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fait conduire sor-k>chanip aux Tuileries où sans doute il allait rendre compte à Temperear de la mission qa'il venait de remplir.
Son ordonnance, qui donna ces renseignements à Liardot, lui dit aussi que le commandant devait passer la journée au palais. Dès lors^ il était inutile de l'attendre au quartier de la gendarmerie d'élite. Liardot tra- Torsa rapidement le Pont4loyal et courut au guichet de la ooar du Ga^ouael, celui qui s'ouvrait sur le quai. Là, le faetionnaire lui apprit que sa consigne était de ne laisser passer personne avant hait heures.
Il fut bien obligé de se soumettre à ce règlement qu'il ne connaissait pas^ ne s'étant jamais présenté aux Tuileries de si grand matin, et il revint vers le pont, où il comptait se promener -en attendant que l'entrée du palais fût permise.
Il se réjouissait presque de ne pas avoir rencontré le commandant Robert à la caserne, aimant mieux le trouver aux Tuileries où habitait sa sœur qu'il voulait voir aussi. Le difficile était de parvenir jusqu'à eux-; mais il avait le temps de chercher le meilleur moyen d'obtemr ses audiences, car sept heures venaîeiit de sonner au pavillon de l'Horloge. La grille du jardin était ouverte ; il y entra pour réfléchir plus à l'aise, et, comme le soleil était déjà brûlant, il alla s'asseoir sur on banc âe pierre à l'ombre de la terrasse du bord de l'eau.
Le jardin, saccagé le 10 août 1792, commençait à se remettre des ravages révolutionnaires. On avait sablé des allées, bêché des plates-bandes et planté des Ikncs dans la partie qui confinait au palais. Quelques statues avaient même été replacées sur lenurs piédesftfuix. D'ailleurs, le fossé qui sépara plus tard la partie réser^ iFée au cher de l'État de la partie livrée au public n'é^
tait point encore creusé à cette époque, et on appro» chait librement de la façade*
Le banc où Liardot s'était établi se trouvait à trente pas tout au plus du pavillon de Flore, et il avait bien choisi sa place pour ne pas être troublé dans ses méditations.
A cette heure matinale, les passants étaient rares et les promeneurs préféraient à ce coin solitaire Tombrage des marronniers de la grande allée. Au palais, tout fiemblail dormir encore ; c'était à peine si quelques fenêtres s'ouvraient les unes après les autres dans les combles. Celles des appartements du nouvel empereur Gontigus au rez-de-chaussée du pavillon de Flore étaient encore fermées. Deux sentinelles montaient leur faction devant le pavillon central, mais les antres parties de la façade n'étaient point gardées.
Cette solitude autour de la demeure d*un souverain, qui venait d'échapper à un dangereux complot tramé contre sa personne, indiquait assez que Bonaparte comptant sur l'amour de ses sujets de fraîche date, ne croyait pas avoir besoin de s'entourer de soldats pour . se protéger contre de futurs attentats.
Le vieux chouan ne put s'empêcher de faire cette réflexion, qui s'accordait du reste avec ses fâcheuses prévisions* sur l'avenir de la cause royaliste. Puis il songea aux deux visites qu'il voulait faire, et il se rappela que, dans te cas où toutes les tentatives en faveur des condamnés échoueraient, il lui resterait encore un triste message à remettre à Gabriell^ Robert.
Il avait sur lui la bague de Saint-Yictor, et, de peur de l'oublier^ il venait de la passer à son doigt, lorsqu'un bruit de pas fit craquer le sable de l'allée. Il leva la tôte et û vit venir de son côté un couple qui sortait du pavillon de Flore. Une jeune personne vêtue
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de noir s'avançait appuyée sur le bras d*an officier en uniforme. Du premier coup d*œii, Liardot reconnut le commandant Robert et il pensa que sa compagne ne pouvait être que sa sœur.
Il n'avait jamais vu M"* Robert, car le jour où elle était venue chez lui, rue des Prouvaires, à la suite du feu d'artifice de Tivoli, il avait fait en sorte de l'éviter, et, depuis cette aventure, il ne l'avait pas rencontrée. Mais Saint-Victor lui parlait si souvent d'elle qu'il l'avait devinée. Pour le commandant, il le connaissait de longue date et il en était connu, quoique, depuis un certain temps, leurs rapports fussent devenus beaucoup plus rares.
Gabrielle était d'une pâleur que faisaient encore ressortir ses vêtements de deuil, mais sa beauté n'en était que plus touchante. Elle marchait péniblement et il était évident qu'elle faisait ce jour-là sa première sortie. Son frère semblait heureux et fier de l'accompagner dans cette promenade de convalescente et il lui parlait avec de vives démonstrations de tendresse, mais elle lui répondait à peine.
Liardot pensa que c'était la Providence qui lui envoyait une occasion si favorable et il alla droit à eux le chapeau à la main.
Gabrielle leva sur lui des yeux étonnés, et le com^mandant fronça le sourcil.
— Bonjour, Sourdat, lui dit-il d'un air médiocrement encourageant ; il parait que vous êtes . venu plusieurs fois me demander pendant mon absence. Je ne devine pas ce que vous pouvez avoir à me dire ; mais, si vous tenez à me parler, il faudra vous présenter tantôt au quai d'Orsay. J'accompagne en ce moment ma sœur qui relève de maladie, et je ne saurais vous entendre.
— Ce que j'ai à vous dire ne peut souffrir aucun retard, répondit Liardot d'un ton ferme.
Et il ajouta en baissant la voix :
— Et je puis parler devant mademoiselle.
— Alors, finissons-en tout de suite, dit rofflcîer avec un geste dlmpatience. Que me voulez- vous?
— Excusez-moi, commandant, si je m'adresse d*abord à M"° Robert, reprit Liardot sans se déconcerter.
Et, se tournant vers Gabrielle :
— Ma maison a eu Thonncur de vous recevoir au mois d'août de Tannée dernière, mademoiselle, dit-il avec émotion, un soir où vous aviez couru un grand danger.
— Quoi! s'écria la jeune fille ; serait-ce...
— Ce soir-là, un ami à moi, un ami bien cher et bien malheureux, venait de vous sauver d'une mort affreuse en vous arrachant aux étreintes de la foule.
— A Tivoli I votre ami, dites-vous? il est votre ami? -* Oui, mademoiselle, et il n'espère plus qu'en vous. -* Il est donc vivant I où est-il? demanda Gabrielle
éperdue.
— A la Conciergerie, et dans quelques jours, demain peut-être... si on ne lui fait grâce...
— Condamné ! il est condamné I On m'avait trompée.
— C*en est trop, dit François Robert en saisissant Liardot au collet ; vous allez, mons Sourdat, m'expli* quer sur-le-champ ce que signifie cette scène et, quand vous me l'aurez expliqué, je vous apprendrai ce qu'il en coûte pour se jouer de moi.
