‹ La jambe noireChapitre 17 sur 23 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

■ . I J I . i— — — Il I — I..- — . I I I ^^— ■■ »! ■■■— ^^— ^

eoniicttt ici, re{)rit frcûdement liardot. Je oe me défiai» de rien. Je lui ai ouvert» et il a y« sa femnie. Il a pm un pistolet pour me casser la tête, elle s'est jetée entre nous deux et c'est elle qui a reçu le coup. J'ai essayé de l'arrêter, mBÎb il a été le plus fort, et il allait fuir quand vous ètas arrivéis. C'est alors qu'en reniontant l'escalier, il m'a percé le bras.

Les termes de ce bref récit avaient été ealeidéa de laçon à faire impression sur l'agent de Foaché, elle but fut pleinement atteint*

— Ma foi ! père Sourdat, s'écria Ûaillotte, je voosavais mal jugé et je v<mis fais volontiers réparation. Rien ne m'oblige à me confesser à vous d'une mauvaise pensée, mais je suis la franchise même et j'aime mieux vous avouer que je vous soupçonnais un peu de complicité avec la brigands. J'ai même sur la conscience d'à-voir cherché à faire partager cette opinion au patron, mais je m'empresse «le vous dire qu'il n'y a pas morda»

Soyez tranquille, maintenant, mon cher collègue, je suis Oxé sur votre compte et je réparerai tout cela. Je veux que le diable m*emporte si je doute jamais d'un homme qui a reçu d'un chouan un coup de pistolet et un coup de couteau. Georges m'en a tenu quitte pour un coup de pistolet. Il est vrai qu'il croyait m'avoir tué

ei**'*

Ce monologue fut interrompu par le retour d'un des agents envoyés sur le toit. Il rapportait, comme dépouille opime, la limousine de Pierre Maneheu, et il dit fort piteusement :

— Je crois que le gueux a réussi à filer. Nous avons trouvé ça sur l'appui d'une lucarne par où il est entré dans l'escalier de la maison à côté. Et il n'a pas flâné. Les camarades qui sont dans la rue n'ont rien vu. Il y a^ apparence qu'il leur a brûlé la politesse et qu'il est déjà loin.

— Vous êtes tous des brutes. J'y vais moi-même^ s'écria Caillotte.

.Lîardot, resté seul, s'ageiiouilla, mit un baiser sur le front glacé de la morte et pria pour Louise Le Graverend, qui lavait aimé .

Gailloite et ses agents y perdirent leurs peines. Us avaient manqué Pierre Maneheu dans la maison de la rue des Prouvaires et ils le cherchèrent vainement par la ville. Pierre Maneheu resta introuvable. Sa victime, la dernière des Baromesnil, eut du moins des funérailles décentes, et une tombe tout près de celle où reposaient ensemble Ghristiane de limeuil et Aymeric deCandeilh^

Liardot raccompagna seul jusqu'à ce pauvre -cimetière de Grenelle où dormait depuis sept ans celle dont l'image n'avait jamais quitté sa pensée.

Comme Ghristiane,. Louise était morte pour avoir aimé. La terre qui avait reçu Ghristiane dut lui être légère, et elle eut sa part des fleurs que Fancien cheî •des Collets noirs allait porter chaque jour sur Thumble tertre de gazon, au pied de la croix de pierre que des mains pieuses avaient élevée en Tan Y à la fiancée <le rhéroïque émigré tombé sous les balles républicaines.

^ Voir les Collets noirsi 2 vol. gr. in-i8, chez Dentu.

De toutes les créatures humaines que la fatalité avait jetées dans le terrible drame de 1804, Louise Manehen était peut-être la plus heureuse. Que pouvait faire une femme aimante et dévouée au milieu de ces luttes atroces? Ce que ât la pauvre Louise, se résigner et mourir. Mourir, non de cette mort théâtrale qui console les conspirateurs de leur défaite, mais de cette mort moins pompeuse que souhaitent les tendres cœurs.

Elle n*avait point donné sa vie pour une idée ; elle Favait sacrifiée à un homme. Et, si elle se heurta à une nature de bronze, si elle persévéra jusqu'à Tinstant suprême dans cet amour que Liardot ne pouvait pas partager, elle agissait du moins en pleine liberté d'esprit et en parfaite connaissance de cause. Elle savait que le désespoir était son lot, la mort son avenir, et quand la mort vint, Louise Le Graverend Taccueillit comme une délivrance.

Gabrielle Robert qui vivait encore pour soufiPrir aurait envié son sort, et Liardot, resté seul au monde avec les amers souvenirs de son passé, n'aspirait plus qu'au repos du cercueil. Il consentait pourtant à vivre et il continuait à agir sourdement pour ses amis prisonniers. Il n'avait même pas perdu toute espérance d'en sauver quelques- uns , car sa situation auprès de Fouché n'avait jamais été meilleure. Et c'était àî la mort tragique ^ de Louise Mstheheu qu'il devait de posséder la confiance du futur ministre de la police. En effet, il apparaissait maintenant que Jacques Sourdat n'était pas le complice des chouans, puisque l'un d'eux avait tenté de l'assassiner, et, qua,nt à ses relations avec sa pensionnaire, tout semblait indiquer qu'elles étaient restées ce que Fouché voulait qu'elles fussent. Gaillotte lui-même en rendait témoignage et le témoignage de Gaillotte avait du poids.

Depuis qu il avait eu le bonheur d'arrêter Georges Cadoudal, au péril de sa vie et au prix d'une grave blessure, Tespion jouissait auprès de son maître d'ijce considération méritée. Et le bonheur voulait que, depuis la scène sanglante de la rue des Prouvaires, il e Oit complètement changé d'opinicm sur le collègue qu'il avait si fort et si longuement soupçonné. Il en était même venu à chanter ses louanges sur tous les tons et à conseiller respectueusement au patron, comme il disait volontiers en parlant du futur duc d'Otrante^ •d'employer Sourdat dans les. missions les plus déUr eates.

