II
26 LA JAMBE NOIHE
— Je crois que vous avez raison, monsieur, dit le personnage qui, tout en écoutant ce discours, avait dépassé le battant et regardait Técurie du coin de Tcei). Ces braves gens sont fort occupés, car ils ont au moins une vingtaine de chevaux à panser, et je me ferais scrupule de les déranger. Bien obligé de vos renseignements et votre serviteur !
Et, après avoir salué poliment, cet ami de la belle nature prit le chemin du Mont-Valérien et s'éloigna sans se retourner une seule fois pour regarder ce qui se passait derrière lui.
— J'ai cru un instant que c'était un espion, murmura Maneheu, mais je vois que j'ai eu affaire tout simplement à un imbécile.
Puis, le quidam ayant disparu dans les vignes, l'exfermier du Bois-Guillaume, sûr de n'être plus observé, courut aux trois chouans qui bouchonnaient les chevaux et les apostropha de la belle façon :
* — Qui m'a bâti des faillis^'gars comme vous ? leur cria-t-il. Est-ce ainsi que vous exécutez les ordres du général? L'écurie toute grande ouverte pour qu'on voie bien les bêtes et les harnachements 1 autant vaudrait rassembler l'escadron sur la grande place du village de llucil, pour bien montrer aux bleus ce que nous voulons lairc.
— Costa cause de ce Parisien qui vient de passer que lu cries si furl, dit Lelan, un jeune chouan qui avait pour surnom Brise- Barrière, Par Sain le -Anne d'Auray, ce n*csl pas la peine de faire tant de bruit. Le pauvre l>onhommc n y voit pas plus loin que le bout de sonnez.
•— El puis il fallait nous dire que lu t'en défiais, appuya Mciille. de son nom de guerre /(oi/al- Carnage ; nous Tauiions assommé.
— Le gênerai ne nous a pas commandé de fermer la porte, ajoula Joyanl, dit Sans-Peur.
— C'est bon I où est-il, le général? demanda Maneheu.
— Dans la maison, répondirent en chœur les trois chouans déguisés en garçons d'écurie.
— Je vais lui demander ce qu'il pense de votre imprudence, grommela le mari de Louise en se dirigeant vers la porte de Tauberge, non sans avoir donné un dernier coup d'œil au chemin de Suresnes.
L'homme avait disparu et aucune figure suspecte ne se montrait. Maneheu tira de sa poche une clef, ouvrit et entra suivi de Jacobin qui se tenait tranquille depuis le départ du bourgeois au doux langage.
— Ah I ah ! te voilà de retour 1 dit une grosse voix bien connue de Tex-fermier.
Quand ses yeux se furent habitués à la demi-obscuritc qui régnait dans la salle basse où le jour n'entrait que par les trous ronds des volets, il vit Cadoudal debout devant une table et occupé à examiner le fil et la pointe d'un sabre de cavalerie.
— Eh I bien ? interrogea le grand chef.
— Eh 1 bien, général, c'est fait, répondit Maneheu.
— Tous nos gens étaient à leur poste, dans le Palais- Royal ?
— Je le crois, général. Je ne les connais pas tous mais j'ai iaperçu Saint-Victor, Deville, Burb^Q et quel-, ques autres.
— Et ils t'ont vu ?
— Oui, général. Je ne suis resté qu'une minute ou deux sous les arcades, comme vous me l'aviez recommandé, et j'ai eu le temps de remarquer le mouvement qui s'est produit dès que je me suis montré. Chacun a quitté l'allée et tiré de son côté.
— C'est bien. Fleur-de-Rose y était-il?
— Celui que vous vouliez l'aire fusiller là-bas, sur la
falaise? dit dédaigneusement Maneiiea. Je n'en sais rien, général.
— Parce que tu n'as pas perdu ton temps à le chercher des yeux dans la* fouie, mais il devait y être. Allons! toutira bien.
— Je Tespère, général, quoique tout à Theure...
— Achève.
— Oh ! rien... un homme qui m'a accosté au bas de la côte et qui voulait à toute force s'arrêter ici pour se rafraîchir.
— Tu lui as dit de passer son chemin?
— Oui, général, et il est parti sans se faire prier. Seulement, les camarades avaient eu la sottise de laisser ouverte la porte de l'écurie et cet homme a pu voir les chevaux et les selles.
— Voilà qui est fâcheux, murmura Georges. Mais, ajouta-t-il après un instant de réflexion, à la guerre, on ne ferait jamais de grandes choses si on s'arrêtait pour le moindre incidente Et puis, le sort en est jeté. Tu veilleras pourtant à ce qu'on se garde mieux, et, à me- Bure que nos amis arriveront, tu les feras entrer dans l'écurie, excepté Saint-Victor que tu m'enverras ici. Astu des vivres pour tout notre monde? Tu sais que je n'entends pas qu'on se batte le ventre creux. Nous ne gommes plus ici au pays de Vannes où nous avions bien de la peine à trouver un pot de cidre et une galette de çarrazin.
— Soyez tranquille, général, les camarades ne jeûneront pas. Ils auront du lard et du pain blanc, et j'ai mis ce matin en perce une barrique de vin.
— Pierre Maneheu, je suis content de toi, et le roi eaura que tu as fait ton devoir, dit gravement Cadoudal.
— Merci, général, je ne demande rien, et si le roi revient..,
LÀ JAMBE NOIRE t9
— Quel est ce chien? interrompit Georges en apercevant Jacobin qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu discrètement derrière son maître.
— Ce chien est à moi, général. Ma femme l'avait emmené à la pointe de Pen]y, la nuit où- nous vous attendions à la fente de Biville, et les gendarmes l'ont pris avec elle. Je l'ai retrouvé aujourd'hui, mais Louise n'est pas revenue, dit amèrement Maneheu.
— Où et comment l'as-tu retrouvé? demanda Gadoudai.
— Dans le Palais-Royal ; mais je ne sais pas qui l'y avait amené. Il a couru après moi dans la galerie*
Georges se taisait et semblait se préoccuper de cette rencontre bizarre. Mais bientôt sa figure s'éclaircit. Il venait de se rappeler que Liardot lui avait parlé de ses promenades avec Jacobin, et il se disait :
— Maintenant, je suis sûr que Fleur-de-Rose était au Palais-Royal et qu'il sait que c'est pour ce soir.
Il ne se demanda point pourquoi le faux Jacques Sourdat n'avait pas essayé de rattraper le chien, qui vraisemblablement s'était échappé' en apercevant son maître. Gadoudal était pourtant passé maître en conspirations, et il aurait dû juger que ce détail avait son importance ; mais on ne s'avise jamais de tout. Il se garda bien, d'ailleurs, de renseigner Maneheu sur le séjour de Jacobin dans le logement de la rue des Prouvaires, car il ne voulait pas mettre Tex-fermier dans le secret du sort qu'on avait fait à sa femme, en attendant le triomphe du parti royaliste.
— Va, mon brave, lui dit-il, va surveiller les préparatifs. Il faut qu'à six heures précises on soit à cheval, et je compte sur toi pour que rien ne manque à l'armement de nos gars. N'oublie pas de m'envoyer Saint- Victor aussitôt qu'il arrivera.
Maneheu s'inclina et sortit avec Jacobin, qui parais-
|0 liA JAMBE NOIRE
«ait décidé à ne plus le quitter d'un pas, et Georges, resté seul, se mit à se promener à travers cette salle de cabaret, comme son ennemi Bonaparte devait arpenter Ikon cabîiidt des Tuileries, quand il rêvait à la prochaine ouverture d'une eampagne décisive.
Ci'était son va-tout que le chef des diouans allait jouer ce soir-là, et il le savait bien. Si, par une cause quelconque, rattaque eoatre Ib premier consul venait à manquer, Gadoudal sentait que la pûrtie était perdue, car l'occasion ne se représenterait plus, attendu que ce voyn^e à la Malmaison devait être le dernier da la saison ; Pi£ot Tiivait dit à son m^tre, et Picot le tenait de rbuissier du cabinet.
Jamais le grand conspirateur n'avait mieux compri3 que les destinées de la France tenaient à la vie d'un homme et que, si Bonaparte échappait à la mort, sur la route de Rueil, il ne fallait plus compter pour ouvrir le chemin au roi que sur un boulet de canon autricjiied ou russe. Il resterait bien encore aux partisans de la monarchie la ressource de s'entendre avec des généraux mécontents, tels que Moreau et Pichegru, pour fomenter une sédition militaire; mais Gadoudal, qui savait juger les hommes, comptait peu sur l'ascendant de ces chefs médiocres pour Topposer à celui du- vainqueur de Marengo. il lui fallait le succès immédiat et, pour l'obtenir, il ne reculait pas devant un coup de main plu3 digne d'un bandit que d'un homme de guerre.
Au moment d'agir, seul avec sa conscience, eut-il le pressentiment que l'exploit de grand chemin qu'il avait préparé souillerait sa mémoire, et les soucis qui contraclniont son mâle visage trahissaient-ils un remords anticipé? Dieu seul le sut, lui qui lit dans les cœurs. Mais Georges était toujours sombre et pensif, quand son lieutenant parut.
- t— pnlin, s'ccriai Saiot-Viçtor en jetant son chapeau en
Tair. Le grand jour, le jour de gloire est arrivé... Bon! voilà que je chante la Marseillaise à présent... je suis si content que je ne sais plus ce que je dis. Mais vous imaginez- vous, général, ce que c'est que de se lever tous les matins en se disant : « C'est pour ce soir, » et de voir, entre midi et une heure, son espérance s'en aller en fumée. Quand j'ai aperçu aujourd'hui ce bon Manehen au bord de la galerie de Valois, sa figure de pataud m'a fait plus de plaisir à voir que le minois d'une jolie femme, et peu s'en est fallu que je ne battisse un entrechat sous les arbres du Palaislloyal.
— Tu es bien heureux d'être si gai, dit Georges.
— Et comment ne pas l'être, général, quand nous touchons au but? Ce soir, Bonaparte aura vécu, demain matin le drapeau blanc flottera sur les Tuileries, et ces chers Parisiens apprendront, à leur réveil, que le bien leur est venu en dormant... le bien, c'est la monarchie, et vous verrez, général, qu'ils s'en accommoderont à merveille. Ils ont changé si souvent de gouvernement depuis une douzaines d'années, qu'ils sont habitués aux transitions.
— Celle-ci sera un peu brusque, dit en souriant Cadoudal.
— Pas plus que celle du dix-huit brumaire, riposta vivement Saint-Victor.
— Nous n'aurons pas de discussion sur ce point, reprit Georges. Mais laissons les comparaisons historiques et occupons-nous de choses sérieuses. J'ai diverses questions à t'adresser. D'abord, tous nos gars étaient-ils au Palais-Royal? ont-ils vu Maneheu et se sont- ils mis en route aussitôt?
- -^ Tous, général. Beaucoup d'entre eux sont même déjà arrivés^t travaillent dans l'écurie sous la direction
de Maneheu. Je n'ai pas vu Malabry, mais j'ai entendu Tamerlan qui pérorait en prose et en vers.
— Bien. Tu as dû aussi apercevoir là-bas notre ami Liardot?
— Certainement. 11 était assis au bout de Tallée, te* nant un grand chien en laisse, le chien de la belle fer* niière du Bois-Guillaume, et causant avec un particulier dont la mine ne dit rien qui vaille.
— Ah!
— Quelque agent de Fouché, sans doute. Liardot est obligé de voir ces gens-là, et, puisqu'il a consenti dans notre intérêt à jouer le rôle d'espion, il faut bien qull le joue au naturel.
— Sans doute. Mais ce colloque au Palais-Royal et au moment du rendez- vous général... c'est mal choisir l'heure et le lieu.
— 11 ne les a pas choisis. Je me promenais dans Tallée quand Liardot est arrivé seul, et j'ai vu ce drôle l'accoster et s'asseoir à côté de lui ; mais, à l'air dont notre brave camarade l'a reçu, j'ai deviné qu'il ne demandait qu'à s'en débarrasser.
— Oui, murmura Gadoudal, je sais que Liardot n'est pas un traître, mais il vient d'être la cause involontaire d'un incident fâcheux. Ce chien que tu as vu a senti son maître et s'est échappé pour le rejoindre.
— Ah ! diable l voilà qui pourrait bien nuire aux arrangements pris pour que le mari et la femme iie puissent pas se réunir.
— Jusqu'à ce moment, Maneheu croit toujours que sa femme est en prison, car il n'a pas vu Liardot dans le jardin et il ne sait pas que le chien était avec lui.
— Tout va bien, alors. Et puis, général, de quoi nous inquiétons-nous là, lorsque nous touchons au moment d'en finir avec Bonaparte? Dans quelques heures,
nous n'aurons plus d'indiscrétions à craindre, puisque nous serons vainqueurs...
— Ou morts, dit Georges de sa belle voix profonde.
— Morts I non pas, général, s'écria gaiement Saint- Victor. Je suis décidé comme vous à me faire tuer plutôt que de céder la place à ces messieurs de la garde consulaire, mais j'ai si bonne envie de vivre que je suis sûr de venir à bout de l'escorte.
— Tu es bien heureux d'avoir envie de vivre. Moi je m'estimerais satisfait de mourir pour le roi.
— Et moi aussi, général. Mais que voulez- vous? on v n'a pas toujours le* lot qu'on souhaite, et, à notre âge,
on a bien le droit de tenir à la vie, surtout quand on est amoureux.
— Tu es donc amoureux ?
— Pourquoi to'en cacherais-je? Oui, je suis amoureux, et sérieusement, pour la première fois, depuis que je cours le monde, et je n'attends que le triomphe de notre cause pour me mésallier ; car, je ne me le dissimule pas, le mariage que j'ambitionne est une mésalliance.
— Le mariage 1 tu songes à un mariage?
— Ma foi ! oui, et, puisque l'occasion se présente de vous avouer tout, il faut que vous sachiez...
— Je ne veux rien savoir, interrompit Cadoudal. Ce n'est pas un jour de bataille qu'on peut écouter des conlidences galantes. L'heure s'avance et il me reste à peine le temps de te donner mes instructions.
— Vous avez raison, général, dit Saint- Victor qui changea de ton tout à coup. J'attends vos ordres.
