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— C'est un des inconvénients du métier, dit froidement Caillotte. On ne ferait jamais rien si on s'occupait de ces misères-là.
— Tu en parles bien à ton aise parce que tu n'as que ta peau ; mais, moi, qui ai une femme et des enfante...
— Fouclié leur fera une pension s'il t'arrive malheur, interrompit Caillotte. Sur quelle herbe as-tu donc marché aujourd'hui? Fais-moi le plaisir d'aller là-bas te coller contre le mur d'en face. Moi, je vais dire deu^^ mots an receveur de la loterie. Ah I à propos, ajouta* t-il» si le cabriolet portait le numéro 53, tu eifflerais quatre coups au lieu de deux.
Et, sans s'attarder davantage à écouter les réclamations de son ami, il sortit de la ruelle et se dirigea ra» pidement vers le bureau.
La montée était toujours solitaire et le jour avait beaucoup baissé. Les quatre estafiers avaient déjà pris place le long de la maison où Saint-Victor logeait na» guère. Buffet arrivait sans trop se presser, mais il arri* vait. Toutes choses étant en état, Caillotte ouvrit dou* cernent la porte et se glissa dans la boutique.
Il y régnait une demi-obscurité qui ne Fempêcha pas de reconnaître du premier coup d'œil le même person* nage qu'il avait déjà vu une fois. Tamerlan, renversa dans son fauteuil de paille, les yeux au plafond, les mains croisées sur son ventre, tournait nonchalamment ses pouces en se récitant à lui-même un célèbre madii-gai adressé jadis à M'"^ de Beauharnais par un poète do l'ancien régime, le galant chevalier de Cubières.
c Âh ! ses talents ingénieux Méritent bien tous nos suffrages, Car ce n'est qu'en voyant ses yeux Qu'on peut oublier ses ouvi^gcs.^.
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murmurait le plus lettré de tous les chouans au tdo* xasat où Caillotte entra.
L'agent avait fait si peu de bruit qu'il put s'approcher du bureau et même s*y accouder, sans que le faux receveur s'aperçût de sa présence, et, pour Farracher à «n rêverie, il fut obligé de tousser vigoureusement. Tamerlan surpris voulut se remettre en position, mais il s'abattit si brusquement sur son pupitre que sa fameuse casquette à visière verte tomba par terre.
Caillotte profita de cet incident pour examiner rapidement les traits de son homme, qu'il n'avait jamais bien vus. Il savait que ce prétendu employé était un chouan, mais il ne savait pas lequel. Gomme il possédait une mémoire prodigieuse, il avait dans la tête le signalement de tous les complices de Georges, aussi bien que leurs noms, et il eut tôt fait de reconnaître, dans la personne du receveur, Victor Deville, dit Tar merlan. Il aurait pu, sans plus tarder, frapper aux carreaux pour appeler ses subalternes embusqués au der hors ; mais il avait le naturel du chat, qtii aime à jouer avec ses victimes avant de les dévorer, et il voulut s'ar muser un peu à étudier Tamerlan, qui ne se doutait de rien.
Le pauvre garçon menait depuis huit jours une existence fort mélancolique. Il avait d'abc^rd attendu Saint- Victor, qui n'avait point reparu ; puis il avait appris par le bruit public, et même, dans le Journal des Débats^ qui allait bientôt s'appeler Journal de V Empire y avait lu le récit de la capture de ses deux malheureux camarades, et, de ce côté, il n'espérait plus rien. Mais il savait ,aussi que Georges, chassé de sa maison de Chaiilot, était désormais sans asile ou du moins sans domicile fixe, et qu'un jour ou l'autre il pouvait venir, rue de la Monlagne-Sainte-Geneviève, demander l'hospitalité pour une nuii, non pas à Saint-Victor, dont il devait connai-
ire Tarrestation, mais à la brave fruitière dont le mari tenait habituellement le bureau de loterie, la mère Lemoine, qui n'avait pas encore été inquiétée.
Pour que Georges trouvât à qui parler s'il se présentait, il fallait absolument qu*un ami veillât, et Tamer* lan avait voulu être cet ami. Il aurait pu songe: à se mettre en sûreté ; il ne pensait qu'à se dévouer pour son général. Gaillotte était de la race des chats ; Tarn erlan était de la race des caniches.
— Monsieur, dit l'agent d'un air timide et embarrassé, je vous demande bien pardon de vous déranger.
— Oh I vous ne me dérangez point, répondit le faux employé en ramassant sa casquette ; au contraire, vous m'obligez, car je suis un peu sujet à rêver, et je sais toujours gré aux personnes qui me ramènent sur la terre, lorsque je m'égare dans les nuages. Qu'y a-t-il pour votre service ?
— Monsieur, je voudrais connaître les iiuméros gagnants du dernier tirage de Paris.
Ce disant, Gaillotte fouillait dans la poche de sa lévite pour en extraire le billet de loterie qu'il avait pris, à ce même bureau, le jour où il était venu habillé en vitrier.
— Vous me rappelez, monsieur, que j'aurais dû les faire afficher extérieurement. Que voulez- vous ! on ne pense pas à tout. Déjà, ce matin, il s'est présenté un particulier désireux d'apprendre l'arrêt du destin. Je suppose que c'est un homme de loi, car
Il est velu de noir et parle d'un ton doux.
Sa visite aurait dû me remettre en mémoire les obligations que m'impose ma qualité d'employé.
— Pardon, monsieur, mais je viens pour savoir...
— Les numéros gagnant?. G'çst trop juste, monsieur,
et ]e vais vous montrer le bulletin officiel, dit Tamerlan qui se mit à fouiller avec ardeur dans les papiers étalés sur son pupitre. Vous avez sans doute sacrifié à l'aveugle déesse Fortune, continu a- t-il, et vous espérez qu'elle vous a été propice.
— Mon Dieu ! ouï, voilà mon billet, dit Caillotte en exhibant un papier oblong et de nuance grisâtre. Je n'y compte pas beaucoup, mais enfin on ne sait pas ce qui peut arriver, et puis, si je n'ai pas gagné, je m'en consolerai.
— Et vous aurez raison, monsieur. La vraie philosophie nous enseigne le mépris des richesses, et la poésie est d'accord avec elle.
Ni Tor^ ni la grandeur ne nous rendent heureux.
Voulez-vous me permettre de vous demander sur quoi vous ave^ misé?
— Sur un terne sec et déterminé.
— Sec et déterminé, répéta Tamerlan, c'est-à-dire que vous avez renoncé aux ambes et aux extraits et que, pour gagner, il faut que vos trois numéros sortent dans l'ordre que vous avez déterminé d'avance. Je vois que vous êtes audacieux, monsieur, car votre terne, s'il était sorti, vous rapporterait une somme énorme, mais la fortune aime les audacieux, et chacun sait que
Cest au jeu que l'on Toit les plus grands coups du sort.
Caillotte, surpris de ce bavardage, regardait avec curiosité ce singulier conspirateur qui ne tarissait pas en citations quoiqu'il sût parfaitement que sa tète, était mise à prix, et il commençait à se demander s'il n'avait pas affaire à un fou.
— Il est vrai, reprit imperturbablement le faux receveur, en feuilletant un gros registre, il est vrai que ce^
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tentatives ambitieuses réussissent rarement, et peut être pourrait-on dire que
... pour être approuvés De semblables desseins veuient éUre achevfis.
Mais j*aime mieux croire à votre bonheur, jusqu*à preuve du contraire, car
le ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
Veuillez donc me dire, monsieur, quels sont les trois numéros que vous avez choisis.
— Voilà, répondit Gaillotte en montrant son billet ; 2, 52eti.
— Fort bien. Je tiens enfin le bulletin du tirage et nous allons savoir si le sort vous a favorisé. Le diable,
• 'c*est qu6 le jour baisse et que j*ai bien de la peine à lire les numéros sortis, murmura Tamerlan. Voyons! te premier extrait, c'est 81.
«- 81 ne fait pas mon affaire, dit Caillotte, que ce manège finissait par amuser.
— Le deuxième, c'est 2.
— Ah! celui-là, je l'ai en tête de mon terne. Ça ne commence pas mal, ricana Fagent, qui ne croyait pas éa tout à nn gain presque impossible.
— Le troisième... Oh ! oh I le troisième, c'est S2.
— Bah! s'écria Caillotte, alléché, quoi qu'il en eût, par cette chance qui se présentait si bien et si inopiné*ment.
— Le quatrième.,. Ah I peste ! c'est 38.
— Patatras ! voilà mes châteaux en Espagne pai* terre, grommela l'espion, moins insensible à cette déception qu'il ne le voulait paraître.
— Attendez ! il y en a encore un, dit Tamerlan. Vous en avez déjà deux dans l'ordre voulu. Si le dernier complète la série, vous voilà riche. Diable de jour! diable
de vitrage dépoli I Je n'y vois plus goutte, ajouta-t-il en collant son nez sur son registre.