Liardot, qui haïssait cet homme presque autant qu'il le méprisait, Liardot, l'indomptable royaliste, se résignait à subir pendant quelques jours encore la protection d'un vil agent de police et de son maître, plus vil encore peut-être. Il voulait profiter de leurs favei.rs pour se ménager les moyens de servir autant qu'il serait en lui ses anciens compagnons d'armes, et il avait obtenu déjà de pouvoir entrer librement dans leur prison et de leur procurer quelques adoucisse^ ments.

Le premier qu'on leur eût accordé, à sa sollicitation^ avait été la permission de faire maigre. Georges, ayaut 'été arrêté au commencement du carême, avait refusé les aliments gras qu'on servait à l'ordinaire aux détenus, et ses camarades s^étaient mis, comme lui, au ré- ^me du pain noir plutôt que de manquer à l'abstinance prescrite par les commandements de l'Eglise.

Liardot, bien entendu, ne comptait pas s'en tenir là, et il étudiait chaque jour la topographie des lieux et le •caractère des geôliers, pour préparer de longue maia une évasion. Il avait tout le temps de dresser ses batteries, car le procès des accusés ne commença que le 28 mai, et il devait occuper de nombreuses séances* S

LÀ JAMBS NOIBB 295

était fort probable d'ailleurs qu'entré le prononcé de l'arrêt et l'exécution il s'écoulerait un certain nombre de jours, et Liardot comptait profiter de ce demiw répit pour tenter une démarche qu'il réservait comme une suprême ressource.

Cette démarche, c'était une visite à Gabrieile Robert, lectrice de la nouvelle impératrice, et même à son frère, le commandant Robert, afin de les supplier de l'aider, en intercédant pour les condamnés, h arracher quelques têtes au bourreau.

En attendant que ce triste jour fût venu, il vivait seul avec Jacobin qui semblait l'avoir adopté pour maître depuis la mort de Louise, comme s'il eût compris que Pierre Maneheu n'était plus qu'un meurtrier et comme s'il lui eût répugné de le suivre.

Le faux Jacques Sourdat n'eut pas le courage d'aller voir ses amis dans leur .cachot, mais il voulut assister aux débâts de leur procès, et, pendant treize mortelles journées, il écouta^ la rage au cœur et la mort dans l'âme, les acteurs de ce drame judiciaire auquel nul autre ne saurait être comparé dans le siècle où nous ■vivons.

Quarante-deux accusés vinrent s'asseoir sur les bancs destinés aux faussaires et aux voleurs, et, parmi ces accusés, Moreau, le glorieux général en chef de l'armée du Rhin, vainqueur à Hohenlinden, des gentilshommes appartenant à la plus haute aristocratie française, et Georges Gadoudal, le héros de la chouannerie. Bonaparte avait voulu, de sa volonté d'empereur, que son nval de gloire fût jugé avec ses assassins.

Rien ne saurait donner une idée du spectacle que présentait la salle du tribunal criminel de la Seine. Au premier rang des accusés, Moreau, assis entre son ancien aîde-de-camp le général Lajolais et un abbé David, qui lui avait servi d'intermédiaire pour s'aboucher avec

296 LA JAMBE NOIRB

Pichegru. Derrière lai, les deux fils du duc de Polignac^ le marquis de Rivière, Charles d'Hozier, fiers et souriants comme des gentilshommes qui savent qu'ils vont mourir et qui veulent tomber avec grâce. Enfin, Georges entouré de ses chouans comme en un jour de bataille, et les dominant de toute la hauteur de sa stature colossale.

Les Bretons ne regardaient ni le tribunal, nir Tauditoire. Us n'avaient d'yeux que pour leur chef et, quand il parlait, ils Técoutaient aussi respectueusement qu'au temps où il les haranguait en quelques brèves paroles avant de charger les bleus.

Entre tous, se distinguait Saint-Victor placé à côté de ses deux fidèles, Malabry et Tamerlan. 11 n'avait rien perdu de sa beauté ni de son élégance, et il avait retrouvé toute sa gaieté. Parfois ses yeux erraient dans la salle pour y chercher un visage ami, et il souriait quand ils rencontraient ceux d'une jolie curieuse.

Malabry était resté bourru et indifférent, Tamerlaa poétique et goguenard.

Le tribunal composé de douze juges avait pour président Hémar, un terroriste rallié comme tant d'autres, et pour vice-président le conventionnel régicide Thuriot, qui avait dirigé l'instruction. Celui-là, Gadoudal ne put jamais se décider à l'appeler autrement que M. Tue-Boi^ et une fois, ayant prononcé son vrai nom par mégarde, il demanda à un des gendarmes de garde un verre d'eaude-vie pour se rincer la bouche.

L'bpinion publique n'était point absolument défavorable aux accusés. La bourgeoisie parisienne se passionnait même pour Moreau et faisait ouvertement dea vœux pour qu'il sortit innocent de cette épreuve et pût reprendre son grade dans l'armée. Georges et ses compagnons intéressaient par leur courage et par leur atti- * tude héroïque en face de la mort. Sur ces bancs où les

avait amenés leur fidélité à une cause qu'ils regardaient comme sacrée, ils se sentaient plus à Taise que l'infortuné général de la République fourvoyé dans une conspiration royaliste. ^

Les uns et les autres se défendirent, pourtant avec énergie et Moreau trouva même quelques belles réponses à des questions maladroites du président.

On lui demandait pourquoi il s'était réconcilié avec . Pichegru.

— Dans un temps où les émigrés remplissaient les salons du premier consul, répondit-il, je pouvais bien songer à rendre à la France le conquérant de la Hollande.

Et, comme on lui reprochait d'avoir, sous le Directoire, dénoncé trop tard les menées de ce général, il dit froidement :

— J'avais coupé court aux entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la frontière, en mettant, par les victoires de mon armée, quatre-vingts lieues de distance entre ce prince et le Rhin.

