‹ La hyène enragéeChapitre 25 sur 27 · LEUR KAISER · texte numérisé non relu

LEUR KAISER

Il est des figures de maudits sur lesquelles, avec l'âge, finissent par ressortir toute l'horreur et toute la nuit qui couvaient au fond de l'âme. Les traits parfois ne sont pas ignobles, non, mais, sur ces figures-là, quelque chose s'est inscrit, qui est mille fois pire que la laideur, et on ne peut pas les regarder... Ainsi

leur Kaiser, pour vous glacer il suffit de sa sinistre effigie, il suffît du moindre de ses portraits entrevu dans un journal... Oh! cet œil vipérin, embusqué à Tabri des flasques paupières, ce sourire tordu par toutes les tares intérieures : foncière hypocrisie, brutalité maladive, en même temps que férocité à froid, sans compter l'excès de morgue, devant quoi les cravaches se mettraient à cingler toutes seules!... J*ai vu jadis, au fond d'un vieux temple du Japon, un épouvantail considéré comme un chef-d'œuvre du genre et que l'on conservait depuis des siècles sous un voile, dans l'un des coffres du trésor (on sait la vénération des Japonais pour les épouvantails et la maîtrise de leurs artistes dans l'horrible). C'était un masque humain, aux traits plutôt réguliers et affinés, mais, quand on l'avait bien regardé, son expression atroce, à la fois cruelle et morte, vous poursuivait pendant des jours et des nuits. Au milieu des chairs cadavériques aux plissures blêmes, ses deux

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yeux mi-clos, l'un plus que l'autre, étincelaient et semblaient cligner, comme pour dire : « Il y avait longtemps, là dans ma boîte, que je ruminais quelque chose de macabre pour toi, et enfin tu es venu, je te tiens, et ça y est! » Eh bien ! pour qui sait voir, la figure de leur Kaiser est aussi effarante que celle cachée dans le vieux temple de là-bas, quel que soit le casque plus ou moins sauvage, à pointe ou à tête de mort, dont il ait la fantaisie de s'affubler. Depuis tant d'années que me poursuit l'affreux regard de cet homme, non seulement j'avais pressenti, comme tout le monde, qu'il c ruminait quelque chose pour nous », mais aussi que ce serait diaboliquement machiné, et plus effroyable que tous les vieux crimes des temps barbares. Et je me disais : Pour la sauvegarde urgente de l'humanité, il faudrait tuer ça.

Tuer ça, oui! abattre la hyène, il l'aurait fallu, avant que sa rage latente se fût tout à fait déclarée, ou tout au moins l'enchaîner, la

museler, renfermer entre des barreaux serrés et solides!

Mais à quoi donc pensent-ils, les anarchistes, qui auraient trouvé là un moyen de se réhabiliter, en méritant une reconnaissance mondiale, à quoi pensent-ils? Quand il s'agit de tuer un souverain, ils s'essayent sur cet être charmant qu'est le jeune roi d'Espagne. En Autriche, ils vont choisir, alors qu'il y avait tellement mieux à cette cour, choisir et poignarder l'étrange et belle impératrice, qui ne faisait de mal à personne. Et, dans le quatuor des rois des Balkans, c'est sur le roi de Grèce qu'ils jettent leur dévolu, quand ils avaient là ce Cobourg, qui était une occasion vraiment unique!...

Leur Kaiser, leur innommable et protéiforme Kaiser, chaque fois qu'on s'imagine en avoir tout dit, il vous confond par du nouveau que l'on n'aurait jamais prévu. Après son entêtement presque stupide à vouloir poser ion Allemagne comme la victime attaquée, en

dépit des plus aveuglantes évidences, des plus formelles preuves écrites et des plus écrasants aveux échappés à ses complices, dernièrement encore n'a-t-il pas éprouvé le besoin de « jurer devant Dieu b que sa conscience était pure et qu'il n'avait pas voulu la guerre! Devant quel Dieu? Devant le sien naturellement, devant son vieux Dieu à lui, que dans l'intimité il doit sûrement appeler : « Mon vieux Belzébuth 1. — Que d'élégance, du reste, dans cette épithète de « vieux » accolée à un tel nom!

Leur Kaiser, il semble qu'il ait reçu de son vieux Belzébulh, avec la mission de répandre le plus de deuil, de faire couler le plus de Bang et le plus de larmes, celle aussi de faire la chasse à toute beauté, à tout religieux souvenir, mission de tout profaner, de tout âouiller et d'enlaidir tout ce qu'il n'anéantirait pas. Il a réussi même à déshonorer lu science, en l'abaissant au rôle de complice de ses crimes. Et non seulement sa guerre à lui, la guerre telle qu'il l'avait voulue avec tant

d'infernale préméditation, aura été mille fois plus destructive d'existences humaines que toutes les guerres ensemble du passé, mais il a fallu qu'il s'en prît rageusement, lui et sa séquelle, à tous ces trésors d'art qui auraient dû rester l'intangible patrimoine de l'Europe civilisée. Et si jamais il avait pu devenir le dominateur absolu que sa vanité de malade rêvait d'être, ce n'est plus seulement par les explosifs et la ferraille qu'il aurait achevé de tout détruire, mais par l'incurable mauvais goût de son Allemagne. Il suffît d'avoir visité Berlin, capitale du toc et des dorures de parvenu, pour se représenter ce que deviendraient nos villes. Et on frémit aussi en songeant à la rapide et définitive déchéance de l'Orient merveilleux, avec Stamboul, Damas, Bagdad, le jour où ce serait lui qui y ferait la loi.