Caillotte, en dépit de l'indifférence qu'il affectait, suivait l'opération avec un intérêt visible. Tout à coup, Tamerlan se redressa et dit d'un ton emphatique et burlesque :
Remetlez-Tous, monsteur, d'une alarme si cbaude!
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda vivement l'agent de Fouché.
— Gela signifie que le cinquième extrait est 1. — 2. 52. 1. — Vous avez gagné le terne see et déterminé.
-" Ce n'est pas possible! s'écria le policier, sérieusement ému cette fois.
— Lisez, monsieur, lisez vous-même, si vous en doutez, dit le faux receveur en lui mettant une pancarte sous le nez.
— C'est pourtant vrai, murmura Caillotte que la joie fit pâlir. Avec mes trois francs, je dois gagner une fortune. Pourri ez-vous me dire à combien se monte mon bénéfice?
— Je Vous l'avouerai, monsieur, entré récemment dans l'administration, je ne suis pas encore très-ferré sur les chiffres; mais je vais savoir cela tout de suite, dit Tamerlan avec un embarras qui aurait suffi pour le trahir, si son ennemi eût cru un seul instant à sa qualité d'employé de la loterie.
Et il se remit à chercher activement parmi les paperasses étalées devant lui.
Pendant qu'il s'évertuait à découvrir un tarif imprimé de la Loterie nationale, Caillotte réfléchissait, et le chouan eût été bien étonné s'il aivait pu lire dans la pensée de ce policier choyé par la fortune. L'or fait souvent de ces miracles, et en ce môment-là,il en opérait
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un. Touché par ce bonheur inespéré, l'espion s'atleadiissait, et dans son âme de boue germait, pour la première fois peut-être, un bon sentiment. Il se disait qu'après tout, il devait cette richesse au malheureux qu'il allait envoyer à la mort. Tamerlan lui avait donné, de son choix, le billet portant les trois numéros heu* reux, et pour l'en récompense^, il venait l'arrêter. Cette monstrueuse ingratitude lui répugnait et il se sentait porté à la commisération depuis qu'il se croyait riche ; car, n'ayant pas l'habitude de ce jeu patenté, il s'imaginait avoir gagné un lot très-important.
— Ah! j'y suis, dit Tamerlan. Ce cahier, c'est la loi et les prophètes, et il m'apprend que le terne sec se paye cinq mille cinq cents fois la mise. Vous avez exposé trois francs, c'est donc seize mille cinq cents francs qui vous reviennent. Joli denier, monsieur, et je vous tais bien mon compliment.
— Merci, dit Caillotte déjà fort dégrisé. Mais vous oubliez que mon terne est sec et déterminé.
— C'est juste, sec et déterminé...
Dieu! qu'en termes galants ces choses-là sont dites!
Je vais me livrer à de nouvelles recherches.
L'agent se remit à penser, mais ses réflexions prirent un cours tout différent. Le point de vue était changé. A deux ou trois cent mille livres, il eût persévéré dans le très-louable projet de laisser échapper le chouan et de renoncer au vilain métier d'espion pour vivre honnêtement de ses rentes. A seize mille, et même à trente mille, si tant était que la fameux terne déterminé produisit cette dernière somme, il n'éprouvait plus que de faibles velléités de vertu, et il n'était plus d'humeur à faire grâce à sa victime.
La nuit tombait. L'heure d'agir était arrivée. Laissant l'infortuné Tamerlan compulser ses livres avec un zèle
exemplaire, Gaillotte frappa vivement aux carreaux. A ce signal convenu, les quatre agents qui guettaient à la porte entrèrent dans la boutique et se ruèrent ensemble sur le soi-disant employé.
Gaillotte s'était rangé de côté et rengainait son billet gagnant dont il se proposait bien d'aller le lendemain toucher le prix à Tbôtel de la loterie, rue Neuve-des Petit-Champs. Il était de ceux qui ne laissent rien perdre.
Tamerlan avait relevé vivement la tète au bruit des vitres heurtées, et dès qu'il vit cette horde de chenapans envahir le bureau, il comprit sur-le-champ et il se leva vivement pour recevoir les assaillants comme ils le méritaient. Par malheur, ce jour-là, ses pistolets, qu'il ne quittait guère, étaient restés dans sa chambre de la rue du Puits-de-l'Hermite, et l'imprudent conspirateur se. trouvait totalement désarmé.
11 ne se déconcerta pas pour si peu, et renversant d'un coup de pied son fauteuil de paille, il le poussa de façon à en faire une barricade provisoire qui protégeât tant bien que mal l'entrée de sa cage de bois. Puis il saisit de la main gauche un lourd encrier de plomb destiné à faire office de projectile, empoigna de la droite une grosse rè^le qu'il se mit à brandir comme un sabre, et attendit vaillamment que les quatre drôles osassent l'attaquer.
— Bandits! scélérats! criait-il à tue -tète. Avancez donc, lâches! vous êtes quatre contre un et et vous avez peur! avancez que je vous assomme.
Les coquins peu préparés à une si belle résistance faisaient mine d'hésiter.
— Allons! sacrebleul sautez dessus! dit Gaillotte en s'avançant.
Tamerlan n'avait pas encore deviné que le con- 3ultapt de tout à l'heurç était le cher de h buii^e,
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mais c'en fut assez pour réclaircr sur ses intcnl»' s.
— Ah! ah ! il parait que tu en es aussi, toi, l'hoiLua* au terne, dit-il entre ses dents. Attrape, gredin 1
L*encrier lancé d'un bras vigoureux vola conlme une balle et Gaillotte n'eut que le temps de se baisser pour l'éviter. Un de ses subalternes placé derrière lui reçut la masse en plein front et tomba le crâne fendu.
L'eacre jaillit à la figure de l'espion ei^ chef, qui se mit à jurer d'une façon épouvantable, tout en reculant pour se mettre hors de portée de la règle. Mais il sut dominer promptement sa colère. Il sentait bien que si la lutte se prolongeait, le bruit allait infailliblement attirer du monde, et il voulait essayer de la ruse, car il importait avant tout de ne pas effa-oncher Georges, au cas où il viendrait se présenter à la porte du nu- ' méro 32.
— Rendez-vous! on ne vous fera pas de mal, cria-t-il.
— Venez me prendre, pourvoyeurs de guillotine, riposta Tamerlan sans abaisser son arme de bois.
— La résistance est inutile. Votre général Cadoudal a été arrêté ce matin, reprit Gaillotte,
Il avait constamment un mensonge en réserve pour les cas imprévus.
— A d'autres, monsieur le mouchard !
Les gens que vous tuez se portent assez bien,
dit ironiquement le chouan qui trouvait toujours à placer un vers dans les circonstances graves. Gadoudal est vivant et il vous cassera la tête à tous.
Gaillotte sentit qu'il n'obtiendrait rien de ce pédant héroïque et qu'il fallait en finir à tout prix. •
— Cent francs de gratification à celui qui l'empoignerkle premier, dit-il a ses hommes.
Alors toute cette canaille, excitée par rappàtdugaiii, se lança en avant pour donner l'assaut au bureau qui
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servait de retranchement à Tamerlan. L'ami de Saint- Victor en balafra un avec sa règle, mais il fut saisi en même temps à la gorge et aux jambes par les deux autres, et ils roulèrent tous pêle-mêle sur le plan* cher.
— Hardi ! mes enfants, passez-lui les ficelles, et surtout serrez-lui vite le gosier pour l'empêcher d'appeler l€S passants, cria le chef. Assez de vacarme comme ça! SI Georges arrivait maintenant, il entendrait le tapage d'une lieue et ils tournerait bride.
CaillotLe parlait encore, lorsque quatre coups de sifflet partirent de la rue.
— C'est lui! murmura Gaillotte. Buffet a vu le cabriolet numéro 531
Et se penchant sur le bureau sous lequel ses hommes S3 roulaient dans la poussière avec le chouan qui se défendait comme un lion, il leur cria :
— Finiàsez-en, mille tonnerres I Etranglez-le plutôt que de le laisser hurler. Je sors et jq. reviens. Il faut que dans deux minutes tout soit paisible ici.
Puis il sortit précipitamment. Il se heurta presque contre son acolyte qui avait traversé la rue et s'était rangé contre le mur dans une encoignure fort commodément placée là pour voir sans être vu. Gaillotte l'avait remarquée en entrant et il eut, comme Buffet, l'idée de s'y jeter.
— Eh bien? demanda-lril à voix basse.
: — Le voilà! répondit l'agent sur le même ton.
CailJotte regarda et vit un cabriolet qui montait du bas de la rue.
Les dernières clartés du crépuscule permettaient de distinguer parfaitement la caisse jaune haut perchée sur deux roues énormes, le cheval grimpant péniblement la côte pavée et deux hommes placés dans l'intérieur.
— Oui, murmura Caillotte, la carriole m'a tout Tair de venir ici ; mais tu n'as pas pu voir le numéro.