— Les voici, commença Georges. Mon brave Picot m'a apporté hier soir des renseignements précis. Bonaparte doit partir des Tuileries vers six heures, dans une calèche découverte, escortée par un peloton des guides. U passera par conséquent à portée de notre embiisçacle
34 LA JAMBE KOTRE
un peu avant sept heures, c'est-à-dire juste au moment où le crépuscule fera place à la nuit.
— Parbleu 1 général, le hasard fait bien les choses, car nous ne pouvions pas souhaiter mieux. Assez de jour pour charger, paà assez de jour pour qu'on nous si gnale de loin.
— Oui, tout semble nous favoriser et nous n'avons contre nous que l'imprévu. Mais il faut toujours compter avec l'imprévu. J'ai donc décidé qu'au lieu de nous jeter à l'aveuglette sur le cortège, nous ne l'attaquerons que sur un signal donné par une vedette, placée de façon à voir venir la calèche et son escorte, pendant que ïnoî je resterai dans la carrière avec nos gars, à cheval, sabre en main et pistolet au poing, prêt à charger à leur tète, dès que la sentinelle m'avertira qu'il est temps.
— Voilà qui me semble admirablement combiné. S'il y avait un changement quelconque dans le programme du voyage de Bonaparte, comme, par exemple, si l'escorte était triplée, la vedette ne donnerait pas -le signal, et vous, ne bougeant pas de votre poste, vous ne courriez pas le risque fort inutile de vous faire écharper par des forces supérieures.
— C'est à peu près cela, quoiqu'il m'en coûtât beaucoup, à te dire vrai, de manquer l'occasion par crainte d'avoir affaire à quelques cavaliers de plus. Les bleus seraient trente au lieu de vingt, que je n'hésiterais pas à engager le combat.
— Ni moi non plus, général. Seulement, c'est une mission de confiance que celle de la vedette. Il y faut du sang-froid, du coup d'oeil, l'habitude de la guerre. Le signal, donné quelques secondes trop tôt ou trop tard, peut tout perdre.
— C'est mon avis, et c'est parce que la mission est difficile que je te charge dç la remplir.
LA JAMDE noire 35
— Moi, général I
— Toi-même, mon fils. Avec tout autre, je ne serais pas tranquille. ,
— C'est un grand honneur que vous me faites, général, mais j'aimeraid mieux avoir ma pari des coups de sabre.
— Tu l'auras. Écoute et rassure -toi. Tu connais le pli de terrain qui borde la carrière du côté de la chaussée de Rueil?
— Parfaitement.
— Il y a là un tertre du haut duquel on découvre toute la route jusqu'au rond-point de Gourbevoie. Tu t'y tiendras à cheval et tu surveilleras cette route avec l'attention intelligente dont tu m'as donné tant de preuves en Bretagne. Tu choisiras le moment, et quand tu penseras que le combat peut être engagé sans trop de désavantage, tu tireras un coup de pistolet en Fair. Je me lancerai alors avec nos gars, et rien ne t'empêchera de charger avec nous.
— Merci, général, dit Saint- Victor. Il m'en attrait coûté de rester les bras croisés pendant que vous ferez le coup de sabre. Seulement...
— Quoi donc?
— Seulement, je me défie un peu de nico appréciations sur la force du détachement des guides, et, s'il y a moins d'un escadron entier, je ne réponds de rien... mon pistolet pourrait bien partir tout seul.
— Eh ! grand enfant, dit Georges, ne vois-tu donc pas que je te choisis justement parce que je suis sûr que tu ne trouveras jamais les bleus assez nombreux pour que nous ne puissions pas les attaquer I
■ — Alors, général, je suis votre homme, répondit joyeusement Saint- Yictor, et je n'ai plus qu'uhe question à vous adresser.
30 I A JAiMBE NOlUfî
— Parle.
— Qui de nous frappera Bonaparte?
— Que t'importe ?
— C'est que... j'éprouve quelque embarras à vous faire cet aveu... c'est que je ne me sentirais pas le courage de le tuer.
— Et moi donc, crois- tu que je voudrais porter la main sur lui 7 Je le liais comme on hait un obstacle, mais il a conduit les Français à la victoire et je veux qu'il tombe dans la mêlée, comme ua drapeau fauché par un boulet ; je veux qu'il soit frappé par un parti et non par un homme, et que nul ne sache qui de nous a porté le coup.
— Général, s'écria Saint-Victor, jamais je n'ai mieux compris que vous étiez digne de commander les soldats du Roi. Marchons I je suis prêt.
— Nous avons encore au moins trois heures à nous, dit Cadoudal, qui n'était jamais plus calme qu'au moment de l'action ; mais cependant il est temps que tu ailles surveiller nos gens. J'irai te rejoindre plus tard.
Et Georges congédia d'un geste son lieutenant, qui ne se possédait pas de joie en pensant que demain peutêtre, il allait être libre d'aimer au grand jour celle que, depuis deux longues semaines, il était forcé d'adorer dans l'ombre.
Depuis l'étrange aventure qui l'avait mis face à face avec le commandant. Saint- Victor n'avait eu aucune nouvelle de Gabrielle, et il s'était bien gardé d'en venir chercher dans le parc de la Malmaison.
Après la scène du caveau et la découverte, par le caporal Barbot, des morceaux de carton qui avaient servi à fabriquer la Jambe noire, il ne faisait pas bon se risquer à franchir les murs de Ja résidence consulaire, car le fantôme surpris en déshabillé devait avoir perdu tout
son prestige, et il n'y avait là, pour les chouans, que des coups de fusil à récolter. D'ailleurs, rien n'y attirait plus Saint-Victor.
Sans savoir au juste ce qui s'était passé entre M"" Robert et son frère, il n'ignorait pas que son amour pour Gabrielle et* même ses entrevues nocturnes avec elle n'étaient plus un secret pour l'officier qui avait entendu sa conversation avec Malabry. Or, l'officier semblait si peu disposé à se prêter au désir de sa sœur en accueillant les prétentions d'un chouan, il avait, de plus, tant de raisons d'en vouloir à ceux qui lui avaient joué un si mauvais tour au gué de Bouchevilliers, qu'il devait souhaiter ardemment de débarrasser Gabrielle et le premier consul d'un homme assez osé pour aimer l'une en conspirant contre l'autre. Saint- Victor ne doutait donc pas que son ennemi, cet ennemi dont il voulait devenir le beau-frère, ne s'acharnât à sa pouiv suite et ne mit tout en œuvre pour le saisir et l'envoyer devant une commission militaire.
C'était tout simplement sa vie qu'il jouait chaque fois qu'il venait se promener au Palais-Royal, entre midi et une heure, et même chaque fois qu'il se montrait dans la rue, car il pouvait rencontrer le commandant^ qui n'eût certes pas hésité à lui mettre la main au collet, et il n'aurait même pas eu la ressource de lui brûler la cervelle, puisqu'il s'était juré de respecter le frère de Gabrielle.
Et ce qui le tourmentait le plus dans cette situation périlleuse, où son imprudence l'avait jeté, c'était de ne plus entendre parler de la jeune fille. Non qu'il lui en voulût de son silence. Gomment lui aurait-elle écrit, puisqu'elle n'avait jamais su son adresse? Et comment aurait-elle fait pour le voir, maintenant que l'entrée du parc lui était interdite, à lui Saint- Victor, sous peine de tomber entre les mains d'une patrouille, maintenant
38 LA JAMBE NOIRQ
que la pauvre enfant devait être surveillée sans cesse, gardée à vue peut-être ? Mais il songeait à tout ce qu'elle devait souffrir, dévorée d'inquiétude, désolée, persécutée, et il éprouvait de furieuses enviés de commettre quelque nouvelle folie pour la revoir.
Malabry réussit pourtant à l'en détourner, et même i le calmer un peu. Rentré dans la coulisse après avoir jpué agréablement son rôle de spectre, le vieux chouan avait eu bien de la peine à digérer l'indulgence excessive de son ami à l'endroit du chef des gendarmes d'élite. Il s'en était vertement expliqué avec Saint- Yictor, en lui signifiant de ne plus compter sur sa coopération à des équipées de ce genre, et il l'avait si bien sermonné, que l'amoureux s'était résigné, non sans peine, à prendre patience.
Après tout, l'attaque à main armée était prochaine, et la révolution qui devait s'ensuivre allait lui laisser le champ libre pour renouer la chaîne interrompue de ses amours. Il prit courageusement le parti de s'enfermer dans son. logeaient de la rue de la Montagne-Sainte- Geneviève, et de n'en plus sortir que pour alJer à midi faire son tour obligatoire de Palais-Royal, et le soir pouir prendre son repas d&ns un cabaret borgne du quartier du Panthéon. On peut croire que cette réclusion volontaire ne l'amusait guère, et qu'il accueillit avec enthousiasme l'apparition de Maneheu sous les arcades de la galerie de Valois.
Il avait pris allègrement le chemin de Puteaux ; il était arrivé au Chant-du-Coq sans faire de fâcheuse rencontre ; son entretien avec Gadoudal venait de mettre le comble à sa joie, et ce fut en sifflant gaiement une fanfare de chasse qu'il descendit dans la cour de l'auberge.
Tous les chouans s'y trouvaient, y compris Malabry, qui était arrivé le dernier. Ayant pris par Saint-Gloud,
LA JAMBE NOIRR 3»
rhercule était tombé en pleine foire et n'avait pash pu résister à l'envie d'entrer dans une baraque pour, lutter avec un ours. Il s'était un peu attardé à le-, terrasser, aux afitpiaudiâsements. de l'assistance, et il se présenta l'oreille basse devant son cbef, qui fort heureusement <ne le questionna ;M>ln:t sur Temploide soa, temps.
Maneheuy instruit par une expérience récente à sa garer des visites indisccèteS) Manebeu. avait pris de ju* dicieuses précautions. Quatre sentinelles, placées par lui dans quatre directions, différentes^ à une centaine de pas de l'auberge, étaient chargées de se repliera l'aj^roche d'un étranger, afin de donner le temps aux. chouans de se cacher dans l'écurie.
Personne d'ailleurs ne. s'était . encore montré, ces parages étant peu fréquentés . à cette époque où le Mont-Yalérien ne, portait pas encore une forteresse et où oh habitait beaucoup moins que de nos jours la grande banlieue. Neuilly n'était alors qu'un tout petit village et Puteaux comptait à peine quelques maisons.
Le reste de la journée fut consacré aux derniers pré* paratifs et Saint- Victor, qui y présidait, ne négligea aucun détail d'armement ni d'équipement. Il s'assura que les sabres coupaient et piquaient bien, que les pierres des pistolets étaient en état et que pas un cheval n'était déferré. Puis il les fit seller devant lui, sachant par expérience que, dans un coup de main tenté avec une poignée d'hommes, la plus petite omission pouvait influer désavantageusement sur le résul* tat de l'attaque.
Il choisit pour lui-même les deux meilleures bétes de l'écurie, l'une ayant de la taille et du fond, qu'il voulait monter pour charger l'escorte de Bonaparte ; l'autre, une fine jument de race limousine, capable de faire trois
lieues en quarante minutes, qu'il fît mettre en réserve pour courir à Paris, bride abattue, aussitôt après Faction.
Tous ces chevaux avalent été achetés isolément au marché du boulevard de THÔpital par deux ou trois chouans, fins maquignons, désignés tout exprès par Gadoudal pour cette besogne délicate. Or, il y en avait vingt en tout, les combattants devant être seize, commandés par Georges et Saint- Victor, ce qui faisait dixhuit cavaliers.
Les deux montures de surcroît étaient, on le sait, destinées. Tune à Saint-Victor, pour aller porter à Liardot la grande nouvelle, l'autre à Maneheu, qui devait garder Tauberge pendant le combat, et qui pouvait avoir besoin de fuir dans le cas improbable d'une défaite.
Habitués à guerroyer de préférence à pied, derrière îles haies, ces chevaucheurs d^occasion n'étaient pas tous d'égale force sur l'équitation, mais il n'y en avait pas un seul qui ne fût d'une bravoure à toute épreuve et qui n'eût fait à l'avance le sacrifice de sa vie. Cela valait bien quelques leçons de manège, et puis ces gens-là étaient, pour la plupart, dçs paysans bretons ou normands, qui avaient passé leur jeunesse à monter sans selle et sans étriers des bêtes de ferme.
Malabry, entre autres, était de force à étoufier un cheval rétif entre ses cuisses d'hercule, et Tamerlan avait les jambes si longues, qu'il lui eût été difficile de tomber. Ces deux fidèles compagnons de Saint- Victor étaient radieux : à ce point que Tamerlan, inspiré sans doute par les vapeurs de l'écurie, récita tout un chant du poëme intitulé les Plantes y œuvre de Castel, l'auteur à la mode, et entre autres ces deux vers, où le fumier est désigné par cette jolie périphrase :
LÀ JAMBE NOIRE il
Là, sous un peu de terre, on concentre les feux Que la paille a reçus des coursiers généreux.
Maneheu, de son côté, se conforma aux prescription» du général, en servant à ses camarades un repas modeste et substantiel, suffisamment, mais non trop largement arrosé d*un vin qui n'avait point été récolté sur les coteaux voisins de Suresnes.
 cinq heures et demie, tout le monde était prêt et Georges parut dans son costume de guerre. Il était superbe avec son grand sabre pendant à sa ceinture blanche et son large chapeau breton enfoncé jusqu'aux yeux sur sa grosse tète ronde, une vraie tète de lion. II tint, en présence de tous ses chouans rassemblés dan» l'écurie, un dernier et bref conseil avec son lieutenant, adressa aux hommes quelques paroles énergiques pour les encourager à bien faire et leur commanda de sortir par couples pour s'en aller ainsi deux par deux s'embusquer dans la carrière. Le peloton marchant au complet et en masse aurait pu attirer l'attention de quelque passant. L'ordre fut ponctuellement exécuté, et dix minutes après, il n'y avait plus dans l'écurie que Gadoudal, Saint-Victor et Maneheu. Maneheu resta* Saint-Victor et Georges partirent ensemble.
— Je n'ai pas besoin de te répéter mes instructions, dit brièvement le général. Tu n'as pas oublié le signal?
— Non, certes, répondit le lieutenant. Un coup de pistolet en l'air, quand je croirai qu'il est temps de charger.
— Très-bien ! Voici le tertre où tu vas te placer en vedette, là est la carrière où nos gars m'attendent. Il est temps de nous séparer. Prions Dieu qu'il nous protège, et préparons-nous à combattre pour le roi et pour }a France.