— Vous vous êtes cdlié à Georges et à Pichegru, lui disait le président, dans l'espoir de renverser le premier consul et de recevoir de leurs mains la dictature.

— Vous me prêtez là un projet ridicule, répliqua le vainqueur de Hohenlinden. J'ai fait dix ans la guerre, et, pendant ces dix ans, je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules.

Et cette noble allusion à ses glorieux états de service fut couverte d'applaudissements.

Mais l'accusé qui attirait, sinon toutes les sympathies, du moins tous les regards, c'était incontestablement Georges Gadoudal.

Quand le chef déjà légendaire des chouans se leva pour répondre aux questions du président, un frémisse-

IL iV

^98 lA JAMBB NOIRE

ment courut dans Tassistanoe, composée cependaut presque entièrement denses ennemis, on tout au moins de ses adversaires politiques. On s'attendait à des ripostes grossières, à des scènes de violence. Grande fut la surprise quand on entendit Georges s'exprimer avec on calme parfait et une politesse hautaine, en termes choisis et sur le ton le plus modéré.

Il commença par nier formellement ses relations avec Moreau et Pichegru, et il persista jusqu'à la an à dé* darer qu'ils étaient restés tout à fait étraDger3 au <x>mplot. Quand on le pressait trop, quand il voyait ses coaccusés militaires accablés par Tévidence, il ne se montrait point déconcerté, et encore moins convaincu; il se taisait. C'était l'attitude digne et généreuse d*an homme qui a fait le sacrifice de sa vie, mais qui uiê -veut à aucun prix compromettre ses alliés d'un Jour.

Il suffisait que ces généraux républicains eussent cru un seql instant à l'avenir de la royauté en France pour, •qu'il s'imposât le deivoir de les innocenter. Et cependant Pichegru était mort, et Cadoudal n'aimait ni n'estimait Moreau, dont il avait dit naguère, à la suite de leur entrevue sur le boulevard de la Madeleine : « Usurpateur pour usurpateur, j'aime encoare mieux celui qui est déjà au pouvoir que cet oison qui aspire à le renverser pour prendre sa place, i» En le disculpant, Georges se montiait donc chevaleresque, mais, pour juger de la trempe d a <^aractère de l'inflexible partisan, il fallait l'entendre répondre aux interrogatoires où lui et les siens étaient, seuls en cause.

— Qu'étes-vous venu faire en France? lui demanda Idi président à la première séance.

— Attaquer le premier consul, répondit Georges sans» hésiter.

— Quels étaient vos moyens d'attaque?

— L'attaque devait se faire de vive force.

LA JAMBB NOIRB 299

— Quel était Totre projet et celai des conjurés?

— De mettre sur le trône le roi légitime à la place du premier consul.

— Vous comptiez pour exécuter ce dessein recourir à Tassassinat?

— Non. Moi et mes officiers, xtons àTions compté un à un les gardes du premier consul. Ils étaient Tingt. Moi et dix-sept des miens, nous aurions engagé le combat corps à corps avec eux, le sabre et le pistolet au poing. Nous étions forts de notre bon droit et sûrs de notre courage. Dieu eût fait le reste.

— Qui vous a envoyé en Praiiçô ?

— Les princes de la maison de Bourbon, pour réta« blir la monarchie.

-^ Quelles personnes avea^vou» fréquentées depuis votre arrivée à Paris?

— Je ne sais. J'ai oublié lotirs noms*

— C'est-à-dire que vous refuse* de répondre?

— Pensez ce que vous voudrez. Je ne veux pas augmenter le nombre de vos victimes (1).

Presque toujours ces réponses étaient faites avec une indifférence dédaigneuse, mais parfois aussi le général des chouans, poussé à bout, lançait à ses juges de virulents sarcasmes. Ainm, Thuriot, lui montrant le magni** flque poignard à mancbe d'ébène garni d'argent dont il l'était servi pour se frayer un passage le soir de son

(1) Tous ces fragments de rinterrogatoire sont textaeUemeai extraits du compte rendu officiel du procès de Georges Cadoudal, de même que les dates et les noms cités dans cette histoire sont d*UDe exactitude rigoureuse. Le côté romanesque est de pure in- Tention ; mais l'auteur a tenu à ne pas s'écarter de la vérité dans les détails accessoires. Ils sont tous empruntés à des documents authentiques ; ainsi les divers épisodes de l'arrestation de Geor^s^ l'indication des domiciles occupée par lui et par les chouans, le numéro du cabriolet, et jusqu'aux numéros de la loterie, qui sont bien ceux des tirages de Paris des 25 février et 5 mars 1804.

300 LA JAMBE NOIRB

arrestation, s'avisa de lui demander si ce n'était pas la marque du contrôle anglais qu'on voyait sur la monture.

— Je n'en sais rien, répondit ironiquement Georges, mais ce que je puis vous affirmer, monsieur Tue-Roiy c'est qu'en arrivant à Paris je ne suis pas allé le faire contrôler à la Monnaie.

Une autre fois, le même Thuriot s'apitoyait sur le sort de l'agent Buffet et lui reprochait de l'avoir tué.

— J'ai repoussé la force par la force, dit tranquillement Gadoudal.

— Mais cet infortuné était père de famille.

— C'est votre faute. Il fallait me faire arrêter par des célibataires.

Ses chouans imitèrent tous son attitude, sinon son langage, et la fermeté ne manqua pas à un seul de ces fidèles soldats de la royauté dont quelques-uns n'étaient que de pauvres paysans accourus du fond de leurs landes sauvages pour donner leur vie à une cause qu'ils croyaient sainte.

Après Gadoudal, Saint-Victor fut celui qui étonna le plus les juges et l'auditoire par l'audace et la vivacité de ses répliques, aussi bien que par son incomparable désinvolture. Il séduisit toutes les femmes, qui ne voyaient en lui que le conspirateur brillant et léger, le hardi soldat de fortune.

Et pourtant, si elles avaient pu lire dans le cœur du jeune chef, elles y auraient vu profondément gravée l'image de Gabrielle Robert.