L'ofGcier en parlant ainsi tremblait de colère, et s'il n'eût craint de lâcher le bras de sa sœur, qui pouvait à peine se soutenir, il se serait certainement porté à quelque extrémité. Il ne devinait pas comment Sourdat, agent deFouché, se trouvait mêlé à cette histoire, mais il comprenait fort bien qu'il s'agissait de Saint- Victor dont il avait réussi jusqu'alors à cacher le triste sort à Gabrielle.
3n LA JAMBE NOIHE.
Après la fatale imprudence de M"*® Desrosiers, qui avait appris à M"* Robert Tarrestation du jeune chouan, ^a pauTre enfant avait été prise d'une fièvre ardente qui avait mis sa vie en danger. Le commandant s'étaii éta* Mi à son chevet jusqu'au jour où,, envoyé en mission par l'Empereur, il lui avait fallu partir pour l'Italie.
A ce moment, Gabrielle, très-malade encore, avait retrouvé sa raison un moment égarée à la suite de violents accès cérébraux, et son frère put lui faire entendre que Saint-Victor était mort des suites des blessures reçues près de la maison du quai de Ghaillot. En infligeant cette douleur à sa soeur bjen-aimée, le commandant voulait lui en épargner de plus ambres, car il savait qu« Saint-Yictor était condamné d'avance et que Gabrielle périrait de chagrin et de honte si elle apprenait jamais le supplice de l'homme qu'elle aimait.
Ce pieux m^ensonge eut tout le succès qu'il en attendait, et GabrieliLer déjà préparée à la triste nouvelle-, la supporta avec plus de résignation qu'on ne devait i'espérer. Elle se consolait sans doute par la pejiséeque, du moins^ le vaillant et malheureux conspirateur n'avait pas fini sur un échafaud.
Enchanté du succès de sa ruse, François Robert en partant laissa sa sœur aux soins de sa vieille nourrice qu'il avait mise dans la confidence et qu'il chargea de veiller à ce que personne, jusqu'à son retour, n'appro* chat de la malade, à ce qu'elle ne lût pas un jour* nal.
La consigne fut si rigoureusement exécutée qu'elle prévint toute indiscrétion. La trop loquace Desrosieps elle-même n'eut pas la permission de franchir le seuil cte la chambre de sa jeune amie. La bonne impératrice Joséphine, qui vint deux ou trois fois voir, sa chère lec* triée, n'eut garde de loi. parler du procès des chouans, et Gabrielle n'osa point l'interroger sur ce lugubre
sujet. Le commandant, à son retour, avait donc retrouvé sa sœur dans l'heureuse ignorance où il l'avait laissée.
On peut juger de la fureur qui le saisit, quand il entendit un misérable employé de police trahir un secret si bien gardé et révéler en sa présence à Gabrielle Texistence d& Saint-Yictor et la terrible fin qui Tatteodait.
Mais Liardot n'était pas homme à se laisser. intimider par des menaces, et, aux violentes interpellations de Tofficier, il répondit froidement ;
— Je regrette d'avoir fait éprouver à M*** Robert une douloureuse surprise en lui apprenant un malheur qu'elle ignorait et que je croyais connu d'elle. Mais je remplis en ce moment un devoir sacré. Goster de Saint- Victor^ mon ami, mon frère, va mourir d'une mort infamante, et, pour le sauver, je n'espère plus qu'en un acte de clémence.
— Votre ami I répéta le commandant exaspéré ; vous êtes l'ami d'un chouan I vous êtes donc un traître I
— J'ai servi dans l'armée du roi en Bretagne, je croyais que vous le saviez, dit Liardot sans s'émouvoir. Et, au surplus, peu importe ; si je trahis ceux que je sers maintenant, rien ne vous empêchera de me faire punir, car je suis à votre discrétion et je ne prendrai pas la peine de me défendre ^ Disposez donc de moi, mais sauvez l'homme qui vous a sauvé autrefois dans le parc de la Malmaison.
François Robert ne s'attendait pas à entendre évoquer le souvenir de son aventure avec la Jambe noire. Il tressaillit et il bidbutia quelques mots qui furent interrompus par ce cri de Gabrielle :
— Nous le sauverons I
L'officier fit un geste plutôt de dépit que de refus.
— Pour m'y aider, reprit Liardot, j'ai compté sur
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\oas, et je suis sûr de ne pas in*étre trompé, car je sais que vous êtes un noble cœur.
— Est-ce votre ami qui vous envoie? demanda le commandant avec amertume; je pensais m*ètre déjà acquitté envers lui.
— M. de Saint-Victor ignore la démarche que je fais en ce moment, et la seule mission que j*aie reçue de lui consiste à remettre à M'^* Robert Tanneau que voici, dit Liardot.
Et il tira de son doigt la bague pour la présenter a Gabrielle qui la prit et la baisa.
— Que faut-il faire ? Parlez I s*écria-t-elle avec exaltation. Je suis prête à tout pour Farracher à la mort, et mon frère me secondera, j*en suis sûre.
— Il faut demander sa grâce à l'empereur.
— Je la demanderai, et il ne me la refusera pas.
— 11 a accordé toutes celles qui lui ont été deman< dées par les épouses, les filles et les sœurs des condamnés.
— J'étais sa fiancée... Tempereur aura pitié de moi... et puis, j'irai me jeter aux pieds de Fimpératrice ; elle est si bonne, et elle m'a toujours témoigné tant d'affection... elle joindra ses prières aux miennes... Tempcreur pardonnera...
— Pardonnera-t-il aujourd'hui?
— Aujourd'hui I que voulez-vous dire?
— Que les condamnés n'ont peut-être pas trois jours à vivre.
— Quoil... ce serait... demain... Ahl mon Dieu!
— Leur pourvoi sera jugé aujourd'hui môme, il sera certainement rejeté. Demain, c'est dimanche, et la loi ne permet pas d'exécuter le dimanche, mais lundi...
— Je verrai l'empereur aujourd'hui... ce matin... Il faut que je le voie. François, tu me conduiras... il to
recevra, toi. Tu lui diras que je suislà, agenouillée... en pleurs. Il te permettra de m'amener à ses pieds.
— J'ai été admis chez l'empereur cette nuit, dit brusquement Tûfficier ; je lui ai fait mon rapport et je n'ai plus de prétexte pour pénétrer dans son cabinet.
— Tu en trouveras un*... ou bien j'irai me jeter aux genoux de son aide de camp, le général Duroc... Il m'écoutera, lui.
— L'empereur a travaillé jusqu'au jour, et, à cette heure, il dort.
— Mon Dieu I mon Dieu I inspirée-moi, s'écria Gabrielle.
Cette fois le commandant ne répondit pas.
Liardot lui-même se taisait et regardait tristement la jeune fille qui tournait le dos au palais. Tout à coup, ses yeux s'arrêtèrent sur une fenêtre qui venait de s'ouvrir au rez-de-chaussée, tout près du pavillon de Flore.