— Si, tout à l'heure, quand ils sont .passés devant la boutique de la fruitière, qui venait d'allumer ses chandelles, la lumière est tombée en plein sur la caisse, et j'ai lu 53, j'en suis sûr.
Il fallait que Buffet eût de bons yeinc pour avoir pu lire, un chiffre à trente pas de distance ; mais il faut dire que, dans ce temps-là, les voitures de place portaient des. numéros gigantesques, tracés on noir sur une plaque blanche, et qui se reconnaissaient de fort loin.
— Bon! dit Caillotte. Je t'avais dit d'attendre pour siffler que le cabriolet fût arrêté ; mais, puisque lu es sûr de ton affaire, tu as eu raison de devancer le moment.
— Ont-ils fini là-dedans? demanda Buffet.
— Je l'espère, quoique le chouan fasse une résistance enragée. '• .
— Si la bataille se prolonge, nous allons manquer notre coup.
— Je leur ai dit de l'étrangler, s'il le fallait, pour le faire taire.
- — 11 parait qu'ils n'y ont pas réussi. Ecoute plutôt!
En effet, on entendait des trépignements, des cris sourds, des bruits de meubles renversés. La lutte continuait plus furieuse que jamais. Tamerlan, seul contre trois, tenait encore. Et le cabriolet avançait toujours. Il n'était plus qu'à dix pas.
Caillotte, tapi dans l'angle rentrant de la muraille, apercevait maintenant très-distinctement les deux individus assis dans la voiture ; l'un, mince et petit, tenait les rênes; l'autre, placé à sa gauche, paraissait énorme. C'était bien le signalement de Georges.
— Sacrebleul grommela l'espion en chef , c'est Cadoudal ou je veux que le tonnef re m'écrase.
— Pourvu qu^il s'arrête, malgré le vacarme qu'ils font dans le bureau, murmura Bujffet,
— Les brutes, les lâches! ils sont trois ou quatre contre un homme et ils n'en viennent pas à bout.
— Ils sont capables de tout faire rater.
— J'en ai peur ; mais si tu es aussi décidé que moi à gagner la prime, nous aurons Georges tout de même.
— Je ne demande pas mieux < Gomment?
— Ne bougeons pas. S'il entre, il trouvera à qui parler dans la boutique, et nous serons là pour lui couper la retraite. S'il passe outre, nous courrons après le cabriolet, et nous crierons si fort que les passants finiront bien par l'arrêter.
— Ça va, dit Buffet, nous nous ferons peut-être casseï la tête, mais la prime en vaut la peine.
Les deux agents se tinrent cois et attendirent. Dans la boutique, le tapage diminuait. Selon toute apparence, Tamerlan était /lompté. Le cabriolet s'arrêta devant la maison, en face du vitrage et un peu au-delà du coin où les policiers étaient embusqués, Tœil et l'oreille au guet. Ils retenaient leur haleine, et la rue était silencieuse, si bien qu'ils ne perdirent pas un mot du dialogue suivant :
— 11 me semble que j'ai entendu crier, disait une voix juvénile, la voix du cocher.
— Bah î répondit une voix plus mâle, si la police était là, elle ne ferait pas de bruit. Au surplus, rien ne nous empêche d'écouter avant d'entrer.
Et la conversation cessa.
Gaillotte était fort ému. Il touchait au but; mais, ce but, un cri parti de la boutique pouvait l'empêcher de Tatteindre. Tout alla bien d'abord. Quelques grogne--
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inents à peine perceptibles au dehors révélaient seuls qu'une lutte était engagée dans l'intérieur, et il était permis de croire que ces dernières convulsions du chouan terrassé allaient bientôt cesser.
— Tu as rêvé, Léridan. On n*entend rien, reprît la grosse voix.
— C'est égal, dit le jeune conducteur du cabriolet, je he suis pas tranquille. Prenez les guides, général, je vais descendre et pousser une reconnaissance dans la boutique. Si les bleus y sont, ils mettront la main sur moi. Mais j'aurai toujours le temps de vous avertir.
Il j eut un court silence. Evidemment Georges hésî* tait à accepter la proposition du soldat dévoué qui lui offrait de s'exposer à sa place.
— Vas et fais vite, dit-il enfin.
Gaillotte tressaillit. Cet arrangement ne faisait pas du tout son affaire. C'était Cadoudal qu'il voulait prendre et la capture d'un chouan de plus ne l'aurait pas consolé d*ftVoir manqué le chef des conspirateurs. U prit un grand parti» «
-^ Viens, dit-il tout bas à Buffet. Nous allons passef derrière le cabriolet, sauter à la bride du cheval et appeler les camarades. L'homme du bureau doit être achevé ; à cinq ou six que nous serons, nous viendrons! bien à bout des deux qui restent.
Le cocher avança le corps hors du cabriolet et prit son point d'appui sur le marche-pied pour descendre.
— Profitons du moment où il nous tourne le dos, reprit Gaillotte en serrant le bras de son camarade.
Il allait s'élancer, quand un fracas effroyable lui fit tourner la tête. Les vitres de la boutique volèrent en éclats, et Tamerlan, qui avait réussi à se dégager des iiHttAs de ses adver^aireSi cria de toutes ses forces :
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— Au large, camarades I Les bleus sont là.
Le courageux garçon avait sans doute entendu le bruit des roues de la voiture, et, pensant que cette voiture pouvait être celle de Georges, il se dévouait comme le chevalier d'Assas appelant ; « A moi, Auvergne ! voilà les ennemis ! »
Sa généreuse intervention ne fut point en pure perte. Le cocher se rejeta vivement dans le cabriolet et allongea un vigoureux coup de fouet au cheval qui partit à fond de train.
— Ah ! les gueux ! ils Tout lâché I dît Caillotte.
Et„ sortant de sa cachette, il ouvrît brusquement la porte du bureau,
— Tenez bon, gredins! leur cria-t-îl; si le chouan s'échappe, vous irex tous pourrir dans les cachots du donjon de Vincennes.
Puis, au lieu de s'attarder à les exhorter, il se retourna vers Buffet qui Tattendait dans la rue et lui jeta ces mots :
— Courons après la voiture et rattrapons-la. Ta fortune est dans tes jambes.
Buffet ne se fit pas prier, et les deux agents se lancèrent à toutes jambes sur la piste du cabriolet. Du reste, avant de quitter la place, ils eurent la satisfaction d'entendre les cris de triomphe de leurs camarades qui tenaient enfin leur victime, et la voie étouffée de Tamerlan, qu'on garrottait, récitant ce vers suprême î
Et mes derniers rc^arés ont va f^ir le» RonaiBSi
Le plus lettré des chouans devait finit* par une cîtaiîon;
Cependant le cabriolet filait rapidement, poursuivi par les deux policiers qui couraient comme des Basques, mais pas assez vite néanmoins pour rattraper un cheval au trot. Tout ce qu'ils purent faire, ce fut de ne pas se laisser distancer.
Il perdirent d'abord du terrain sur la place du Pan* théon, mais ils le regagnèrent plus loin, lorsque la voiture s'engagea dans la rue Saint-Hyacinthe. LÀ,Léridan, le chouan qui conduisait, fut obligé de retenir un peu son cheval de peur qu*il ne s*abattit sur cette pente très-roide. Pourtant, il conserva une avance suffisante, et, traversant la place Saint-Michel en biais, il prit la rue Monsieur-le-Prince. Caillotte, désespérant de tenir longtemps à cette allure, criait à tue-téte :
— Arrêtez I au voleur 1 à Tassassin !
Il comptait que les passants se jetteraient à la traverse ; mais, par malheur, il n*y avait point de passants. Dans ces régions éloignées du centre, on fermait les boutiques à la tombée de la nuit et d'ailleurs les menaçantes affiches placardées sur les murs retenaient chez eux, après le soleil couché, les bourgeois prudents. Les mesures prises pour faciliter la capture de Georges allaient peut-être Taider à s'échapper.
Pourtant, on entendait rouler des voitures dans le lointain et l'espion se disait que le cabriolet se rapprochait d'un quartier plus populeux où la circulation ne cessait pas à sept heures du soir. Là, ses appels réitérés devaient forcément attirer du monde. Il ne s'agissait plus que de continuer la chasse encore quelques minutes. Mais Caillette était déjà hors d'haleine, et Buffet, tout aussi essouffié que lui, commentait à faiblir.
La rue Monsieur-le-Prînce leur fut propice. Le pavé y était détestable et le cheval avait bien de la peine à s'y tenir. Chaque fois que la bête glissait sur les grès boueux, Léridan perdait quelques secondes à la relever et les agents rattrapaient un peu leur distance. Mais ce n'était pas assez et il devenait évident que la poursuite, quel qu'en dût être le résultat, touchait à son terme.