Jean-Baptiste Coster de Saint-Victor était prêt à mourir avec une insouciance héroïque, mais il allait emporter dans sa fosse sanglante l'amour violent et pur que lui avait inspiré une noble jeune fille. Sa seule crainte était de voir trahir à l'audience le secret de ses chastes entrevues avec Gabrielle, mais il fut bientôt rassuré.

Fouché n'avait aucun intérêt à ébruiter cette histoire, pas plus que celle de la mort tragique de Louise Maneheu. Le premier consul, passé empereur, avait énergiquement défendu qu'il fût question au procès de la sœur d'un de ses serviteurs les plus dévoués et, quand Tempe-» reur avait parlé, les juges obéissaient.

Les audiences se succédèrent, sans interruption jusqu'au 8 juin. Ce jour-là, à la fin de la séance, après le réquisitoire du procureur général Gérard, qui concluait à la peine de mort contre tous les conspirateurs, à l'exception de quatre, après les plaidoiries des avocats, le président demanda à chacun des accusés s'il avait quelque chose à ajouter pour sa défense.

Georges répondit par des paroles brèves et hautaines pour nier encore une fois toute participation à l'affaire de la machine infernale où on avait voulu l'impliquer. Moreau prononça un discours fort long et assez diffus qui se termina du moins par une réponse superbe.

Le président l'avait interrompu pour lui reprocher son ingratitude envers le gouvernement qui l'avait comblé de biens :

. — Ne mettez pas en balance mes services et ma fortune, dit fièrement l'ancien général en chef de l'armée du Rhin. Il n'y a pas de comparaison possible entre de telles choses. J'ai quarante mille francs de traitement, une maison, une terre qui valent trois... quatre cent mille francs... je ne sais. J'aui*ais cinquante million» aujourd'hui, si j'avais usé de la victoire comme tant d'autres.

Saint-Victor se contenta de sourire et de saluer les juges comme on scdue son adversaire sur le terrain, avant de croiser le fer avec lui.

Malabry répondit brutalement :

— Ge que je vous dirais ne vous empêcherait pas d& me couper le cou. Ainsi, laissez- moi la paix.

402 LA JAMBB NOIRE

Il ne prit m^me pat la peine de te lever.

Tamerlan, lai^ se leva sans se faire prier et se mit incontinent à réciter tout d'une haleine la fameuse tirade d'Auguste dans Cwna, sur les inconvénients de la «oaverai&eté du peaple :

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, L'autorité Hyrée aux plus séditieux, Ces petits sotiTerains qu'il fait pour une année. Voyant d'un temps si oourt leur puissance bornée. Des plus heureux desseins font avorter le fruit, De pear de le laisser à celui qui les suit...

Le président, surpris d'abord et bientôt irrité, lui retira la parole et ordonna à un gendarme de le contraindre à s'asseoir. Le chouan poète dut céder à la force, non sans lancer encore un dernier vers du grand dorneille :

Le pire des Etats c'est l'Etat populaire.

Après hii, et eofume pour faire contraste avec cet incident comiifue, les deux Polignac donnèrent un touchant spectacle. Armand, l'ainé, le chef de la mai* iKm, supplia le tribunal de se contenter de sa tète et de prendre en pitié la jeunesse de son. frère. Alors, <se frère, Jules de Polignac, se leva vivement et dit :

*— Non, messieurs^ si l'un de nous doit payer de sa viîe le tort d'avoir conspiré, prenez la mienne et sauvez Armand. Il a une femme, une famille;. je suis seul au monde et oui mort ne frappera point des innocents.

— Ne Técoutez pas, s'écria Talné. C'est moi qui suis le plus coupable. C'est moi qui dois mourir.

Les assistants fleuraient. Les juges eux-mêmes seia-> blaient émus. Le président Hémar se hâta de lever la séance, et le trilnifial se relira dans la chambre du conseil pour décider du sort des aoeusé8«

La délibération fat longue^car elle dura près de trentesix heures. Elle fut orageuse aussi. Georges et ses compagnons étaient condamnés d'avance, mais Moreau inspirait un vif intérêt à' quelques-uns des juges qui n'apercevaient pas de preuves suffisantes de sa complicité avec les chouans ; et le gouvernement n'avait pas craint de faire savoir au tribunal qu'il tenait absolument à ce que la peine de mort fut prononcée contre Moreau.

Quelques-uns des juges cédèrent sans trop de rési»* tance aux considérations poliliqaes qu'on osait faire valoir devant des magistrats. D'autres persistèrent à affinaier que, la culpabilité du général n'étant point établie, leur conscience leur interdisait de le condsunner.

Thuriot, le régicide, ayant opiné pour la mort, en représentant que l'empereur ferait grâce à Moreau^ s'attira de Clavier, un magî^rat dont le nom mérite d'élre oonservé, cette belle réponse :

— Et qui nous fera grâce à nous, si nous votons contre notre conscience?

Sur douze juges, sept voulaient acquitter Horèau. L'influence du président Hémar et celle de Thuriot n'aboutirent qu'à une sorte de compromis par lequel on condamnait le général en écartant la peine de mort.

Enfin, lé dimanche, 10 juin 1804 (21 prairial an XII,) â quatre heures du matin, le tribunal rentra en séance publique pour prooodicer l'arrêt de Georges Gadoudal et de ses complices.

Le public, fatigué par une ai longue attente., avait 4é99rté la salle, où il ne restait guère que les gendarmes et les huissiers du tribunal.

Dans un coin pourtant, Liardot, qui veillait depuis deux nuits, attendait, sombre et silencieux, qu'on prononçât la sentence. Il savait qu'elle serait impitoyable, mais il voulait s'infliger à lui-même la douleur de lentendre, comme pour se punir de n'être pas venu

304 LA JAMBE NOIRB

s'asseoir à côté de ses frères d*arines sur le banc des accusés.