— Dieu vous a entendu, mademoiselle, dit-il vivement. Voici l'empereur»
C'était vrai. A cette fenêtre, qui était celle de son cabinet, l'empereur se montrait vêtu de l'habit vert des chasseurs à cheval de sa garde. Sa tête nue, qu'illuminait un rayon de soleil, se détachait sur un fond sombre et paraissait plus pâle encore qu'aux jours déjà lointains où Gabrielle le voyait se pi;omenaht les mains derrière le dos dans le parc de la Malmaîson.
Ce n'était plus alors le général Bonaparte revenant de l'Italie, maigre, jaune et courbé sous le poids de ses jeunes victoires, mais ce n'était pas encore l'empereur alourdi par le long exercice du pouvoir suprême, comme un César romain de la décadence. En 1804, le premier consul perçait encore sous le potentat de fraîche date» et, ainsi encadrée dans les boiseries dorées de la haute fenêtre, sa figure aux lignes pures et sévères avait Fair
cl'un médaillon de marbre antique plaqué sur le palak des rois de France.
Napoléon était évidemment venu là pour respirer un peu d' air matinal après une nuit de veille^ et il aspirait avec une satisfaction visible les fraicbes senteurs du jardin. Ses yeux cernés par le travail erraient sur les fleurs, sur les arbres, sur le ciel, et peut-être pensaitil que la guerre est impie, la guerre qui détruit les œuvres de Dieu.
Il ne voyait pas le petit groupe arrêté à vingt pas de Jui et il n'aperçut fiabrielle qu'au moment où elle tombait à genoux au pied de la fenêtre où il venait de s'accouder.
Au cri de Liardot, la jeune fille s'était retournée, elle avait reconnu Napoléon, et, s'arrachant des bras de son .frère qui essayait de la retçnir, elle avait couru droit à Thomme qui disposait de la vie du condamné.
— Grâce, sirel cria-^-elle en élevant vers l'empereur ses mains suppliantes.
Ainfii rappelé brusquement aux réalités terrestres, le maître su^ême de tant de destinées fronça le sourcil, se . redressa et dit d'une voix iM'èvô et dure:
— Qui êtes- voue?
Pui»,, se rappelant ce charmant visage qu'il avait vu souvent auprès de Joséphine, et surtout reconnais-
. sant le commandant de la. gendarmerie d'élite qui s'était hâté de se rapprocher pour secourir sa sœur, il reprit
. plus doucâment :
— Je sais maintenant qui vous êtes. Relevés^-
VOUjL
— Sire,, ma sœur êstvme enfant... pardonnez-luLbalbutia François Robert en aidant Gabrielle à se remettre debout.
— Laiâserla s'e^iquer, Lui dit l'ex-général en chef de l'a^rmée d'Italie qui tutoyait volontiers sasofficier s*
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' "LW r-. :
Ce n'est pas pour elle que ta sœur vient demander pardon, j'en suis sûr, ajouta-t-il avec un sourire de bonautgare. Parlez, mademoiselle, que voulez-vous ?
— Sire, la grâce d'un condamné, murmura la jeuae fille qui se soutei^ait à peia^^
*- Pourquoi vous intéressev-vonis à ee condamné ?
Gabrielle ne s'attendait pas à cette question. Elle pâfôt et chancela. Puis une inspiration lui vint.
— Sire, je l'aime, dit-elle d'une voix éteinte, je l'aime et voici notre anneau de fiançailles.
Elle tenait encore à la main la bague de Saint- Victor, et elle la tendait à l'empereur.
— 11 s'agit de votre fiancé, dites- vous? demanda Napoléon, Il me semblait que vous deviez épouser un officier de ma garde. N'est-il pas vrai, commandant?
— Sire, il avait été, en effet, question de ce mariage, s'empressa de répondre François Robert, et Votre Majesté avait même eu la bonté d'y prendre intérêt, mais des difficultés se sont élevées...
— Bon! je me souviens! dit Tempereur en riant. Les difficultés sont venues d'une certaine Jambe noire... C'est donc vous, mademoiselle, ajouta-t-il, qui dédaignez un brave capitaine que je viens de faire chef d'escadrons et officier de la Légion d'honneur et qui méprisez la dot que je voulais mettre dans votre corbeille de noces.
Gettç fois., Gabrielle fut sur le point de défaillir, mais elle eut encore la force de murmurer :
— Sire» je suis prête à accepter les bienfaits de Votre Majesté... à épouser le capitaine Perlier... et je jure de ne jamais revoir l'homme à qui j'avais donné ma foi, si vous daignez m' accorder sa grâce.
— Vous l'aimez donc bien?
— Je raîmais , sire , mais je tiendrai mon serment.
— Ohl ohl qu'en dis-tu toi, Robert? demanda l'empereur tout-à-fait rasséréné.
— Je dis, sire, que ma sœur n'a jamais ment}.
— BienI Et quant au reste, dit gaiement Napoléon, cela regarde Perlier, n'est-ce pas ?
Maintenant, mademoiselle, qu'a-t-il fait cet homme dont le sort vous touche si vivement?
— Sire, il est condamné à mort.
— Pour quel crime?
— Il a conspiré contre Votre Majesté.
— C'est donc un chouan? x
— Oui, sire.
— Son nom?
— Coster de Saint-Viçtor, répondit en tremblant Gabrielle.
, — Le plus dangereux de tousl le premier lieutenant de Gadoudall s'écria l'empereur. Si je lui faisais grâce, je commettrais une injustice, car les autres sont moins coupables que lui. Ne me parlez pas de cet homme. Il faut que la loi s'exécute.
— Sire, je vous en supplie!
— Vous ne savez donc pas que celui dont vous prenez la défense a tenté de m'assassiner?
— Non, sire, cela n'est pas. Il est incapable d'une telle infamie. Demandez plutôt à mon frère.
Cette réponse naïve autant que véhémente calma la colère de l'empereur.
— Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il en haussant les épaules. Pour l'homme qu'elles aiment, elles bouleverseraient la mécanique céleste... c'est une hypothèse que je signalerai à Laplace.
Et, souriant de cette allusion à un mot trop fameux
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du célèbre astronome S il reprit d*un ton beaucoup plus doux :
— Si ces royalistes n*avaient fait qu'attenter à ma vie, je pourrais leur pardonner, mais ils ont essayé de renverser le gouvernement que leur pays s*est donné, de bouleverser la France, d'y rallumer la guerre civile. Ils sont indignes de pitié.
— Sire, je Faime I
— Vous Taimez I Et les mères, et les épouses qu'ils auraient mises en deuil si leurs exécrables projets avaient réussi, croyez-vous donc qu'elles n'aiment pas leurs fils et leurs époux? Le crime de ces hommes est un crime de lèse-patrie. Il faut que la patrie soit vengée.
— Ahl sire, ces mères, ces épouses, si je pouvais les supplier, si elles voyaient mon désespoir, elles vous crieraient : faites grâce.
