poignée de marins aux ténacités surhumaines.

Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entêtés, non, ils étaient les premiers venus, désignés en hâte dans nos ports. Ils n'étaient même pas partis pour se battre, mais pour faire tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau jour, comme le péril était extrême, on les avait expédiés vers l'Yser, sans préparation, à peine équipés.

ayant tout juste des vivres, en leur disant seulement : « Faites-vous tuer, mais que la Bête allemande ne passe pas ! A n'importe quel prix, tenez tête au moins une semaine, jusqu'à ce qu'on ait le temps d'arriver à la rescousse. » Or, ils ont tenu, on s'en souvient, presque indéfiniment, au milieu d'un véritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de décombres croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du jour où le choc de la Bête a été amorti par eux, que la France s'est sentie vraiment sauvée.

La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des braves garçons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire des héros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je pas vu de tout près la même chose : une petite poignée d'hommes pris au hasard à bord de nos navires, commandés par de très jeunes officiers à peine galonnés, et ce hâtif assemblage, devenu soudain un tout admirable, uni, discipliné, ardent

'la croix au drapeau dès MARINS-FUS. 201

et sans peur, capable de réaliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace.

Oh! cette brigade de l'Yser, avec laquelle j'ai failli partir! J'avais beaucoup intrigué, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prévoir, m'en a écarté si inexorablement. Avoir dû y renoncer, quand je m'en étais vu si près, restera pour moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regret cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon tribut d'admiration à ceux qui y étaient; au moins que j'aie cette petite joie de travailler à glorifier leur mémoire. Je demande donc ici pour eux, — et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes camarades de la marine s'associent à ma prière, des camarades qui nen étaient pas non plus et dont le désintéressement ne saurait par suite être suspecté, — je demande ici pour eux, et presque avec confiance, bien que le règlement

peut-être me donne tort, cette consécration dix fois méritée, qui ne peut porter ombrage à personne : que Ton attache un bout de ruban rouge à leur drapeau!

Décembre i9i5.

Ce jour-là, qui était en période d'accalmie, le général m'avait autorisé à prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller à la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauché par un obus lors de nos offensives de septembre.

Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait être dans un pauvre cimetière de hasard, improvisé le lendemain d'un combat, à quelque cinq ou six cents mètres d'une petite ville appelée T..., dont les ruines,

encore canonnées chaque jour et de plus en plus informes, gisent à la limite de la zone française, tout près des tranchées allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui permettrait de venir plus tard le reprendre?

c Pour aller à T..., m'avait dit le général, faites un détour par le village de B... ; c'est la route où vous risquez le moins d'être repéré, A B..., si les circonstances de la journée semblaient dangereuses, une sentinelle vous arrêterait comme d'usage; alors vous cacheriez là votre auto derrière quelque mur, et vous pourriez continuer à pied, — avec les précautions habituelles, bien entendu. »

Mon fidèle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'années, partage mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde, soldat territorial, a eu un cousin tué au même combat que mon neveu et inhumé, lui a-t-on dit, dans le même cimetière; il a donc

obtenu l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche.

Aujourd'hui tout est poudré de givre dans la sinistre campagne, sur laquelle pèse un brouillard glacé ; à soixante mètres en avant de soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs.

Après une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette géhenne du front, à laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde, mais qui, les premières fois, était si impressionnante, et qui plus tard sera si étrange à retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout est chaviré, cassé, murs calcinés, maisons éventrées, villages par terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les ruines; plus de a civils », plus de femmes ni d'enfants ; rien que des soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque ininterrompus se partagent

les routes : d'un côté, tout ce qui s'en va au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur les ornières durcies de gelée et mènent un grand fracas de ferraille, en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces énormes machines roulantes, respirent la santé et la décision ; il y a nos soldats à nous, coiffés maintenant de ce casque d'acier bleuâtre qui rappelle l'ancienne bourguignotte et nous ramène au vieux temps; il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanées d'Indiens et de Bédouins. Tout ce monde chemine, chemine, traînant des monceaux de choses hétéroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se croirait à l'époque d'une migration générale de l'humanité, après quelque cataclysme ayant bouleversé la surface du monde... Ëh! bien non»

c'est là simplement l'œuvre du grand Maudit qui a déchaîné la barbarie allemande; il avait mis quarante ans à préparer le coup monstrueux qui, d'après son calcul, devait amener rapothéose de son orgueil forcené, mais qui n'aura amené que sa chute dans une mer de sang, au milieu du dégoût mondial...

Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans les instants où cesse le roulement des camions de fer, on a'entend pas le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on croirait que nous l'avons commandée!

Nous voici au village de B.... que le général avait prévu comme point terminus de notre course en auto. L'affluencey est à son comble; entre les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immo-

bilisent, ou bien font leur manœuvre pour tourner et repartir : c'est que nous sommes ici au seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but, mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse ; entre ses deux rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de mystère dans l'épais brouillard blanc, et ou ne s'étonnerait pas de lire ici, sur quelque poteau indicateur : Route de la mort.

Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle d'alarme qui lève à deux

mains son fusil au-dessus de la tête; la route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je demande si elle mène bien à T..., des sous-officiers qui sont là se bornent à répondre : « Oui, mon colonel », avec le salut militaire, sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire trop de bruit.

Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême ; car c'est une des étrangetés de la guerre nonvelle, que toujours la zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un désert; on n'y voit personne, tout y est cacha, enfoui, et — sauf les jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix — le plus souvent on n'y entend rien...

Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre, sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui

SiO LA HYÈNE ENRAGÉE.

a l'air inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s*ouvre au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect; toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent Tair, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas, tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une région trop souvent visitée par la foudre, — par la foudre ou par quelque chose d'équivalent... Oh ! ce qu'il y a d'arbres fracassés, tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux!

Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel

LA JOURNEE DES ÉTOURDERIES. 2ii

nous courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides, et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils nous entendre arriver, eux, làbas, et encore ! D'après mes cartes, nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours!

Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin. — Ah! diable!... Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous regarder, se montrant à peine ; mais, pour que ees tranchées, que nous dépassons si vite,

il2 LA HYÈNE ENRAGÉE.

soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en complice.

Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à leurs microphones, qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir : c'est que je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux, j'en aurais le remords toute ma vie. II n'est que temps d'arrêter ici mon auto!... Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T..., pour me renseigner là, auprès des nôtres installés dans les caves des ruines.

sur le gisement du cimetière que je cherche.

Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route : des croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses comme les ceps dans les vignes de Champagne ; un pauvre cimetière de soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte... Si c'était celui que nous cherchons!

— « Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé de bordure, je lis son nom d'ici ! »

En effet, je lis moi-même : Pierre D...; l'inscription est en lettres très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous, comme pour nous crier : € Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous risquer plus loin, descendez ! »

Et nous descendons, écoutant attentivement îe silence. Pas un bruit, pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que cette humble croix nous ait appelés d'un si^ne.

Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées, contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds, par crainte des obus qui seraient capables encore * de venir saccager tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille pensée, sachant pourquoi nous allions là, d'apporter chacun un appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D..., lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu

à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du temps — car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se l'avouer — partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires.

Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun feuillage, pas même de l'herbe ; rien que cette terre d'un gris pâle de cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes

2i6 LA HYÈNE ENRAGÉE.

ces croix, toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision blême ; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là, avec ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'auf/e...

Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle ; Non identifié. — Je dis penché, par<;e que l'inscription parfois, au lieu d'être à la peinture noire, a été gravée sur une pelite plaque de zinc — on n'avait pas mieux — gravée hâtivement et difficile à déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais: c Sergent Georges de F... » Il est là, serré comme à l'exercice entre ses compagnons de

silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais qu'il était doux avec eux.

Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et en comptant les tombes dans les rangées... Tiens! des balles qui sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles no^js arrivent celles-là? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées, car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant mielleux : € Koui-you! Koui-you! p qui leur est coutumier quand elles viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silenrp retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner.

Et à mesure que je reste là, l'horreur de ce lieu m'imprègne davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce de petit cri d'oiseau!... Là-bas, sur la tombe de Pierre D..., j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi ; il a trouvé une bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il achève -d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore : « Koui-you! Koui-you! » Le lieu décidément est malsain , comme diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder.

Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce

premier coup, et la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas une tranchée, pas un trou.

— € Baissez-vous, commandant, baissezvous p, me crie de loin Osman, qui en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore aux tombes. — Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques d'acier qu'il aurait fallu, mais étourdiment, ne nous méfiant pas, nous les avons laissés dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est tout ce qui nous reste à faire. Il accourt vers moi, avec sa bêche et sa deuxième petite bouteille. Et je lui crie : « Non, non, trop tard, sauvetoi! » — Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tournée! Mais c'était élémentaire, en arrivant j'aurais dû commencer par là. Série noire des

étourderies, aujourd'hui; où donc ai-je la tête. C'est qu'aussi elle avait été si calme, notre entrée dans ce cimetière! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore : c Mais laissez tout, laissez ! Allez vite tourner l'auto ! Pas trop vite tout de même, non, pour ne pas faire trop de hruit! Mais allez ! courez! » Osman a profité de la diversion avec les chauffeurs pour commencer de creuser près de moi : c Non, laisse ça, je te dis; tu vois bien qu'ils continuent; cours te mettre derrière un arbre de la route! — Mais ça y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va tourner, c'est fini! i> Dans le fond, j'aime mieux qu'il me désobéisse un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creusé, ni bouteille plus lestement enfouie; après quoi, il ramène la terre, saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bêche de fossoyeur. Alors nous partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intérieurement leur demandant de nous pardonner. Kien de si ridicule, rien qui ait

LA JOURNÉE DES ÉTOURDERIES. 22i

Tair plus bête que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul ; j'ai charge d'âmes avec ces soldats, et je serais criminel en retardant, ne fût-ce que d'une seconde, leur fuite à tous.

Les shrapnels éclatent toujours, semant autour de nous leur grêle. Et comme c'est étrange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort qui nous cherche ainsi du fond de rinvisible, du fond des ouates blanches de rhorizon, lancée sur nous par des gens que nous ne voyons pas et qui ne nous voient pas davantage, lancée à l'aveuglette, mais sûre quand même de nous atteindre!

Nous arrivons à l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons dedans, et en route à toute vitesse, ouvrant tout. Devant les tranchées habitées, nous repassons en ouragan; les têtes cette fois se soulèvent à peine, à cause de l'arrosage. Ils sont à l'abri, eux, mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver.

Pendant cette fuite éperdue, où je n'ai plus

LA EYENE ENRAGEE.

rien à faire qu'à laisser courir, mon imai^dnation plus libre se reporte sur le si lugubre cimetière et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard extraordinaire qui augmentait, à la manière d'un microphone, le bruit de leur vol! C'est peut-être la première fois du reste que je les écoute ainsi en solo, dégagés de tous les habituels fracas, dans l'intimité si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi seul. Jamais donc encore je n'avais éprouvé ce sentiment presque physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit être le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tête...

Le tour est joué, nous rentrons dans le village de B... Là, fini pour les shrapnels, les pièces à longue portée, seules, pourraient nous atteindre. Nous n'avons ni une vitre cassée, ni une égratignure. D'instinct, les chauffeurs s'arrêtent, au moment où j'allais le leur dire.

non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin de nous reconnaître, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jetés pêle-mêle, qui, depuis le rapide départ, dansaient la sarabande avec les appareils photographiques, les casques et les revolvers.

Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont tout de même fini par trouver une porte cochère, en nous regardant nous avons envie de rire. Rire malgré le souvenir angoissant et tout frais de nos morts, rire de l'avoir échappé belle, rire d'avoir réussi ce que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargué ces imbéciles qui nous tiraient dessus.-.

10 mars 1916.