4à LA JAMBE NOTRE
Georges piqua son cheval et disparut derrière la butte •qui devait servir d'observatoire à son lieutenant. Saint- Victor resta seul et occupa immédiatement le poste important et périlleux que Cadoudal lui assignait.
La mission confiée à Samt-Yictor était vraiment des plus délicates.
Le jour baissait déjà, car six heures venaient de sonner, et le soleil avait disparu derrière le coteau de Saint-Germain. Il s'agissait de ne pas perdre un seul instant de vue la route de Paris et, pour peu que Fattente se prolongeât, la nuit allait venir, la nuit qui lavoriserait peut-être une surprise, mais qui pouvait aussi jeter de la confusion dans l'attaque et de l'incertitude dans le choix du moment favorable.
Saint-Victor faisait des vœux, pour que la voiture du premier consul ne tardât point à paraître, et, en prévision du ca^ ardemment souhaité où elle se montrerait avant la chute complète du jour, il choisit sa place avec soin.
Le tertre où il devait faire sentinelle n'était qu'un amoncellement de sable et de graviers rejetés hors de la carrière par les ouvriers qui l'avaient creusée jadis, et cette éminence factice était fort accidentée. Elle présentait des anfractuôsités bizarres, des espèces d©
niches assez larges et assez profondes pour abriter un cheval et son cavalier.
Saint-Victor crut avec raison que mieux valait ne pas exécuter à la lettre les ordres de Cadoudal. Grimper sur le sommet de la butte et s y planter comme une statue équestre, c'eût été s'exposer inutilement à être aperçu de loin parle peloton d'avant-garde qui devait précéder la voiture du premier consul, et même à lui servir de cible. II était certainement plus sage de se poster de façon à voir presque aussi bien tout en se découvrant beaucoup moins. Le lieutenant de Georges fît donc reculer son cheval jusqu'à ce qu'il se trouvât^ logé et comme emboîté dans une de ces coupures providentielles.
Une fois casé dans cette guérite improvisée il s'assura, en se levant sur ses étriers, que nul obstacle ne gênerait sa vue et que personne ne passerait sur la route sans qu'il le vît venir de très-loin.
La carrière était située à dix toises tout au plus de la chaussée et à moins de mille mètres du rond-point de Courbévoie. De ce côté, par où devait arriver Bonaparte, pas un pli de terrain, pas un arbre pour gêner le regard. Le chemin, large et découvert, descendait en pente douce vers Nanterre et Rueil, et Saint- Victor pouvait l'embrasser d'un coup d'œil dans toute sa longueur. Vers la Malmaison, la vue était bornée par les derniers contre-forts du Mont-Valérien ; mais, comme la vedette n'avait pas à se préoccuper de ce qui se passerait dans cette direction, peu lui importait que l'horizon fût moins étendu.
La disposition des lieux présentait vraiment toutes les facilités imaginables. En effet, la voiture du premier consul et son escorte devaient, selon toute probabilité, monter au petit trot la côte assez raide entre le pont de Neuilly et le rond-point, et apparaître sur le point ciil-
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minant comme un vaisseau que cachait la courbure de la terre et qui émerge des profondeurs lointaines de rOcéan. L'observateur n'avait donc qu'à surveiller incessamment le rond-point, et, quelque accélérée que fût à la descente Tallure du cortège, il devait certainement rester à cette sentinelle le temps de le reconnaître et de se rendre compte de la force du détachement des * guides chargés d'escorter Bonaparte.
Pour le moment, la solitude était complète et le silence profond.
A l'époque où nous vivons, il n*y a jamais ni solitude, ni silence dans ces parages un peu trop voisins de Bougival, la bruyante capitale des canotiers. Mais, en 1803, on y circulait peu après le coucher du soleil. Or, le jour commençait à faire place au crépuscule, et Vangelus sonnait au clocher de Nanterre.
C'était l'heure paisible où l'homme qui ne vit pas dans le tumulte des villes se repose et se recueille. Saint-Victor, qui n'avait cependant rien de champêtre dans le caractère ni dans les habitudes, se mit à rêver en attendant l'action.
Il rêva naturellement à Gabrielle et au bonheur qu'il aurait bientôt à se présenter à elle en uniforme de colonel de la nouvelle armée,, car Georges lui avait promis un brevet de colonel. Il le lui avait promis au nom des princes français qui dirigeaient de Londres la conspiration oi. tant de hardis compagnons risquaient leurs tètes. Le jeune chouan se voyait déjà accueilli comme un sauveur par la sœur de l'officier des bleta, et il se sentait fier d'avance de la protéger, de protéger le commandant Robert et de le convertir à la foi royaliste en lui demandant la main de Gabrielle. Il ne se disait pas que le chef d'un bataillon de gendarmerie d'élite, le soldat dévoué fanatiquement au général Bonaparte, aimerait mieux cent fois se faire tuer que de voir le comte
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-de Provence sur le trône et surtout que lie devenîr'le beau-frère d'un chouan.
'Saint-Victor, il faut en convenir, avait plus de bravoure que de bon sens, et d'ailleurs, il était amoureux, peu en état par conséquent de raisonner juste. Gepen- ^ -dant, la passion qui le dominait ne rempéchait nullement d^tre -attentif à^son service de soldat de Tarmée royale. Immobile sur sa ^s^Ue, 'rœil eu guet, Tesprit ■calme, il surveillait la voie sons se départir une seconde •de la vigilance tant recommandée par Georges.
11 croyait fermeraeilt que 'tout 'dépendait de lafaEçon dont les choses sLilaiemt tourner en cette occasion d^ nitive, aussi bien son bonheur intime que la restaurnr iion de la monorchie, et pas n'est besoin de dire qu'il ^alt disposé à faire de son mieux. Sans parler de^rintérèt tout particulier qu'il avait à réussir, il «avait qu'une grande respemsalbiUté pesait sur lui, et il voulait justifier la confiance de son général.
11 y avait à peu près vingt miniites qu'il attendait ainsi, quand un bruit de roues frappa son oreille. Ce bruit venait du côté de Rueil et n'avait d'aiUeurs rien de commun avec le roulement rapide d'une voiture de maître. C'était un vacarme bizarre et difficile à caractériser tout d'abord, quelque chose comme le fracas d'une casserole attachée à la queue d'un chien, -et cependant Saint- Victor croyait bien l'avoir déjà entendu quelque part.
Bientôt, il en fut certain, car il vit apparaître au détour de la route un coucou trâiné par un cheval dont l'allure lui rappela celle de Tricoteuse, la malheuxaue rosse qui, la nuit du bal de Tivoli, les avait amenésà.Ia Hahnaison, lui,o Gâbrielle <et ffalabry. Cependant, comme tous les toucous -se Fessemblaient par la couleur et par la forme, il ne^e préoœupa guère de l'apparition de ^ette grande caisse jaime ^m, de loin, avait Jîaîr
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d^tme citrouille montée sur deux roues. II n'y aurait même pas pris garde du tout, si l'étrange équipage ne se fût arrêté court en passant devant la butté où il faisait faction.
Cette manoeuvre Tétonna, mais il se tint coi, espérant que le maître de la carriole ne l'apercevrait point dans l'enfoncement où il s'était incrusté avec son cheval. Il fut bientôt détrompé. Le conducteur du coucou se leva tout debout sur son siège et mit sa main sur. ses yeux en guise d'abat-jour, afin de mieux voir le cavalier embusqué, n faisait encore assez clair pour que Saint-Tictor reconnût parfaitement Fabominable sans-culotte qui l'avait voiture naguère,et il fallait que ledit sans-culotte eût reconnu aussi son voyageur aux quatre écus de six livres, car il se mit à crier à tue-tête : v
— Hé I bourgeois, voulez-vous une place pour Paris? Je vous .prendrai moins cher que l'autre fois.
Le lieutenant de Georges ne dît rien, maïs il pâlit de colère, et il faut convenir qu'il jouait de malheur et que ce coquin passait là dans un moment bien inopportun. On ne pouvait guère pourtant lui supposer de mauvaises intentions et Saint-Victor crut d'abord qu'il s'arrêtait tout bonnement pour tâcher de racoler un voyageur. Mais comme *le jeune chouan ne répondait pas plus qu'il ne bougeait, l'homme du coucou se fît un porte-voix de ses deux mains et lui jeta cette interrogation railleuse :
— Dîtes donc, est-ce que vous attendez votre bonne amie de la Halmaison que vous restez planté là comme une borne'?
Saint-Victor mil la main à ses fontes pour y prendre un piôtolet, et envoyer une balle au drôle qui prenait si mal «On temps pour le gouailler. TVÏais ïl se rappela fort à
propos que Gadoudal et les gars cachés derrière le tertre ne voyaient rien de cette scène et qu'ils prendraient infailliblement le coup de feu pour le signal convenu. Une fausse sortie de Tembuscade pouvait tout perdre, car la voiture du premier consul allait paraître d'un instant à Tautre^et la présence sur la route d'un groupe der cavaliers aurait infailliblement attiré Tattention des soldats de l'escorte .
Saint-Victor laissa Tarme dans la fonte et attendit, immobile et muet, qu'il plût au sans-culotte de passer son chemin. Malheureusement, ce vilain citoyen ne faisait pas mine de fouailler Tricoteuse, qui semblait avoir pris racine au beau milieu de la chaussée, et cette obstination, évidemment calculée, fît que Saint-Victor, furieux, rassembla son cheval pour le lancer sur la route et charger à coups de sabre Findiscret conducteur. Cette fois encore il réfléchit avant d'agir et il s'abstint.
L'homme ne se serait pas laissé sabrer sans crier, et ses cris auraient pu être entendus de quelque maraîcher attardé dans son champ. Saint- Victor comprit que le silence et l'inertie étaient plus que jamais de rigueur.
— Hé I l'aristocrate I reprit l'affreux cocher, on t'a donc coupé le sifflet, en attendant qu'on te coupe le cou? As-tu des commissions pour Paris? Non? Ehl ben^ j'y vos, tout de même, et' si je rencontre ta princesse, je lui dirai que tu l'attends sous l'orme.
Et, ponctuant ce discours d'un grossier ricanement, le maître du coucou leva son fouet pour cingler sa bète, juste au moment où deux cavaliers, venant du côté de Paris, apparaissaient au haut de la montée de Courbevoie.
Tout en observant le cocher de la carriole jaune, Saint-Victor regardait souvent vers le rond-point et
il aperçut les deux cavaliers aussitôt qu'ils s*y montrèrent.
Le ciel était encore clair, quoique le jour baissât de plus en plus, et leur silhouette se détachait nettement sur rhorizon. Il n'y avait pas moyen de s'y tromper, c'étaient les éclaireurs de l'escorte qui arrivaient au grand trot. Ils ne devaient pas précéder de bien loin la voiture du premier consul et il ne leur fallait pas dix minutes pour arriver à portée de l'embuscade. Et le coucou était toujours là.
Son maître avait sans doute vu aussi les cavaliers et reconnu l'uniforme de la garde consulaire, car, au lieu de fouetter Tricoteuse^ il se mit à crier de plus belle :
— Il parait que tu l'attends ici, ta mijaurée... v'ià Bonaparte qui arrive avec son épouse... elle doit être avec eux dans le berlingot,., jouis de ton reste, va, mauvais chouan... un de ces jours les sans-cuiottes tiendront encore la queue de la poêle et vous serez tous guillotinés, toi et ta poupée... et Thomme de brumaire par-dessus le marché.
Et, après avoir lancé cette prédiction sinistre, le drôle frappa à tour de bras sur sa rosse, qui se décida, fort à contre-cœur, à reprendre le trot.
— Scélérat I murmura Saint-Victor, que cet épisode fort imprévu avait jeté dans une agitation indicible.
Les pensées les plus contradictoires se heurtaient dans son cerveau surexcité, et lui, si calme d'ordinaire en face du danger, il sentait son sang-froid lui échapper au moment où il lui eût été le plus nécessaire de le garder, car les cavaliers arrivaient grand train et, d'une seconde à l'autre, la calèche allait paraître. Georges, embusqué derrière le tertre, avait-il entendu les objurgations du cocher? Qu'allait faire maintenant cet abject coquin, très-capable assurément d'aller raconter à la police ce qu'il venait de voir, ou tout au moins d'en
colporter la nouvelle imrmi ses pareils? Était-ce tout simplement un goujat insolent, ou bien un espion déguisé en conducteur de patache? Toutes ces questions -et bien d'autres encore, Saint-Victor se les posait à la fois, 6t, bien entendu, ne parvenait point à les résoudre.
Cependant, les deux éclaireurs se rapprociiaient et bientôt la voiture qu'ils précédaient se montra au sommet de la côte. Cette apparition ifit rentrer en lui-même le lieutenant de Cadoudal. Il refoula sa colère, oublia «es inquiétudes et se prépara à Faction .
Après s'être assuré que son gabre sortait facilement du fourreau, il prit un de ses pistolets, examina le bassinet pour s'assurer que la poudre n'était pas tombée, et arma le chien afin de n'avoir plus qu'à presser la détente quand l'instant serait ^venu de donner le signal. Puis il fit sentir à- son cheval le mors et l'éperon et, Après avoir constaté que l'animal était bien dans sa main et prêt à obéir à la pression de ses jambes, il le mit au repos, se campa bien d'aplomb sur sa selle, et attendit, les yeux tournés vers la route de Paris.
Rien ne remuait dans la carrière. A peine, de temps à autre, le renâclement d'un cheval qui s'ébrouait, ou le -son métallique d'un fourreau de sabre heurté contre un étrier. Évidemment, les vociférations du sans*culotte n'étaieint pas arrivées aux oreilles de Cadoudal, ou bien dadoudal n'y avait attaché aucune importance, et la petite troupe des chouans était là, sabre en mam, n^at» tendant que l'ordre de charger.
Saint-Viôtor, rassuré de ce côté, reporta toute isûli attention sur la chaussée. La voiture eommençait à descendre la côte, suivant à cent pas de distance les demc guides chargés d'éclairer «a marche ; mais on ne voyait pas encore le gro8'de>re8corte.