— Et qu'est-ce que la vie d'un homme quand il s'agit du repos et de la grandeur de l'Etat? reprit Napoléon qui s'animait toujours en parlant. Vous me suppliez d'épargner ce chouan? Son sang est-il donc plus pur que celui qui va couler sur les champs de bataille? Avant que l'année soit révolue, j'aurai peut-être débarqué en Angleterre à la tête de mon armée ; les boulets et les balles de l'ennemi faucheront impitoyablement les braves gens qui m'auront suivi pour assurer l'indépendance de leur pays. La mort ne leur fera pas grâce à eux, à ces héros obscurs qui se dévoueront pour une idée, et vous espérez que pour un révolté, pour un conspirateur, je serai plus clément que le destin ne le sera pour mes soldats 1
* M. de Laplace avait répondu à Napoléon, qui lui reprochait de ne pas avoir parlé de Dieu dans sa Mécanique Céleste : « Sire» je n*avais pas besoin de cette hypothèse. »
— Sire, le destin est aveugle. Tous, ^votts êtes Tempereur, Télu de la France, et je suis sûre que, dans vos mains totuiàes-pmesanlefl, la vie du filns humble, du plus éfparé de voe sujets pèse autant ^ue celle du {dus grand dbs prinoes.
Napoléon tressaillit et nn nuage passa sur son front. Avait-il vu dans les chaleureuses pacotes de Gabrielle une allusion à la mort récente du doc d'Enghien? Le eommaadant le cruA ei baissa la tête en attendant une explosion de colère qui ne vint paa.
— Quel pays que celui oà les petites filles trouvent de tels ai^gumants poar défeiMke leujrs amoureux I dit l'empereur d'an air meiiié riant, moitié sérieux. Yons vou* lez la grâce de ce Saint- Victor? demanda-t-il à Gabrielle en lui lançant un de ces regards qui faisaient baisser les yeux aux plus haxdis.
— Oui, sire, répondit la jeune fille sans hroneber.
— Qu'il me la demande lui-même et je la lui aceorde-^ rai.
Et, quittant brusquement la fenêtre. Napoléon disparut dans les profondeurs de son cabinet.
Gabrielle restait immobile et tremblante, ne sachant plus trop si elle devait espérer.
— Yiens, lui dit son frère en lui saisissant le bras.
- Et il Tentraina jusqu'à la place où liardot les att^idait à.demi-caché par le piédestal d'un grand vase de marbre.
— Eh! bien? inL^rqgea l'ancien chef des Collet$ uoirs.
— L'empereur graciera Goster de Saint-Yictor^répondit sèchement François Robert, si Goster de Saint-Yictor consent à implorer sa clémence. Il faut un recours en grâce signé de lui.
Liardot secoua tristement la tète.
— Venez au quartier ce soir à sept heures, reprit Tofficier. J'y serai, et je vous remettrai l'autorisation de visiter le condamné dans son cachot. Quand vous me rapporterez sa supplique, je la mettrai sous les yeux de l'empereur, qui accordera aussitôt la commutation de peine. C'est à vous de faire en sorte d'arriver à temps. Allez !
Gabrielle lut sans doute dans les yeux de Liardot, qui exprimaient trop clairement le doute.
— Dites-lui que c'est moi qui ai obtenu cette grâce et que je le supplie de signer, s'écria-rt-elle.
Le vieux chouan s'inclina et s'éloigna sans répondre.
Liardot, en quittant Gabrielle Robert, n*em portait pas beaucoup d'espérance, mais il était résolu à remplir jusqu'au bout la mission suprême dont elle l'avait chargé.
Dans Taprès-midi, il apprit que le pourvoi des chouans Tenait d'être rejeté et que Texécution ne tarderait guère. Le soir, à Theure dite, il se présenta à la caserne du quai d'Orsay, chez le commandant Robert, qui lui remit une permission signée du grand-juge pour pénétrer dans le cachot de Saint- Victor, et lui parla ainsi :
— L'empereur est toujours dans les mêmes dispositions. 11 graciera Coster de Saint- Victor si ce condamné consent à recourir personnellement et par écrit à sa clémence, comme il graciera d'ailleurs tous ceux qui feront acte de repentir en l'implorant, tous, y compris Gadoudal.
Liardot ne put dissimulet un mouvement de surprise»
— Gela est ainsi, reprit sèchement l'officier. Vous
voyez que le maître que je sers vaut bien vos princes, qui envoient leurs partisans à la mort sans partager leurs périls. Mais la demande signée est une condition absolue. Dites-le à votre protégé. Je ne veux pas savoir pourquoi vous le protégez. J'ajoute que c'est à vous de le décider à se soumettre et que, si vous n'y réussissez pas, la justice suivra son cours.
Quand vous serez en possession de la supplique, apportez-la au palais avec cette suscription sur l'enveloppe : « A monsieur le commandant Robert, de la part du condamné Saint-Victor. » Elle me sera remise immédiatement, car mon service me retiendra aux Tuileries jusqu'à mardi, et je m'engage à la placer aussitôt sous les yeux de l'empereur. Mais ne cherchez pas à me revoir. Ce serait inutile. Quoi qu'il arrive, l'entretien que nous avons en ce moment sera le dernier.
— J'obéirai à vos ordres, dit Liardot en s'inclinant.
— Encore un mot, ajouta le commandant. Le hasard vous a rendu témoin de la démarche qu'il a plu à ma sœur de tenter auprès de Sa Majesté. Je ne sais quels sont vos projets personnels, mais que vous continuiez à servir M. Fouché ou que vous quittiez la France, j'entends que le secret de ce qui s'est passé ce matin reste entre nous, mais je ne vous empêche pas de raconter les faits au condamné. Seulement, j'exige que vous lui appreniez toute la vérité. S'il obtient unecommutation, et cela dépend de lui, il sera immédiatement dirigé sur le fort de Joux, où il subira une détention perpétuelle. Vous n'oublierez pas d'ajouter que M"* Gabrielle Robert épousera prochainement M. le commandant Perlier, chef d'escadrons aux dragons de la garde.
— Je n'oublierai rien.
— Et maintenant, partez. J'espère que nous ne nous rencontrerons pics,
334 LA JAMBE NOIHE
Le vieux chouan salua silencieusement et sortit, le cœur brisé.
H courut à la Condergerie. Les accusés n'y «valent pas encore été transférés, mais on les y attendait. Il était trop tard pour que Liardot pût espérer de se faire admettre dans leur prison de Bicètre. Le directeur de la Conciergerie lui promit de le mettre en présence de Saint-Victor le lendemain dans la matinée, et il se résigna à rentrer chez lui où il passa la nuit à brûler ses papiers et à tout préparer pour un prochain départ.
Sa résolution était prise irrévocablement. Quel que fût le résultat de la démarche qu'il allait tenter auprès de Saint-Victor, il était décidé à renoncer à une existence odieuse e?t à quitter la France pour toujours.