Cette zone de quinze ou vingt kilomètres de large, si affreusement déchiquetée, qui, dans notre France, s'étend depuis la mer du Nord jusqu'à TAlsace et suit la ligne des tranchées où se terrent les Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire, c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son invraisemblance de mauvais rêve, en même temps que le maximum de son horreur; «—je dis par ici, parce que je n'ai pas le droit de préciser davantage, mais enfin par ici, dans

certaine province qui, dès avant la guerre, avait reçu un triste surnom, quelque chose comme la désolée, la miséreuse, ou même, si Ton veut, la pouilleuse. C'est que, avant la dévastation, elle était déjà très aride, presque sans verdure; des vallonnements dénudés, quelques bouquets de pins rabougris, et des villages bien pauvres, qui n'avaient même pas la grâce d'être anciens, car de siècle en siècle, les sauvages d'Allemagne étaient venus s'y ébattre et après leur passage il avait fallu tout rebâtir.

Et à présent, depuis la grande ruée nouvelle qui a dépassé toute abomination connue, combien elle est étrange, presque fantastique, cette région de misère, avec ses ruines calcinées, avec son sol couleur de craie, fouillé, refouillé jusqu'aux entrailles profondes, comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y pénètre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donnée, et je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce

gâchis des dégels, où nos pauvres petits guerriers en capote bleue s*empêtrent si péniblement jusqu'à mi-jambe. Le cœur se serre à mesure que Ton avance, par ces chemins défoncés qui s'encombrent toujours davantage de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout grisâtres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus touchés par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou des enfants ; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout à coup, trace dans les lointains d'immenses zébrures, les unes blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous rencontrons à présent semblent habitées par des tribus de troglodytes ; chaque pente qui nous fait face, à nous les arrivants, et qui par suite échappe à la vue et au tir de Tennemi, est criblée de bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent à plusieurs étages, et où l'on voit appru-aître des

têtes humaines, casquées, prenant le soleil... Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il préhistorique, ou seulement très lointain? Assurément, on ne dirait plus la France. N'était ce vent âpre et glacé, on croirait presque, sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait les berges du Haut-Nil, la chaîne libyque où bâillent les hypogées...

De nouveau se présente un semblant de village, le dernier que je traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers les Barbares ne sont plus que d'informes amas !de pierres, aux aspects de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts démoli, celuilà : pans de murs bizarrement découpés à jours et portant de noires marbrures de suie aux places où passaient les cheminées. Mais beaucoup de soldats sont gaiement installés à déjeuner, dans les abris tout à fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons ; il y a même des fourriers qui, sur des tables improvisées, font sans s'émouvoir leurs écritures...

Bang! Un obus!... Un obus lancé de très loin et à l'aveuglette par les Barbares, sans utilité définie, mais avec l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal à quelqu'un. Il est tombé sur une ruine d'écurie sans toiture, où de pauvres chevaux étaient attachés, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air, gesticulant des quatre pattes comme ils font tous à l'heure de mourir; ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la poitrine en secousses, comme lancés par une pompe.

Après le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours un peu solennelle, qui, d'un bout à l'autre du front, indique le voisinage immédiat des Barbares. Le soleil de mars, étonnamment lourd, darde sur ce désert tragique, où d'immenses plaques de neige alternent avec des étendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma voiture s'arrête pour une hésitation, pour une cause quelconque, et que le moteur fait silence, on entend de plus eja plus^fort le bruitjju^apoft-

Me voici enfin au point terminus où mon auto peut me porter; si je la menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui vagabondent çà et là dans Tair, convergeraient sur elle; il faut la remiser, avec mes chauffeurs, derrière un repli du sol, et continuer seul, à pied.

D'abord, j'ai besoin de téléphoner au quartier général, — et le a bureau », c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres brous- ^ sailles; par un escalier tout étroit, je plonge Wfi jusqu'à 7 ou 8 mètres dans la terre, et là, je trouve, comme « demoiselles du téléphone », quatre soldats, que de minuscules lanternes électriques éclairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une quarantaine d'années ; et celui qui me fait passer l'appareil porte une alliance au doigt, — il a donc sans doute, là-bas quelque part au grand air, quelque part où la vie est possible, une femme et des enfants. Cependant il me conte qu'il est depuis six mois déjà dans ce trou humide^

SOUS la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit cela avec une résignation souriante, comme si le sacrifice était tout naturel; ses camarades de même parlent de leur vie de termite sans une nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients béros de l'obscurité, autant peut-être que leurs camarades qui se battent au grand air, à la lumière du jour et dans l'excitation mutuelle.

Au sortir du souterrain, où s'assourdissaient les bruits, on réentend clair la canonnade et on reçoit un éblouissement de ce soleil inusité qui illumine toutes ces blancheurs de neige.

J'ai deux kilomètres à faire environ dans l'étrange désert pour atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chétifs, que j'aperçois là-bas sur une hauteur; c'est là que j*ai donné rendez-vous à un officier du Génie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis chargé.

Un simulacre de désert, devrais-je plutôt dire, car il est très habité en dessous par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au

moindre signal d'attaque^ ils sortiraient par mille trous; mais pour le moment^ dans tout le déploiement de cette étendue, si ensoleillée et cependant si froide, on aperçoit à peine une ou deux capotes bleues qui rôdent, allant d'un abri à un autre.

Et un désert terriblement bruyant, car, outre les continuelles détonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme des espèces de gros scarabées, qui en passant font presque un bourdonnement d'aéroplane, mais qui, à force de vitesse, sont tous invisibles ; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement la tète contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le ciel un de ces tumuli faits de décombres, qui marquent maintenant la place des anciens villages, et c'est là-dessus que les scarabées monstres s'acharnent le plus à tomber, en proroquant chaque fois des envols de plâtras et de poussière : bombardement d'ailleurs inutile

et stupide, puisque tout cela est déjà mort.

Aujourd'hui surtout, jour de grand dégel, deux kilomètres ici, dans cette région où tant de nos pauvres soldats sont condamnés à vivre, en représentent bien dix ailleurs, — tant la marche y est difficile. La boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi âpre, glacé; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui brûle la tête, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la sueur perle au front. La neige décidément s'est mise à fondre à vue d'œil ; toutes les tristes collines dénudées reprennent par le sommet leur couleur brune et semblent des croupes de bêtes, couchées sur ces plaines encore blanches.