Ce retard ne ^teissait pss d^'étonner le lieute^atlt de
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Georges, car il savait fort 'bien que, d'après rordonnance, le détachement devait marcher immédiatement derrière la calèche, Tofficier trottant à la portière. Il supposa que les chevaux d*âttelage du général avaient |ilus de vitesse que ceux de sa garde et que Tescorte, distancée à la montée, allait Tattraper l'équipage à la descente. Et cette explication qu'il se donna àlui-mômB le satisilt, car l'idée de charger Bonaparte sans défense lui répugnait étrangement.
L'attaque de vive force se serait changée alors en assassinat, et, quelque subtile que fût au fond la distinction qu^il prétendait établir, il aurait cru se déshonorer en prenant part à un massacre au lieu de faire le coup de sabre dans un combat.
A'force de pratiquer la guerre civile, Saint-Victor s'était fiait, comme Geoi^es Cadoudal, une morale à son usage. Ses scrupules sur ce point étaient tels, qu'il en était à se demander s^il donnerait le signal, au cas où le premier consul passerait devant l'embuscade accompagné seulement de deux ou trois officiers assis dans sa voiture.
'Un incident, encore plus imprévu que l'éloigncmewt de l'escortej^nt donner un adtreTîoars à sesidées.
Le coucou s'en allait à l'allure habituelle de Trïcotense, qui avait une façon de trotter sous elle très-propre à faire xme lieue à l'heure. Les deux éclaireurs, au contraire, ^étaient fort bien montés, de sorte qu'ils croisèrent la carriole à deux cents pas tout au plus de l'embuscade, alors que la calèche était encore fort en arrière. Ils s*écartèrent pour laisser passer cet affreux sabot, et, courant toujours sans s'arrêter pour l'examiner, ite arrivèrent bientôt devartt le tertre qui masquait la carrière, et poussèrent plus loin sans faire la moindre attention à la vedette des chouans, qui s'était placée de façon à faire, pour ainsi dire, corps avec la butte.
On y voyait encore assez pour qne Sâint-Vidtor pût
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constater que ces deux hommes portaient Tuniforme de la cavalerie de la garde consulaire et qu'ils marchaient le pistolet à la main. Évidemment, ils étaient détachés du peloton d*escorte, et le premier consul devait être dans la voiture, car le chef de TÉtat avait seul le droit de se faire accompagner par des militaires.
Tout allait donc au gré des désirs du lieutenant de Cadoudal, sauf que Tabsence du détachement Tinquiétait un peu ; mais c'était là, selon toute apparence» un retard accidentel, et la troupe régulière, regagnant le terrain perdu, arriverait à temps pour défendre son général contre Tattaque des chouans.
Saint- Victor s'attacha donc surtout à ne pas quitter des yeux la calèche, qui se rapprochait rapidement. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il la vit s'arrêter à la hauteur du coucou, marchant en sens inverse. Les deux véhicules stationnèrent quelques instants côte à côte, et un rapide colloque dut s'établir entre ceux qui les occupaient. C'était à n'y pas croire, et cependant Saint-Victor n'en pouvait pas douter, car il avait une vue excellente, et il ne perdit pas un détail de cette rencontre.
— Ce misérable nous dénonce, murmura-t-il ; il raconte au premier consul qu'il vient de surprendre un cavalier guettant son passage... pourvu que Bonapaftc ne donne pas l'ordre de rebrousser chemin I
Il fut bientôt rassuré. Après un temps d'arrêt de deux ou trois minutes, le coucou se remit à rouler péniblement vers Courbevoie, et l'équipage consulaire continua vers la Malmaison. Saint- Victor respira. Le coup n'était pas manqué, comme il avait pu le craindre un instant. Tout annonçait, au contraire, que le moment décisif était venu et l'entreprise avait maintenant toutes les chances imaginables de succès.
Les éclâireurs avaient déjà disparu à un détour de la route, et la voiture avançait toujours du même train, preuve que les avertissements du sans-culotte n'avaient pas été pris en considération.
Par surcroît de bonheur et tout à point pour lever lea scrupules du lieutenant de Georges, un gros point noir se dessina tout à coup sur le haut de la côte de Courbevoie. C'était l'escorte, et comme elle arrivait au galop,, elle ne pouvait manquer de rejoindre prompiement la calèche.
Saint- Victor se crut désormais assuré de combattre contre des forces au moins égales à celles que commandait son chef, et ses dernières inquiétudes se dissipèrent. Il concentra toute son attention sur le carrosse qu'il s'agissait d'enlever à l'abordage, et, malgré la distance qui l'en séparait encore, il reconnut que ce carrosse était découvert et que le rocher n'était pas seul sur son siège. Probablement, un valet de pied avait pris place à côté de lui. Deux, personnes que le jeune chouan ne distinguait pas encore bien étaient assises aux places d'honneur, sur la banquette du fond, Bonaparte, sans doute, et quelque . général aide de camp. La banquette du devant n'était pas occupée.
Tout était donc pour le mieux, car le peloton retardataire descendait la côte avec l'impétuosité et le fracas d'une avalanche. A ce moment, une pensée traversa l'esprit de Saint- Victor.
— Si le détachement allait être commandé par le frère de Gabrielle? murmura- t-il en fronçant le sourcil à l'idée d'être obligé de faire le coup de sabre avec François Robert. Non, se dit-il presque aussitôt, non, cela ne se peut pas. Les deux cavaliers d'avant-garde ne portaient pas l'uniforme de la gendarmerie d'élite, et, d'ailleurs, le commandant sert dans l'infanterie.
Et il se remit aux aguets. Blotti comme il Tétait, avec sa monture, entre deux tas de sable, sa tète seule dépassait le mur de gravier qui l'abritait, et il était bien sûr qu'on ne Tapercevrait pas de loin. Mais aussi, la route s'infléchissant un peu avant de passer devant la carrière, plus la voiture approchait, et plus elle se présentait à lui de face, si bien que le siège du cocher lui cachait les personnages placés dans Tintérieur.
— Allons! pensa 'SaJrit- Victor, voici le momeiit. Je les laisserai dépasser un peu la butte avant de donner le signal. Pendant que Georges lancera nos gars, l^scorte rejoindra, et je tomberai en pleine mêlée.
Il leva son pistolet en Tair, pour que le coup qu'il s'apprêtait à lâcher s'entendît mieux.
Le crépuscule allait faire place à la nuit, mais on y voyait encore assez clair pour reconnaître quelqu'un à petite distance. C'était l'instant si court où les dernières clartés du jour qui s'en va luttent avec l'obscurité qui vient, où chaque seconde épaissit le voile que la nuit déroule sur le ciel pâlissant. Encore un quart d'heure d'attente, et les chouans allaient être obligés de combattre à tâtons ; mais l'équipage consulaire , aa train dont il marchait, n'en avait pas pour cinq minutes avant d'arriver au point où devait se prononcer l'attaque.
Saint- Victor, le pistolet haut et le doîgt sur la détente, regardait de tous ses yeux la voiture et commençait à mieux distinguer l'homme assis à côté du cocher. Ce n'était point un valet de pied, comme il se l'était imaginé en l'apercevant de loin. Au lieu de la livrée vert et or du premier consul, cet individu haut perché portait une longue redingote et un chapeau à larges i)ords enfoncé jusque sur les yeux.
' Qu'un personnage ainsi accoutré eût trouvé place sur
le »ége, c'était inefxplicable. La maison du général Bonaparte était fort bien tenue et on n'y souffrait point d'intrus ; «neore moins son coclier se serait-il permis de faire monter un particulier de sa connaissance, tin soupçon traversa comme un éclair Tesprii de Saint- ▼ictor.
— Si cet homme était un agent de Fouché? pensa-t-il. Si c'était lui qui a fait arrêter la voiture pour demander ctes' renseignements au maître du coucou?
^La calèche avançait toujours, et se présentsdt maintcnatit un peu plus de profil.
— Une femme I murmura Saint- Victor ; il y a une "femme À éôté de Bonaparte. La sienne sans doute. Ah! le sort est décidément fsoiltre nous et Georges n'avait pas prévu cela. Que faire, maintenant?
'Le jtfune chouan se trouvait inopinément en face d'une difficulté aussi insurmontable qu'inattendue. Donner le signal, c'était exposer une créature innocente à étreinassacrée, car les balles ne connaissent personne et, dans le désordre du combat, Joséphine Bonaparte, si c'était elle, courait grand risque de recevoir un coup depistokôt, ou même un coup de sabre, et le triomphe des Toyàliâtes eût été à jamais déshonoré par ce meurtre inutile et abominable. Ne pas donner le signal, c'était peut-être compromettre le succès de l'entreprise, et, dans Obus les cas, c'était assumer une terrible responsabilité. 1 On peut croire que Saint-Victor était perplexe, mais il ne le fut pas longtemps et il alla de surprise en surprise.
•Pendant qu'il raisonnait, ht voiture marchait, et, après avoir vu la femme, il aperçut l'homme, assis au fond, à la place d'honneur. Cet homme n'était pas le premier consul. Au lieu du petit chapeau, déjà légendaire, il portait une coiffure civile dont le général Bonaparte n'aurait jamais consenti à s'affubler. Un bour^
geoîs et sa femme trainés par les chevaux du premier consul, escortés par les soldats de sa garde, ce spectacle inouï était bien fait pour plonger dans la stupéfaction la sentinelle des chouans.
— Nous avons été dénoncés, dit entre ses dents le lieutenant de Georges, qui commençait à comprendre. Bonaparte est resté aux Tuileries et il nous envoie des gendarmes déguisés. La partie est perdue.
Il n*était pas encore au bout de ses étonnements. Au moment* où la voiture passait devant Tembuscade» rhomme se leva et se pencha de son côté pour mieux voir. Alors Saint- Victor le reconnut.
— C'est le commandant Robert ! s'écria-t-il, et la femme qui l'accompagne , c'est... oui... c'est Gabriellel...
C'était bien Gabrielle, et sans doute elle le reconnut aussi, car un cri d'effroi partit de la calèche. En même temps le cocher arrêtait ses chevaux, et l'officier sautait lestement à terre, malgré les efforts que sa sœur faisait pour le retenir.
— Roulez maintenant, dit François Robert.
La jeune fille s'était affaissée sur les coussins, et passa comme une vision, emportée par l'attelage fougueux.
— A moil cria le commandant au peloton d'escorte qui arrivait bride abattue.
Il y a des instants suprêmes où on vit double, et Saint-Victor, atteint au cœur par l'apparition de Gabrielle, ne perdit pas la tète. Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval qui fit un bond en avant, un bond prodigieux, puis, tournant brusquement à gauche, il tomba comme un obus au milieu des chouans massés derrière la butte.
— Nous sommes trahis, dit-il vivement à Georges qui se tenait en tète de sa troupe. Bonaparte n'est pas dans l'équipage. C'est l'officier àe la gendarmerie
d'élite qui a pris sa place, et la cavalerie de la garde consulaire arrive. Fuyez, général, fuyez, pendant que je vais me jeter sur la grande route pour tâcher de les entraîner à ma poursuite.
Un autre chef que Gadoudal aurait demandé des explications et perdu à délihérer un temps précieux. Mais le hardi partisan, rompu à la guerre d*embuscades, savait comprendre à demi-mot et se décider surle-champ.
— Pied à terre, mes gars, commanda-t-il d'une voix brève et contenue ; jetez vos sabres et laissez là vos chevaux. Et ^\ns, égaillez-vous vivement. Chacun pour soi et chacun chez soi, jusqu'à nouvel ordre. Je me charge de passer à l'auberge et d'avertir Manebeu.
Il parlait encore, que ses ordres étaient déjà en partie exécutés. Les chouans, démontés et débarrassés de leurs armes, commençaient à détaler comme des lièvres surpris au gîte, et se dispersaient dans toutes les directions, excepté celle du chemin de Rueil. L'obscurité aidant, ils se perdirent bien vite au milieu des terrains accidentés qui faisaient suite à la carrière.
— Pars, mon fils, et fais-toi tuer, s'il le faut, pour nous donner le temps de gagner au pied, dit Georges qui avait aussi quitté la selle.
— J'y vais, général, dit simplement Saint-Victor en piquant des deux.
En trois sauts, son cheval arriva sar la route, juste au moment où le peloton d'escorte, qui s'était arrêté quelques secondes pour permettre au commandant d'enfourcher la monture d'un des cavaliers, allait se lancer un peu au hasard à la poursuite d'un ennemi invisible.
— Vive le roi I cria à pleine voix le lieutenant de Georges, en partant à fond de train vers Rueil.
Ce qu'il avait prévu arriva. Trompés par cette inso-
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leate e^cclamation qui ressemblait à un„ défî, le& soldats coururent avec ensemble après le fuyard. Fxançois Robert, mieux avisée soupçonnait bien que: le gros des chouans devait se sauver en sens inverse et.il essaya un instant de ramener ses hommes, mdis le brsmle était donné et il. n'y réussit ptoint. Et pms, ridée lui vint qu'il importait surtout de saisir le che£ de la bande, — que ce chef fût Valréas, son ear nemi particulier, ou bien Gadoudar lui-même, — eU persuada que l'homme qui fuyait devant lui. était l'un de ces deux personnages, iL résolut, de l'atteindre, et il prit la tête de la charge.
Saint-Victor, au départ, avait à peine trente pas, d'avance ; encore devait-il ce faible avantage à ce que le. commandant avait perdu quelques secondes à se mettre en selle, et il n'était pas probable qu'il pût le conserver* longtemps. La bête qu'il montait avait plus de vigueurr que de vitesse, et il regrettait fort la fine jument limoa-r sine que. Maneheu lui gardait en ce moment même dan& l'écurie de son auberge du Chant-du-Coq. Mais, il était excellent cavalier, ' très-capable, par conséquent, de. tirer tout le parti possible d'un cheval qui valait bien ^ après tout, ceux des guides de la garde consulaire.
Il ne désespérait donc point d'échapper à ses ennemis, et il fit de son mieux pour les (distancer, jusqu'au moment où il trouverait l'occasion de se dérober. Il na lui fallait pour cela qu'un bois où il pût se jeter à p^ed, imitant la manœuvre qui venait de réussir à Georges.
Par malheur, il n'y avait rien de plus plat et de plus nu que les abords de la route où il galopait. Pas un accident de terrain, pas un taillis, pas un buisson.
