‹ La jambe noireChapitre 10 sur 23 · II · texte numérisé non relu

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s^ouvraient au contraire du dedans an dehors, et ils étaient munis intérieurement d*un solide verrou que le lieutenant de Georges s*emppessa de poussa.

Cette précaution prise, il courut à la fenêtre et vît qu^ll n'y avait qu'à enjamber Tappui pour sauter dans la Seine. Aussitôt il se débarrassa de sa hou;^lande qui aurait pu gêner ses mouvements et la jeta dans un coin. Puis, il ôta sa veste de chasse, son gilet à revers et un véteme&t plus intime, ne gardant que sa culotte de peau de daim et ses bottes à revers. 11 fit de la partie supérieure de son costume un paquet bien serré qu'il se proposait d'attacher sur sa tète et, comme il cherchait de quoi le préserver du contact de Teau, il avisa par terre un tapis de toile cirée qui semblait avoir été mis là tout exprès pour lui permettre d'endosser des har billements secs au moment où il aborderait. Pendant qu'il les emballait soigneusement dans cette enveloppe providentielle, il entendit un bruit de pas précipités dans le couloir, puis un dialogue vif et animé qui s'engageait justement derrière la porte du cabinet.

— Je vous dis que vous n'entrerez pas, criait le gaiv çon. Qui m'a bâti un vitrier comme ça?

— Je ne suis pas vitrier, disait l'homme aux carreaux de verre, je su}s un' agent du ministère de la police et je vous somme de m'ouvrir ce cabinet.

— Ah I vipère, grommelait Saint- Victor en nouant le paquet avec sa cravate, voilà donc que tu montres tes crocs à venin 1 montres-les, vilain serpraitl je ne te laisserai pas Ls temps de me mordre.

— La police n'a rien à voir chez nous, riposta le gar* çon. Il n'y a là-dedans qu'un monsieur âgé et je vous empêcherai bien de le déranger. Voyons! filez, mon brave, et plus vite que ça. Vous faites du tort à la maâr son.

— Mais, triple imbécile, ton monsieur âgé est un

LA SkUm NOIM! n^

chouan, un complice de Georges Gadoudal, et, en M prêtant as^istaoce, tti t -exposes à cinq ans de 1er. Tu n'as donc pas lu la loi qui est affichée sur tous le» murs?

— Si j'étais sûr de ça, murmura le garçon.

— €Nivre-moi et tu en auras la preuve..* et cent francs de gratification par^dessus le marché.

-^ Diable ! c'est tentant, mais je n'ai pas la clef et 1« porte est fermée en dedans.

-*- Oui, et le verrou est solide... heureusement, chantonna Saint- Victor en achevant de fixer le paquet sur son tricorne.

— Alors, aide-m^: à l'enfoae^ €i tu aurais cent francs de plus, reprit l'espion.

Cette offre magnifique décida sans doute le garçon^ ear deux vigoureux coups de pied ébranlèrent aussitôt le battant, qui résista cependant au choc.

-*- Amusex^vous, coquins, dit entre -ses dent& Saint- Victor ; quand voufi entrerez^ je serai déjà loin.

£t, ouvrant doucement la fenêtre, il se suspendit par les mains à la barre d'sqppni et se laissa glisser dans la Seine.

Il nageail; comme une aao^uîlle, et il étsii de force à résister à la température glacée de l'eau. En vingt seoondes, il fut emiporté A dix toise» du bateau par 1& courant, qui était d'une vdiotence extrèffine. Il se laissa enti^alner, en ayant soin de se maintenir la tète bien droite, pour ne pas perdre son paquet, et sans chercher à s'éloigner de la rive ^Bu^she.

Essayer de traverser la rivière c'eût été une entreprise insensée. D'abord, quelque hahMe nageur qu'il fût, il aurait eu beaucoup de j^ne à gagner le bord opposé, et puis, dans> ce trajet périlleux, il ne po«vait pas manquer d'être aperçu. La porte du cabinet n'était pas en état de résister bien longtemps^ Tagent de police allait se met-

tre à la fenêtre, et, en apercevant le fugitif au milieu du fleuve, il allait s^empresser de remonter sur le quai, d'ameiiter les passants et de les emmener avec lui pour Taider à garder les points où il était possible d'aborder. Au contraire, en ne s'écartant pas du rivage, Saint-Victor avait la chance de se dérober promptement derrière les piles du Pont-Royal. Ainsi fit-il, et, au moment où il passait sous la première arche, il entendit de loin les cris de son persécuteur qui venait seulement de forcer le cabinet et de s'apercevoir que Foiseau s'était envolé de sa cage.