Quand on fit rentrer lés chouans, la clarté des lampes luttait encore contre Taube naissante, Taube d'une' splendide journée d'été. On ouvrit les fenêtres pour renouveler Tair, et les bruits de Paris qui s'éveillait pénétrèrent dans la salle. On entendait piailler joyeusement les moineaux francs sur les corniches, et un cou* vreur matinal perché sur les toits du Palais chanter sa claire chanson. Et, triste contraste avec ces gaies harmonies du dehors, les gendarmes faisaient sonner sur le parquet la crosse de leurs fusils et la voix glapissante des huissiers s'élevait de temps à autre pour réclamer le silence, plutôt par habitude que par nécessité, car l'assistance était fort peu nombreuse.

Il est vrai que les accusés causaient entre eux librement et que parfois même éclatait dans leurs rangs un rire sonore.

Cependant, Moreau et ses amis se montraient plus réservés et plus tristes ; Moreau surtout. Il échangeait à peine avec ses voisins quelques mots à voix basse et son attitude humiliée révélait assez l'état de son âme.

Georges et les siens, au contraire, soutenus par la conviction et décidés à mourir pour une causé qu'ils avaient toujours défendue, gardaient toute leur assurance et, sur leurs visages énergiques, nul n'aurait pu surprendre un signe de faiblesse ou même d'inquiétude. Ils s'entretenaient, sanis le moindre embarras, absolument comme des soldats qui causent au bivouac avant d'aller au feu.

— On jurerait que nous venons de manger la soupe du matin sur la lande de Grandchamp et que nou» allons jouer un bon tour aux bkuSf dit Cadoudal ea riant.

— Malheureusement, ce sont les bleus qui vont nous

LA JAMBE NOIRB 305.

en jouer un, répondit Saint- Victor sur le même ton. Et quel tour I Ces gens-là sont brutaux en diable ! Quand ils s'y mettent, ils commencent par vous couper la tète.

— Que veux-tu I M. Tue-Roi en a tellement Tbabitude...

— Et moi qui avais toujours rêvé que je mourrais d'une balle ou d'un coup de pointe! Décidément, je n'ai pas de cbance.

— Bab I n'est-ce pas un de leurs sans-culottes qui a dit : a La guillotine est un coup de sabre et le plus glorieux de tous. » Je suis assez de son avis. Qu'importe comment on meurt, quand on meurt pour le roi.

— C'est égal, ces pleutres auraient bien pu nous faire fusiller comme des soldats que nous- sommes. Il est vrai que leur ignoble macbine a reçu assez bonne compagnie sous la Terreur, pour qu'on puisse y monter sans déroger.

— Au surplus, dit Tamerlan qui grillait d'envie de placer une citation,

Le crime fait la honte^ et non pas l'échafaad.

— Ah! parbleu! s'écria gaiement Saint-Victor, situ tiens absolument à nous régaler de poésie, tu devrais mieux la choisir. Il est exécrable, ton vers! Qu'est-ce que cela veut dire, ce crime qui fait la honte? Et ^uis^. est-ce Téchafaud qui ne fait pas la honte, ou bien le crime qui ne fait pas téchafaud. C'est du pur galimatias.

— C'est cependant un vers de Thomas Corneille, dans sa tragédie d'^sifex, grommela Tamerlan piqué dans son amour-propre.

— Bon l je le sais bien, et je sais aussi que les sots le récitent volontiers; mais tu devrais laisser aux jacobins les banalités déclamatoires. Thomas Corneille! beau

306 hk JAMBE NOIRE

garant, sur ma parole! Le moindre hémistiche de soa frère Pierre ferait bien mieux mon affaire.

— Qa*à cela ne tienne. Nous allons mourir»

Non pas aa lit d^honnear, mais sar un échafaud.

Tu dois être content, c'est du Cïd tout pur.

— A mon tour. Je vais te donner par le nez da F««t- -4X810$ de Rotrou :

Adieu ! sur Péchafaud perlez le cœur d'un prince.

Ah! tu crois que je n'ai pas aussi une provision de vers dans mon sac! Attends! attends! •

— Prenez garde, mon cher Saint-Victdr, dit douoement Armand de PoUgnac, voilà que vous allez devenir pédant comme feu M. de Robespierre.

-— Vous avez raison^ monsieur le marquis, répondit le jeune chouan, e*eBt bon pour les cuistres qui vont nous condamner, de faire les érudits. Mieux vaut leur erier : Vive le rod!... en prose*

— Il vaudrait encore mieux leur jeter nos chaises à la tête, s'écria Malabry que toutes ces poésies ennuyaient considérablement. J'ai envie d'envoyer la mienne à travers la figure du président quand il rentrera.

— Tais-toi, malheureux, dit Gadoudal, tu veux donc qu'on dise que les soldats du roi ne savent pas se tenir au feu !

— Nous n'y sommes pas, au feu... malheureusement*

— Nous sommes devant l'ennemi, répliqua Georges. Méprise-le et attends sans bouger qu'il te tue.

Malabry courba la tôte sous cette admonestation â l'antique et Saint- Victor allait reprendre la conversa'*' tion, lorsque les huissiers annoncèrent la rentrée en •£éance du tribunal.

Un murmure courut dans la salle et les sentinelles

présentèrent les armes. Un rayon de Téclatant soleil de juin vint éclairer tout à coup la figure de Liardot, qui se tenait debout, les bras croisés, la tète haute. Saint- Victor, qui regardait à la ronde avec indifférence, l*aperçut à ce moment et échangea avec lui un signe imperceptible.

Les juges parurent, le visage blêmi pa^ de longues heures de délibération laborieuse, et prirent place sur leurs sièges. Puis, le président Hémar prit un papier et commença à lire d'une voix fatiguée Farrêt qui suit :

« Attendu que, d'après Finstruction et les déb^s, il est constant qu'il . a* existé une conspiration tendant à troubler la République... »

— Dites donc l'Empire, cria une voix, celle de l'abbé David, agent de Pichegru.