Ses amis allaient mourir. La cause du roi était perdue. Qu'eût fait désormais l'ancien chef des Collets noirs sur cette terre fatale à tous ceux qu il avait aimés? Il ne pensait même plus à venger Louise, il ne pensait qu'à mourir inconnu dans quelque bourg ignoré d'An^eterre ou d'Irlande. Et, alors même qu'il eût songé à punir le meurtrier de la fille de Thomas Le Graveread, il lui fallait renoncer à le découvrir à Paris, car Pierre Maneheu avait dû passer à l'étranger, puisque la police» qui le cherchait, ne Tavait pas trouvé.
Le lendemain de cette triste nuit, Liardot se rendit de bonne heure à la Conciergerie. C'était le 24 juin, un dimanche, et, quand il se présenta, les conéamnés entendaient la messe dans la chapelle de la prison.
A midi, il fut introduit dans la cellule de Saint- Victor par le directeur lui-même, qui prit sur lui de les laisser seuls, à condition que l'entrevue ne durerait pas plus d*une demi-heure. Cet obligeant fonctionnaire ne cro3rait pas se compromettre beaucoup en agissant ainsi, parce
LÀ JAMBE NOIHE 335
qull connaissait parfaitement les relations du soi-disant Sourdat avec Fouché.
— Te voilà, mon vieux camarade, s'écria Saint Victor, en tendant les deox mûns à son ami. CTest bien, à toi, d'être venu.
— Tu ne devais pas douter de me revoir, murmura liardot beaiucoup plus émn que le condamné.
— J'étais sûr que tu y essaierais, mais je n'étais pas SÛT qu'on t'y autorisât.
— Tu sais l)ien qu'ils ne me refusent rien, puisque je suis des leurs, dit le vieux chouan avec amertume. Je serais même venu plus tôt, sans différentes circonstances qui...
— Oh I tu arrives à temps, maïs tout juste, par exemple, dit Saint-THictor en riant. C'est pour demain.
— Gomment I qui a pu te dire?. .
— Eh! c'est le cher directeur qui a eu cette aimable attention. Du reste, q;uand on nous a transférés hier de Bicètre ici, nous nous en sommes bien un peu doutés.
— Oui, ces jacobins repentants ont hâte d'offrir à leur nouveau maître le sang des serviteurs du roi.
— Ma foil je t'avoue que je leur sais gré de leur empressement. On est fort mal ici, et îl me tarde d'en sortir, de quelque façon que ce soit. J'ai toujours aimé le grand air, et je m'accommoderai même de celui de la place de Grève. Ces murs noirs me pèsent sur les épaules, et puis la vue de cette affreuse tour où ils ont enfermé la reine avant de la traîner au supplice m'est véritablement insupportable. Ausurplus, vois-tu, ce n'est pas si désagréable que je le pensais de sortir de ce monde, même par la vflaine porte de la guillotine, et, entre nous, le n'ai pas grand mérite à en prendre mon parti. Paris, sous ce soldat couronné, va devenir ennuyeux comme une caserne* Londres est encore bien moins amusant. Qu'ai-je àungretter? Et puis j'ai &a ce matin un entretien avec re
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bon prêtre, et je croîs que je suis prêt à aller rendre mes comptes là-haut ; comme j*aî toujours été un grand pécheur, c*est là une occasion dont je tiens à profiter. Mais laissons cela et parlons de toi, mon vieux camarade. Que comptes-tu faire quand nous n*y serons plus?
— Partir... quitter la France pour n'y jamais revenir.
— Tû as raison, parbleul Notre malheureux pays ne mérite plus qu'on se dévoue pour lui.Maîstu as donc réussi à sauver Louise ? Je tremblais de la voir paraître avec nous devant le tribunal des bleus, ei puisqu*iis ne Fy ont pas envoyée...
Liardot pâlit et dit :
— Louise est morte.
— Mortel Et comment?
— Elle est morte assassinée par son mari.
— Maneheu! ahl le misérable! j'avais toujours soupçonné que cet homme était un lâche et un traître. Si j'étais libre, j'aurais un plaisir infini à lui brûler la cervelle. Et tu n'as pas vengé notre amie ?
— Il a fui et il a su échapper à toutes les recherches de la police, mais si jamais je le retrouve...
— Fais-en justice. Je t'en charge. Et, à propos de mission, t'es-tu acquitté de celle que je t'avais confiée?
— L'anneau a été remis hier à M"' Robert.
— Par toL?
— Par moi-même.
— Ainsi tu l'as vue?
— Je l'ai vue.
— Quet'a-t-elledit?
— Peu de chose. Son frère assistait à notre entrevue.
— Le commandant!
— Oui, l'officier des bleus était là, et c'est en sa présence que j'ai pu donner cette bague à sa sœur.
— Et il ne s'est pas opposé à ce qu'elle la prît?
— Non. M"* Robert, en apprenant que tu venais d'être arrêté, est tombée gravement malade, et on lui a fait accroire que tu avais succombé à tes blessures. Elle est restée près de trois mois entre la vie et la mort. Elle entre à peine en convalescence. Le commandant a craint sans doute de provoquer une nouvelle crise, car il n'a pas fait la moindre objection.
— Elle m'aime donc encore I
•— Elle n'a jamais cessé de t'airaer.
— Et je l'accusais I ah I je me maudis pour avoir douté d'elle. Pauvre Gabriellel j'aurais dû lui cacher mon sort... et tu aurais mieux fait peut-être de ne pas me parler d'elle... j'étais si bien disposé à mourir, tandis que maintenant... pourquoi ne l'avouerais-je pas?... maintenant, je vais regretter la vie.
— Tu ne mourras point. Je t'apporte ta grâce.
— Ma grâce ! Bonaparte me fait grâce ?
— Oui.
— C'est Gabrielle qui la lui a demandée, n'est-ce pas?
— Oui.
— Et elle l'a obtenue â elle seule, sans que personne l'appuyât?
— Son frère assistait à son entrevue avec l'empereur, mais il n'a pas prononcé un seul mot. J'y assistais aussi, et je te jure que tu ne dois de reconnaissance qu'à M"* Robert.
— Et à Bonaparte.
— Sans doute, mais...
— Alors il a gracié aussi Georges et nos camarades?
— Il ne dépend que d'eux d'avoir la vie sauve.
— Gomment cela ?
— Oai. Il leur saffîra de se scmmettre à la condition exigée.
— Ah I il y a une condition? Je n*en suis pas "surpm, L'asurpateur marchande sa clémence. C'est très-nataneL On ne peut pas exiger d*tin parv^ra au trftne qu'il sache pardonner <K)maie nn roi de la vieille roche. Voyons la ccnditîoii.
— Oh I elle n'est pas bien dure. Il s^aglt tont sîm* plement de mettre ta signature mu bas de cette supplique, dit Liardot en tirant de sa pœhe nn f)apier. -
— Je m'en doutais.
— Tu peux signer sans (»*ainte. C'est moi qui a rédigé ce placet, et il est écrit en termes qui n'^^ntrien d'humiliant.
— J'ensuis persuadé. Hais, dis-mm^en appories-tu
un pareil pour chacun de nos amis?
— Non. Je ne suis pas chargé personneilement de leur proposer de recourir à la clémence de l'empereur ; mais je sais que l'offre leur en sera faite.