Gourbé sur sa selle, les genoux collés aux flancs de son cheval, il fuyait ventre à terre, guettant un endroit favorable à son projet et se retournant souvent pour voir si ceux qui le poursuivaient ne le gagnaient pas de
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vitesae. Il eut du moins la satisfaction de oon&iater que rintervalle qui le séparait d*eux ne diminuait pas d*une encolure, et il commença à espérer de n*ôtre pas pris» Et puis, il se disait que Georges et ses camarades étaient sauvés, et cette pensée rehaussait encore son cou):^ge, Que M'importait, au surplus, de mourir, maintenant que Gabrielle était perdue pour lui, Gabrielle qui venait de le voir embusqué comme un bandit sur le passs^e du premier consul, Gabrielle qui ne Taimait plus» car si elle Teût encore aimé, eUe n'aurait jamais consenti è monter dans la voiture avec son frère, inventeur de la ruse à laquelle les chouans avaient failli se laisser prendre.
Ainsi raisonnait Famoureux désespéré, et il ne se demandait point si la pauvre enfant ne s'était pas prêtée iqnocemment à des projets qu'elle ignorait. Toujours serré de près, il dépassa Nanterre que la route laissait à droite et se lança bientôt sur la chaussée qui longeait les premières maisons de Rueil. Là, il aurait pu rencontrer des habitants du bourg ; mais c'était l'heure de leur souper. Le bonheur voulut que le chemin fût libre, et il arriva sans accident et sans perdre son avance à Ten-e droit où commençait le mur du parc de la Malmair Qon.
Le cocher qui emmenait dans U voiture du premier consul la malheureuse lectrice de M"*® Bonaparte avait dû forcer Fallux'e de son attelage, puisque Saint-Yictor ne l'avait pas rattrapé, et l'équipage venait sans doute de rentrer au château, car la grille était encore ouverte. Le lieutenant de Georges bénissait le ciel qui lui épargnait une nouvelle rencontre avec Gabrielle, lorsqu'il aperçut deux cavaliers plantés au milieu du pavé, et faisant, mine de vouloir lui barrer le passage.
Ces deux hommes ne pouvaient être que les édaireunh
qui galopaient tout à l'heure devant la calèche. Ils voyaient venir à eux un cavalier poursuivi parleurs camarades ; ils étaient armés. Pour n'être pas pris, il fallait que Saint-Victor leur passât sur le ventre. Il s'y prépara.
La route était large, la nuit était venue tout à fait. Ces gens pouvaient le manquer et il avait de la place pour passer. Il prit la bride dans ses dents, un pistolet dans sa main gauche, son sabre dans sa main droite, €t il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval.
Alors il entendit derrière lui une voix qui criait :
— A vous, mes enfants ! Tirez au cheval.
Et le galop furieux de Tescadron qui se rapprochait.
Les deux cavaliers, qui se tenaient serrés Tun contre l'autre s'écartèrent, dans l'intention évidente de le prendre entre deux feux. Saint- Victor comprit le danger; gouvernant son cheval avec les jambes, il obliqua à gauche, et chargea droit sur l'homme qui comptait l'attaquer de flanc. La manœuvre fut si rapide, que celui-là in'eut pas le loisir de se garer et reçut à la fois un coup de poitrail au genou et un coup de pistolet dans la fi gure. L'autre arriva au moment où son camarade vidait les aiçons et fit bien ce qu'il put pour biûler la cervelle à Saint- Victor, mais le jeune chouan se baissa <et la balle passa par-dessus sa tète. En même temps, il envoyait un coup droit de son sabre ; la pointe atteignit le cavalier en pleine poitrine et le jeta sur le pavé.
Tout cela s'était accompli en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, et, pendant ce court engagement, l'escadron mené par le commandant n'avait pas gagné cinq longueurs de cheval.
Saint- Victor, franchissant les cadavres, se lança de plus belle sur la chaussée. Il n'avait pas été touché et il reconnut avec une vive satisfaction que sa monture ne
l'était pas non plus, car il ne la sentait pas fléchir. Au <x)ntraîre, la brave bête, qui avait du sang normand dans les veines, galopait avec un entrain superbe et déployait tous ses moyens. On aurait dit qu^elle les tenait •en réserve pour le moment décisif et qu'elle comprenait la situation.
La vérité était que cette jument, un peu froide, mais douée d'un fond extraordinaire, avait besoin d'être échauffée pour montrer ses qualités . Saint- Victor commençait à trouver qu'il avait eu la main heureuse en choisissant celle-là, et il ne regrettait plus la limousine, qui certainement n'aurait pas pu soutenir une épreuve aussi sérieuse. Car, il n'était t)lus possible de s'y tromper, c'était une lutte suprême qui se préparait, lutte d'énergie encore plus que de vitesse.
La poursuite ne faisait que commencer, et elle allait se continuer ardente, impitoyable^ jusqu'à extinction des forces du cheval ou de l'homme. Le commandant voulait prendre son ennemi vivant. C'est du moins ce que se disait Saint-Victor, étonné que le coup (Je pistolet du cavalier qu'il venait d'abattre n'eût pas été appuyé par une décharge du peloton. Il se trompait sans doute, car'bientôt une balle siffla à son oreille.
— Ce n'est pas à moi qu'ils en veulent, pensa-t-il, c'est au cheval, et, s'ils le touchent, je -suis perdu. Heureusement qu'il me reste encore un pistolet chargé pour me casser la tête.
Il se dit aussi qu'il avait encore bien des chances favorables : l'obscurité d'abord, qui ne permettait guère de viser juste ; et puis, en chargeant à fond de train, il n'est pas absolument commode de toucher à quinze pas un but mouvant, surtout quand on n'a que des armes de cavalerie, sans précision et sans portée.
Le choc avait eu lieu un peu plus loin que la grille du parc, et au delà de ce grand mur qui servait de cl6-
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ture au domaÎBe ddda.Malmaison, la route se rétréciasait sensiblement. Ge n'étaU plus guère qu'un ohemin res-serré entre le coteau. et la Seine, qui coulait à droite et dont le cours tendait de plus en plus à se rapprocher de la chaussée. I Saint-Victor commença à penser sérieuse*** ment à se dérober par la ruse.
Le terrain n'était plus. let même, et les pentes boiaée» qui s'élevaient jusqu'à la Qelle-Saint-Gloud semblaient placées là tout exprès pour lui fournir le moyen de dis* paraître dans un fourré inaccessible; Par malheur, il ne* connaissait pas assez le pays pour, oser se lanoer au ha** sard dans un des sentiers abrupt&:qu'il entrevoyait à sa. gauche. C'eût été s'exposer à s'ongager dans une imn passe et' à se laisser «cerner comme un sanglier acculé à un rocher. Mieux valait piquer en avant, piquer toujours^ jusqu'à ce qu'un incident impossible à préircÂr vînt à son aide. Il piquait donc avec ardeur et les fers de- soncheval, emporté dans une course furibonde, faisaient jaillir du pavé des gerbes d'étincelles.
Le peloton commandé par François Robert suivait' avec la même impétuosité, excité par la voix de l'officier* et entraîné aussi par ce vertige qui s'empare d'un»> troupe lancée contre l'ennemi, — le vertige de la charge; Rien n'arrêtait ces cavaliers enivrés par le bruît et par la vitesse. Trois ou quatre d'entre eux avaient déjà successivement roulé sous leurs chevaux qui s'étaient abattus sur cette chaussée rocailleuse. Les autres galo-^ paient toujours. Il devenait de plus en plus évident que rien n'arrêterait le chef de bataillon de la gendarmerie d'élite, et que, dût-il être abandonné de tous ses soldats, il continuerait la poursuite.
— Si je me trouve seul en face de lui, je me laisserai tuer, pensait Saint-Victor.
Et n aurait certainement tenu le serment fait à Gabrielle; mais il aimait bien mieux éviter un combat
lAJAMHEKOIRE 63
€orps àeorps où ileecondamnait d'avance'à s»ccom> ber, puisqu'il ne :vcnidalt même pas se défendre. Il coumit Uoujouvs, courbé sur Fencolure de sa vaillante ju* vient, qui ne donnait encore aucun *âigne de fatigue.
Quand il eut dépassé le pied des hauteurs de la Janchère, il aperçut derant Itii éeslomières. Il savutit vaguoment qull y>avaitlà un hameau appelé Bougival «t très-fréquenté pendant la belle saison. Or, on était au samedi soir, et, ce jour4à, veille du dimanche, les Pa- Tisiens devaient y afQuer. Gela compliquait singulièrement la situation, car les oisifs sont tout naturellement portés à arrêter un homme qui fuit, et Saîni-Yietor craignait de tomber au milieu d'un groupe de promonenvs.
< Cette fàdieme'prévision ne tarda guère àae réaliser. l)evant la dernière maison, qui était un cabaret, une t>and6 de «ommis «n goguette barrait la route. Ces joyeva, compagnons s-«v«nçaîent sur une seule ligne, en front de bandière, bras dessus, bras dessous, et braillant -à, tue-léte un refrain'foaolnque.
^aînt-Yietor, sans «'amuser à lem* crier gare, arriva ^nr eux comme un ouragan et pasœ, non sans en culbuter deux ou trois. C'était un petit malheur, mais le pis fut qu'en traversant la zone éclairée parles lumières du cabaret, il offrit à ceux qui le suivaient un but plus distinct.
Beux os trots coups de pistolet partirent à la fuiSy^et le fugitif ressentit une violente commotion à l'épaule gauche. En mômeiemps, U s'aperçut que son.cfaeval fiépâlissait sous lui. r
Deux balles avaient porté. Saint-Yictor comprit qu'il était perdu. Non qiiil ne lui restât plus assez de force pour se tenir en seîle et même pour se défendre ; les chairs seules étaient atteintes et son bras ne lâcha point ics rênes, mtiis'lajumentdevaitiltre gravement touchée,
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car elle n'avançait plus que par soubresauts, et il était évident qu'elle allait bientôt s'abattre. En lui labourant les côtes de coups d'éperon et en la soutenant de la bride, le malheureux lieutenant de Georges réussit encore à l'enlever.
L'escadron accourait ventre à terre et Saint- Victor entendait déjà souffler les chevaux des bleus. Le sien était à bout de forces. A sa gauche, une infranchissable haie d'épines lui fermait le passage ; à sa droite, se creusait le lit de rivière, dont il n'était séparé qui par une berge étroite.
— Rends-toi, brigand ! cria une voix qu'il reconnut parfaitement, la voix de François Robert.
Il donna une dernière pensée à Gabrielle, puis, invoquant mentalement Dieu, qui protège les faibles, il imprima au mors une violente secousse qui força la jument à se jeter de côté, puis à se cabrer et, l'attaquant à la fois des deux jambes, il la contraignit à sauter avec lui dans la Seine.
Il était temps. Les cavaliers arrivaient et peu s'en fallut que le commandant, qui tenait toujours la tète de la charge, n'atteignit Saint-Victor d'un coup de pointe.
— Halte I dit-il brusquement.
Les soldats obéirent comme ils purent, et lui-même eut bien de la peine à retenir son cheval. Dès qu'il en fut maître, il sauta à terre et courut à la berge ; mais il ne vit rien que l'eau noire et rapide.
— Moij commandant, ce n'est pas la peine de chercher, lui dit le maréchal des logis qui commandait l'escorte. Je connais l'endroit, vu que je suis natif de Ghatou. Le courant a une force de tous les diables, et la machine de Marly est à deux cents pas d'ici, en aval. Si le chouan a sauté là dedans, il est déjà noyé, et, s'il ne Tétait pas, les roues de la machine, que le premier con-
soi vient de faire réparer, se chargeraient de le mettre en capilotade.
François Robert ne répondit pas. Il regardait la rivière d'un air sombre, et semblait réfléchir. Tout à coup, il se remit en selle et commanda : *- Demi-tour, mes enfants. Nous avons manqué celui-là, mais il n*était pas seul. Tâchons de rattraper les autres.
lîl
En 1803, le ministère de la police occupait un bel hôtel sur le quai Voltaire, non loin de celui qui avait vu, sous le Pirectoire, les splendeurs du fournisseur Liardot. Fouché, dépossédé de son portefeuille, et n'aspirant qu*à le reconquérir, était venu se loger sur le même quai, peut-être afin de n'avoir pour ainsi dire qu'un saut à faire, le jour, très-prochain, à l'en croire, où le premier consul lui rendrait sa confiance et la direction de sa police.
Il avait d'ailleurs un motif plus sérieux pour habiter là. De ses fenêtres, il pouvait surveiller les allées et ve • nues de son successeur, le conseiller d'État Real, à qui le grand juge Régnier, ministre titulaire, avait délégué ses redoutables fonctions.
Fouché jalousait ce rival, fort honnête homme et fort habile, mais ne possédant point, heureusement pour lui, d'aptitude spéciale pour l'espionnage. Il l'attendait à la première bévue et travaillait dans l'ombre, guettant l'occasion de démontrer à Bonaparte, par quelque
Lk JAMBE NOIt)B 67
brillaiite capture, que lui, Fouché, était seul capable de protéger efficacement la précieuse personne du chef de rÉtat. Il ne vivait plus que pour surveiller les menées des conspirateurs, et il voyait partout des cemplots ; an besoin , il en eût infventé> car un contemporain a dit de lui que 'S*il n'avait plus personne à dénoncer, il se dénoncerait à lui-même.
Ce fut vraiment une des plus curieuses figures du commencement de ce siècle que celle de cet Oratorien défroqué, conventionnel et régicide, ami de Robespierre et plus tard serviteur très-humble de Napoléon, intrigant de haut vol qui, pour couronner dignement son étrange carrière, fut, en 1814, ministre du roi Louis XYIII, dont il avait fait guillotiner le frère et fusiller le cousin. Tour à tour souple et hardi, plat et 'insolent, suivant les occasions et 'les hommes, lettré comme on Tétait avant la Révolution dans les ordres savants, flatteur et insinuailt comme un courtisan de Fancien régime, audacieux icoimne un relire, sans foi, sans loi, sans passions ni scrupules d'aucune sorte, capable de concevoir et d'exécuter les plus odieux projets et aussi les plus vastes, ce personnage à faces multiples est resté une sorte d'énigme historique, et on n'a jamais bien su s'il faisait le mal ^ur son plaisir ou par ambition.
11 y avait en lui du moine, de Thomme d'État et du laquais.