— Ce serait bien le diable s'il m'avait vu, pensait Saint-Victor en poussant vigoureusement. Il doit croire que je suis au fond de la Seine. C'est le vrai moment de prendre pied. Dans tous les cas, s'il me cherche, ce ne sera pas de ce côté-ci.

L'endroit était o^i ne peut plus favorable à un débarquement clandestin, car à sa gauche la berge était couverte de saules et d'aulnes très-propres à garantir un homme des regards indiscrets. Au surplus, personne ne se montrait sur le quai d'Orsay par ce temps abominable, et ,à peine voyait-on poindre au-dessus des parapets du pont les chapeaux ou les parapluies de quelques passants.

Le chouan aborda, s'établit au pied d'un arbre, défit son paquet, jeta la toile ch'ée et se rhabilla vivement. Les vêtements essentiels se trouvèrent à peu*près secs. Sa culotte de peau et ses bottes étaient trempées, mais il pleuvait si fort que ce mouillage pouvait passer pour un effet de l'averse torrentielle. Du vieillard de tout à l'heure, il ne restait que le tricorne, et Saint- Victor, n'ayant plus de ménagements à garder, prit sa course vers le quai, bien résolu à se jeter dans une des rues étroites qui y aboutissent.

En arrivant au haut de la pente, il se trouva juste de-

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vont la grande porte de la caserne, occupée alors par la gendarmerie d'élite, mais, en regardant vers le quai Voltaire, la première figure qu'il aperçut ce fut celle du maudit vitrier accourant à perdre haleine.

Il était encore loin, cet espion enragé, mais il avait de bonnes jambes et il courait d'autant mieux qu'il s'était débarrassé de sa hotte pleine de verres à vitre. Déplus, il possédait certainement d'excellents yeux et, en dépit du changement de costume, il avait sans aucun doute reconnu le fugitif qui se trouvait pour le moment tout seul au milieu du quai.

Saint-Victor, avec ses ingénieuses combinaisons et son hardi stratagème, n'avait abouti qu'à se jeter, comme on dit vulgairement, dans la gueule du loup. P'issue, il n'en voyait plus aucune. Fuir était impossible. Tous les gendarmes d'élite attirés par les cris de l'agent de police se seraient mis à ses trousses. Attendre ce vil agent et l'étrangler sur place, c'eût été pour le lieutenant de Georges une douce satisfaction et il était fort tenté de se l'offrir ; mais autant valait appeler le poste pour se faire arrêter.

Cependant, il fallait prendre un parti. La façade de la caserne était là devant lui, avec sa grande porte ouverte sur une cour intérieure où des. gendarmes en veste d'écurie pansaient leurs chevaux. Le factionnaire, rencogné dans sa guérite et appuyé sur son fusil, regardait alternativement le ciel noir qui versait la pluie à flots et le particulier si peu soucieux des giboulées qui restait là planté sur ses jambes.

Saint-Victor en était à se demander s'il n'allait pas se rendre volontairement à ce brave soldat pour s'épargner la honte d'être saisi par la main d'un ignoble suppôt de Fouché, lorsqu'on levant les yeux il aperçut, derrière les vitres d'une fenêtre du premier étage, un officier en petite tenue, debout et fumant sa pipe. Cet

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offîcier, il le ceooonui aiisaitôt. G^étaii le e(Miimandaiit Robert.

— Allons I je n'ai plus que œtte cbaaee ; essayonsen, murmura-'t-il comme pour répondre à une kiée qui Tenait de lui traverser La cervelle.

Et» enjambant rapidement le quai,, il entra dans la caserne. L'espion n'était plus qu'à une quarantaine de pas*

— Je voudrais parler au commandant Robert, dit Saint-Victor à ua gendarme de planton qu'il trouva assis sous le vestibule.

— L'escalier à gauche dans la cour et la septième porte, su premier, dans le corridor, dit le soldat sans se déranger.