•^ Silence 1 glapirent en chœur les audienciers.

Et le président reprit :

« Tendant à troubler la République par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres et contre l'exercice de l'autorité légitime... »

Quelques ricanements partis des rangs des accusés soulignèrent le mot légitime^ mais le président continua sans s'en inquiéter :

a Attendu que les ci-après dénommés sont convaincus d'avoir pris part à ladite conspiration, etc., etc., condamne à la PEINE DE MORT et à la confiscation de leurs biens, conformément à la loi du 14 floréal an III,

Georges Cadoudal.

Athanase-Hyacinthe Bouret de Lozier.

François-Louis de Rusillion.

Etienne-François de Rochelle.

Armand-François Héraclius de Polignac^

Abraham-Gharles-Augustîn d'Hozier.

Charles-François de Rivière.

308 LA JAMBE NOIBE

Louis Ducorps.

Louis Picot, dit le bourreau des bleus.

Frédéric Lajolais, ex- général de brigade.

Michel Roger.

Jean-Baptiste Goster de Saint-Victor.

Victor Deviile, dit Tamerlan.

Armand gaillard.

Aimé-Augustin-Alexis Joyant.

Louis-Gabriel-Marie Burban, dit Malabry.

Guillaume Lemercier.

Pierj*e-Jean Gadoudal, dit Bras-de-Fer.

Jean Lelan.

Jean Mérille. »

La liste des condamnés voués à Téchafaud était complète. Ils étaient vingt.

Le président Hémar prit un temps et recommença ainsi sa lugubre lecture :

<( Attendu que

Jules-Armand-Auguste de Polignac ;

Louis Léridan ;

Jean-Victor Moreau, général de division;

Henri-Odile-Pierre-Jean Rolland;

Marie-Micheline Hizay; ont prit part à ladite conspiration, mais qu*il résulte de rinstruction et des débats des circonstances qui les rendent excusables, le tribunal réduit la peine encourue par les sus-nommés en une peine correctionnelle et les condamne à deux ans d'emprisonnement. »

Les autres accusés, au nombre de vingt-deux, dont quatre femmes, étaient acquittés. Gependant ceux d*entre eux qui avaient logé ou même reçu des conspirateurs étaient renvoyés devant la cinquième section du tribunal de la Seine pour s'entendre appliquer les peines portées par les récents décrets contre les receleurs.

Les condamnés écoutèrent ce terrible arrêt avec une stoïque indifférence. Jules de Polignac, seul, pleura, mais ce fut sur le sort de son frère aîné, qui se réjouissait, lui, d'avoir sauvé son cadet. Moreau, qui était fort pâle, tourna le dos au tribunal en haussant les épaules. Georges regarda ses chouans comme un général regarde ses soldats au moment où un obus vient d'éclater dans le rang, et il sourit d'orgueil en voyant que pas un de leurs mâles visages ne trahissait la moindre émotion.

Le président se hâta de donner l'ordre d'emmener les condamnés, et les gendarmes les entourèrent pour les reconduire à la Conciergerie.

La salle se vidait rapidement, car les spectateurs étaient rares, mais Liardot ne bougeait pas. On eût dit que la douleur le clouait à sa place. Georges, en passant, échangea avec lui un regard, un seul, le dernier peut-être. Saint-Victor marchait immédiatement derrière son général. En passant à côté du vieux chouan il put, sans être vu, lui glisser dans la main une bague qu'il venait d'ôter de son doigt et lui dire tout bas ces deux mots :

— Pour elle I

Le drame touchait à son dénonemeiit* Les dernier» chouans allaient mourir. Seul, Liardot luttait encore dans Tombre, non plus pour faire triompher une cause perdue, mais pour tâcher de sauver quelques-uns de ses compagnons d'armes.

Il était dans la destinée de celui qui avait été jadis le chef des Collets noirs de voir tomber autour de lui ses amis les plus chers et de rester debout, comme un chêne oublié par la hache du bûcheron décimant la forêt. •

Depuis Tan Y, depuis que le baron Aymeric de Gandeilh était mort en criant : « Vive le roi I » l'héritage de la conspiration royaliste avait été recueilli par des mains plus robustes, mais moins pures. Saint-Réjant et Carbon ne furent que de vulgaires assassins, et, si M. de Limoëlan, leur complice, se distinguait par sa naissance de la tourbe des sicaires obscurs, il n'en salit pas moins son blason de gentilhomme en se mêlant de l'affaire odieuse de la machine infernale.

LA JAMBE NOIRE Sit

Georges Cadoudal et ses chouans étaient d'une autre trompe que ces tristes fauteurs de complots, et la grande conjuration de 1804 n'eut certainement rien de commun avec l'attentat du 3 nivôse an YIII. Elle s'en distinguait autant par le choix: des moyens d'exécu* tion que par la personnalité des conjurés, et, si les deux entreprises eurent le même hut,elle3 le pouroniviront par des voies très-différentes.

Il est bien vrai que l'attaque de vive for^e organisée^ et tentée par Gadoudal passerait aujourd'hui à bon droit pour un exploit de grand chemin, passible des^ articles les plus sévères du Code pénal ordinaire ; mais, pour juger équitablement de tels actes, il faut se reporter aux temps agités où ils furent conçus.

Depuis plus de dix ans, la lutte était engagée entre^ les partisans de la vieille royauté française et la Révo^ lu tion qui venait de tourner au césansme, lutte achar^ née, féroce, impitoyable, lutte par le fer, par le feu, par la proscription. La guillotine fauchait sur la place de la Révolution les suspects et les aristocrates; au fond des bois de la Bretagne, les chouans tuaient lesblem à raJBTût, arrêtaient les diligences pour y prendre les fonds du gouvernement, et ratissaient même quelquefois par les pieds un maire tricolore coupable d'avoir donné des renseignements aux soldats de la République. Les fusillades royalistes ripostaient aux coups du couperet révolutionnaire; les frères CJottereau donnaient la répliqué à Fouquier-Tinville, et, do l'Océan au Rhin, les atrocités n'étonnaient ni ne rebutaient pluspersonne.