Si le cabriolet arrivait, sans être arrêté, à tourner le
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coin de la rue, Georges pouvait encore être sauvé. Cinq ou six voies aboutissaient au carrefour de TOdéon, et, 8*il l'atteignait en conservant une avance suffisante, il avait chance de dépister les agents. Si, au contraire, il se laissait rejoindre avant d'avoir passé le carrefour, il était perdu, car cette place étant toujours très-fréquentée, les deux policiers allaient sans aucun douté y trouver des auxiliaires.
Gaillotte et Buffet comprirent que le moment décisif était venu et, quoique épuisés, ils firent un dernier effort pour tâcher d'arriver au tournant à peu près en même temps que le cabriolet. Georges et son jeune compagnon sentaient aussi qu'il fallait, à tout prix, distancer les agents pour franchir ce dangereux passage.
— Touche dur, mon gars, dit Cadoudal, et quand nous serons sur la place, tourne à gauche par la rue de Gondé et, ensuite, à droite par la rue du Petit- Bourbon.
L'indication était bonne et ce changement de direction pouvait fort bien dérouter les agents de police, pourvu qu'il fût exécuté très-vite.
Le chef des chouans ne perdait jamais la tète. Il n'était même jamais plus lucide qu'au fort du danger, et, depuis qu'il errait à travers Paris, il en connaissait assez les détours pour y mettre en pratique avec succès les ruses qui lui avaient réussi tant dé fois en Bretagne. Son plan était de se jeter dans les ruelles qui avoisinaient alors l'église Saint-Sulpice, et de remonter vers les quartiers déserts du Luxembourg et de l'Observatoire.
Le grand point, c'était d'éviter les rues fréquentées où on pouvait lui barrer le chemin, et il regrettait vivement de s'être lancé vers le centre de la ville. Après l'alerte de la Montagne-Sainte-Geneviève, il eût pris une
toute autre direction, s'il se fût aperça pluB t6t qn on le suivait; mais, par malheur, il n'avait pas reconnu tout d'abord que les agents étaient à ses trousses, et, à' défaut de Fasile qu'il venait chercher ches la femme ' Lemoine, il comptait en trouver un chez un ami dévoué, M. de Villeneuve, qui demeurait rue Saint-Pierre-Montmartre. .
Léridan avait bien cru, dès la rue Saint-Hyacinthe, entendre des gens courir derrière la voiture ; mais ce n'était guère qu'à l'entrée de la rue Mon$ieur*le-Prince que les cris de Gaillotte avaient appris aux fugitifs qu'on leur donnait la chasse. Alors, il était déjà trop tard pour changer de voie. Cependant, rien n'était perdu encore, si on gagnait du terrain au carrefour. Georges se pencha en dehors du cabriolet et, à la clarté douteuse des réverbères qu'on venait d'allumer, il vit, à plus de cinquante pas en arrière, les deux espions «courant à toutes jambes.
— Les chiens ne tiendront pas cinq minutes à ce train*là, dit-il en se rasseyant. Nous avons le temps de leur donner le change. Touche, Léridan, touche ; mais tiens ta bête en main de peur qu'elle ne s'abatte et ne tourne pas trop court au coin de la rue.
Le jeune chouan sangla un vigoureux coup de fouet i son cheval qui força son allure et arriva promptement au tournant. La borne d'angle fut évitée avec beaucoup de dextérité et le cabriolet, lancé à fond de train, dé* boucha sur le carrefour.
Alors, comme aujourd'hui, les parages de TOdéon étaient hantés par les étudiants, qui y apportaient beaucoup plus d'animation et de gaieté que de notre temps. Deux cafés, brillamment éclairés à l'huile, inondaient de lumière la petite place triangulaire, au grand déplai<^ sir de Gadoudal, qui se serait bien passé de cette illu~ Q^ination. Des passants allaient çt venaient, des mar-
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chands ambulants poussaient leurs charrettes à bras \ des couples joyeux remontaient vers le théâtre. Autant la rue Monsieur-le-Prince était sombre, silencieuse et déserte, autant le carrefour éts^t peuplé, bruyant et étincelant de clartés.
Les deux chouans n'avaient pas prévu un changement si brusque et Léridan, ébloui peut-être par les quinquets du café qui faisait le coin de la rue de TOdéon, accrocha une petite charrette chargée de pommes. Il eût tôt fait de dégager sa roue et de passer ; mais, si court qu'il eût été, ce temps d'arrêt eut de fâcheuses conséquences.
D'abord, la vendeuse de pommes se mît à interpeller, en termes poissards, le cocher maladroit, et ses vocifô-» rations attirèrent sur le cabriolet l'attention des pas-» sants. De plus, et ce fut là le grand malheur, Léridan, distrait par le bruit, ne prit pas garde à un baquet d'une longueur interminable qui sortit de la rue de rodéon tout juste à point pour obstruer le passage. Force lui fut de retenir son cheval pour attendre que ce chariot incommode lui fît place.
On s'attroupait déjà aux plaintes de la marchande ; les cris des agents de police qui accouraient émurent bien davantage le public.
— A l'assassin! arrêtez le cabriolet I hurlaient en chœur Caillot te et Buffet.
En pareil cas, il ne manque jamais de citoyens pour faire office de gendarmes, et, en un clin d'oeil, la voiture se trouva entourée. Le baquet était toujours là, barrant le chemin de la rue de Gondé.
— Fouaille-moi ces drôles et tourne à gauche, dit vivement Georges qui voyait la rue de l'Odéon libre.
Léridan joua si vigoureusement du fouet que la foule s'écarta. Gadoudal tira deux pistolets de ses poches et les arma. Il espérait encore d'en tirer; mais il voulait
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être prêt, s'il fallait absolument en venir à un coup de vigueur.
Le cheval, vivement ramené, allait tourner vers rOdéon, mais Tarrivée des deux agents perdit tout. Epuisés, haletants, ils eurent encore la force de s'accrocher à la bride. Gaillotte était à droite, Buffet à gauche, et ils arrêtèrent la bête tout court.
Léridan essaya bien encore de s'escrimer du fouet, mais ils tinrent bon sous les coups. Ils en auraient reçu bien d'autres pour ne pas perdre la prime. Alors Georges dit vivement au jeune chouan : i
— Fab ta prière à Sainte-Anne d'Auray, et sauve-toi '"
comme tu pourras, pendant que j'occuperai ces gueuxlà. Adieu, ajouta- t-il, je crois bien que c'est la fin.
Et, aussitôt, il lâcha un premier coup de pistolet qui abattit Buffet, tué roide d'une balle au front. Gaillotte, voyant venir son tour, se baissa; mais pas assez vite pour éviter tout à fait le second coup qui lui cassa l'épaule et le jeta sanglant et évanoui sur le corps de son camarade. Les spectateurs de cette terrible scène poussèrent des cris de frayeur et s'enfuirent de tous les côtés.
Les deux chouans, pour profiter du premier moment de stupeur, sautèrent lestement à terre. Léridan se lança dans la rue de TOdéon. Georges traversa le carrefour en sens inverse et se jeta dans la rue des Boucheries-Saint- Germain.
Cependant les gens revenaient de leur effroi. N'ayant plus de coups de pistolet à craindre, car les revolvers n'étaient pas encore inventés,ils se ruèrent à la poursuite du fuyard. Georges courait toujours, le poignard à la main, et personne n'était tenté de lui barrer le chemin. Mais les clameurs irritées de la fouie grossissaient der- rière lui et finirent par attirer les passants de la rue de
Seine qui se portèrent en masse à rentrée de la ruelle étroite d'où il allait déboucher.
Gadoudal tomba au milieu d*un groupe curieux plutôt qu*bostile; mais il n*ayait pas le loisir de distinguer les oisifs des ennemis, et il se mît à frapper au hasard. Aux premiers coups de poignard, on s*écarta pour lui livrer passage ; par malheur,un gamin de Paris le saisit aux jambes et le fit trébucher. C'en fut assez. Le groupe se resserra de telle sorte que Georges n'eut plus la liberté de ses bras. En même temps, ceux du carrefour de rodéon armaient. En quelques secondes, il fut saisi au cou, au corps, aux jambes, aux cuisses, et, malgré sa force prodigieuse, il se trouva hors d'état de bouger. 11 avait au moins dix hommes sur lui.
Alors, le général des chouans comprit qu'il était vaincu, et il cria :
— Je me rends.
C'en était fait désormais de la conspiration et des espérances royalistes. L'ex-sous-lieutenant républicain du siège de Toulon pouvait poser sur sa tète la couronne impériale, sans craindre les balles ni les poignards, et il allait là porter dix ans, pour la perdre dans une catastrophe militaire dont la pauvre France eut cruellement à souffrir.
Le roi, que Gadoudal et ses hardis compagnons n'avaient pu remettre sur le trône en 1804 y monta sans efforts en 1814. Mais des milliers de Français avaient jonché de leurs corps le sol européen, de Cadix à Moscou, et nous avions perdu nos frontières naturelles.