Le chouan ne se fit pas répéter l'indication, tourna vivement sous les arcades qui entouraient la cour et grimpa quatre à quatre les larges marches de l'escalier de pierre. Il sentait le vitrier sur ses talons, et, pour le dérouter, il fallait le gagner de vitesse. Il se mit à courir dans le corridor du premier étage et il arriva en quelques enjambés devant la septième porte, où il lut le nom du commandant Robert inscrit sur une pancarte.

C'était bien là, et l'instant critique était venu. Il ne s'amusa point à frapper. La clef était dans la serrure, il ouvrit, entra, referma la porte derrière lui, et, avisant un gros verrou, il le poussa pour s'assurer tout au moins le temps de parlementer.

Cette porte était justement celle de la chambre où l'officier de la gendarmerie d'élite, la pipe à la bouche et le front appuyé contre les carreaux, re'gardait la pluie fouettée par le vent tourbillonner sur le quai d'Orsay. Le commandant s etak retourné au bruit et observait avec un étonnement mêlé de quelque cuiiosite ce personnage qui venait de s'introduire chez lui et

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qui s'y barricadait si soigneusement. II ne le voyait que de dos et il attendait qu'il lui fit face. Gela ne tarda guère. Saint-Yictor se montrayôta son chapeau et vint droit à lui.

Les lunettes étaient restées avec la houppelande dans le cabinet du bain Yigier, de sorte que la tète hardie du jeune chouan apparaissait sans déguisement. François Robert la reconnut sur-le-champ. Il Tavait vue assez souvent et d'assez près sur la route de Dieppe à Paris pour ne pas s'y tromper.

Son premier mouvement fut de sauter sur son sabre qui se trouvait sur une chaise à portée de sa main, et, à vrai dire, il était bien naturel qu'il se mit en garde, car un soldat de Georges entrant ainsi chez un soldat de Bonaparte ne pouvait s'y présenter que dans de mauvais desseins. Mais Saint-Yictor se croisa les bras et dit tranquillement :

— C'est inutile, commandant. Je suis sans armes-

— Que venez- vous faire ici ? s'écria l'officier d'une voix tonnante.

— Yous demander la main de M"® Gabrielle Robert, votre sœur, répondit de sa voix la plus douce le lieutenant de Gadoudal.

— Qu'osez-vous dire ?

— La vérité, monsieur. J'aime M"* Gabrielle, et mon plus ardent désir est de l'épouser, mais je viens aussi Yoss demander la vie.

— Ah ! c'est trop de railleries, et tant d'impudence mérito...

Deux coups frappés rodement à la porte interrompirent l'officîer au milieu ée son apostrophe véhémente. Il regarda le jeune chouan et fit un pas pour aller Ottvrir.

— L'homme qui frappe est un espion de Fouché qui me cherche pour m'arrôter, dit Saîni-Yictor en baissant la voix.

Le commandant fit encore un pas.

— Il m*a vu entrer dans la caserne, reprit Saint- Victor ; il soupçonne que je me suis réfugié ici, et il va m'arréter chez vous.

Le commandant s'arrêta.

— Je me croyais en sûreté sous le toit d'un ennemi loyal et je suis venu volontairement m'asseoir à son foyer, murmura Saint-Victor.

Le commandant rougit. Sa main crispée jouait avec la dragonne de son sabre. On heurta de nouveau avec plus de violence.

— Service du premier consul, dit une voix dans le corridor. Ouvrez, s'il vous plaît ?

D'un geste brusque, François Robert montra à son hôte par force une porte qui donnait dans la chambre voisine et lui dit rudement :

— Entrez là.

Le lieutenant de Gadoudal s^inclina en signe de remerciement et gagna sur la pointe du pied Tasile que FofQcier des bleus lui indiquait. Il ne prit pas la peine de s'y enfermer. Il tenait à prouver qu'il se livrait sans réserve.

Le commandant ouvrit et se trouva en face d'un homme vêtu en ouvrier.

— Vous ne me reconnaissez pas, mon officier? lui dit ce personnage en grimaçant un sourire.

— Je vous reconnais très-bien, répondit sèchement Robert ; vous êtes agent, à la solde de Fouché, et vous m'avez accompagné une fois sur la route de Malmaison. Que me voulez- vous?

— Mon officier, je poursuis un chouan, reprit l'espion en cherchant^à s'insinuer par l'entre-bàillement.