C'est la première fois que je me trouve si absolument et infiniment seul, au milieu de ce décor d'immense désolation, qui étincelle d^ lumière aujourd'hui par hasard et n'en est peutêtre que plus lu^bre. Jusqu'à ce que j'aie

atteint le petit bois où m'appelle une affaire de service, je n'ai à penser à rien, à m'occuper de rien, ni d'éviter les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni même de choisir la place où poser mon pied puisque l'on enfonce également partout. Et voici que peu à peu je me sens revenir à une mentalité de jadis, une mentalité d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'étais habitué, je les regarde et les juge comme si elles étaient nouvelles. Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc eût imaginé de tek aspects? Ainsi, ces innombrables déblais de terre — des déblais blancs puisque la terre de cette province est blanche, — des déblais qui sont jetés partout en longues traînées et qui tracent sur ce désert des multitudes de lignes comme des zébrures, est-ce possible qu'ils indiquent les seuls chemins où nos soldats de France puissent aujourd'hu circuler avec une demi-sécurité? Petits chemins creux, les uns ondulés, les autres droits, que l'on a nommés c boyaux > et qu'il a fallu

multiplier, multiplier à tel point que le sol en est sillonné à l'infini ! Quel prodigieux travail ils représentent d'ailleurs, ces sentiers de taupes, en réseau sur des centaines de lieues ! Si on y ajoute les tranchées, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui plongent jusqu'au cœur des collines, on reste confondu devant tant et tant de fouilles, qui sembleraient l'œuvre des siècles. Et ces espèces de filets tendus de tous côtés, si Ton n'était pas averti et accoutumé, comprendrait-on ce que cela peut bien être? On croirait que des araignées géantes ont tissé leurs toiles sur ces myriades d« piquets, qui s'en vont à perte de vue, tantôt plantés en lignes droites, tantôt formant des cercles ou des demi-lunes, traçant sur l'étendue des dessins qui doivent être cabalistiques pour mieux envelopper et empêtrer les Barbares. On les a du reste terriblement renforcés, doublés, décuplés, ces filets d'arrêt, depuis mon dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embûches ont dû en faire, là dedans, des tours et des passes, avec leur

236 LA HYENE EiNRAGE

énorme bobine de £Is barbelés sous le bras» pour obtenir ces fouillis inextricables...

Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'œil et ce qui ajoute à l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes serrés de pauvres petites croix funéraires faites de deux bâtons. Cela, tout de suite, hélas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'était pas encore finie pour eux, nos chers disparus, nos héros obscurs et sublimes, — inapprochables en ce moment, même pour ceux qui les pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans l'air au-dessus de leurs petites assemblées silencieuses...

Ah! pour compléter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par trop gigantesque, un monstre d'Apocaljrpse, qui vole à grand bruit là-haut! Il s*en va du côté de France, cherchant sans doute la région plus abritée où

l'on commence à trouver des femmes et des enfants, avec l'espoir d'en abattre quelquesuns...

Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et inexorable série d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car le casque et la capote étaient des fardeaux sous ce brûlant soleil imprévu. Je suis du reste en avance; Toffîcier que j'ai fait appeler — pour des questions de nouveaux ouvrages de défense, de nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous — c'est lui sans doute, cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rêverie du chemin, avant l'heure de redevenir précis et appliqué. Le lieu évidemment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages déjà moitié saccagés, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui passent de temps à autre les traverseraient comme de

simples feuilles de papier; mais c'est égal, un petit bois, cela tient compagnie, cela entoure, cela illusionne.

Je suis là sur une hauteur, où le vent souffle plus glacial et d'où je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones collines tébrées de boyaux blanchâtres, et les quelques arbres échevelés par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de fer, tendus partout, brillent légèrement au soleil, un peu comme ces fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps. Et de tous côtés les détonations d'artillerie font leur bruit coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la mer contre les falaises...

Ahl le grand oiseau noir a trouvé à qui parler dans l'air. Je le vois tout à coup assailli par une quantité de ces flocons de ouate blanche (éclatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont si dangereux pour les oiseaux de son espèce. Alors il se hâte de

rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois.

De derrière une élévation voisine, débouche une théorie de personnages bleus, qui seront près de moi avant Tofficier en route là-bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortèges que l'on rencontre à toute heure, hélas ! le long du front et qui font pour ainsi dire partie du décor. En tête, quatre soldats portent une civière, et d'autres suivent pour les relever. Attirés eux aussi par la protection illusoire des branches, ils s'arrêtent d'instinct à l'entrée du bois, pour souffler et changer d'épaules. Ils viennent des tranchées de première ligne, qui sont à trois ou quatre kilomètres d'ici, et vont porter un « grand blessé » à une ambulance souterraine, qui n'est plus qu'à un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient pas prévu ce mauvais soleil de mars qui brûle les têtes, ils ont leur casque et leur capote d'hiver, et cela leur pèse autant que le précieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne

240 tA HYÈNE ENRAGÂE.

pas secouer; de plus, ils traînent à chaque jambe une épaisse carapace de neige et de boue gluante qui leur fait des pieds d'éléphant, et la sueur coule à grosses gouttes sur leur brave figure fatiguée.

— « Qu'est-ce qu il a, votre blessé? » dis-je à voix basse.

A voix plus basse encore ils me répondirent : 1 Son ventre est tout ouvert... Oh! le major de la tranchée a dit que... » Ils ne finissent la phrase que par un hochement de tête, mais j'ai compris. Du reste il n'a pas bougé. Sa pauvre main reste posée sur son front et ses yeux, sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande : « Pourquoi ne lui avez- vous pas couvert la figure? — Noua lui avions mis un mouchoir, mon colonel, mais il Ta 6té : il a dit qu'il aimait mieux comme ça, jiour voir encore des choses entre ses doigts.*. »

Ah! mais les deux derniers, en plus de la sueur, ils ont du sang qui leur inonde la figure

et leur coule en petit ruisseau dans le cou : c Nous, c'est pas grand'chose, mon colonel, me disent-ils ; on a attrapé ça tout de suite en route. On avait commencé de l'apporter par les boyaux, mais ça le secouait trop, alors on a marché dehors, à découvert. »

Pauvres étourdis adorables! Pour éviter des chocs à leur blessé, risquer leurs existences à tous! Deux ou trois de ces espèces de hannetons de la mort, qui bourdonnent ici à toute heure, sont venus s'écraser près d*eux sur des pierres et les ont atteints de leurs éclats; sur un passant isolé comme j'étais, les Allemands dédaignent de tirer, mais un groupe, et surtout une civière, pour eux c'est irrésistible. Des deux qui ruissellent de sang, l'un n'a peut-être pas grand'chose en effet, mais l'autre a l'oreille emportée, il n'en reste qu'un lambeau qui tient à peine : t D faut vite aller vous faire panser à l'ambulance, mon ami, lui dis-je. — Oui, mon colonel... Et justement on y va,... à l'ambulance... Ça tombe bien. > C'est tout ce

qui lui est venu à l'esprit comme plainte : « Ça tombe bien. » Et il le dit avec un si bon sourire tranquille, en me remerciant de m'intôresser à lui!...