— A Cadoudal aussi?
— A Cadoudal comme aux autres, et même plus qu'aux autres. J'en ai reçu l'assurance de la bouche du commandant lui-même.
— Et penses-tu, reprit Saint-Victor en regardant son ami bien en face, penses-tu que Cadoudal se soumette à cette condition imposée par le très-gracieux souverain du peuple français ?
. Liardot baissa les yeux et se tut.
— Réponds-moi franchement, mon vieux Fleur- de- Rose. Que fera Georges, à ton avis? Tu ne me réponds pas ? Port bien. C'est que tu es convaincu comme moi que Geoiiges refusera.
— Georges n'est pas 4ans l« mène position que toi. Georges est chef de parti, il commande lès soldatsxiu Foi^
La jambe noirb 33»
et il peut se faire scrupule d'influencer leur résolution en acceptant Toffre ^u goaTernenifent.
— Bon I tu avoues donc que, s'il conseoftait à impiorer l'usurpateur, il commettrait un acte de làdietë?
— De laiblessie, toirt au plus.
— Au pied de Téchafaud, faiblesse om lâcheté, c'est tout un.
— Je te répète que tu n'es pas Georges. 11 commande, il est te&fi par conséquent de donner Texem-
— S'il est tenu de le donner parce qu'il est le chef, moi qui suis son lieutenant, je svis tenu de le soivrej dit fièrement Saint-Victor.
— Ainsi tu i^efuseB?
— Je refu«c.
— Ju yeux donc qu'elle meure de douleur ? murmura Liardot.
— Gabrielle î
— C'est à elle que l'empereur a répondu : « S'il Teut la vie, qu'il me la demande. » C'est elle qui m'envoie ici et qui te supplie par ma bouche de sacrifier ton orgueil.
— Tu veux dire mon honneur.
— De sacrifier ton légitime orgueil à ton amour. Ton honneur n'est pas en cause. Crois-tu que je me serais chargé de cette mission si je pensais que tu te déshonorerais en consentant à vivre? Tu as le droit de moarir, tu n'as pas le dvoit'de taer par le ebagrin une femme qui t'aime.
Saint-Victor tressailiit et ses ymoL devinrent humides.
— Fiear-de4U)8e, tftril après un court sHence, tu aurais pu m'épargner cette épreuve.
Et, comme Liardot allait protester, il reprit :
— Oh I je te pardonne* Il y a des messages qu'un ami ne peut pas refuser, et, en te remettant ma bague peur la porter à Gabrielle, j*aurais dû prévoir ce qui se passe en ce moment. Maintenant, avant de prendre une décision, j*ai besoin de t'adresser quelques questions et je compte que tu y vas répondre nettement, comme un soldat parlant à un autre soldat qu'il estime pour Tavoir vu au feu.
— Je te le promets.
— Merci. Dis-moi alors en quoi consiste au juste la faveur qu'on me propose. Me ferait-on grâce pleine et entière, ou seulement remise de la peine de mort?
— Tu seras enfermé au fort de Joux.
— Très-blen. Je m'attendais à quelque chose de pareil. Les bontés de ce grand empereur ne vont pas jusqu'à accorder aux vaincus la liberté, et il se croit assez généreux de leur laisser la tête. Il en a usé ainsi, m'a-t-on dit, avec tous ceux des nôtres qu'il a bien voulu épargner. MM. de Polignac vont être emprisonnés au château de Ham, Rusilion et d'Hozier à Lourdes, Lajo* lais à Bellegarde. J'irais donc au fort de Joux et j'y trouverais assez bonne compagnie, car M. de Rivière doit y être envoyé. Combien de temps, je te prie, habiterais-je cet aimable séjour?
Liardot se taisait.
— Tu m'as promis la vérité, dit Saint-Victor.
— Ta peine sera commuée en une détention perpétuelle, murmura le vieux chouan.
— A la bonne heure I me voilà fixé sur mon sort, et je puis maintenant choisir en connaissance de cause. Entre la guillotine et la charmante forteresse où je passerai les trente ou quarante ans qui me restent peutêtre à vivre, il faudrait que je fusse fou pour hésiter une minute.
— Et qui t'assure que tu finiras tes jours en prison?
Ne sais-tu pas que tout change avec le temps, que les rigueurs politiques ne sont jamais éternelles. Sous la* Terreur, les prisonniers qui ont pu vivre jusqu'au 9 thermidor ont été sauvés. Qui sait si Bonaparte régnera encore dans dix ans ?
— C'est malheureusement fort probable, et je compte peu sur sa pitfé ; mais enfin je suppose que, de façon ou d'autre, je serai libre après dix ans passés entre quatre murs, dix ans qui feront de moi un vieillard. A quoi me servira cette liberté tardive? Peux-tu me garantir encore un peu de bonheur? Restera-t-il en ce monde quelqu'un qui s'intéresse à moi?
Liardot, cette fois encore, se tut. Il ne comprenait que trop où tendaient les dernières questions de Saint-Victor et il ne se souciait pas d'y répondre, car il avait entendu Gabrielle offrir à l'empereur de renoncer à son amour pour sauver son amant, et les paroles sévères du commandant Robert, lui annonçant le prochain mariage de sa sœur, étaient présentes à sa mémoire.
— Je vois bien qu'il faut que je m'explique plus clairement, reprit le condamné. Je rougis de ma faiblesse, mais à toi, Fieur-de-Rose, mon ami, mon frère d'armes, je puis bien ouvrir mon cœur. Ecoute-moi donc. Je te permets de me blâmer.
J'aime Gabrielle, tu le sais; je l'aime comme je n'ai jamais aimé, et il est cruel de renoncer au bonheur que j'avais rôvé. Ce bonheur, si je pouvais l'entrevoir encore dans l'avenir, si lointain, si incertain qu'il fût... alors, je me résignerais peut-être à vivre. Je demanderais à Georges, à nos amis, de m'absoudre, et si, touchés du sort que mon supplice ferait à une noble fille, ils consentaient à me pardonner de ne pas mourir avec eux... ehl bien, je m'abaisserais peut-être jusqu'à signer cette supplique.
— Si Gadoudal et nos amis pouvaient t*entendre,
je te jure qu'ils te prieraient de te conserver pour le jour où notre cause tmnphera... car il viendra ce jour...
— Ce n'est pas là ce que je te demande. Tu as va Gabrielle, tu t'es entretenu avec son frère, et tu dois savoir ce qu'il adviendra d'elle. Donne-iaei ta parole d*honneur que Gabrîefie restera fibre.
. Liardot baissa tristeoient la tête.
— Je comprends, dit Saint-Victor d'une Voix altérée. On la pressait depuis kmgtemps de se marier et elle refusait... puis, pour me sauver, elle a promis... ils hii ont imposé cet odieux marché... elle l'a subi... J*ai deviné, n'est-ce pas ? '
— Oui, murmura le vieux chouan.