Robert lui barra le passage et demanda d'un ton peu encourageant :

— Qu'y a-t-il de commun entre cette poursuite etTOtre visite?

— Mon officier, ce chouan s'est sauvé dans la caserne et le planton que j'ai interrogé m'a dit que ce brigand était monté chez vous.

— Le planton s'est trompé. Je n'ai vu personne et je trouve fort mauvais que vous vous permettiez de monter ici.

— Mais, mon officier...

— Qui vous a autorisé aussi à crier : service du premier consul, quand vous ne servez qu%la police?

— J'ai eu tort, mon officier, mais je l'ai fait dans une bonne intention et je suis un honnête homme. Je me nomme Gaillotte et j'appartiens à l'administration* depuis près de trente ans ; vous pouvez prendre des renseignements auprès de M. Fouché.

— Je n'ai que faire de me renseigner sur vous et je vous répète que je suis seul chez moi.

— Pourtant, balbutia Gaillotte fort déconcerté par cet accueil, il me semblait... j'avais cru tout à l'heure ' entendre une autre voix.

— Qu'est-ce à dire? Vous osez douter de ce que j'affirme ?

— Dieu m'en préserve, monsieur le commandant, mais...

— Allons, morbleu! tournez-moi les talons ou je vous coupe les oreilles, cria François Robert, qui ne demandait qu'à passer sa colère sur ce misérable.

— Je me retire, monsieur, je me retire, dit €aillotte, changeant de ton tout à coup. Je me serai sans doute trompé, et je m'en vais de ce pas chez M. Fouché, pour lui rendre compte...

— Allez au diable, si vous voulez, et ne remettez jamais les pieds au quartier de la gendarmerie d'élite. Ge n'est pas la place des gens comme vous. Il n'y

a loi que des soldats» SauveAea^vousren et n'y revenez plus.

Et, sans antre forme de procès, le commandaDt ferma la porte au nez de TespioA^ qui fiiX vite son parti d& cette rebuffade, car il s*éloigna en x^ooranL L'officier remit le verrou et re?]dnt ^ son prisonnier, iqui Tattendait impassi))le sur le seuil de la chambre où il l'avait • relégué.

— A nous deux, maintenant, s'écria-t-il.

— Monsieur, je suis 4 vos ordres, dit Saiot-Victor avec calme, mais permettez-moi d'abord de vous remercier. Je n'atténuais pas moins de vous, et il m'est doux de vous devoir un service de cette importance.

•^ Je ne rends pas de services aux ^nemis de la^ Aance, et...

— Pardon, commandant, je suis l'ennemi de Bonar parte, ce qui n'est pas tout à fait la même «hose.

— Trêve de discussioiuif je vous prie. J'ai tenuà vous prouver que je n'ai rien diSiCommun avec les mouches de Fouché, mais n'^espéarez pas que >ce qui vient de se passer soit le commencement d'une trêve entre vous et moi.

— Je n'espère rien de semblable^, monaieiur, et j'ai l'honneur de vous répéter que je suis à vos ordres, c'està-dire prêt à soi*tir d'ici à l'instant même s'il wàiàB plaît que je sorte.

— Vous savez bi^u que je ne vous chasserai pas puisque ce serait vous livrer ; mais vous n'exigerez pas, je suppose, que j'entende encore une fois les odieuses propositions que vous avez eu l'audace de m'adresser.

— Je n'exige rien et je pars, dit froidement Saint- Victor en se dirigeant vers la porte.

— Vous voulez partir, s'écria François Robert, partir quand cet espion vous attend sans doute à la porte du quartier?

^-* Qu'importe I il ne m'arrêtera pas chez vous et, de

lU. JAMBE IVOIRE 183-

oeUe façon, rhonoeurdu commapdaat Robert S€u:a saui^ dît gravement vSaiDi^yictor.

^— Q.tte padez-YXMis de mon honneur ? Qui vonsa per^ mis de le juger? demanda rofficier pâle de colère.