Leur grand blessé, qui ne bouge toujours pas, j'hésitais à aller le voir de près, par crainte de troubler son dernier rêve. Cependant je m'approche très doucement, parce qu'ils vont l'enlever.

Ah! c'est presque un enfant! Un enfant des villages, cela se devine à ses joues bronzées qui ont à peine commencé de blêmir. Le soleil, comme il l'avait désiré, éclaire en plein sa belle figure de vingt ans, à la fois énergique et candide, et sa main reste toujours placée en visière sur ses yeux, qui sont fixes et semblent avoir fini de regarder. On a dû lui donner de la morphine, pour au moins l'empêcher de trop souffrir. Humble enfant de nos campagnes, petit être éphémère, à quoi rêve-t-il, s'il rêve encore? Peut-être à une maman en coiffe, qui pleurait de douces larmes chaque

fois qu'elle reconnaissait son écriture enfantine sur une enveloppe venue du front? Ou bien est-ce à un jardin de ferme, préoccupation de ses premières années, où il se dit que ce beau soleil de mars va ramener des pousses fraîches le long de quelque vieux mur?... J'aperçois sur sa poitrine le mouchoir dont on avait essayé de lui couvrir le visage, et c'est un élégant mouchoir brodé d'une couronne de marquis, — la couronne d'un de ses porteurs. Il avait voulu continuer à voir des choses, dans la terreur où il était sans doute de la grande nuit. Mais, même ce soleil, qui doit l'éblouir, bientôt il cessera brusquement de le connaître; pour commencer, ce sera la demi-obscurité de l'ambulance, et, tout de suite après, elle va venir pour lui, cette inexorable grande nuit, où aucun soleil de mars ne se lèvera jamais plus.

c Allez-vous-en vite, mes amis, leur dis-je. Ce vent souffle trop fort ici pour des gens en sîieur comme vous êtes. »

Je les regarde s'éloigner, avec leurs jambes toutes engluées et alourdies de plaques de boue. Mon admiration et ma pitié les suivent, sur ce chemin de neige où ils marchent si péniblement.

Encore ils sont des privilégiés, ceux-là, qui peuvent au moins se secourir les uns les autres et que des mains soigneuses attendent, dans un refuge souterrain presque sûr, pour les panser. Mais tout près d'ici, à Verdun, il y a ces milliers d'autres, tombés pêle-mêle, s*étouffant les uns les autres, les mourants sous les cadavres, sans secours possible, dans les immenses charniers si longuement et savamment préparés par le kaiser, en l'honneur de cette jeune nullité féroce qu'il a pour fils!

Septembre i9î5.

Il est une de nos grandes villes martyres du Nord où l'on ne peut entrer que par des sentiers détournés et couverts, avec des précautions de Peau-Rouge en forêt, car des Barbares sont cachés partout dans la terre, sur U colline toute proche, et, de leurs méchants yeux à lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de mitraille ceux qui oseraient arriver par là.

Un adorable soir de septembre, j*ai été £^idé vers cette ville par des officiers habitués

à ses dangereux entours; en zigzaguanjt dans des bas-fonds, à travers des jardins • abandonnés, parmi les dernières roses et les arbres chargés de fruits, nous avons atteint sans encombres les faubourgs, et bientôt les rues de la ville même, où l'herbe des ruines a commencé de pousser, depuis un an que la vie s'en est retirée. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement personne, le iilence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un été finissant.

Avant l'invasion, c'était une de ces villes un peu désuètes, au fond de nos provinces françaises, avec de modestes hôtels armoriés sur des petites places plantées d'ormeaux ; et on devait y vivre si tranquille, au milieu de coutumes un peu surannées! Vieilles demeures héréditaires, qui étaient sans doute aimées avec respect, mais que la barbarie imbécile s'acharne chaque jour à détruire! Beaucoup se sont effondrées en déversant sur les pavés leur mobilier vénérable, et, dans leur actuelle immobilité.

elles gardent comme des attitudes de souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups de canon, un peu au loin, viennent encore ponctuer, si l'on peut dire ainsi, la monotonie funèbre des heures; mais cette musique intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble même qu'elle le rend plus profond en même temps que plus tragique.

Çà et là, contre des murs restés intacts, des petits écriteaux, imprimés sur papier blanc, portent cette notice : a Maison encore habitée ». Suivent les noms, inscrits à la main, de ces habitants si tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu puéril. Estce pour éloigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les obus? Et où donc ai-je déjà vu ailleurs, au milieu d'une désolation pareille à celle-ci, de petits écriteaux de ce genre? — Ah! c'était à Pékin, pendant l'occupation des troupes européennes, et dans ce malheureux

secteur dévolu à l'Allemagne, où les soldats du Kaiser lâchaient toute bride à leurs pires instincts. — Car on pouvait les juger là, ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays alliés, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal à personne. Non, eux seuls, ces Allemands, étaient des tortionnaires, et les pauvres êtres livrés à leur cruauté balourde essayaient de se préserver en collant sur leur porte des inscriptions naïves, comme par exemple : c Ici, nous sommes des Chinois protégés français », ou bien encore : «Ici, c'est tout Chinois chrétiens ». Mais rien n'y faisait. Du reste leur empereur, — lui, toujours lui dont on est sûr de trouver les tentacules gonflés de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et charniers, -o- lui, donc, avait dit à ses troupes : « Allez et faites comme les Huns ! que la Chine, dans un siècle, soit encore sous la terreur de votre pas-

sage ! > Et tous lui avaient copieusement obéi.