Que serait-il arrivé si l'attaque sur la route de Rueil avait réussi? Gaillotte, qui la fit manquer, fut la cause infime des effroyables tueries qui ensanglantèrent le monde pour aboutir finalement à la Restauration que Georges aurait peut-être pu accomplir dix ans plus tôt.
Les hommes s'agitent et Dieu les mène.
26$ LA JAMBB NOIRB
Gadoudali ayant cessé de se défendre, fut aussitôt lié avec des cordes prêtées par un tonnelier du voisinage, et on le traîna au poste le plus voisin qui »e trouvait rue de Thion ville, c'est*à-dire rue Daupbine. Il se laissa emmener sans prononcer un seul mot.
En traversant le carrefour de TOdéon, le cortège du prisonnier en rencontra un autre. On emportait sur des civières le cadavre de Buffet et le blessé Gaillotte, qui rouvrit les yeux et se mit à crier aussi fort qu*U le put :
— Ne le lâches pas ! c'est Georges Gadoudai.
dti peut croire que la foule se conforma à cet avis et que le redoutable chef fut serré de près.
Au poste Tattendait un commissaire de police, déjà averti par la rumeur publique. Georges fut fouillé. On trouva sur lui tout un arsenal de poignards et de pistolets, un scapulaire et une ceinture contenant une soixantaine de mille francs en or et en billets de banque. Il ne fit aucune difficulté d*avouer son nom et ses projets; mais, quand on lui demanda de désigner ses complices, il répondit froidement :
— Je ne connais personne à Paris.
On le transféra aussitôt à la Conciergerie. LéridMi avait été arrêté au bout de la rue de TOdéon.
De tous les chouans qui servaient sous Georges Cadoudal, depuis son débarquement à Biville, le ai août 1803, il ne restait plus de libre que Pierre Manehen et Liardot.
vin
Pendant les cinq mois qu'il avait passés à Cbaillot, dans la maison où sa cachait George3 Cadoudal> Pierre Maneheu, malgré sa réclusion forcée, avait trouvé le moyen de faire une connaissance utile.
C'était lui qui allait qhaque.jour au marché pour acheter les* provisions, et, sur le carreau des balles, il rencontrait tous les matins un brave maraîcher dQ Glamart qui lui vendait directement jses légumes à mpi^ tié prix. Il avait séduit cet honnête habitant de la banlieue en dissertant savamment sur le jardinage et en lui apprenant des recettes précieuses pour la grande et la petite culture.
Sur les matières agricoles, Tex-fermier du Bois- Guillaume était de force à en remontrer aux paysans les plus madrés des environs de Paris. C'est pourquoi il n'eut pas de peine à faire la conquête de son marchand de choux, dont il comptait bien se servir en cas de malheur.
Il se St passer pour un petit cultivateur de l'Anjou
ruiné par les chouans. Le maraîcher, qui donnait dans les idées nouvelles, détestait Fancien régime et ses défenseurs. Il se sentit tout aussitôt porté d*une amitié tendre pour ce campagnard qui avait eu tant à soufirir des royalistes et qui raisonnait si bien sur les engrais. Aussi lui fît-il toutes sortes d*offres de service.
Maneheu avait eu Tesprit d*inventer un prétexte plausible afin d'expliquer sa présence à Paris. 11 disait y être venu pour faire des démarches auprès du gouvernement, dont il espérait obtenir une indemnité, faute de laquelle il devait promptement se trouver sans ressources.
Grâce à ces mensonges habilement semés à Tavance, Maneheu n'éprouva aucun embarras à se tirer de peine, le jour où il lui fallut évacuer la maison du quai de Chaillot. Gadoudal, ne pouvant le garder avec lui, lui avait donné carte blanche en rengageant à pourv(»r comme il l'entendrait à sa propre sûreté. Le rusé chouan s'achemina tout droit vers les halles, escorté de Jacobin.
Il savait que son ami; le cultivateur de Glamart, arri vait régulièrement au marché dans sa charrette, toutes les nuits, entre deux et trois heures du matin, et il était sûr de l'y rencontrer, malgré la fermeture des barrières. Quelque désir qu'eût le gouvernement de mettre la'main sur Georges et ses complices, il fallait bien que Paris mangeât, et les voitures d'approvisionnement passaient, sous la condition de subir, à l'aller et au retour, une visite assez rigoureuse.
Maneheu se cacha, jusqu'à l'heure du marché, sur la berge de la Seine, gagna les halles au moment voulu, s'aboucha avec son ami, lui raconta une histoire assez adroitement inventée pour lui expliquer comme quoi, sa pétition ayant* été rejetée, il se trouvait tout à coup sans ressources et sans logement, et n'eut aucune peine
a lai persuader de le prendre dans sa carriole et de le faire sortir de Paris en fraude.. 11 se blottit dans un sac de pommes de terre, et Jacobin, qui n^avait pas besoin de permis pour franchir Tenceinte, fut juché sur le jsiége, où il eut Fintelligence^de se tenir coi pendant le voyage-.
On arriva sans incident à Glamart. Là, Maneheu était en 8Ûreté,car la surveillance ne s'exerçait activement que dans l'intérieur de Paris,etilluieût sans doute été facile de gagner, sous un déguisement, la Normandie ou la Bretagne. Mais, au lieu de partir, il sollicita et obtint de son sauveur la permission de rester chez lui en qualité de garçon jardinier. Il ne demandait pour cela que la nourriture, sans aucun salaire, et le maraîcher s'estima trop heureux de se procurer à si bon compte un aide si habile.
En donnant ainsi ses services pour rien, Pierre Maneheu, qui d'habitude ne travaillait pas gratuitement, avait un projet. Depuis son départ forcé du Bois- Guillaume, son idée fixe était de retrouver sa femme.
Cette idée, il ne l'avait jamais confiée à personne et même il s'était abstenu de toute tentative pour la mettre à exécution. Et cependant, elle n'avait fait que s'enraciner dans son esprit depuis que le chien de Louise était revenu à lui.
Le retour de Jacobin était la preuve manifeste que Louise habitait Paris et même qu'elle y vivait en liberté, car on ne pouvait pas supposer que les bieuSf s'ils l'avaient prise, eussent emprisonné son chien avec elle, et d'un autre côté. Jacobin était incapable de vivre seulement deux jours chez tout autre que son maître ou sa maîtresse.
D'autres indices du reste confirmaient ces suppositions. Maneheu avait fort bien remarqué qu'il n'était jamais question de Louise devant lui. Dès que la con-
266 LA JAMBE NOIBE
versation semblait devoir amenerson nom sur les lèvres de Georges, de Saint-Victor ou de Malabryjes seuls qui connussent le dénoûment de Todyssée de la fermière, ils changeaient brusquement le sujet de Tentretien. Une seule fois, la nuit où le hasard le conduisit à Tauberge du Chant'dU'Coqj Saint-Victor avait failli se trahir, et, de quelques paroles qui lui étaient échappées dans cette occasion, Maneheu pouvait conclure que le domicile de sa femme était connu du jeune chouan.
Il n'essaya jamais de l'interroger ; encore moins osa^ t-il questionner Gadoudal. Un jour, il tenta de faire causer Malabry qui le reçut fort mal et lui déclara que, n'ayant jamais voulu s'embarrasser d'une femme, il ne se croyait point obligé de s'occuper de celles des autres. Maneheu s'était tu, et il attendait patiemment que les événements lui rendissent une liberté d'action qu'il appelait de tous ses vœux.
Après l'échec de Rueil, il avait cessé de croire à la fortune de Georges et il ne souhaitait rien tant que de se séparer des conspirateurs. Il est môme très-probable qu'il aurait cherché dès l'automne à sortir de Paris et qu'il en aurait trouvé le moyen, s'il n'y eût été retenu par l'espoir d'y rencontrer Louise, espoir bien chimérique, tant que sa situation ne serait pas changée, puis* qu'il ne sortait presque jamais que la nuit. Quant à Jacobin, il le tenait enfermé rigoureusement, se réservant de s'en servir comme limier, plus tard, quand les circonstances seraient moins périlleuses. C'était grâce à toutes ces précautions que GaUlotte qui, avant la capture de Georges, cherchait avec tant de zèle l'homme et l'animal, ne les avait jamais rencontrés.
Maneheu souffrit cruellement pendant ces cinq mois de séjour chez le terrible maître qu'il avait commencé par craindre et qu'il en était venu à haïr. Il se réei^ gna donc sans peine à déguerpir, lorsque, le soir du
d" mars 1804, Georges traqué, réduit à n'avpir plus d'autre domicile assuré que le cabriolet de Léridan, dit à celui qu'il croyait encore son ami de s'en aller à la grâce de Dieu.
Quelques jours après, quand il apprit à Glamart, d'abord l'arrestation de Saint- Victor et de Malabry, puis celle de Gadoudal, il respira tout à fait. La conspiration était anéantie, les conspirateurs allaient être jugés, condamnés, exécutés. Une détente dans les esprits devait forcément . s'ensuivre, et il n'était pas douteux que le gouvernement, délivré de ses plus dangereux ennemis, se relâcherait bientôt dé ses ri* gueurs.