— Je te remercie', ami. Ta franchise met fin à d*hor* ribles angoisses et m'épargne une défaillance que j'aurais amèrement regrettée plus tard. Si Bonaparte cherche au bas de cette supplique le nom de Jean-Baptiste Goster de Saint- Victor, il ne l'y trouvera pas, car je refuse de la signer.
— C'est Gabrielle qui fen supplie par ma bouche, signe au nom de ton amour, au nom de...
La porte de la cellule s'ouvrit et le directeur de la prison parut sur le seuil. La demi-heure accordée pour l'entrevue était écoulée.
— Parbleu I monsieur, vous arrivez à point, dit le con* damné en se redressant. Notre entretien est fini, et je vous sais un gré infini de nous avoir laissé le temps de causer. Quand on part, comme je vais le faire, pour un long voyage, on a toujours une foule de recommanda- ^ns à adresser à un ami qui reste.
11 souriait avec tant de bonne grâce, en pariant ainsi, que le directeur le regarda avec une admiration émue.
— Et maintenant, mon vieux camarade, disons-nous
LA JÂMB6 NOIItfi 34^
adieu, reprit le lieutenant de Georges. Je crois bien que nous ne nous reverrons plus en ce monde, à moins que tu ne sois homme à venir demain assister à la cérémo* «ôe. Si le cœur t'en dit, je serai cbartné, a:vant de mourir, d'apercevoir dans la foule un- "visage ami.
— J'y serai, dit Liardot en se jetant dans ses bras.
Saint- Victor le serra contre sa poitrine et 3 profita de cette suprême étreinte pocnr murmurer à soa oreille :
-*- Si tu la revois, di&-lui qiîe ma dernière pensée sera pofff elle.
Liardot était sorti désespéré de la Conciergerie. Et cependant il s'attendait- au résultat final de son entretien avec Saint-Victor, car il connaissait le caractère indomptable du jeune chouan. Mais il s'étaftfait illuûon un instant, lorsque le condamné lui avait parlé de son amour pour M"* Robert, et la déception n'en était qne plus doutoureuse.
Saint-Victor dédaignait une grâce qui ne lui accordait que la vie. Saint-Victor aîmadt mieux mourir que de vivre sans Gabrielle. Liardot s'avouait qu'à sa place i! eût agi de même, et, quoique la résolution stoïque de son ami le fît cruellement souffirir, il ne pouvait pas la désapprouver. Il enviait même le sort de ses camarades, martyrs de leur foi politique, et peu s'en fallut qu'il n'allât se dénoncer lui-même à Fonché et lui demander de le faire juger, condamner et exécuter comme eux. Mais il était trop tard. 11 n'aurait pas eu la consolation de monter avec eux sur l'échafaud. Il se résigna à l'exil»
Et puis il lui restait une faible chance de les revoir en ce monde et un étevoir à remplir, si ce bonheur lui échappait. La chance, c'était que Georges consentît à signer un
recours en grâce pour lui et pour ses compagnons. Une nouvelle tentative dans ce sens devait être faite au dernier moment par un envoyé du grand-juge ; le direc* leur de la prison Favait dit. Lé devoir, c'était d^assister à Texécution, comme il Tavait promis à Saint-Victor, si Georges demeurait inflexible.
Liardot, résolu à accomplir sa tâche jusqu'au boat, employa Taprès-midi du dimanche à achever ses préparatifs de départ. En prévision d'un dénoûment fatal, il écrivit deux lettres. Tune â M"* Robert pour lui exprimer sa douleur de n'avoir pas réussi dans sa mission et lui transmettre le suprême adieu de Saint-Victor, l'autre à M. Fouché pour lui annoncer que, dégoûté de la vie, il allait se noyer dans la Seine. Il espérait que ce mensonge ferait perdre sa trace à la police et que bientôt personne ne se souviendrait plus de lui. Un espion subalterne ne laisse guère de regrets et l'ancien chef des Collets noirs n'aspirait plus qu'à Toubli.
Pour être plus sûr d'atteindre son but, qui était de disparaître pour toujours en se réfugiant en Angleterre, il comptait suivre l'itinéraire. tracé par lui naguère à la pauvre Louise Maneheu, et gagner à pied, d'étape en étape, la côte du Tréport où il avait encore des amis tout prêts à favoriser son embarquement clandestin. Il s'était décidé aussi à emmener Jacobin, quoiqu'il lui rappelât de tristes souvenirs. Le brave chien s'attachait chaque jour davantage à son nouveau maître et lui faisait tant de caresses que Liardot ne se sentait pas le courage de s'en séparer. Si, comme tout le faisait craindre, l'exécution avait lieu le lendemain, le vieux chouan voulait se mettre en route aussitôt que l'horrible sacrifice serait terminé et aller coucher le soir même au village de Groslay, près de Montmorency, à Tauberge du Croissant qui était le premier gîte sur la route de Normandie. 11 n'emportait avec lui que le portrait
de Ghristiane de limeuil et, vers le soir, il alla prier pour la dernière fois sur la tombe où elle reposait à côté de Louise Maneheu. Il ne vivait déjà plus que dans le passé.
Après une nuit sans sommeil, il quitta, bien décidé à n'y plus rentrer, cette maison de la rue des Prouvaires où il avait tant souffert et il s'achemina, suivi de Jacobin, vers la Conciergerie, pour savoir s'il n'y avait rien de changé dans l'affreux programme de cette sanglante journée.Quoiqu'ilfûtàpeine neuf heures, une foule immense remplissait déjà les rues et les quais aboutissant à la place de Grève, et des crieurs, suivant la coutume de ce temps-là, allaient hurlant l'arrêt qui allait être exécuté sur Georges Cadùudal^ chef de brigands^ et onze brigands, ses complices.
Liardot éprouva un horrible serrement de cœur en apercevant trois charrettes rangées sur le quai devant la porte de la prison. Il se demanda un instant s'il entrerait pour s'enquérir auprès des gardiens, mais il n'en eut pas le courage, e\ il alla se placer à l'entrée du pont.
Des curieux disaient autour de lui que l'exécution était annoncée pour dix heures, et les charrettes disparurent sous la voûte de la Conciergerie. Cependant, d'autres racontaient qu'un conseiller d'État venait d'arriver en voiture à l'effet de recevoir les déclaratioils des condamnés.
Liardot savait qu'on devait essayer encore une fois de décider Cadoudal à demander grâce. Il attendit. La foule aussi attendait avec une impatience qu'elle ne déguisait pas.
Dix heures sonnèrent, puis la demie, sans que la fatale porte s'ouvrit. Le mot de « sursis » commençait à voler de bouche en bouche, et il se prit à espérer sérieusement.
346 LA. JAMBE NOIIVE
Il ne pouvait pas voir ce qui se passait derrière les nombres murailles de la vieille geôle du palais.