Bonaparte s'en servit toujours, il ne l'aima, ni ne l'estima jamais, et, depuis le consillat à vie, il le tenait tout à fait à l'écart. Mais Touché, qui, déjà disgracié une première fois, avait su rentrer en faveur en découvrant les véritables auteurs de la machine infernale, Pouéhé comptait bien se rélever par une trouvaille du même genre. Aussi regardait-il, par tous les yeux de ses innombrables et invisibles agentâ^les trames qui
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s^ourdissaient secrètement contre lé premier consul, et il faut convenir qu'il y voyait plus clair que les dignes fonctionnaires auxquels il avait dû céder sa place, fort à contre-cœur.
De même qu'après l'attentat de la rue Saint-Nîcaise, il avait seul affirmé et prouvé que les Jacobins, qu'on accusait, n'étaient pour rien dans l'affaire et que le coup avait été fait par des chouans, de même, à la fin de 1803, alors que les passions politiques semblaient apaisées, lui seul il devinait que les royalistes n'avaient jamais plus sérieusement conspiré contre la vie de Bonaparte. Bien plus, à force de chercher et de comparer les rapports de ses émissaires de l'étranger avec les renseignements fournis par ses espions de Paris, il avait fini par acquérir la certitude qu'un vaste complot avait pour chef Georges Gadoudal, et que si ce général des chouans n'était pas encore en France, il ne tarderait guère à y entrer. C'était lui qui avait envoyé Liardot à Biville pour seconder dans ses recherches l'officier de la gendarmerie d'élite, et ce n'était pas sa faute si le grand chef de la conjuration lui avait échappé pour cette fois.
On sait comment Liardot et Louise Maneheu avaient sauvé Georges et ses amis. Fouché, qui s'était laissé duper par l'ancien fournisseur et qui croyait encore à sa bonne foi et à la sincérité de sa conversion, Fouché n'abandonnait pas la partie. Au contraire, il rassenpiblait les fils épars sur lesquels ses subalternes avaient pu mettre la main, il groupait ses preuves, préparait ses pièges et massait ses forces, bien résolu à n'agir qu'au moment décisif et à ne frapper qu'à coup sûr. Il se gardait bien de laisser voir ses sourdes menées à Bonaparte, afin de pouvoir se présenter un jour aux Tuileries, et dire au maître : « Georges est à Paris, je vous le prouve, et je me fais fort de le saisir. »
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Le lendemain de cette soirée, qui avait si mal fini pour Saint- Victor, Tex-oratorien, levé dès l'aube, donnait audience dans son cabinet à un obscur agent, qui n'était autre que ce Caillotte, si malencontreusement rencontré, la veille, par Liardot, dans le jardin du Palais- Royal. Foucbé était assis devant son bureau, en robe de chambre et la tète coiffée d'un foulard, mâchonnant une plume entre ses dents et caressant de sa main sèche la tête de sphinx qui terminait le bras de son fauteuil* Sa face blême et glabre n'exprimait aucun sentiment, et on y eût inutilement cherché la trace des impressions qu'il éprouvait en écoutant le récit de son espion. Le« yeux même, les yeux, ce miroir de l'âme, ne disaient rien. Le regard était presque toujours oblique et terne; quand parfois il devenait clair et froid comme une lame d'épée, c'était pour interroger, jamais pour répondre. Le conventionnel, en passe de devenir duc, avait appris sous la Terreur à cacher sa pensée, sous le Directoire à mentir, et sous son nouveau maître à ramper. Il était complet, et c'est de lui que Talleyrand a dû dire qu'il pourrait recevoir un coup de pied par-derrière, sans que sa figure trahit l'outrage infligé à ses reins.
Caillotte se tenait debout, dans la posture humble qui convenait à l'infimité de ses fonctions, mais sans aucun embarras. Il avait, au contraire, l'air assuré d'un soldat rendant compte à son chef d'une reconnaissance bien faite.
Du reste, il venait d'être introduit et il avait à peine eu le temps d'annoncer au ministre en disponibilité un résultat important, sans s'expliquer davantage, sachant bien que l'ex-oratorien aimait à poser lui-même les questions.
— Commence par le commencement, lui dit Fouché, de sa voix sans sonorité, une voix incolore comme ses yeux. Qui t'a mis sur la piste?
— Un «bien, monaeigneur, répondit GaîUotte.
Il donnait déjà du «monseigneur au citoyen Fouché, qui ne s'en fâchait jamais.
— tBon 1 le chien de -la àriffande^
— Monseigneurdevine tout. J'ai rencontré au Palaisfioyal le père Sourdat, tenant Tanîmal en laisse et fisant le journal assis sur une chaise. Pendant que i^e causais avec lui de la pluie et du beau temps, le «chien s'est échappé et s'est mis à courir après un jhomme qui venait de se montrer un instant sous les ar- ^cades de la galerie de Valois. J'ai pris congé de mon icamarade et j'ai suivi le chien.
— Très-bien. Qu'a fait Sourdat?
— Il a quitté la place et il a dû rentrer chez lui. — ^ans s'occuper du chien ?
— -Sans s'en occuper, monseigneur. Du moins, pas que je sache, car je ne me suis pas retourné pour voir ce qu'il faisait. Le tlhien m'a mené à l'homme et j'ai suivi .l'homme.
— Gomment étàit-llfait, tîe particulier?
— De taille moyenne, large d'épaules, quaranteà cinquante ans, solide, osseux, hàlé, une vraie figure de chouan.
— Et la bête Ta reconnu ?
— C'est-à-dire qii^ls se sont embrassés comme une «paire d'amis. ^
— Bon. C'est le frère ou le mari de la brtgande,
— - Je le crois, monseigneur. Il a enfilé les Champs- -Elysées, puis l'avenue de Neuilly, il a passé le pont et tourné à gauche par un sentier qui monte à travers les -vignes, au-dessus de'Puteaux. Alors, je l'ai accosté.
— Tu as fait là une sottise.
— Excusez-moi, monseigneur. Si j'avais coritinué à (te suivre sans lui parler, il m'aurait remarqué et il se serait défié de moi. tandis ad'en lui demandant mon
£A JAMBB NOIRS 7f
cheiniAy j*ai réassi à^ me faire prendre poar itn provincial qui allait admirer la vue du Mont-Valérien.
— Tu crois?
— Oui, mouseîgiieur^
— Moi, je ne croisa pas^ Les choifâtiS' i^ont fins. Passe.
— Nous sommes arrivés* devant une auberge qni du prenne ooup m'a paru suspecte. L'ense^gfte est au Chant*du-Coq, Là, il m'a dit qu'il allait à Nanterre et de' passer mon chemin. Je nem^ le suis- pas fait répéter, car je suis sûr qu'il m'aursôt brûlé ia^c^rvëlle, si j'avsCis' seulement eu l'air d'hésiter. Je" venais' la îottut d'uh pistolet se dessiner danr ctiaettne des pf^ches de sa culotte. X'ai donc filé d£(^t sur le Mont-Yalérlélï, mais en m'en allant, j'ai regardé et j'ai vu.
rr-Q'as4uVU?
— TVois hoflMaes qui boodioanalenft des chevaux, devant la porte d'une écoiie outerte, où il y avait une qainzainë de bètes superbes, attachées au râtelier, et autant de harnachements en bon état. Alors, j'ai compris. D'autant mieux'^ qu'à^ demc centà pas de là=, je me suis couché à plat ventre derrière un ■ tas de pierres et j'ai vu mon homme causer atett lés gens de Técuric aîi lieui de continuer vers Nanteirre.
— Et tu en as conclu:?
— Que cette auberge était le rendez-vous des chouans, qui s'y préparaient potrr attaqu(3r le premier consul, et que l'attaque allait probablement être tentée sur la route de la Malmaison, où le premier consul était attendu hier.
— Alors, qu'as-tu fait? Sois bref et dis tout. —^ Je suis revenu à Paris, monseigneur.
— A Paris, fort bien. Mais pourquoi ne t'es-tu pas présenté chez moi? demanda Fouché en attachant sur GaiUotte ses yeux de Méduse.
Gaillotte était accoutumé à soutenir sans broncher ce regard aigu.
— Monseigneur, dit-il sans se déconcerter, quand j*aî quitté l'homme devant Tauberge du Chant-du-Coqy il était trois heures. J'ai couru aussi vite que je l'ai pu, mais j*ai été obligé de faire un grand détour pour gagner Saint-Cloud, où je pensais trouver une voiture. J'y comptais d'autant plus, que c'est la toire de l'endroit et qu'en cette saison les véhicules de toute espèce y abondent. Mais vous savez, monseigneur, que, dans mon métier, il faut toujours compter avec le hasard. Pas un fiacre libre à Saint-Gloud, pas même un simple coucou. J'ai perdu trois quarts d'heure à dénicher une tapissière dont le maître a consenti, pour vingt francs, à me conduire à Paris.
— Ce n'est pas à Paris seulement qu'il fallait te faire mener, c'est au quai Voltaire, interrompit Fouché.
— Monseigneur, reprit vivement l'agent, veuillez tenir compte du temps. Lorsque j'ai passé la barrïère des Bons-hommes, il était cinq heures. Or, je savais que, précisément hier, le premier consul devait partir à six pour la Malmaison.
— Gomment le savais-tu?
— Je serais un bien mauvais employé si je ne me tenais pas jour par jour au courant des mouvements du chef de l'État.
— C'est bien. Continue.
— J'ai donc calculé qull me restait à peine une heure pour avertir le général Bonaparte de ce qui se tramait contre lui. Si j'avais pris parle quai Voltaire, monseigneur, je courais risque d'arriver trop tard, et je me suis dit que Votre Excellence me pardonnerait d'être allé d'abord au plus pressé.
C'était la première fois que Caillotte donnait de l'Exeellence au jacobin converti, et le mot fit son efiet, car
Fouché, comme tous ses pareils, avait un goût particulier pour les formules respectueuses et pour les titres. C4et ex-conventionnel, parlant un jour devant Napoléon de ses démêlés d'autrefois avec le Comité de salut public, agrémenta sa narration de la phrase suivante : <; Robespierre me dit : Duc d'Otrante^ si vous continuez à me faire de l'opposition, je vous enverrai à la guillotine. » L'homme qui, sous Tempire, s'incarna dans son duché de nouvelle fabrique au point de se figurer qu'il l'avait toujours possédé, cet bomme-là ne pouvait pas se fâcher contre un subalterne qui le traitait comme un ministre de l'ancien régime.
— Tu aurais pu du moins venir ici après ta visite aux Tuileries, murmura-t-il.
— C'est ce que j'aurais fait certainement, dit Caillotte, si jen'avais passé la nuit entière à recueillir les éléments du rapport qne j'ai l'honneur de vous apporter en ce moment, monseigneur.
— La nuit entière ?
— Oui, monseigneur. Je viens de rentrer à Paris pour la seconde fois, il n'y a pas une heure, et je n'ai pas perdu un instant pour me présenter à votre hôtel.
— Bien. Maintenant, les faits, et rien queies faits.
— Je vais résumer, monseigneur, car c'est long. D'abord, aux Tuileries, j'ai eu affaire à des sots d'huissiers gui ne voulaient pas me laisser passer, et qui m'ont fait perdre aux moins dix minutes. Je crois même que je ne serais pas parvenu à triompher de leur stupide résistance, si le hasard n'avait amené au bas du grand escalier le commandant Robert, de la gendarmerie d'élite.
— Ah ! ah I l'homme qui a si malheureusement con*duit l'expédition de Biville?
— Lui-même, monseigneur. J'avais l'avantage d'être connu de lui, et j'ai pu me faire écouter sans trop de difficultés. Quand je lui ai parlé de l'auberge du CAonr-
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du-'Coq et des chevaux harnachés, il a prêté une oreitte aitentiTe, et^rès m-UTOir entenda jneqpi^u bout et «dressé différentes gestions, il m'a dit: Bestez là, je vais voir :1e premier -consul et tâcher de lui persimdiir de ne pas partir. C'est un officier fort inteil^ent 'que le commandent Robert.
— Fasse les appréciations, dit sèchement Pouebé.
— Pardon, monseigneur ; eela^ne m^8rri¥esaphiB.\J'ai donc fait le pled'degme^ans:le vestibuledu château, inquiet, comme TOUS pouvez lecroire. La voiture du général statiomiait toitt attelée dansla Cour du Carrousel ; Pescorte était à cheval, et n'attendait plus que le premier consul et>son épouse.^ Je ftpemblais ^n pensant que si Toffider de la gendarmerie d'élite Vêtait pans Teçu, ou si on refusait de l'écouter, 'le graitd homme qui préside aux destinées de la France allait courir à un guet-apens, que diB-»jeI<À uneTBortxertaine.
— Tu l'aimes donc-biea,ie^rand'^omme qui... comr ment as-tu dit cela? demanda Fouehé d'un ton assez ironique.
—«Presque ^aiitaift que Votre Excellence, ^répondît Gaillo tte > ffamsiiésiter .
— More, ^ij4>ert ' Vu décî8é*à^rôéter?'reprît l'ex-oratorlen qui parut se^coiltenter de cette riposte équivoque.
— Pas sans peine, monseigneur, .car j'ai passé au bas de Fesealier^une demi-heure qui 'm'a paru bien longue. Enfin, le ^commanâaslt est descendu 'en donnant le bras à^une jeune persorme^barmeûte.
*— îDne jemïe pereonwe^
-*-'0ui,»m«n8eig«Bur.>M"*^flûbrid!le *R6bert, lectfiee de1il'«»iBoii«pafte.
— Bon I j'y suis. La propre ^œur de ce gendarme. -^«C^estbien'eéiB, twonséigReur. Alors, le xomman-
dàiit^'qnitté un instant cette demoiselle, et me tirant à pBi^t, 11 'm'a 'dit : Ifous partons pour la 'Malmàison, et
LA HAUSSE ICOIRE
Tescorte nons accompagne. J'ai obtenu du premier consul qu*il coucherait ce soir aux Tuileries et que je prendrais sa place. De cette façon, -si les chouans attaquent, c'est nous seuls qui seront exposés /Et>il a ajouté : Youb allez monter «ur le siège, à cÔté<du cocher. fFant pis pour VOUS' si^TOus avez peur des coups de fiBÔl.
— Bt»tuasottèi?