Déjà, deux jours après la prise de Georges, la libre circulation par les barrières de Paria avait été rendue au public. Lui, Maneheu, chouan obscur, pouvait bien espérer qu'on ne penserait plus à lui et que rien ne l'empêcherait de vivre à sa guise. H portait assez d'argent dans sa ceinture pour acheter un petit domaine dans son pays, près de Saint-James, où il devait être tout à fait oublié, et où personne ne s'aviserait de venir le chercher.
Son projet était de revenir au gîte natal et d'y recommencer, en cultivant la terre, la fortune qu'il avait faite en deux ans au Bois-Guillaume et qu'il y avait perdue en une nuit. Mais il voulait sa femme, non pas parce qu'il Faimait encore, — Maneheu, on le sait, n'aimait plus que l'argent, — mais parce qu'il avait besoin d'elle comme on a besoin d'une esclave courageuse et dévouée. Et puis, Louise était sa propriété-; on la lui avait volée comme on lui avait volé sa ferme, et» ne pouvant se venger des biens, qui avaient brûlé sa maison et sa récolte, il tenait du moins à se venger du chouan qui lui avait pris sa femne. Gar il croyait être sûr qu'elle était chez; un chouan, et, de raisonnements
en raisonnements, il était arrivé à conclure que ce chouan ne pouvait être que Fleur-de-Rose, autrement dit Liiardot.
On ne Favait jamais mis qu'à moitié dans la confidence du double rôle joué par ce liardot ; il savait vaguement qu'il rendait certains services à Georges en l'avertissant des menées de la police, mais il ignorait qu'il fût employé chez Fouché. Seulement, Maneheu s'était aperçu que Gadoudal et ses amis évitaient de parler de cet homme devant lui et se gardaient bien surtout de lui dire où il demeurait, quoique son domicile leur fût parfaitement connu et que même ils entretinssent avec lui des relations suivies.
Ce mystère en disait assez, et Maneheu avait résolu de tuer Liardot, dès qu'il le pourrait faire impunément.
Quand Georges fut arrêté, il crut qu'il était temps. Il eut cependant la prudence d'attendre que l'émotion se fût calmée et que Paris eût repris sa physionomie accoutumée.
Gadoudal avait été pris le 9 mars ; Maneheu se tint coi, à Glamart, pendant deux mois. Mais, vers les premiers jours de mai, il pensa qu'il y avait moins de danger pour lui à s'aventurer dans Paris. Il se risqua donc à y conduire une ou deux fois par semaine la voiture de légumes de son ami le maraîcher, qui lui accordait toute sa confiance, et, dans ces occasions, il ne manquait jamais d'emmener Jacobin.
On ne parlait plus d'arrestations, et tous les journaux annonçaient la très-prochaine ouverture du procès des chouans devant le tribunal criminel de la Seine. Ils .publiaient les noms des accusés, au nombre de quarantesept, et^ sur cette liste où le général Moreau figurait à cOté de Gadoudal, Maneheu chercha sa femme sans l'y trouver. Il crut plus que jamais qu'elle vivait réfugiée
chez Fleur-de-Rose qui n'était pas cité non plus, et il se mit résolument à sa recherche.
Trois semaines durant, à chacun de ses voyages à Paris, il se permit une longue promenade à pied, à travers la ville, en compagnie de Jacobin. Il avait soin du reste de la faire avant le jour, entre le moment où il déchargeait ses légumes et celui où il reprenait le chemin de Glamart. Mais, soit que Tinstinct du danois fût en défaut par suite de sa longue réclusion, soit que son maître dirigeât mal ses battues, Une tombait point sur la bonne piste.
Pierre avait beau pousser ses excursions jusque dans les quartiers les plus éloignés et exciter Jacobin comme il le savait faire pour Tencourager à quêter, le chien ne faisait point mine de reconnaître un chemin par où il eût déjà passé. Peut-être Maneheu cherchait-il bien loin ce qull avait sous la main. Toujours est-il que, le 19 mai 1804, il n'était pas plus avancé que le jour où il s'était mis en quêjbe. Par compensation, il avait eu le bonheur de ne faire aucune mauvaise rencontre. Personne ne le remarquait ni lui,. ni son limier.
Deux mois auparavant, même sous son déguisement de paysan de la banlieue, il ji'eût pas circulé dans Paris sans attirer l'attention des agents. Mais les temps étaient fort changés. Tout s'use vite en ce monde, même la vigilance de la plus soupçonneuse et de la plus active des polices. Celle de Fouché croyait tenir tous ou presque tous les complices de Georges. Elle apportait beaucoup moins de zèle à poursuivre les rares affiliés du complot qui avaient réussi jusqu'alors à lui échapper.
D'ailleurs, de tristes et de grands événements s'étaient passés dans l'intervalle. Douze jours après l'arrestation de Cadoudal, le 21 mars, le duc d'Bnghien, dernier rejeton de la maison de Gondé, enlevé de vive force
dans le grand-duché de Bade, au mépris du droit des gens, avait été lâchement fusillé la nuit dans le fossé du château de Yincennes. Le 6 avril, Pichegru, prisonnier au Temple, avait été trouvé étranglé dans son lit. Enfin, le 18 mai, le canon des Invalides avait annoncé Tadop* tion du séaatus-consulte proclamant Napoléon Bonaparte empereur des Français. Personne ne songeait plus aux chouans obscurs qui rôdaient encore dans la capitale du nouvel empire, personne, pas même Fouché, fort occupé alors à intriguer pour redevenir ministre et pour être créé duc ; personne, excepté Caillotte,
L'espion n'était pas mort du coup de pistolet de Georges, mais il n'en était pas guéri non plus. La balle lui avait cassé Tépaule gauche, et, après deux mois de souiTrances et une opération douloureuse, il entrait à peine en convalescence. S'il n'eût pas été cloué dans son lit depuis le 9 mars, Pierre Maneheu n'aurait certes pas couru impunément les rues avec Jacobin. Caillotte, qui connaissait â merveille l'homme et le chien, les aurait rencontrés un jour ou l'autre et n'eût certes paa hésité à les arrêter.
Faute de pouvoir opérer lui-même, il s'était du moins donné le plaisir d'écrire, de sa main droite restée in*^ tacte, force rapports et lettres à son chef pour le sup-^ plier de se défier de Jacques Sourdat et de faire toujours surveiller la pensionnaire de l'employé.
Fouché, absorbé par d'autres soucis, n'attachait qu'une médiocre importance à ces recommandations d'un subalterne. Cependant, par ses ordres, on observait toujours la maison de la rue .des Prouvaires, et, le jour même de la proclamation de l'Empire, il avait fait comparaître l'employé Sourdat pour lui signifier que, s'il n'obtenait pas de révélations de la brigande avant Touverture du procès, fixée au 28 mai, on enverrait
cette chouanne obstinée rejoindre Georges et ses com^ plices sur les bancs du tribunal criminel. Fouché eu était à regretter de l'avoir soustraite jusqu'alors aux interrogatoires du magistrat instructeur, et, comme il n*espérait plus en tirer des aveux dont il comptait se faire un mérite, il se montrait disposé à dégager sa propre responsabilité en livrant Louise à la jus* Uce.
En recevant cet avertissement, Liardot avait fait bonne contenance, mais il était rentré chez lui désespéré. Depuis Tarrestation de ses amis les plus cbers, sa vie n'avait été qu'une longue torture. Tous ses rêves s'étaient évanouis. La cause royaliste lui semblait défi«* nitivement perdue, Paris lui faisait horreur, et il lui tardait de quitter la France pour toujours. S'il persistait encore à jouer ce rôle de faux espion, qui ne lui avait jamais paru plus odieux, c'est qu'il lui restait un vague espoir de servir ses anciens compagnons d'armes.
Une évasion n'était peut-être pas impossible et sa qualité d'employé de police pouvait lui faciliter les moyens de la favoriser ; car les dénonciations de Caillotte n'avaient lien changé, en apparence du moins, à la confiance que lui témoignait Fouché. Si faible que fût cette chance de sauver les prisonniers, Liardot était résolu à tout risquer, même sa tête, pour la ten* ter.
Depuis longtemps, il était prêt à tous les sacrifices, mais il avait à soutenir chaque jour des luttes qui ancraient lassé la patience et brisé la volonté des plus courageux et des plus persévérants. Louise Manebeu résis* tait à toutes les prières et à tous les conseils, et persistait à vouloir que sa destinée restât liée jusqu'à la fin à celle de son sauveur. Elle avait juré à Liardot de ne plus jamais lui parler de cet amour insensé qu'il lui avait
inspiré, et elle tenait son sennent. Mais, bien loin de s'éteindre, la passion qu'elle refoulait dans son cœur devenait chaque jour plus ardente, comme ces feux qui couvent longtemps sous la cendre et finissent par éclater en allumant un immense incendie. Résignée, non calmée, la dernière des Le Graverend se taisait, mais ses yeux trahissaient dix fois par jour les sentiments exaltés qui remplissaient son âme, et Liardot y lisait avec effroi rapproche d'une nouvelle crise.