Georges Gadoudal, brave, instruit, né pour commander, généreux, incapable d'une lâcheté, croyait trèssincèrement agir en loyal ennemi en offraiît au premier consul ce qu'il appelait un combat à armes égales.

Les lois sanguinaires contre les émigrés qu*on venait 'd'appliquer iniquement à Tinfortuné duc d'Enghien ne justifiaient pas cette revanche à main armée, mais elles Texcusaient jusqu*à un certain points et, en ce temps de discordes politiques où la notion du juste et de Tinjuste n'existait plus dans le cœur des hommes, Georges et ses chouans pensaient qu^ils étaient dans leur droit en attaquant Bonaparte, au milieu de son escorte, le sabre et le pistolet au poing.

Ils se trompaient certes, car la grandeur du but et la sincérité des convictions ne suffisent point à innocenter le meurtre, et les tueurs, même les tueurs de tyrans «comme Brutus, sont à jamais exécrables.

Et l'événement prouva une fois de plus que les partis grandissent toujours Thomme qu'ils tentent d'exterminer par des moyens criminels. Les royalistes, en essayant de supprimer Bonaparte, contribuèrent à le faire monter et même à le consolider sur ce trône qu'ils voulaient restituer au souverain légitime. La nation, Qn 'Couronnant le soldat glorieux qui avait commandé les armées républicaines, crut répondre victorieusement aux ennemis de la révolution. La tentative manquée de Rueil aboutissait, huit mois plus tard, au sénatus-consulte du 18 mai 1804.

Ces vérités, qui appartiennent maintenant à l'histoire, Liardot les sentait profondément et il envisageait l'avenir sans aucune illusion. La cause du roi lui semblait perdue et îl n'espérait plus rien pour ses malheureux amis.

Aussitôt après le prononcé de l'arrêt, on les avait ramenés à la Conciergerie. Quelque familiers que fussent ses rapports avec les geôliers, le faux Jacques Sourdat désespérait de les mettre dans ses intérêts et il avait d'ailleurs acquis la certitude qu'une évasion était impossible.

La Conciergerie est une de ces prisons d*où on ne s'échappe pas. Les victimes qu'on y avait jetées par milliers sous la Terreur en étaient toutes sorties par la terrible voûte sous laquelle attendaient les charrettes qui les menaient à Téchafaud. Et, cette fois, les condamnés étant moins nombreux qu'au temps oix fonctionnait le tribunal révolutionnaire, la surveillance était encore plus rigoureuse. On les gardait à vue et on ne laissait pénétrer personne auprès d'eux.

Instruit de tout ce qui les concernait par les gardiens, Liardot avait su que le matin même de la condamnation, le conseiller d'État Real, qui n'était pas encore supplanté officiellement par Fouché, avait visité Georges dans son cachot. Dans un long entretien, Real avait, disait-on, insinué au chef des conspirateurs que l'empereur serait disposé à lui accorder sa grâce, s'il s'adressait à sa clémence, et Georges, résistant à ces généreuses ouvertures, se montrait résolu à partager le sort de ses soldats. '

Le chouan connaissait l'âme de fer de son vieux camarade, et il savait qu'il serait inflexible. Ce n'était pas lui qu'on pouvait essayer de sauver sans son consentement. Mais il y en avait d'autres, braves et obscurs soldats d'une cause désespérée, qui méritaient d'être pris en pitié par le nouvel élu de la France, par cet empereur de récente promotion qui ne dédaignerait peut-être pas <le gracier quelques-uns de ses ennemis vaincus, ne fût-ce que pour ajouter, en leur pardonnant, un beau fleuron à sa couronne neuve.

Saint- Victor, Deville et Burban, les trois inséparables, avaient peut-être encore quelques chances d'échapper au châtiment suprême. Ceux-là étaient les anciens compagnons d'armes, les amis de Liardot; ils avaient tenté, avant lui, de rendre la liberté à la pauvre Louise, et il eût ofiert avec joie sa tête en

3U LA JAMBE NOIRB

échange d'une des leurs. Mais, pour les sauver, pour accomplir ce miracle, Lîardot, seul, ne powait rien. li avait beau être fort bien en cour auprès de Fonché, soft influence n'allait pas jusqu'à obtenir des grftees capi-> taies et il lui fallait absolument se concilier la proteo-* tion de quelqu'un qui fût en crédit aux Tuileries.

Il songeait depuis longtemps au commandant Robert et il croyait le connaître asser pour pouvoir espérer de l'intéresser au sort des trois seuls chouans contre les-* quels il eût des griefs personnels. L'officier répoby^ain se piquait d'être chevaleresque, Lîardot le savait fort bien, et jamais plus belle occasion ne lui serait offerte de se montrer généreux en demandant la vie de eêux qui l'avaient gravement offensé. Saint*- Victor surtout,, n'était-il pas permis de croire que le commandant de lit gendarmerie d'élite ne refuserait pas die prendre sa défense auprès de son maître, le tout-puissant empereur? Saint-Victor avait tenu entre ^s maios la- vie de François Robert et l'avait épargné ; Saint- Victor aimait Gabrielle Robert et r! en était aimé.

Liardot fondait son espoir sur le caractère, àr lui bien connu, du commandant, mais il n'oubliait pas non plusqu'il s'était chargé de remettre à M** Robert une bagae> suprême adieu du condamné.

Il résolut de s'acquitter d'abord de ce triste message, et d'aller ensuite trouver le commandant pour le supplier de prendre en main la cause du condamné. Il était dé-, cidé, s'il le fallait pour expliquer rintérét qu'il prenait à Saint-Victor, à avouer à l'officier ses accointances avee les chouans, certain qu'il était que François Robert n'abuserait pas de sa confiance, et résigné d'ailleurs à subir les conséquences de cette confession.