Mais ces maisons de Pékin, saccagées par son ordre, avaient déversé, sur les vieilles dalles des rues là-bas, quantité de reliques bien étranges pour nous et bien lointaines : images de piété chinoise, débris d'autels d'an*' cêtres, et petites stèles de laque, où s'inscrivaient, en colonnes, de longues généalogies mandchoues aux origines perdues dans la nuit.

Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent parmi les décombres, nous sont plus familières et leur vue nous serre davantage le cœur : un berceau d'enfant; un humble piano de forme démodée, tombé les pieds en l'air d'un étage d'en haut, et qui éveille encore des idées de sonates anciennes, à des veillées de famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la photographie pieusement « agrandie » et encadrée d'une honnête et douce figure d'aïeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir dans quoique caveau, cette grand'mère, et l'imago

tant profanée en était sans doute le dernier reflet terrestre...

Le bruit du canon se rapproche» à mesure que l'on avance dans ces rues agonisantes, où tout un été d'abandon a eu le temps de faire germer tant de graminées et de fleurettes sauvages.

Au milieu de la ville est une cathédrale, un |.;eu l'aînée de celle de Reims et très célèbre dans notre histoire de France. Les Allemands, bien entendu, se sont beaucoup réjouis de la prendre pour cible, sous toujours leur même prétexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prêtre à la soutane lisérée de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la porte et nous y accompagne.

Et c'est une très saisissante surprise, en y entrant, de la trouver entièrement blanche, mais d'une blancheur vive de bâtisse toute neuve. Avec ces brèches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne donne pas.

au piemier abord, rimpression d'une ruine, mais plutôt d'une construction en cours, à laquelle on continuerait de travailler. Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grâce, elle est un chef-d'œuvre de notre art gothique dans sa plus pure éclosion première.

Le prélat nous explique cette déconcertante blancheur. Avant l'arrivée des Barbares, on finissait à peine le long travail de dépouiller chaque pierre l'une après l'autre pour mieux reprendre tous les joints au ciment; ainsi s'en est allée en poussière cette teinte grise que des encens, brûlés depuis tant de siècles, lui avaient donnée. Un peu sacrilège peut-être, ce grattage, mais cela permet, je crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme luance de cendre, à laquelle nous sommes iiabitués dans nos vieilles églises, les piliers gveltes, les fines nervures des voûtes, semblent pour ainsi dire d'une seule pièce et on croirait qu'ils ont jailli sans coûter d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites

pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage renouvelé, sont incompréhensibles et presque inquiétantes de se tenir comme cela en suspens, pour former plafond à de telles hauteurs au-dessus de nos têtes; bien mieux que dans les églises estompées de couleur de cendre, nous avons ainsi la révélation de tout le patient et miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient à faire tenir indéfiniment des choses si frêles et aériennes.

Dans la basilique comme dehors, règne un silence d'angoisse, lentement ponctué par les coups de canon. Et sur le trône épiscopal, est restée lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de désarroi la valeur d'un anathème ironique lancé aux Barbares : Pax et Justitia.

£n marchant sur des semis de décombres, autant que possible on se détourne par respect des précieux fragments de vitraux; on préfère ne pas entendre, sous les pas, leur petite

musique de verre qui se brise... Toutes les lueurs du soir d'été, insolites dans de tels sanctuaires, entrent à flots par les déchirures béantes, ou par les belles fenêtres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme des futaies alignées de gigantesques roseaux blancs.

Au sortir de la cathédrale, dans une des rues désertes, un mur se présente à nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus semblent avoir pris spécialement à tâche de déchiqueter, — des placards qui s* étaient juxtaposés le plus près possible, enchevêtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de vouloir se recouvrir les uns les autres et se dévorer. Malgré la mitraille qui les a si bien criblés, on en lit encore des passages, qui étaient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont été imprimés en lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux. — c Trahison! Bluff éhonté! » crie l'une des affiches. — « Infâme calomnie,

ignoble mensonge! > répond l'autre, en énormes lettres raccrocheuses... Qu'est-ce que cela peut bien être, mon Dieu?

— Ah! oui, toute la misère de nos petites luttes électorales de la dernière fois, qui est restée là placardée, comme au pilori, et lisible encore malgré les pluies de deux étés et les neiges d'un hiver! C'est étonnant la persistance des inepties, collées sur de simples morceaux de papier contre des maisons ! D'habitude on passe sans regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombées au-dessous du sourire et du haussement d'épaules. Mais sur ce mur, où l'ironie des obus en a fait justice en les perçant de mille trous, elles prennent soudain je ne sais quel comique irrésistible; nous leur sommes redevables d'un moment de détente et de franc rire, — et c'est la seule fois sans doute, au cours de leur piteuse petite durée, qu'elles auront au moins servi à quelque chose.

Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils en riraient les pre-

miers, ceux qui les ont écrites et qui peut-être à l'heure qu'il est se battent fraternellement côte à côte. Plus tard, je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes, hélas! essaieront encore çà et là de dresser la tête; mais, quand même, ils auront reçu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se relève jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous réserve, rien ne pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout à l'autre de notre front de bataille et pendant de longs mois, ces réseaux entrelacés de petits souterrains qu'on appelle des tranchées. Et ces tranchées qui, à première vue, ne semblaient que d'alîreux trous pour la misère sordide et la souffrance, auront été au contraire le plus grandiose des temples, où nous serons venus tous nous purifier et, pour ainsi dire, communier ensemble à la même table sainte!...

Nos tranchées, mais elles commencent là tout près, trop près, hélas ! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail, — et nous nous y

rendons, à travers le désastre de ces rues où ne passe plus personne.

On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires ; celui d'ici était réputé l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rôde à toute heure, et nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains tortueux, creusés en hâte, que Ton appelle des boyaux.