— Monseigneur sait que je-ne crains pas la mort. Seulement, j'avais bien des objections à présenter. 11 me semblait plus sage etplus habile d'envoyer un ou deux escadrons pour cerner les- chouanset une escouade d'agents pour les dépister, au oas. où ils se déroberaient. Le commandant n'a rien voulutentendre. Ces militaires sont terribles.
— Terribles I ricana Fouohé; si tu disais atupides. Celui-là «est un des plus intelligents que je connaisse, et, en Normandie, il n'a fait que des sottises.
— Il en a fait quelques autres hier soir, reprit l'agent de police. T^ous sommes partis à six heures précises. La jeune personne paraissait fort triste, et je suppose que son frère l'avait amenée d€ms l'espoir que les chouans k prendraient de loin pour M""® Bonaparte. C'était de l%téroïsme et même quelque chose de plnsycar,si l'attaque avait eu lieu,leschouan8'ne l'auraient 'pos^épargnée.
— Encore des réflexions! dit l'ex-minidtre en 'âronçant le sourcil.
— J'abrège, monseigneur, j^abrége, dit vivement Goillotte. A sîx*faeures Tin^t minutes nons arrivions au pont de Neuilly ;les chevaux de/la voiture 'marchaient un train-d'edfer, et 'les OKvaliersde la garde consulaire avaient ^beaucoup de «peineà^nouB «uivre.
J'ét^s sur le siège, fort mal placé par conséquent pour causer avec le commandent; cependant, à la mGiltée,>amilt le Tond-polnt de Gourbevoie, ij'ai pris sur moi de me retourner et de lui donner un bon avis
du haut de mon perchoir. En continuant à cette allure, nous nous exposions à manquer le but qu'il «e proposait sans doute. En effet, s'ils étaient embusqués, comme je n'en doutais pas, pour surprendre le premier consul au passage, les chouans sachant qu'il se fait toujours accompagner par un détachement, se seraient bien gardés de se jeter sur uni équipage sans escorte. Le commandant a goûté mes observations ; il a donné l'ordre au cocher de retenir un peu ses chevaux, et au maréchal des logis qui commandait de détacher deux cavaliers pour courir à trois cents pas devant la voiture. Le gros du peloton a reçu la consigne de suivre à distance, ni trop près, ni trop loin.
— Tout cela n'était pas trop mal combiné.
— Je m'en flatte, monseigneur, car Votre Excellence me fait bien l'honneur de penser que l'inventeur de cette tactique, c'était moi. Les deux éclaireurs. étaient expédiés en avant pour faire croire aux chouans que le général Bonaparte arrivait, et les autres soldats ne restaient en arrière que pour tomber sur eux dès que l'action serait engagnée. Dans cet arrangement,nous étions un peu sacrifiés, puisque nous devions recevoir les premiers coups, mais, monseigneur daignera peutêtre m'en croire, je ne songeais point au danger. Je ne pensais qu'à un point très-important par lequel pëchait la combinaison. J'étais sûr que les chouans attendaient la voiture du premier consul, mais je ne savais pas à quel endroit de la route ils l'attendaient. Monseigneur se rappelle qu'après avoir découvert leurs préparatife dans cette auberge, j'avais eu à peine le temps de revenir à Paris et pas du tout celui de me livrer à une enquête sur place.
— Bon! Ce gendarme n'est décidément pas fioirt.. Comment t'y es-tu pris pour réparer ses étouigeries?
LÀ JAMBB NOIRB 77
— Monseigneur, dit Gaillotte, le hasard est venu à mon secours. Et, quant à Tofficier, ma conscience m'oblige à déclarer qu'il a cru faire pour le mieux et que ce n*est pas tout à fait sa faute si nous n'avons pas réussi.
— Que viens-tu me soutenir là? s'écria Fouché. N€ pouvait-il attendre, au lieu de se lancer comme un fou sur la route de la Malmaison ?
— S'il avait attendu, monseigneur, les chouans, avertis par le retard apporté au voyage du premier consul, auraient conçu de la défiance et se seraient dispersés.
— Gomment peux- tu débiter de sang-froid de semblables niaiseries ? Qui Fempéchait, ce militaire, de se faire appuyer par un escadron qui aurait cerné Tauberge, pendant que la voiture courait sur la route?
— C'était mon idée, monseigneur, î'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, mais il parait que le commandant Tavait soumise au général Bonaparte qui l'a rejetée bien loin. C'est tout au plus s'il a consenti à différer son départ pour la Malmaison, car il ne croyait pas du tout aux chouans et à leurs projets d'attaque.
— Il sera toujours le même, dit entre ses dents Fouché, et, si je n'étais pas là pour le garder, il y a longtemps qu'il aurait été assassiné. Prétendre qu'on peut avoir une bonne police quand on en confie la direction à des avocats et à des jurisconsultes, c'est de la folie. Il verra bientôt ce qu'il lui en peut coûter pour m'avoir renvoyé. Continue, ajouta-t-il brusquement.
Il venait de s'apercevoir que son agent écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait convenu le monologue auquel il avait eu la faiblesse de se laisser aller.
— Monseigneur, reprit Caillotte, nous commencions à descendre la côte après le rond-point de Courbevoie, et je n'étais pas tranquille, car je savais que l'auberge
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dui ChantHlurCoq, devait ae trouves tout. iu:è& da nous, loFfiqolunB.heureiifle conaoutre itoiisi a tinés.dleotbarraj^
— Uxia œnoautna?
— OuiU monaeigneun. I^ oonduotaur d!uu< fioucoijf.que nous avons croisé au bas de la descente s'est arrêté tout eRpràft'paqr ixous'doanar dfi&renseigpementfi que npus oa: lui demandions pas« Il nous a dit qu'il venait .da. voir sur le bord de la route, à cinq. cents j pas devant noua, un.hoQuna à cheval quL avait Tair de guetter. J*ai cal* oulé tout de suite que. L'endroit qfi*ilx nous désignait der vait ôtnô justement.àiaxkauleuB: derauberge, et j^e n!di pas douté une minute que ce cavalier ne fût la sentinelle des chouans»
-*^ Qu*a dit à celât leiooiainmdBnt?
*^ Il aicné au cochec de.QtaUnuer. B était exalté an dernier point. On aurait dit qpe nous nîarriverions jat niai6'a8aez.vite àscngpé.,Sa.so&ur paraissait beaucoup moins pressée.
— Et tu n*as pa9 prifhle nom^du maitra àn,cQucQu^ *^ Monaeigneur, rofftoi^B ne m'en a. pas laissé, le
temps»
— Nouvelle sottise. Il faut que cet homme soit^iser ti^ové aujourd'hui,
--* U le sera, monseigpaur.
— J'y compta. Ensuite?
— Ensuite^inous sommas partisàtfond de traia, maiâ, pendant las pourparlers asre^ le. voiturier, nos deux éclairaura galopaient toujours, si bien quJils étaient déjà hors de vue, et je calculais, qu'ils ne pourraient plus nous servir à rian. D'un autre, côté, l'escorta que nous avions .laissée en. arrière avee. intention^ l'escorte regagnait. du terrain. On aurait entendu le brait d'une lieue, et je me disais que. les chouans pourraient bien s'effaroucher et quitter la, partie..
— Tu ne connais pas ces genfr-là.Ils n*ont peur de ctaa»
Li\i.JÂMB&NIOIfiE 19
— Tou^ursi eatril^ maosoigaour», que, omq inimités après, nous anivions devant une espèce de biûte de si^ bfe; <pii mWait tout Uak de masquer *una carrière abasââiinéei^ et là, bi^n oampô sujr son. cheval daii&iuo enfoncement comme les guides qui montant la gafd^ da^Mnfclfift Tuileidea, 1ID1I8» apM;o&vioni^ riiûaimaen.veéefete.IL &isait encore aESâK^elHirpaur que naua^uiââow le iwir etpour qu?iI}no«aivit ausai tiè»4iatin€ldmaat».
. -^ Mars, tu a» son aignalemeniZ — A peu prèSk U est grand,. asaesimiacB etiiÊdoit êtce jeune; Un beau gara^nia fois. Du; reste, roffîoi^i^ pourra Yous en dire plus long, cac ILnL'afaii refiût.dale connaître.
— Quel sot conta ma: faist-ti^t là*?
— Ce: n*est pas uni conte, liLsaitOivans h&pnoavei^ monseigneur. Je crois même que la sœur du commandant Robert connaît aussi; caJolLchouaB,. car elle a jeté un cri 01 le voyant et peu s-ea astDodlu qu'elle- aa s'évanoott
-•^Tu es sûr de ofit que tu: dis?
-— ^solument sûr, monseigneur.
— Et comment axpliqu^-tu cette ciuieasdâreeonnaiftsance?
— monseigneur., je ne. me pasmets pasidn T^cpliquer. Seulement, j'ai entendu, parler d'une cestûne apparition qui affirayait, il n'y a. pas quinze, jours, les domeatique& de la Mklmaison^..
— Oui, la Jambe noirov
--<• Précisément. Ella a; cessé tout à coup, de se momtcer, cette Jambe noire^ et comma: je na cpoiapas beaiir coup aux revenants^ j'ai toujours pensé qu'il y avait làdeasous quelque amourette. Or, W^^ Eobert,. sœur du chef dB bataillon de la gendarmarie d'élite, habite la Mahnaisen. pendant L'ôté^. ool sa qualité de lectrica de M"® Joséphine Bonaparte.
80 LA JAMBE NOIRB
Fouché fit signe à l'agent de se taire et prit une note sur un carnet.
— Il faudra voir, dit-il, quand il eut inscrit quelques caractères hiéroglyphiques sur ce mémento relié ea
maroquin noir.
— Si j'osais me permettre de fournir une indication à monseigneur, insinua Gaillotte, je lui dirais que le premier consul veut étoufifer cette affaire. Il y a eu mort d'homme. Un sergent a été étranglé dans le parc mêiye de la Malmaison, à la barbe des gardes et des patrouilles. C'est d'un mauvais exemple, et le général ne veut pas qu'on ébruite l'aventure. D'ailleurs, le fantôme n'a plus reparu.
— C'est biei>. Poursuis. Tu disais donc que la sœur est tonlbée en syncope ou à peu près. Qu'a fait le frère?
— Oh I il n'a pas hésité. Il a commandé au cocher d'arrêter et il a sauté à terre, sans s'occuper des jérémiades de la demoiselle. Le peloton d'arrière-garde arrivait ventre à terre. L'officier nous a crié : roulez I et le cocher, ne se souciant pas de se trouver mêlé à la bagarre, ne se l'est pas fait dire deux fois.
— Et tu es resté sur ton siège?
— Monseigneur, j'aurais voulu descendre ^ue je n'en aurais pas eu le temps, et d'ailleurs, je pensais être plus utile en ne quittant pas ma place. Je me suis retourné pendant que la voiture filait et j'ai vu la demoiselle affaissée sur les coussins et se cachant la figure dans ses mains, le commandant changeant de cheval avec un des hommes de l'escorte, et le chouan disparaissant derrière la butte. Je me disais :1e détachement des guides va les pincer tous, j'étais ravi d'avoir eu une si bonne idée, et je me promettais de revenir inspecter les prisonniers dès que les soldats auraient achevé leur besogne.
lA JAMBE NOIRB 81
Nous sommes arrivés à la Malmàîson en moins de dix minutes et j*ai trouvé là nos deux imbéciles d'éclaireurs qui nous attendaient devant la grille d'honneur. A tout hasard, je leur, ai ordonné delà part de leur offîcier de se poster en travers de la route et d'arrêter, tout ce qui se présenterait. Puis, j*ai accompagné la jeune personne jusqu'au château ; je me défie toujours des femmes sensibles, et je craignais que celle-là ne fût prise de quelque beau mouvement de générosité et ne vint se mêler de nos affaires. Heureusement, elle était attendue sur le perron par une respectable dame qui doit être attachée aussi à la maison de M""® Bonaparte et qui s'est emparée aussitôt de la belle éplorée.
— Abrège, interrompit Fouché.
— Je me suis alors hâté de revenir à la grille, reprit ragent, et j'ai vu qu'il y avait eu du nouveau pendant mon absence. Le poste avait pris les armes, trop tard, comme toujours, et le sous-officier qui le commandait m'a montré les deux cavaliers étendus sur la chaussée, l'un tué raide d'une balle dans la tête, l'autre encore vivant, mais n'en valant guère mieux. C'était un chouan qui les avait arrangés de si belle façon, un chouan qui fuyait devant le peloton conduit par notre officier.
— Un«eul chouan ?
— Celui qui était en vedette, monseigneur. Le commandant s'était attaché à lui sans s'occuper des autres.
— Le commandant est un maladroit.
— Je n'ai pas osé le lui dire, mais je l'ai pensé. J'allais courir après lui, quand je l'ai rencontré qui revenait bride abattue avec ses soldats.
— Et le chouan leur avait échappé?
— Le chouan, serré" de près, a sauté dans la rivière avec son cheval. C'est ce que m'a appris l'officier qui a bien voulu faire halte pour me demander mon avis.
— J'espère au moins que le fuyard s'est noyé ?
82 IiA. JAMBB NOIRE
— Moi, J6 la crains», monsaigoeur. Si on Tavût pris vivant, on 6n aurait sans doute tiré, des aveux, tandis qu'il est malheureusement probable qu'on ne le reverra plttSk La Seine est trèsrrapide et trè^profonde à Uendcûit où il: s'est jeté. De. pW, il devait être grièvement btessé j Giur la route ^ait. couverte de larges taches de sang. Tout.porXe à croim qu'il est mort. Du reste, j'irai aujourd'hui à. Bougival pour diriger l'enquête moimême. Seut-ètra trouverons^nous.des. papiers impoi:tants>sur le. cadavre quand, on. le repêchera.
— Si on. la repêche* Le» chouans, ont la.vie dure. Pari&*moi des autnes»
«•^Mdnseigpeur, j'aiiobtenu du commandant. qu.'il dit à un de ses hommes de* me prendre en croupe^ et j'ai galopé avec le détachement jusqu'à la butte où. nous avions isurpiist la sentinella.Nous. en avons fait le tour, et j'ai vu<qne j'avais deviné. j)iste,.car la butte, cachait un. grand, trou:, disposé tout ex{)nè3 pour servir de. place dïarmesà une troupe, embusqiude.
-«<- Boni! mais vous n!y, avez trouvé. personne?