— Dieu m'en garde, monsieur.. Seulement, j'ai réflécbi ^t je ccois que la position n'est pas tenable. Tous venez de me couvrir généreusement de votre protection et je n'oublierai jamais que vous avez ag^ avec moi en loyal adversaire et en galant homme» mais je reconnaîtrais bien mal une si noble action si Je m'attardais id jusqu'à vous compromettre. Cet agent est certain que je^ suis entré chez vous; il aura chargé quelque coquin de son espèce de survoler la caserne et il est allé chercher main-forte au ministère de la police. On va venir avec un ordre d'arrestation en règle et il ne sérail plus en votre pouvoir de me saustraire à. ses effets. Mieaix vaut cent ims que je vous épargne le chagrin de voir^saisir chez vous par des goujats un ennemi que vous estimez assez, j'en suis sûr, pour faire le coiup de sabre avec lui sur un champ de bataiUeu

— Et que savez- vous si ja n!ai pas les moyens de voussaui^er? demanda brusquement Frani^ois Hobert.

Smnt- Victor s'incJina et dit :

— Ma vie est -entre »ïâs mains, disposez-enselnn votre vokxnté.

— La mienne â été entre les vôtres, je ne l'ai pasoitblié.

— Vous n'avez aucun gré à me savoii^ d'avoir empêdhé un soldat féroce de vous assassiner.

— Ce soldat féroce était votre ami, ce me semble, ou du mollis il servait sous vos ordres.

— C'est vrai. En guerxe civile, on ne choisit pas ses alliés.

— Soit I Vous êtes chouan ; moi qui sers la République et le général Bonaparteje n'ai rien à voir avec la morale

que. vous professez, mais j'ai bien le droit de veiller à ce que ma sœur épouse un homme digne d'elle et de vous dire que vous n'êtes pas, que vous ne serez jamais cet homme.

Saint-Victor ne répondit pas.

— Je vous défends de penser à elle, reprit le commandant exaspéré.

— Je sais que je ne serai jamais son mari, puisque je vais mourir pour le roi, dit fièrement le lieutenant de Georges, mais vous ne pouvez pas me défendre de Faimer.

— Ahl c'est trop d'audace! Monsieur Valréas, un chouan qui se bat contre son pays et qui a essayé de me noyer au gué de Bouchevilliers, se permet d'aimer ma sœur et de me le dire en face ! Et je souffrirais cela !

— Rien ne vous oblige à le souffrir, monsieur. Les agents de police seront ici dans un quart d'heure et vous débarrasseront de moi. Je'tiehs seulement à vous tiire qu'à l'époque de ce voyage de Dieppe auquel vous faites allusion, je n'avais pas encore eu le bonheur de rencontrer M"" Robert. Plus tard, son frère m'a été sacré, il l'est encore, et, s'il lui plaisait en ce moment de me percer de son sabre, je ne chercherais pas à éviter le coup, pas plus que je ne chercherai à fuir tout à rheure quand on viendra m'arrèter, pas plus que je ne disputerai ma vie aux juges qui m'enverront à l'échafaud.

François Robert tressaillit et jeta l'arme qu'il avait saisie quand le fugitif était entré et qu'il tenait encore.

— Et puis, continua le jeune chouan, je ne nf appelle pas Yalréas. L'heure est passée des faux noms et des lâches feintes, et je ne veux pas mentir au frère de celle que j'aime. Je suis Jeàn-Baptiste Costerde Saint- Victor, premier lieutenant de Georges Gadoudal.

LÀ JÂHBE NOIRE 185.

— Malheureux I s^écria le commandant. Et vous osez me le dire, ce nom...

— Pourquoi pas? c'est le nom d'un proscrit, ce sera bientôt le nom d'un suppliciéi ce [ne sera jamais la nom d'un lâche. *

— Mais vous ne savez donc pas que Gabrielle...

— Vous voulez dire qu'elle m'aime, n'est-ce pas?

— Je veux dire que, si elle meurt de douleur, c'est vous qui l'aurez tuée.

— Dieu m'est témoin que je n'ai pas cherché à lui faire partager ma triste destinée. Pour arracher de son cœur cet amour fatal, je sacrifierais tout, je vous le jure, et pourtant je l'adore. Ma vie n'est plus à moi,. mais jç donnerais le seul bien qui me reste, l'honneur de mon nom. Je consentirais à passer pour un traître.

Ce fut dit avec tant de chaleur et un tel accent de sincérité que Robert, vivement ému, s'écria :

— Eh bien^ abandonnez une cause perdue. Revenez à nous. Aidez-nous à saisir les misérables qui veulent assassiner le premier consul, et alors...