D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrière qui traverse une épaisse muraille. La tristesse en est peut-être plus poignante encore que celle des rues, parce qu'il représente le lieu d'élection où s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le repos et la gaieté tranquille. Il se déploie à perte de vue entre ses rangées d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une herbe funèbre est même venue verdir ses longues allées, comme s'il était plongé dans la

paix d'un définitif abandon, et, à cette heure exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une série de raies d'or, entre les ombres allongées des arbres. — On le dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien n'y bouge, on n'y entend rien bruire ; mais il est sillonné çà et là par des traînées de terre, semblables en plus grand à celles que les rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de la guerre moderne... Sinistres petites fouilles, elles nous révèlent tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habité au contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent de partout, que des canons dissimulés le tiennent en joue ; qu'il suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort...

Maintenant, par une descente étroite et cachée

nous pénétrons dans ces sentiers appelés boyaux, qui vont nous conduire tout près, tout près des Barbares, presque jusqu'à les entendre souffler. C'est quelque chose de pénible et d'interminable, que la marche là dedans; il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les épaules; et puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes» d'une brusquerie voulue, vous obligeant à tourner, ourner sur vous-même; on a conscience de .aire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'à peine. Quelle tentation vous prend, d*escaîader les obsédants talus pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tête au-dessus, pour regarder au moins où l'on va!... Mais ce serait la mort... Et on est un peu angoissé vraiment de se sentir en prison dans ce labyrinthe, de savoir que, pour être sûr de s'en évader vivant, il faudra sans merci repasser par la succession indéfinie de ces petits tournants, qui vous étreignent et vous retardent...

La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu pâle, qui se plaquent aux parois et que l'on frôle en passant; à certains endroits, c'est peuplé comme les galeries d'une fourmilière ; si donc il fallait tout à coup fuir en hâte, quelle mêlée, quels écrasements! Il est vrai, ils ont des figures à la fuis si souriantes et si résolues, nos soldats, que l'idée d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne vient même pas vous effleurer.

Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter leur petites tables, çà et là, dans des recoins plus sûrs, dans des abris voûtés. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; dès la nuit close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'à tâtons jusqu'à demain matin.

Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortège; elle a cheminé un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupelà, mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives s'asseyent, — ou à peu près. Oh ! les étonnantes compositions de ces tablées, où Ton a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'être longuement assis à causer naguère dans une tranchée de l'Argonne, à la fin d'un repas. Il y avait là, côte à côte, un ex-antimilitariste à tous crins, devenu un sergent héroïque, capable d'avoir les yeux embrumés de larmes quand passait un de nos drapeaux percé de balles; près de lui, un ex-apache, dont les joues, pâlies dans les bouges nocturnes, s'étaient redorées au grand air, et qui semblait pour le moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat d'une trentaine d'années, de belle allure, qui n'avait plus le temps de raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une

tonsure au milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si révélatrice, le camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux à la lui faire, était un ex-anticlérical tout à fait farouche, de son métier ouvrier xingueur à Belleville.

Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits à l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit être proche, car on nous dit : « Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas. v Un peu plus loin : a Maintenant ne parlez plus du tout. » Et l'un de nous ayant trop relevé la tète, une détonation, au bruit sec, part de tout près, une balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des broussailles qu'elle effeuille. Après quoi le silence retombe, plus profond et aussi plus étrange.

Le point terminus est un réduit voûté, aux parois moitié d'argile, moitié de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous ont été percés, qu'un mécanisme rapida

Î62 LA. HYENE ENRAGEE.

permet d'ouvrir et de refermer très vite, et c'est par là seulement qu'il nous sera possible de regarder pendant quelques secondes, dans une demi'Sécurité, sans qu'une balle soudaine nous entre dans la tête en passant par les yeux.

Comment, nous ne sommes que là! Depuis si longtemps que nous njarchons, nous n'avons même pas atteint le bout de ce mail! il continue de prolonger en avant de nous ses allées d'ormeaux, droites et tranquilles, verdies par leur herbe triste ; le soleil vient d'y éteindre les rayures dorées qu'il y traçait tout à l'heure, le crépuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas même les rappels pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilité et le silence de la mort.

Dans une direction différente, une autre percée des plaques de fer nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la petite rivière dont nous tenons la rive gauche, à vingt mètres de nous à peine, des

A BOISSONS. 26a

terrassements tout neufs, recouverts d'aimables branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce même mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous •glisse à l'oreille : a C'est eux qui sont là ! »

Eux qui sont là! oh! nous les avions devinés, ayant déjà connu en tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui sont une des caractéristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui sont là, encore là, enfouis bien à l'abri dans notre terre française, laquelle ne s'éboule même pas pour les étouffer! Fils de la race abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseigné à toutes les armées du monde à faire mentir même les choses, même les aspects des choses; leurs tranchées prennent des airs d'innocents sillons sous de la verdure, les maisons où s'abritent leurs Ëtats-Majors prennent des airs de ruines abandonnées. £ux, on ne les voit jamais, ils avancent et envahissent à la façon des tsrmites ou des vers rongeurs. £t

puis, à la minute la plus imprévue, de jour ou de nuit, précédés de toutes les variétés de choses infernales imaginées par eux, liquides qui brûlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils jaillissent du sol, comme des bêtes de ménagerie à qui l'on aurait ouvert les cages. Et quelle dérision! après de prodigieux efforts de mécanique et de chimie, en être ramené à des mœurs de l'époque des Cavernes; après s'être battu plus d'un an avec des appareils si diaboliquement perfectionnés pour tuerie à grande distance, se retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachés et ne bougeant pas!...

Horreur!... Je crois vraiment qu'on a chuchoté dans ces trous d'en face!... Comme nous, ils parlent bas, mais ou reconnaît tout de même leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles ; dans l'infini silence dès entours, leurs chuchotements assourdis noua

viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une interjection brève, de quelque chef sans doute, les rappelle à l'ordre, et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout près, et cette espèce de murmure d'animaux fouisseurs a été plus lugubre à nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille.

Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on n'aurait pas senti ce frisson de révolte vous passer dans la chair, plutôt aurait-on incliné presque à leur dire : « Voyons, trêve à ce jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frères?

Sortez donc de vos trous et donnons-nous la main. »

Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-être aussi leurs visages, leurs âmes ne le sont pas; il y manque les sentiments essentiels, celui de la loyauté, de l'honneur» celui du remords, et surtout celui

qui est le plus noble peut-être eu même temps que le plus élémentaire, et que même les animaux possèdent parfois, le sentiment de la pitié.

Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru outrée et obscure; il avait dit : « la nuit qu'une béte fauve a pour âme 8. Cette image, les âmes allemandes aujourd'hui me la font comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien être sinon de la nuit lourde et sans rayons, l'âme de leur sinistre empereur, l'âme de leur prince héritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand bonnet en poil de bête noire, agrémenté d'une tête de mort?

Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour tuer, d'exercer des soldats à tuer; avoir organisé, au profit d'un monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au fond de la race allemande ; avoir

organisé — je répète le mot, parce que, s'il n'est pas assez français, hélas! il est essentiellement allemand - — organisé donc sa férocité native, organisé sa grotesque mégalomanie, organisé sa soumission moutonnière et sa crédule bêtise. Et après, ne pas mourir d'épouvante devant son propre ouvrage !... Vraiment, cela ose encore vivre, ces êtres de ténèbres; en présence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reçoit des hommages, cela posera même sans doute devant des sculpteurs, pour des bronzes durables, ou des marbres... quand il faudrait, pour eux, raffiner sur les vieux supplices de la Chine!... Oh! ce que j'en dis n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force à retarder le dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de notre légèreté française, de. notre bonhomie et de notre confiance ! JSous sommes si capables de laisser

p8u à peu les tentacules de la grande pieuvre s'insinuer à nouveau dans nos chairs. Qui sait si bientôt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui, jusque sous les planchers de nos demeures, bétonnent des socles pour les canons allemands ! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle de traité de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas écrasée, tant qu'on ne lui aura pas coupé la tête, — cette effroyable tête de Gorgone qui est l'impérialisme prussien, — elle recommencera !

Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutilés, qui marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou ces jeunes aveugles, promenés par la main, et toutes ces femmes qui sont comme anéan^ ties sous des voiles de crêpe, disons-nous t € C'est leur œuvre à eux. Et celui qui, dans

Tombre, nous a longuement préparé cela, c'est leur Kaiser, — lequel, si on ne Técrase, ne rêvera qu'à recommencer demain ! »

Aux abords des gares où l'on s*embarque pour le front, quand nous voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire un soldat en costume de tranchées, disons-nous : Celui-ci, dont le retour sera tant désiré, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces charniers où l'Allemagne se complaît et qu'elle ne demandera qu'à recommencer de remplir!

Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout neufs, nos c jeunes classes », nos fils bien-aimés, qui partent si magnifiquement, avec delà joie fîère dans leurs yeux enfantins, et des bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! méditons nos saintes vengeances, contre ceux qui les guettent là-

bas, — et contre le grand Maudit, qui a la nuit pour âme!.,.

De ce réduit voûté où nous sommes en ce moment, et où il nous faut, pour regarder au dehors, soulever des œillères d'acier, on voit toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la lumière atténuée du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la tristesse inquiète, je dirais presque la tristesse découragée de les sentir si près.

Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffît de rebrousser chemin dans ces boyaux, où le souper s'achève, au beau crépuscule. Là, dès qu'on est assez loin d*eux pour que nos soldats puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme baigné de saine gaîté et de consolante, d'absolue certitude. Là est le vrai réservoir de notre irrésistible force; là se trempent et se retrempent

A SOISSONS. 27i

tous les merveilleux ressorts pour nos élans et pour notre finale victoire. Ce qui frappe dès l'abord autour de ces tables, c'est cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarité affectueuse entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela dans la Marine, où les longs exils et les dangers partagés dans des nefs étroites nous rapprochent forcément les uns des autres; mais je ne pense pas que mes camarades de l'armée de terre m*en veuillent de dire que cette tamiliarité-là, si conciliable avec la discipline, est un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits que leur réservait la guerre de tranchées, de les obliger ainsi à vivre plus près de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage encore. Ils connaissent à présent presque tous leurs camarades aux galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux. Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au lieu de les pousser par derrière à coups de fouet

comme cela se ferait chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers à la manière française, à peine ont-ils besoin de se retourner pourvoir si tout le monde les suit. Ils sont bien assurés d'ailleurs que, s'ils tombent, ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout, pour les défendre et tendrement les emporter. Or, c'est à cette guerre surhumaine et c'est surtout à la vie en commun dans la tranchée, que nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de ces réciproques dévouements sublimes devant lesquels on serait tenté de plier le genou. N'estce pas aussi à la vie dans la tranchée et à ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes que nous devons un peu ces lueurs de beauté qui sont venues pénétrer toutes les intelligences, même les moins ouvertes et les plus frustes? Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que notre Francen'a jamais été si admirable et que sa gloire les illumine tous; ils saveiit qu'une

race où se réveillent ainsi les cœurs, est impérissable, et que les pays neutres, même ceux qui semblent avoir sur les yeux les plus lourdes écailles, finiront un jour par voir clair et par nous donner le beau nom de libérateurs.

Ob! bénissons-les, nos trancbées, où se mêlent toutes nos classes sociales, où des amitiés se sont nouées qui hier n'eussent pas semblé possibles, où les « gens du monde » auront connu que l'âme d'un paysan, d'un ouvrier, d'un manœuvre, peut se rencontrer aussi belle et noble que celle d'un très élégant seigneur, et plus intéressante même, parce que plus primesautière et translucide, avec moins de placage autour.

Tranchées, boyaux, petits labyrinthes obscurs, petits souteri-ains pour la souffrance et l'abnégation, c'est là que se sera tenue notre meilleure et notre plus pure école de socialisme. Mais, par ce mot de socialisme, trop souvent profané, j'entends, comme bien on pense, le véritable, celui qui est synonyme de

tolérance et de fraternité, celui enfin dont le Christ était venu nous donner cette claire formule qui, dans sa simplicité adorable, résume toutes les formules : < Aimez-vous les uns les autres ».

« Je commence par prendre. Je » trouverai toujours ensuite des éru- » diîj- pour démontrer qne c'était » mon bon droit. >

Fkéléric II (que, faute de mieux, ils appellent le Grand).

Avril 1916.

Page 1