‹ La jambe noireChapitre 15 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

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L*ancien fermier du Bois-Guillaume commença par repousser la porte d'un coup de pied et fit ensuite un pa« en avant. Liardot, revenu d'un premier moment de surprise, lui barra le passage et lui dit avec un calmQ affecté :

— Je croyais que vous n'étiez plus à Paris.

L'ex-fînancier n'avait jamais tutoyé Maneheui pas

plus qu'il ne tutoyait d'ailleurs les autres chouans, si ce n'est Saint- Victor, Burban et Deville, qu'il avait connus & l'armée de Bretagne.

— Vous voyez bien que j'y suis, puisque me voilà, ré pondit brusquement Maneheu.

— Je le vois, en effet, et je me réjouis même que vous ne soyez pas encore tombé entre les mains des agents de police, mais je ne devine pas ce que vous avez à me demander.

— En vérité?

— Non ; pas plus que je ne m'explique comment vous avez trouvé le chemin de mon domicile.

— C'est Jacobin qui l'a trouvé.

-* Fort bien. Vous me cherchiez donc?

— Je vous cherchais.

-^ Pourquoi?

— Vous devez vous en douter.

"** Non. A moins qu'il ne s'agisse de vous aider à sortir de Paris.

— Je n'ai pas besoin de vous pour cela. Si j'avais voulu, il y a longtemps que je serais en Angleterre.

*-* Vous êtes bien heureux de disposer de tant de facilités pour fuir. Je n'en pourrais pas dire autant. Mais cela ne m'apprend pas ce que vous venez faire ici-

— J'y viens chercher ma femme, dit Maneheu d'une voix vibrante.

Liardot s'attendait à cette réponse* Pas un muscle de son visage ne bougea.

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— Votre femme I répondit-il avec hauteur. Vous ne me l^avez pas donnée à garder, que je sache.

— Non ; vous vous êtes chargé d'eiie sans ma pe> mission.

— Que signifie cette sotte plaisanterie?

-^ Je ne plaisante point. Louise a été arrêtée par les bleus sur la pointe de Penly, le 31 août de Tannée pas** sée, mais elle a été délivrée ou mise en liberté» et la preuve c'est qu^elle ne figure pas sur la liste des accusés qui vont passer devant le tribunal criminel de la Seine.

— Gela ne prouve pas qu'elle soit ici*

— Peut-être, mais je suis sûr qu'elle y est. Si j'en doutais j je n'aurais qu'à regarder mon chien pour en être certain.

En effet, l'attitude de Jacobin était on ne peut plus significative. Il tirait sur sa laisse de toutes ses forces, et, ne pouvant la rompre, il se dressait sur ses pattes de derrière et lançait vers la terrasse des aboiements joyeux et plaintifs qui ressemblaient & des ap» peis.

Liardot, faute de pouvoir ou de vouloir répondre, se contenta de hausser les épaules*

— Elle y est, vous dis-je, reprit Maneheu, et il me la faut. .

— Vous êtes fou I répliqua sèchement le faux Sour^ dat,

— Pas le moins du monde, et je vous répète que je veux ma femme.

— Cherchez-la ailleurs, alors.

— Non, je ne m'en irai pas que vous ne me l'ayez rendue. .

Liardot étouffait de colère, mais il fit un tel effort sur lui-même qu'il réussit encore à se contenir.

-" Malheureux 1 dit-il d'une voix qui sifflait entre ses

dents. Et qu'en voulez-vous donc faire de la noble femme qui nous a sauvés tous sur la falaise de Biville ? Vous êtes proscrit, signalé aux agents de Fouché, vous serez infailliblement pris. Est-ce pour l'associer à votre triste fortune que vous cherchez votre femme ? Et, en supposant que j'eusse trouvé le moyen de lui procurer une retraite sûre, croyez-vous donc que je vous la livrerais pour l'exposer à tous les hasards de la vie errante que vous êtes réduit à mener?

— Ah ! ah I vous ne niez plus à ce qu'il parait, ricana Pierre Maneheu.

— Finissons-en! s'écria Liardot exaspéré. Pour la dernière fois, que voulez-vous?

— Vous le savez aussi bien que moi, et je pourrais me dispenser de vous répondre, mais je me suis promis d'être patient jusqu'au bout. Vous me demandez ce que je veux? Ehl bien, je veux visiter votre appartement en me servant de Jacobin comme d'un limier, je veux examiner les moindres recoins, fouiller dans les armoires et même regarder sous les lits. Vous voyez que je n'exige rien que de juste, et j'ajoute que, si je ne trouve pas ma femme, je me retirerai à l'instant.

— C'est vraiment fort généreux de votre part.

— Vous acceptez cet arrangement, je suppose?

— Je le refuse absolument et je vous prie^de sortir.

— Prenez garde I vous me bravez et jamais personne ne m'a bravé impunément.

— Je m'inquiète fort peu de vos menaces et je vous répète que je vous ordonne de sortir.

— Et moi je vous somme de me livrer passage.

Les yeux du chouan restaient obstinément fixés

sur le visage contracté de Liardot. Ils n'aperçurent pas Louise qui se montrait à demi, au bord de sa cachette. La pauvre femme n'avait pas perdu un

mot de cet émouvant dialogue, et, terrifiée, éperdue, elle se préparait à se livrer pour prévenir une catastrophe.

— Encore une fois, Fleur-de-Rose, veux-tu me laisser passer? demanda Maneheu.

— Hors d'ici ! ciria Liardot pour toute réponse.

— Tu ne veux pas. Meurs donc I

Et tirant des plis de sa limousine, où il la tenait ca« chée, sa main droite armée d'un pistolet, le misérable fit feu.

Les balles vont vite, et, entre la gueule du pistolet de Maneheu et la poitrine de Liardot, il n'y avait pas deux toises de distance. 11 y eut place pour Louise qui s'élança de sa cachette et vint se jeter au-devant du coup.

Le plomb l'atteignit à la poitrine et troua ce cœur déjà meurtri par tant de souffrances. La dernière des Le Graverend de Baromesnil tomba morte aux pieds de l'homme qu'elle aimait, frappée par l'homme qui l'avait aimée. Son vœu le plus ardent était de donner sa vie pour sauver la vie de Liardot. Dieu l'avait exaucée.

— Scélérat I cria le faux Sourdat en se précipitant sur le meurtrier qui cherchait à saisir son autre pistolet.

Il le prit à la gorge, mais le chouan était robuste et il réussit à se dégager. Une lutte horrible s'engagea à deux pas du corps sanglant de Louise que Jacobin, qui venait de briser sa laisse, couvrait de caresses.

Elle fut courte. Maneheu mordit si cruellement son adversaire qu'il lui fit lâcher prise, et, profitant d'une seconde de répit, il ouvrit la porte et se jeta dans l'escalier. Liardot, surmontant ses douleurs, se ruait à sa poursuite, quand il entendit à l'étage inférieur des pas et des voix.

— Arrétez-le I arrêtez l'assassin ! cria-tril de toutes ses forces.

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