Leur Kaiser ineffable, souvent môme il s'y entend à mêler du grotesque à l'ignominie! Ainsi dernièrement n'offrait-il pas au petit roi de Grèce sa parole de Hohenzollern comme

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gage! Au lendemain de la violation de la Belgique, oser offrir sa parole, c'est déjà bien, mais ajouter que c'est une parole de Hohenzollern, quelle trouvaille! Est-ce balourde inconscience, ou impudente ironie pour le beaufrère craintif dont il avait jadis, lors d'une visite à Athènes, bafoué si dédaigneusement la petite armée? Parmi tous les gens qui ont une teinture d'histoire, qui donc ignore que cette lignée maudite des HohenzoUern, depuis cinq cents ans qu'on la connaît, n'a jamais donné que d'éhontés menteurs, en même temps que carnassiers hobereaux. Vers 1762, la grande Marie-Thérèse n'en écrivait-elle pas déjà : c Chacun sait quel compte il faut faire du roi » de Prusse et de sa parole. Nul des souve- 1 rains de l'Europe n'a pu se soustraire à ses » mensonges. Avec ce despotisme reniant tous » les principes, la monarchie 'prussienne sera » un jour la source de calamités infinies, non » seulement pour l'Allemagne, mais pour toute s l'Europe. »

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Malheureux roi de Grèce, médusé aujoupd'hui jusqu'à l'anéantissement pour avoir croisé de trop près le regard de la tête de Gorgone, — son exemple — avec l'héroïsme et la gloire en moins, — ne devrait-il pas être aussi instructif, pour les souverains neutres encore épcirgnés, que l'exemple du roi de Belgique et du roi de Serbie!

Leur Kaiser, dont le regard sent la mort, il déroute la raison et le sens comman. La dégénérescence morbide est incontestable dans son cerveau qui, à certains points de vue cependant, n'en reste pas moins si supérieurement organisé pour le mal, et spécialisé dans la tuerie. Pour l'honneur de l'humanité accordons qu'il est fou, comme certain prince de Saxe vient publiquement de le déclarer. Soit, il est fou : son cas relève même de la tératologie, et, partout ailleurs qu'en Allemagne, sa guerre lui eut valu la camisole de force dans un cabanon. Mais, pour le malheur de l'Europe, sa naissance l'a fait Kaiser du

seul peuple capable de l'admettre et de le suivre, — le peuple cruel par nature et que la eivilisatîGn a rendu féroce^ ainsi que Gœthe le constate, et le peuple dont la bêtise est infinie^ comme Schopenhauer en fait Taveu dans son testament solennel.

A cette c infinie bêtise » il participe du reste lui-même en plusieurs points; sans cela, aurait-il manqué si irrémédiablement son premier départ de 1914, pour s'être imaginé jusqu'à la dernière minute que l'Angleterre n'allait pas bouger, même devant le grand sacrilège de Belgique*? Et n'y a-t-il pas au moins autant de bêtise que de férocité dans ses mas-

1. A côté de mille exemples archi-coonus de sa fourberie •ffrontée, ea voici un, d'ailleurs facile à vérifier, qui n'est peut-être pas encore assez répandu dans le grand public Sait-on bien déjà partout que le 2 août 1914, la veille môme de la violation de la Belgique, alors que l'armée allemande était déjà massée à la frontière et tous les ordres donnés poar l'attaque du lendemain, le roi Albert ayant sommé le Kaiser de s'expliquer, celui-ci avait fait répondre officiellement par ses diplomates : « Les Belges n'ont pas à s'inquiéter, je n'ai pas la moindre intention de manquer à ma fignatnro».

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sacres de civils, toi pillages de neutres, attentats en Amérique, zeppelins, asphyxies, etc., toutes choses dont il est personnellement l'odieux instigateur, et qui n'ont réussi qu'à collectionner, contre lui et son Allemagne, toutes les haines et tous les dégoûts?

Au bout de quarante ans de préparation acharnée, avec des moyens aussi formidables, quand on ne recule pas devant les procédés lea plus atroces ni les plus vils, quand on ne s'embarrasse d'aucune loi humaine, d'aucune conscience, se vautrer ainsi dans le sang pour n'aboutir qu'à un fiasco, — non, en vérité, quelque chose d'essentiel doit manquer dans cette tête d'assassin ! Et il faut être le peuple allemand pour continuer de se laisser conduire à la débâcle par un déséquilibré qui commet des bourdes pareilles.

A la débâcle et à la boucherie. Et n'y aura-t-il pas de limite à la soumission moutonnière de ce peuple-là, qui, en ce moment même, se fait massacrer comme simple bétail, dans des

attaques conduites avec une rage imbécile par un jeune microcéphale sans intelligence comme sans âme?...

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