— Vous vous méprenez, monsieur, . dit Saint-Victor d'un air hautain. Je me résignerais peut-être à laisser croire que je suis traître, s'il le fallait pour sauver une femme. Je ne trahirais pas.

A cette flère déclaration, l'officier fronça le sourcil.

— Vous savez, demanda-t-il froidement, que vous êtes hors la loi et que votre nom figure en tête de la liste des conspirateurs soudoyés par l'Angleterre?

— Je le sais. Seulement, je nie que je sois à la solde de l'étranger. Je me soudoie moi-même avec les maigres restes du patrimoine que la Révolution m'a pris.

— Vous savez aussi que vous êtes signalé comme le plus dangereux de tous les rebelles après Georges Cadoudal?

— Je le sais et je m'en fais gloire.

— Et que vous n'avez pas de grâce à espérer?

— Je ne veux pas qu'on me fasse grâce.

— A moins que vous ne venier avec moi chez le général Bonaparte.

— Encore! vous m'estimez donc bien peu qwe vou» me proposez deux fois une infffmie.

— Et qui vous parle de livrer vos complices? Vous ^tes brave... je vous ai vu* à? l'œuvre... et le général ^ime les braves. Si vous lui demandiez à servir ki France...

— G'est-à-dire à servir Fempereur.

— Il vous accordterait peut-être une épaulette, rej^t le commandant sans relever l'interruption.

Et il ajouta, si bas qu'on l'entendit à peine :

— Et vous épargneriez à tm^e malheureuse enfant hi douleur d'apprendre que vous êtes mort sur l'écha* fîiud.

Saint- Victor devint affreusement pâle

— J'ai juré de ne servir que le roi légitime, dtt-il après un court silence. Je tiendrai mon sern^nt, mais je me ferai tuer au lieu de me laisser prendre. M"* Rc^bert ignore mon véritable nom. Elle pourra croire que j'ai réussi à passer en Angleterre.

— Ainsi, vous qui parliez tout à l'heure de sacriicœ, vous refusez d'immoler votre orgueil 1

— Non, mon honneur.

— Votre honneur, soit! qu*importe? ne veiic»-vous pas de me l'offrir pour racheter la vie de ceUe quevow prétendez aimer?

— Vous êtes soldat comme moi, que feriez-veu» si vous étiez à ma place? demanda le lieutenant de Georges^ en regardant fixement l'officier des bleus.

François Robert baissa les yeux et se tut.

— Vous voyez bien, commandant, qu'il faut que je meure, dit simplement le jeune chouan.

tJLtÈMVÊ NQISB lai

— Non, 4»r rien ne vous oblige à lai apprendre ce qni VE 9e passer dans quelques n^kintea. Je vais sortir. La porte de la cnsenae doit être déjà gardée panr les agents, car Fooché demevira à deux pas d'iei, etrespionquim'a vu entres^ a déjà eu le temps d'aMev et de revenir, ie me lancerai en courant vers la rivière, et j'y arriverai. J'en sors, cotBNiae ipcnjs^ avea pu le deviner à mes vêtements trempé» d'eau. Cletibe fois, j'y veateirai, eor ils £eroat feu. SUT BM>I, et il y aiura bien une balle pour m'envoyer au fond àê la Seine. J'espère qu'an ne retrouvera jamais mon corps, et vous pourrez dire à M"® Robert que Charles Yalréas a^di^aru piMic toujours.

— A votre tour, monsieur, de me répoodre^ Croyez- V0Q8 qise j'aie oublié^ la Jambe noire et qu'il me convienne de voff pévir sous, mea yeux re&aemi qm m'a épargné fnond j^'étai» à sa merci?

Saint- Victor se taisait.

— Non, reprit François Robert, vous ne voue ferez pas tderieieftje'veuDrqiie vous subissiez jusqu'au bout laproteetioii* qm k&o» êtes venu me demander. Suivez-moi.

St r^iScier aUi» iwivrir une porte eacbée dans la boiserie fpn iiuuN{eait un escalier tournant*

Le jeune chooan' hésita une seconde: Il aurait mieux aimé en finir tout de ^te avec la vie, mais il pensa qu'il pouvnit eneore ^e utile à Georges, et il prit le chemin que le commandant lui indiquait d'un geste impérieax.