Le lendemain de l'arrêt, il se présenta donc ao pavillon de Flore et demanda à voir M"® Robert, en se disant porteur d'une lettre qu^il ne pouvait remettre

LA JAMBB NOIB£ U5

4iu*à elle-même. La, il a,pprit que la lectrice de S. M. Timpératrice entrait à peine en convalescence d'une longae »malaiàie dont elle avait failH mourir et qu'elle lie i^ecevaît m ^ites ni lettres. Il se rendit alors à la caserne du .qaai d'Orsay, où onlui dit que le eomman- •dant Robert était parti depuis un mois pour rUalie, et •qu'il n'était pas encore de retour.

Liardot «rentra chez lui désespéré.

Qne pouvi^t-il mainteiutiit rédUiit à ses propres forces, sans appuis, sans accès au palais? Rien, absolument rten. Il était condamné à subir l'horrible supplice «de l^mpuissance jusqu'au moment fatal où il lui fau- *drai4 dine à ses amis partant pour la place de Grève un «étemel adieu, U avait bien encore la ressource d'atten> ^e <|ne le commandant rentrât à Paris, ou même que Jil^^ Robert, rev^iue à la santé, consentit à le recevoir. Mais le bourreau, lui, n'attendrait pas.

Liardot savait bien que ^Georges avait consenti à se pourvoir en cassation, non pas dans le hut de prolonger 6on existence, mais afin de donner à ses compagnons le lemçs de se préparer à la mort, et peut-être aussi afin de pertDiellre aux grands seigneurs condamnés avec eux 4e bénéficier de la clémence impériale qu'il dédaignait jpoiff lui-méoie ; mais il savait aussi que le gouvernexobent voulait en fimr vite avec les conspirateurs, que les magistrats, pour se conformer à ses vues, abrégeraient les délais ordinaires, et que le pourvoi serait ceriaaûement et promptement rejeté. Il lui fallut se résigner: à supporter les angoisses de l'incertitude et sa vie devint atroce.

TiMsis jours après l'arrêt du tribunal, les condamnés avaient été transférés à Bicêtre. Il s'y rendait chaque îour, muni d'une autorisatLon de Fouché qui continuait il le traiter avec faveur, mais dont la bienveillance n'allait pas jusqu'à s'associer à l'intérêt qu'il prenait

aux chouans. Là, il s'informait d'eux, veillait à ce qu'ils ne manquassent de rien, et s'en revenait le cœur brisé.

Chaque jour aussi, il se présentait à la caserne da quai d'Orsay où on n'avait aucune nouvelle du commandant et aux Tuileries, où le concierge du pavillon de Flore lui répondait invariablement que la convalescence de M"* Robert faisait des progrès, mais que M"* Robert ne recevait pas encore et qu'elle ne recevrait probablement personne jusqu'au retour de son frère.

Et chaque jour, il rentrait dans son logement de la rue des Prouvaires, traversait la salle encore teinte da sang de Louise Maneheu, et tombait à genoux devant le portrait de Ghristiane de Limeuil. Alors, il évoquait les souvenirs funèbres du passé et les sombres visions de l'avenir, et il priait Dieu de ne pas le condamner à survivre à tous ceux qu'il aimait.

Liardot vécut douze jours de cette épouvantable existence, recommençant ses visites sans jamais se lasser, désespéré, mais non découragé, attentif à tous les bruits qui couraient, et recueillant avidement les moindres nouvelles relatives aux condamnés. Il apprit ainsi que, comme Georges Gadoudal, MM. de Polignac et de Rivière avaient refusé d'implorer la clémence de Bonar parte, mais qu*il s'était trouvé parmi leurs proches des cœurs moins superbes et qu'on avait demandé et obtenu leur grâce.

^me ^Q Polignac, conduite par l'impératrice, s'était jetée aux pieds de l'empereur qui n'était pas resté insensible à ses larmes. La sœur de M. de Rivière, proté- * gée par Murât et par la princesse Caroline, sa femme, était parvenue aussi à toucher Napoléon. Bouvet de Lozier, comme dénonciateur du complot, semblait avoir quelque droit à une commutation, et il venait de l'obtenir. De Rochelle et d'Hozier avaient été graciés aussi

par rintervention de protecteurs appartenant à la nou- Telle cour. La fille du général Lajolais avait imploré la vie de son père ; M*** Gaillard, celle de son frère : le banquier Schérer, celle de son beau-frère, Louis de Rusillion. Toutes avaient été accordées.

Georges et ses chouans restaient seuls en face de Téchafaud.

Ces nouvelles apportaient à Liardot autant de crainte que d'espoir. Elles prouvaient que Tempereur ne répugnait point à rindulgence, mais chaque grâce nouvelle épuisait un peu plus ce fonds de clémence que les souverains tiennent toujours en réserve pour ces graves occasions. L'empereur, à force de se laisser attendrir, pouvait bien être las de pardonner.

Et puis le temps marchait, et chaque heure qui s'écoulait enlevait aux condamnés une chance de salut.

Le 22 juin se passa encore sans apporter aucun changement à la situation. Seulement, le soir, Liardot apprit par le directeur de la Conciergerie que la cour de cassation devait se réunir le lendemain pour statuer sur le pourvoi des chouans. C'était la fin ; car, selon toute probabilité, ce pourvoi allait être rejeté, et rexécution allait suivre de près le rejet.

Si une démarche n'était pas tentée dans la journée et si la grâce n'était pas accordée immédiatement, c'en était fait de Saint-Yictor et de ses deux amis. Et le commandant n'était pas de retour, et M"* Robert persistait à refuser les visites et les lettres I

Le 23 juin, dès l'aube, Liardot, qui n'avait pas fermé Fœil de la nuit, sortit et se dirigea vers le quai d'Orsay, comme de coutume.

A la caserne, il apprit une bonne nouvelle.'Le commandant y était arrivé â une heure après minuit, en chaise de poste et vêtu d'-habits bourgeois ; il avait à peine pris le temps de revêtir son uniforme et il s'était

Page 1