Sa situation, à lui, était véritablement horrible. Il n'aimait pas, il jie pouvait pas aimer d'amour Louise Maneheu. Le malheur l'avait bronzé et le souvenir de la femme adorée qu'il pleurait encore le gardait contre toute faiblesse. Mais autrefois il avait aimé, lui aussi, sans espoir d'être aimé. Gomment aurait-il pu rester insensible aux souffrances de cette fîère descendante des barons de Baromesnil, qui vouait sa vie à lui, Liardot» épris d'une morte, comme jadis il vouait la sienne à Ghristiane de Limeuil, fiancée à Aymeric de Gandeilh? Et, par surcroit de douleur, il sentait que cet amour devait la perdre, car la patience de Foucbé commençait à se lasser, et l'heure était proche où la brigande allait être jetée dans une prison d'où il n'aurait plus le pouvoir de la tirer.
Vultimatum que lui signifia son redoutable chef dans cette journée du 18 mai où la France apprit officiellement qu'elle avait un maître, mit le comble à ses angoisses et le contraignit à prendre une résolution immédiate ^t définitive. Retenu dans les bureaux du quai Voltaire pour y classer les rapports qu'on recevait à chaque instant sur l'effet produit par la proclamation du sénatus-consulte, le faux Jacques Sourdat y passa une partie de la nuit et ne put voir Louise qui était couchée quand il rentra chez lui. Mais le lendemain il eut avec elle un entretien décisif.
L^ex-fermière se levait toujours de grand matin et, ce jour-là, elle était debout dès l'aurore. Liardot l'avait devancée, car les instants étaient précieux, et ils se rencontrèrent dans la première pièce du petit appartement de la rue des Prouvaires. C'était celle où Louise se tenait de préférence depuis le retour du printemps. Les deux fenêtres de cette espèce d'antichambre donnaient sur la cour et communiquaient de plain-pied avec une étroite terrasse, ou, pour parler plus exactement, une large gouttière où elle cultivait des fleurs dans des caisses.
Elle était occupée à les arroser quand Liardot entra, et elle semblait moins triste que de coutume. Sa beauté d'ailleurs n'avait jamais été plus éclatante, et ses grands yeux bleus brillaient comme le soir où elle avait vu Liardot pour la première fois dans la salle basse de la ferme du Bois-Guillaume.
— Louise, lui dit-il sans préambule, il faut partir. Elle le regarda fixement, mais elle ne fit pas le
geste par lequel d'ordinaire elle accueillait les propositions de départ.
— Fouché m'a déclaré hier qu'il va donner l'ordre de vous reconduire en prison, si, d'ici à trois jours, vous n'avez pas fait de révélations utiles. Le procès de nos amis commence le 28 de ce mois; vous serez jugée avec eux et infailliblement condamnée. Vous voyez bien qu'il faut partir.
— Moi aussi,j'ai quelque chose à vous apprendre, dit Louise.
— Vous ne me répondez pas? insista Liardot avec impatience.
— Je vais vous répondre, reprit doucement la fille de Thomas Le Graverend, mais je veux d'abord vous dire que j'ai vu Pierre Maneheu.
— Votre mari I vous avez vu votre mari I s'écriaLiaidot.
m LA Jambe noirs
— Je Taî vu, affirma Louise.
— Où? quand?
— Hier, devant le portail de Saint-Eustache. Je sortais de Téglise et il passait, conduisant une charrette comme en ont les cultivateurs des environs de Paris.
— Et il vous a vue ?
— Non, dit Louise en baissant les yeux.
Liardot devina qu'il lui en coûtait d'expliquer comment elle avait laissé passer Pierre Maneheu sans l'appeler, sans lui parler, peut-être même en se cachant de lui. Il n'insista pas sur ce point délicat.
— Je savais qu'il n'était pas pris, murmura-t-îl, mais je pensais qu'il avait réussi à sortir de Paris.
— Ily est toujours, j'ensuis sûre maintenant, ditlajeune femme. Et, ajouta-t-elie en baissant la voix, je suis sûre aussi qu'il a trouvé un asile où il ne sera pas inquiété.
— Qui vous en fait certaine?
— Mais la charrette... le costume... il était vêtu en paysan ; il doit avoir trouvé à s'employer chez quelque jardinier de la banlieue.
— Cela est possible, en effet. Je puis môme vous dire que son nom n'a jamais figuré sur les listes de proscription qui ne comprennent que les chouans débarqués d'Angleterre avant ou après Georges. Il a donc des chances sérieuses d'échapper aux recherches, pour quelque temps du moins. Le seul agent de la police qui le connaisse personnellement n'est pas encore en état de sortir. Georges lui a cassé l'épaule d'un coup de pistolet. Seulement» je ne m'explique pas que Maneheu soit resté ici, au lieu de profiter de la facilité qu'il avait de gagner la frontière.
— Je me l'explique, moi.
— Comment cela?
— II me cherche.
Liardot tressaillit. Il avait eu la même pensée^
— Il me cherche et je ne veux pas qu'il me trouve, reprit Louise.
— Son chien était-il avec lui? demanda le faux Jacques Sourdat après un court silence.
— Non. A moins pourtant qu'il ne fût couché sous les sacs de légumes; dans ce cas, il se pourrait qu'il no m*eût p^s sentie.
— Mais, s'il suivait son maître à pied, il le conduirait infailliblement ici, n'cst-il pas vrai?
— Oui, et je suis même étonnée que Jacobin n'ait pas encore retrouvé le chemin de cette maison. 11 faut qu'il ne soit pas chez Pierre.
— Si Maneheu se présentait ici, il se perdrait et il ûous perdrait avec lui, dit Liardot.
— Je le sais, mais il n'y viendra pas et je suis résolue i, ne pas l'y attendre, répondit Louise.
— Alors, vous consentez à partir?
— Oui, parce que je ne crains plus que Pierre soit pris. S'il eût été traîné comme les autres devant le tribunal des bleuSi je serais allée me livrer et m'asseoir à cotée de lui sur. le banc des accusés. Mais, aujourd'hui, il est hors d'atteinte et ma présence à Paris ne pourrait qiïe lui nuire. Mieux vaut que je quitte la France, si vous avez .toujours les moyens de m'en faire sortir. Vous ferez mettre dans les gazettes que la chouanne arrêtée Tan passé sur la falaise de Biville a réussi à passer à l'étranger, cet avis lui tombera certainement sous les yeux ; il renoncera à me poursuivre dans Paris et, plus tard... bientôt sans doute... il m'oubliera;
*^ Enfin, murmura Liardotj qui était tout à la joie d'obtenir, après tant d'efforts inutiles, ce consentement inespéré. Ainsi, dit-il tout haut, vous êtes prête à profiter sur-le-champ des moyens que je vous fournirai pour gagner la côte et, de là, l'Angleterre?
— Je suis prête.
— Vous savez que, moi, je reste? demanda Liardot avec anxiété.
Il sentait que c*était là le point dif âcile à traiter avec sa pensionnaire, et il craignait qu'elle ne se payât encore dlllusions sur la question de leur séparation forcée.
— J'avais espéré que nous partirions ensemble, ditelle.
— C'est impossible, répondit brusquement Liardot.
— La cause du roi est perdue. Pourquoi resteriez-vous en France ?
— A Dieu ne plaise que j'y demeure longtemps. Mais nos amis vont être condamnés à mort, et, tant qu'il me restera une chance, si incertaine qu'elle puisse être, d'en sauver un seul, je ne quitterai pas Paris. Je jouerai même jusqu'au bout le rôle odieux auquel je me suis résigné.
— A Dieu ne plaise que je cherche à vous détourner de ce dessein, quoiqu'il me semble bien difficile que vous réussissiez.
— J'ai des intelligences dans leur prison ; je puis acheter des geôliers et, si j'échoue dans mes tentatives, il me restera encore la ressource de faire solliciter la grâce de quelques-uns de nos malheureux camarades, dussé-je pour cela m'adresser à la veuve du général Beauharnais que les soldats de la république viennent de proclamer impératrice.
— Et je connais quelqu'un qui vous aidera dans cette généreuse entreprise. La sœur de cet officier des bleus que notre ami a sauvée et qui l'aime, m'a jure, il y a deux mois, de demander sa grâce, s'il venait à être arrêté; sa grâce et... celle d'un autre,
— D'un autre?
— Oui, et quand j'ai obtenu d'elle cette promesse, je
pensais... pourquoi ne Tavouerais-je pas... je pensais à vous ; mais, grâce à Dieu, vous n'êtes ni accusé, ni même soupçonné, et vous pourrez, en lui rappelant le serment qu'eUe m'a fait, la prier dlmplorer la vie de deux de nos frères.