L^eees^ier très^troit et trè»-raide descendait au rezde^càanissée de la easer ne et aboutissait àun long couloir pratiqué dasis Tépaiseeur du mur des écuries. François Robert, après avoir soigneusement refermé le panneau, poussa devant hii Saint-yictor,et,après quelques minutes de marche dans une demi-obscurité,il3 arrivèrent à ua caveau asses spftsieux où le joui: entrait par un soupirail.

188 LA JAMBE NOIRB

— On ne viendra pa3 vous, chercher ici, et vous pouvez y attendre la nuit, dit Tofficier d*un ton bref. La porte que vous voyez donne sur la rue de Lille, et le factionnaire qui surveille ce côté du quartier est à Fautre bout de la façade. Yous pourrez donc facilement sortir sans qu'il vous voie, et, comme la rue est très- peu fréquentée le soir, il est probable que vous n'y rencontrerez personne. Les agents ignorent l'existence de cette cave et ne s'aviseront certainement pas d'en garder l'issue. Il est probable, d'ailleurs, qu'ils vont se présenter d'abord chez moi, et je me charge de les recevoir. Voici la clef» Usez*en quand il vous plaira.

Saint-Victor la prit et dit simplement.

— Merci, monsieur.

François Robert hésita quelques secondes; ses yei^x exprimaient assez les sentiments qui agitaient son àme.

— Nous sommes quittes. Adieu I s'écria-t-il tout à coup.

Et il s'enfuit en courant.

Saint-Victor n'essaya pas de le retenir. Il sentait à merveille qu'il ya des situations où le silence est obliga^ toire, où la résignation est de rigueur. Il avait dit, d'ailleurs, tout ce qu'il avait à dire. François Robert savait le nom de l'ennemi qui se permettait d'aimer sa sœur, et ne pouvait pas du moins accuser de déloyauté cet ennemi qui était venu hardiment se livrer à lui.

Les rôles, maintenant, étaient nettement tracés. Le proscrit n'avait plus qu'à se Jaisser aller au courant de sa destinée, comme il s'était laissé aller deux fois au courant de la Seine. Il était peu probable que le sort se montrât aussi clément que le fleuve, et le lieutenant d& Georges avait plus de chances d'étrë englouti dans le gouffre où périssent tôt ou tard les conspirateurs qu» d'aborder sur l'heureuse rive du mariage. Mais il se-

consolait en se disant que le frère de Gabrielle ne pouvait plus le mépriser.

Cependant, il ne se dissimulait point que, dans cette lutte de générosité, Favantage était resté à Tofficier des blêu$, et il était un peu humilié de lui devoir son salut* Salut fort précaire, il est vrai, puisque Tasile ne lui était accordé que pour un petit nombre d'heures, mais le commandant de la gendarmerie d'élite n'en avait pas moins largement payé sa dette en le délivrant de Téspion, ne fût-ce que momentanément.

D'ailleurs, l'instant eût été mal choisi pour s'affliger d'un froissement d'amour-propre, car le péril était plus grand et plus pressant que jamais. Dès la chute du jour, Saint-Yictor allait être obligé de pourvoir à sa propre sûreté et l'espérance qu'il avait conçue de sauver Gadoudal s'était à peu près évanouie.

D'abord, il lui semblait peu probable que François Robert consentit à confier à sa sœur un laissez-passer en blanc, maintenant qu'il savait le véritable nom de l'homme qu'elle aimait. Peut-être aurait-il fermé les yeux sur l'usage qu'elle voulait faire de ce sauf-conduit, s'il ne s'était agi que de protéger un chouan obscur, mais favoriser l'évasion de Goster de Saint-Yictor, le principal auxiliaire de Georges, c'eût été de la part du commandant une criminelle faiblesse.

Le jeune chouan n'y comptait pas et il se reprochait un peu d'avoir cédé à un mouvement d^orgueil en se dénonçant lui-même, car il ne pouvait plus songer à faire profiter son général du bienheureux permis de circulation qu'il avait eu l'espoir passager d'obtenir. Et ce n'était là que la moindre de ses inquiétudes. Si, comme tout le faisait craindre, Gadoudal était menacé d'être traqué dans sa retraite, jusque alors impéné- Irable, du quai de Ghaillot, il devait avoir immédiatement besoin d'un autre domicile, et Saint-Yictor était sorti

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