Un envoyé du grand-juge s'était présenté en effet pour faire une dernière tentative auprès de Cadoudal et son entrevue av^ lui avait été longue. Mais, à dix heures un quart, les condamnés entrèrent tous ensemble dans Tavant-greffe où devait se faire la funèbre toilette, et on entendit Georges dire à haute voix :
— Cet homme n'est pas content de me couper la tôte, il voudrait encore me déshonorer.
— Tu as refusé de signer, n'est-ce pas ? lui demanda
Saint-Victor.
— Gomme j'aurais refujsé de capituler quand je commandais en Bretagne, répondit fièrement le chef des chouans.
— J'ai bien fait de ne pa» mie laisser attendrir hier, murmura son jeune lieutenant.
Il étaient douze et ils priaient avec recueillement. Sanson les attendait avec six aides. Sanson, le fils da bourreau qui avait exécuté Loois XVl, et, comme depuis le consulat, on ne refusait plus aux condamnés les secours de la religion^ trois prêtres les assistaient*
Pas un de ceux qui allaient mourir ne semblait ému, et Gadoudal avait l'air de les mener au feu. Sa démarche était fière, son regard assucé, son teint coloré, et sa'voix ne tremlola point locsque, marchant droit au bourreau, il lui dit :
— Ifonsieuc, yw}& êtes L'ezéeutevr?
Sanson Ht un si^gne affînnadf.
— En ce cas, vous samrez que je veux êlre exéeuté* 1» premier. G'est à moi à donner à mes eamaradat l'exemple dut courage el; de la résignation. D'ailleurs, je ne veux pas que Fun d'eux s'ein aiAe de ce moiMie avec Fidée que je pourrais lui surviVre.
lA JAMBB NOIRE 347
Sanson lui fit observer que Tordre d'exécution avait été réglé et qu'il devait mourir le dermer.
— Bahl répliqua Georges, on a mis assez d'insistance à m'offrir une grâce entière pour qu'on ne me refuse pas la seule que je sollicite.
Le bourreau ne crut pas pouvoir prendre sur lui de passer outre sans en référer au> grand-juge, et le greffier qui était venu lire Tarrèt se chargea, de transmettre la demande de Gadoudal.
Ce fut la Goufie du retard qui donna quelques instants d'espoir à liardot. Le greffier revint au bout d'une demi-beure. Il ne rapportait qu'un refus. Georges dut se résigner.
Les funèbres apprêts n'avaient point été interrompus et les cbouans s'étaient laissé Mer avec une indifférence héroïque. Malabry dit seulement, aux aides qui le garrottaient :
— Si je voulais, vous ne viendriez pas à bout de moi si facilement, et j'aurais vite fait de rompre vos cordes.
Mais Saint-Yictor lui imposa silence d'un coup d'œil et cria à Tamerlan :
— Allons I poëte, un dernier vers.
— En veux-tu un de Corneille, répondit aussitôt Tamerlan. Que dis-tu de celui-ci?
Ta craignais beaucoup moins les bourreaux que ses larmes.
A cette allusion à ses tristes amours avec Gabrielle, Saint-Victor pâlit et se tut.
Gadoudal, pendant qu'on lui attachait les mains, se tourna vers ses compagnon^ d'armes et dit d'une voix forte :
— Nous avons assez souvent battu les bleus pour gagner le droit d'être passés par les armes comme des soldats. Mais nous ne devons pas nous plaindre, puis-
que nous allons monter sur un échataua que le martyre de notre roi a consacré.
La toilette était finie. Il se leva.
— Maintenant, s'écria-t-il, montrons aux Parisiens comment meurent des chrétiens, des. royalistes, des Bretons.
Et, sans attendre que Texécuteur donnât le signal du départ, il commanda : Marche ! avec autant de vivacité et d'élan que s'il se fût agi d'enlever une redoute.
Les charrettes attendaient sous la voûte. Il monta dans la première avec Pierre Gadoudal, son cousin. Picot, son fidèle serviteur, et Saint-Victor, son lieutenant. Roger, Joyant, Lemercier et Burban, ditMalabry, montèrent dans la seconde. Ducorps, Mérille, Lelan et Deville, dit Tamerlan, dans la troisième.
La sinistre grille tourna sur ses gonds et un grand cri s'éleva dans la foule impatiente qui attendait sur le quai.
Liardot reconnut aussitôt Gadoudal et Saint-Victor, et le coup qu'il reçut au cœur fut d'autant plus rude qu'il en était venu peu à peu à croire que l'empereur avait voulu difi'érer jusqu'au dernier moment un grand acte de clémence, afin de le rendre plus éclatant. L'illusion se dissipait et il se trouvait tout à coup en face de l'afi'reuse réalité.
L'émotion fut si forte qu'il chancela' comme un homme frappé d'une balle et qu'il serait tombé sur le pavé, si la foule eût été moins serrée autour de lui. Mais il fit un effort suprême, et, quand le triste cortège arriva au tournant du pont, il avait repris assez de fermeté pour en supporter la vue.
Gadoudal s'entretenait en ce moment avec le prêtre, — il y en avait un dans chaque charrette, — et il ne leva pas les yeux, mais Saint- Victor aperçut au milieu de la masse compacte des curieux la figure pâle de sou
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vieux camarade. Ses traits s'éclairèrent, un sourire se dessina sur ses lèvres. Les deux amis échangèrent un dernier adieu dans un regard, et la charrette passa.
Alors Liardot, pris d'une sorte de vertige, fendit les groupes qui Tentouraient et se mit à suivre la marche du funèbre convoi. C'était une entreprise oix tout autre que lui eût échoué; mais, grâce à la vigueur de ses bras, il parvint à écarter ceux qui lui barraient le passage et à se glisser parmi les chevaux de l'escorte. Un gendarme qui le reconnut lui fit place dans les rangs, persuadé sans doute que l'agent Sourdat se trouvait le pour des raisons de service, et, dès lors, il ne rencontra plus d'obstacles et il put marcher derrière la troi* sième charrette.
Quel sentiment le poussait à accompagner ainsi ies^ » condamnés jusqu'au bout de leur triste voyage? Croyaitil accomplir un devoir pieux, ou bien était-il soutenu par une vague espérance 7 Cherchait-il des yeux un cavalier accourant au galop, des lettres de grâce à la main? Non, il savait bien que cela ne se passe ainsi qu'au théâtre, et il est probable qu'il obéissait moins à une volonté raisonnée qu'à un entraînement instinctif. Il ne lui avait pas été donné de partager le sort de ses camarades, mais il s'infligeait à lui-même le supplice d'assister à leur martyre.
Cependant, les charrettes suivaient l'itinéraire accoutumé par le pont au Change et le quai Pelletier. Sur tout ce parcours, l'affluence était telle que les gendarmes avaient peine à s'ouvrir un chemin.
La foute montrait plus de curiosité pour le sanglant spectacle qu'elle attendait que de sympathie pour les chouans. Il y avait longtemps que les habitués de l'échafaud ne s'étaient trouvés à pareille fête, car, si la guillotine ne chômait pas tout à fait depuis le 9 thermidor, du moins elle n'abattait plus les tètes par coupes*