— Merci, Louise, je reconnais là votre cœur, dit Liardot avec émotion. Je ne sais ce que fera cette jeune fille, mais je resterai jusqu'à ce qu'il ne me soit plus permis d'espérer. Si je partais avant que le sort des condamnés soit décidé, il me semblerait que je déserte.
— Et quand tout sera fini? quand Dieu aura disposé de leur existence? demanda Louise d'une voix tremblante.
— Alors, s'écria Liardot, je jetterai loin de moi cette ignoble livrée que je me suis abaissé jusqu'à endosser pour servir notre parti, je fuirai cette ville maudite où la révolution couronne un soldat parvenu et j'irai me réfugier dans un pays libre.
— En Angleterre, n'est-ce pas?
— Oui, en Angleterre, où j'espère mourir bientôt, car la vie me pèse.
— Moi aussi, je prie Dieu chaque jour de m'ôter de ce monde, dit Louise ; mais je lui demande qu'avant de me rappeler à lui, il me permette de vous revoir sur la terre étrangère.
— Oui, Louise, nous nous reverrons, je l'espère, murmura Liardot touché de tant de résignation ; mais, je vous l'ai dit, il faut partir et partir sur-le-champ.
— Parlez I que dois-je faire?
— Ecoutez-moi. J'ai des raisons de croire que les abords de cette maison sont surveillés, mais vous sortez cependant librement et ceux qui nous espionnent ont l'habitude de vous voir circuler dans ce quartier. Dans une heure, vous irez comme de coutume aux provisions,
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et VOUS aurez soin de faire des achats dans différentes boutiques, afin que, si on vous suit, vous ne soyez pas soupçonnée d'avoir d*autres projets. A la fin de votre tournée, vous entrerez chez l'épicier qui est au bas de la rue Montmartre. Son magasin est toujours rempli de chalands *et il a deux issues. lï vous sera facile de vous mêler à la foule des acheteurs et de passer par la petite porte qui donne sur la rue Montorgueil. En sortant, vous verrez bien si quelque particulier de mine suspecte s'attache à vos pas. Si, comme je Tespère, aucune figure inquiétante ne se montre, vous remonterez rapidement vers le boulevard et vous gagnerez la barrière Saint- Denis. G^est de là que part, à neuf heures, la voiture publique pour Montmorency, et vous y trouverez certainement de la place. A Montmorency, vous demanderez le chemin du village de Groslay et vous vous y rendre» à pied, A rentrée du hameau, à droite, vous verrez une auberge à l'enseigne du Cromant.Elle est tenue par un des nôtres qui se nomme Védie. Vous lui remettrez cette lettre et il se chargera de vous cacher jusqu'au soir et de vous conduire, pendant la nuit, à l'autre bout de la forêt, chez un ami.
Liardot, en parlant ainsi, tendait à Louise une lettre qu'elle prit sans hésiter.
— Vous Irez ainsi de gtte en gîte, reprit-il, jusqu'à Crpixdalle, oh Tanguy, le sabotier, que vous avez vU au Boîs-Guillaume, vous recevra et vous gardera jusqu'à Ce qu'il ait pu traiter avec un pêcheur du Tréport pour Vous conduire en Angleterre. Il ne faut plus songer à notre ami Troche, Thorloger d'Eu, car Troche a été arrêté, ainsi que son fils ; mais Tanguy connaît au Tréport dix patrons de barque tout disposés à nous servir. A Londres, vous serez reçue par un de mes vieux camarades de Farmée de Bretagne, du temps où je m'appelais Fleur-de-Rose. Il est déjà prévenu de votre
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arrivée et Tcuiguy vous remettra, au moment où vous vous embaTquerez,rindication de sa demeure et la carte qui vous servira à vous faire reconnaitreJl faut tout prévoir et, en cas d'accident pendant le voyage, il ne faut pas qu'on trouve sur vous des papiers adressés à un émigié. Voilà tout ce que j'avais à vous dire, Louise. Avez- vous quelque chose à me demander?
— Une seule chose. Promettez-moi que je vous re- .. verrai. . .
— Je vous promets que, d'ici à deux mois, si je suis encore vivant, vous me reverrez. Maintenant, prenez cette bourse qui contient deux cents louis, pour subvenir aux frais de la traversée et des premiers temps de votre séjour à Londres... et... disons-nous adieu.
Jjavoixde Liardot s'altéra en prononçant ces derniers mots et Louise se leva pâle et tremblante. L'heure du sacrifice avait sonné et elle se demandait si l'inflexible chouan allait la récompenser de sa résignation en là serrant contre son cœur.
— Ecoutez 1 dit-elle tout à coup.
Liardot écouta et il entendit un bruit assez singuliery Ce bruit venait de la porte d'entrée de l'appartement et, quoiqu'il fût très-distinct, il fallait cependant prêter l'oreille avec attention pour le bien saisir. On ne firap-* paît pas, on grattait. Sous l'ancien régime, on en usait ainsi pour s^annoncer chez le roi ou chez un prince ; mais, depuis la Révolotion, cet usage plus que respec* lueux était fort tombé en désuétude et, d'ailleurs, Liardot n'était point un grand seigneur. Il se demandait donc avec étonnement et non sans inquiétude d'où provenait cette espèce de frôlement extérieur.
Le bruit changea non de nature, mais de place. On grattait le bas de la porte ; on se mit à la gratter du haut en bas, comme si on l'eût raclée avec accompagnement de petits chocs sourds,
— Voilà qui est étrange, murmura Liardot; on dirait...
— Je jurerais que c*est Jacobin, dit tout bas Louise Maneheu.
— Certainement, c'est un chien.
— Et ce chien ne peut être que le nôtre. Je vais lui ouvrir.
Et elle fit un mouvement pour courir à la porte. Liardot la retint par le bras et lui souffla :
— Gardez-vous-en bien.
— Pourquoi cela?
— Parce que ce chien n'est évidemment pas seul ; et qui sait si votre mari...
— Si Pierre était là, il aurait sonné ou frappé.
La justesse de ce raisonnement frappa Liardot. Il était clair que Maneheu et même un homme quelconque accompagnant Jacobin se serait annoncé lui-même.Donc, Jacobin était seul et rien d'ailleurs ne semblait plus naturel. On ne savait depuis longtemps ce qu'il était devenu, puisque Louise ne Tavait pas vu, quand elle avait rencontré la charrette de Maneheu. Le chien errait très-probablement par les rues et il venait de retrouver son ancien domicile. Restait à savoir si quelque espion ne l'avait pas suivi. Mais, à cet égard, il n'y avait rien à faire et mieux valait même ne pas laisser l'animal dans l'escalier où il allait finir par aboyer de façon à attirer l'attention des voisins.
— Dans tous les cas, je crois qu'il faut ouvrir, dit Liardot ; seulement, comme nous ne savons pas trop qui est là, j'aime mieux me montrer seul. Veuillez donc,Louise, passer sur la terrasse. Je vous appellerai s'il n'y a pas d'inconvénient à ce que vous reparaissiez et, du reste, de votre cachette, vous entendrez tout ce qui se dit ici.
— Je pourrai même voir à travers le treillage, murmura la jeune femme.
— Allez ! allez vite I reprit Liardot en la poussant doucement.
Elle hésita un peu ; puis, comprenant sans doute que cet arrangement était beaucoup plus prudent, elle gagna le jardin suspendu qu'elle avait créé de ses propres' mains. Puisqu'elle s'était enfin décidée à quitter la France et qu'elle allait partir dans quelques instants, il valait mieux qu'elle évitât d'être vue. Le bruit qui se faisait à la porte avait interrompu des adieux suprêmes, et, dans un tel moment, toute visite était suspecte. Les pois de senteur et les autres plantes grimpantes que Louise avait semées formaient déjà un rideau de verdure assez épais pour qu'elle pût rester invisible sur la terrasse. Les courtes phrases qu'elle venait d'échanger avec Liardot avaient été dites à voix basse. Si un homme était sur le palier, il n'avait pas pu les enten- ' dre.
On grattait de plus belle. Le chien, si c'en était un, y mettait de l'obstination. Le vieux chouan s'approcha sur la pointe du pied et entre-bâilla la porte.
Le museau de Jacobin passa aussitôt par l'ouverture, puis le corps, et en même temps un joyeux aboiement salua le maître du logis. Liardot rassuré ouvrit la porte toute grande.
Malheureusement, il n'avait pas remarqué une corde attachée au collier du chien. Cette corde aboutissait à la main de quelqu'un qui menait Jacobin en laisse et ce quelqu'un pronta lestement de l'ouverture pour entrer. Liardot recula en fronçant le sourcil. Il avait devant lui Pierre Maneheu ; Pierre Maneheu coiffé d'un chapeau à larges bords comme les forts de la halle, enveloppé de la tête aux pieds dans une limousine de roulier, et tenant dans sa main gauche la laisse du danois, lequel faisait de vains efforts pour s'élancer vers la terrasse où il sentait sa maîtresse.