— Monseigneur, les brigands avaient déguerpi, c'est vmi, mais nous, avons:. vu^ queJqne chose de curieux. Figurezrvousqne. les. dtiouans s'étaient sauvés,, mais qu'ils avaient laissé là leurs chevaux.. ,
-^ Leurs. chevaux.I. voilà qui est ioBJ^pUcable!
-1-. Pardon, monseigneur, cela s'explique très^bieu. Leur vedette, profitant.des.minutes que. le. commandant af perdues pour descendra de. voiture et se mettre en a^e, ai couru les^ avertir que le premier consul n'était pas du vovage et que 1& tr/)upe arrivait. en force. Ils ont compris que le cou{)^ était manqué, etils se sont dispersteaiMifr hésiter.. ^
— G'M. possible», mais pourquoi auraient-ils ahan.donné, leun» monturais,. jjaste. au. moment où^ ils en avaient besoin pour fuir?
LA JMSm NQIEB 8a
^-^Pcucea^ qulîl œl pltts< difficile de se.sauver, et aurtoui de se. cacher, à obeVal qu'à pied. Un c&valier coii^ mntà toute bride attire llattention. et ne peuipas^pseor dre iiidifréremmeat tous les chemins, tandis qu'un piéton passe partout sans que personne le remarque. Et pniaoes coquins-là n'auraient sa> comment se débarrasser de leurs bêtes, une fois rentrés cbes. eux. Us ont préféné lesr planter, là».
-—C'est assez plausible,. en e£GDt.
— Glest certain, monseigneur. Si j'avais eudes doutes sur ce point, la déposition du soldat, qui avait, cédé soa cheval au commandant les aurait.leyés*.Si vous voulez rintefïtoger vousHnéme, manseplgneur, il. vous dira qu'étant resté seul snn la route, après le départ de. ses camanstftes lancés sur la piate de lai sentinelle,, il. a ea* tendu: derriôm 1& butte le nnnue*niénas^ d'uno troupe qui détale précipitamment. Par malheur, il était seul, hors d'^at par conaéqueni^ de- s'opposer à la. fuite des chouans..
•^^Très-bient. mais^ ea. (çji: m'étonne, a*ast que ces 9Qas»*lài aienjLeu^la. potemca d'6t3prit de changçn si vite leurs batteries.
-—llfonseigiteur;c!e8tqst!ij8 étaient bien commandés, et e'esfe. précisômeniLàf oeto décision piise si promptet ment et si à propos- qne je mumnaisi lai présence; d^im chef habile. Un constûcateiir nayke aurait, hésité, el se serait fait prendra,, au'li(BiiL(|ne...<
-^ J'esaminwaitesauppoailionsfiltts tand,.interrompit Fûttcfaé; Quel parti as^tû, pris 2 Bkdlaboni qu'as-ta fait dis chevaux?
^ — Je les^aiconfiés^ Qn« p]ixtÛbt,le;Qftmmandaat|.d*apcàB ]iiaft.oonaeil, les*a)Oonfiô&àicpMitna:dâ sASi oavaUei»* Les selles et lesi bndescj âtaieni:;.il y, aauiiii dss^ pistoIeJs dimsles fontes^ et, sur le tenrainvdes sabre»- ayec leur «otttPon. Je n'ai.paabesaimdB vous dife^m on s agmetin ,
que tout ce butin a été envoj'é à Paris pai; le commandant Robert. Les dix-neuf chevaux, — on en a pris dixneuf en tout, dont dix-sept dans la carrière, — sont à rheure qu'il est, avec leurs harnachements, dans les écuries des Tuileries.
— C'est ici qu'il aurait fallu les amener, dit Fouché avec impatience.
— Monseigneur, je n'étais pas le maître. Mais rien ne m'empêchera d'aller, les voir et j'aurai du malheur si je ne parviens pas à découvrir ceux qui les ont vendus et à qui ils les ont vendus.
— J'y compte bien.
— Monseigneur sait que c'est avec un des fers du cheval qui traînait la machine infernale et que l'explosion avait mis en pièces que j'ai retrouvé le vendeur et que j'ai pu indiquer le domicile des coupables, dit timidement Gaillotte.
— Je l'avais oublié, mais je m'en souviendrai le jour où tu auras mérité une récompense que je ne te marchanderai pas si tu mets la main sur ceux-ci. Parle-moi maintenant de l'auberge, car je suppose que tu y es allé tout droit en sortant de la carrière.
— Je n'y ai pas manqué, monseigneur, répondit l'agent tout enfiévré de l'espoir que son chef venait de lui donner; et là encore, j'ai pu constater que nous avions affaire à un maître en conspirations. L'auberge était vide. Au lieu de s'y réfugier, les ciiouans avaient gagné pays, n'y laissant que deux chevaux, pas harnachés en guerre, ceux-là, et meilleurs que les autres parce qu'on les destinait probablement à porter à Paris la nouvelle de l'assassinat du premier consul.
Fouché ne dissimula point une grimace approbative. La perspicacité de son subalterne le charmait.
— Nous avons visité la maison de fond en comble, .reprit Gaillotte, et nous n'y avons trouvé que des pro«
LA JAMBE NOIHE 85
visions de bouche et les restes d'un repas. Messieurs les chouans se nourrissent bien et boivent sec. Ils avaient largement entamé une pièce de bourgogne.
— Passe sur ces détails. Il faut que je sache aujourd'hui même à qui appartient cette maison.
— Vous le saurez, monseigneur.
— Bon. Est-ce tout?
— C*ést tout, monseigneur. La nuit était fort avancée quand je suis rentré à Paris, et je n'ai pas voulu commencer d'enquête ici avant d'avoir eu l'honneur de vous faire mon rapport et de prendre vos ordres.
— Et le commandant Robert est-il revenu avec toi?
— Non, monseigneur. 11 a remis les chevaux à un maréchal des logis qui commandait le piquet de la garde consulaire, et il est retourné à la Malmaison.
— Sans te demander à qui tu allais rendre compte de tes opérations?
— Ohl il doit bien s'en douter, car il sait que je ne travaille que pour monseigneur. Il m'a enjoint de me présenter aux Tuileries dans la matinée, et rien de plus.
— Je le verrai vraisemblablement aujourd'hui, murmura Fouché qui se plongea dans de longues réflexions, d'où il ne sortit que pour dire : C'est un âne, ce commandant I
— Monseigneur est sévère.
— Non, je suis juste. Peut-on rien concevoir de plus absurde que la façon dont cette affaire a été menée? S'amuser à poursuivre un cavalier isolé, au lieu de charger franchement les chouans réunis derrière la butte. En vérité, c'est pitoyable, et je renonce à jamais m'entendre avec ce soldat. Il n'est bon qu'à sabrer l'ennemi dans ces absurdes tumultes qu'on appelle des batailles.
— Si monseigneur daignait me demander mon avis,
86 Ul. JAMBB noire
je lui ferais obsejivar que ca commandant Robert ao trouvait daoâ ua. oasM particulier. L'iiomme, auquel- il s'est attaché de préféreuce était évidemment oonnu.de Uii. et jp pense qu'il avait cimtrei ce. beau garçpn des griefs personnels^
— Tu veux insinuer, comme; tu Tas déjà fait tout à l'heure, que ce chouan a séduit sa» soeur?
— Je me garderais bien de raffinner^ monseigneur, mais il. suffit de se rappeler L'histoire du prétendu ravienant de la.Malmaisûn.pour supposer que l'officier avait ses raisons, quand il s'^t attaobé à. la. sentinelle. La contenance éplorée de la jeune^fille. vient à l'appui de ntes coQJectucesi.
—-Tu. pourrais, bien, avoir: deviné^ dit Souche apoès un court silence. Hé»! héLsaisrtu qulLy a là* ua iii cpoduoteur à sui vfie.?!
— J'y ai pensé, monseigneur. Si je ne me trompe pas dans mes supposâtions» leatdeuiL amoureux chercheront certainement à se réunir^ et il^y aura lieuc d^ aunveiller de près Mf^"* Eobert, ài^.mûins.qua.^.
— Voyons I achève.
-i»* Â. moins que lui jmmei diousn^ net soit wx fond dala Seine, oomme: o'eat malheur^osemenl probabla
-^ Probable' ou non, il faut manceuvnsr comme s'il était vivant, et j'entends qu'à dater de ce jour tum'a*dresses un rapport quotidien sur les faits: et gestes de la danzelie^ Arrange^toi pour organisée ta survaillance sans que ce brutal de. frère s'en.aperçpive.
— Hoaseigneur pcnii ôtre toaniiuilleà cet éganL
— Meinienant, padcHUoi un. peu. du chkn. Qu!est41 devenu^ oot intelligent animal?
— Monseigneur, ncfus na l'aoKons pasbretrourév U^yia afrparençs qa'il a suiirLaorn maiU»^
— Alors, tu as un atout de plus dans ton jeu^.siitn aiuSf.ttten: jpueit ta>parlie..Iia dûem qui bu mtÊtowmé-^son
'inallJ:apeut,au$8i aûiiÀ.lQfaira. retrouver. Il faut. donner son signalement à tous nos hommes et leur dire de ne gas le gerdre de vae^.B'ils.leLrencontrent par les rues de Baiâiu
-^ Ce sera fait, monsei^piaur ; mais c'est une chance biW'faible, car j,a crois q^e. le. coquin ne s'y, aârentuise^a. point. Userait ban. aussi» peutrôtre, de faire. observer les allures de la brig(mdi^xstàxé& cbez mon' camarade Sûui^t, car...
— Qa!en penses-tu»,da.SiOimlat? demanda brusquée ment Fouché.
— Moi, monseigneur! sk'émâCaillotte, mais, je n'e» {Mousa hen.
— Ne fais paa. semblant de ne pas m'entendre. Jè^ Yeiix.savoir si. tu: cxoia qp!on. peut compter sur lui.en toute occasion.
— j£L n'ai: aucun motiidlen douter.
— Moi, l'en ai. un. Pourquoi n'a-t-il pas couru luimême après le chien, quand la chien s'est échappé?
— Le fait est que ce n'est pas naturel, murmura l'agent qui ne chérissait guère son collègue en espionnage.
— D'autant moins naturel que je lui avais donné Tordre de promener l'animal, précisément pour voir s'il ne s'attacherait pas à quelqu'un.
— Si monseigneur me commandait de surveiller Sourdat, je le surveillerais aussi, insinua Gaillotte. Quand il s'agit de mon service, je ne connais personne.
— C'est bien. Surveille-le donc, mais discrètement, car il se peut que j'aie encore besoin de lui et il ne faut pas l'effaroucher^ Maintenant, réponds-moi catégoriquement. A ton avis, qui a organisé et dirigé ce complot?
— Georges Cadoudal, monseigneur. J'ai reconnu soa
faire. D'ailleurs, il n*y a que lui pour réunir à ce degré la ruse et Taudace.
— Allons, lu es un garçon d'esprit, dit Fouché en ouvrant un des tiroirs de son secrétaire. Prends ce rouleau de cinquante napoléons pour tes premiers frais et va de Tavant. Le jour où tu m'apporteras la preuve que Georges est à Paris, tu en toucheras mille, et deux mille le jour où tu l'arrêteras.
— Monseigneur, je ne sais comment vous remercier de vos bontés, s'écria Gaillotte, mais je jure que je vous le livrerai ou que je mourrai de sa main.
— Pas de serments, je ne les aime pas. Va à ta besogne. Je serai toujours visible pour toi de cinq à six heures du matin. Tu as carte blanche pour agir, mais sois prudent. Si tu me compromettais en quoi que ce soit^ je te casserais aux gages.
Gaillotte s'inclina jusqu'à terre et sortit à reculons pendant que Fouché sonnait pour demander sa voiture et se faire conduire aux Tuileries.
ly
liardot, depuis qu'il avait quitté précipitamment le jardin du Palais-Royal, avait passé par bien des angoisses.
L*après-midi qui suivit la fuite du chien fut employée par lui presque tout entière à rédiger des proclamations et des ordres, en vue du mouvement qu'il devait diriger le soir. Il n*eut donc pas le loisir de se tourmenter, tant que dura le jour, mais lorsqu'il vit venir la nuit, il fut pris d'une sorte d'impatience nerveuse qui rempéchait 4e tenir en place.
Il calculait que l'attaque serait tentée vers sept heures, et qu'au cas où elle réussirait, Saint-Victor ne mettrait guère plus d'une heure à revenir à Paris à franc étrier. Tout était prêt : les ordres enfermés dans son portefeuille et les proclamations transcrites en gros caractères pour être affichées sur les murs, en attendant qu'on pût les faire imprimer.
Il s'était vêtu pour la circonstance et, sous le costume qu'il avait endossé, il semblait transfiguré. Le
père Sourdat avait fait place, non pas à Liardot, Topulent financier du Directoire, mais à Fleur-de-Rose, le hardi partisan, le coureur de genêts du Morbihan.
L'expression de son visage avait changé aussi; ce n'était plus la mine humble et insignifiante d'un employé, c'était l'air impérieux et déterminé d'un chef se préparant à mener ses soldats au combat. Ses yeux, dont il cherchait d'ordinaire à voiler l'éclat, ses yeux brillaient comme deux diamants noirs, car il croyait n'avoir plus jamais besoin de les baisser, ni d'éteindre le feu de leurs regards.
Il faut dire que, depuis le temps de ses splendeurs, Liardot, au lieu de vieillir, semblait avait rajeuni. La vie au grand air, les nuits passées au bivouac l'avaient débarrassé de son embonpoint de fournisseur enrichi, sans rien lui ôter de sa vigueur. La guerre l'avait bronzé, et du Liardot d'autr^ôis^ il ne* restaii, pour ainsi dire, que la charpente :,de9' épaules à porter le-monde^ un corps robuste et nerveux, une tête carrée^ «qe figura osseuse et hàlée. Que d'art et de volonté il lui avait fallu pour dissimuler depuis un an tous cesiavanitâges, pour courber sa taille haute, pour baisser soo firent fier I
Ce soir'là, jetant comme une défroque usée la. triste personttalité de l'agent Sourdat, Liardot se redressait à l'approche du danger. Il allait et venait par sa cham«bre, s-arrétant parfois pour écouter s'il n'entendait pas résonner l6 galop d'un cheval siir le pavé de la rue des Prouvaires, oar huit heures venaient de sonner à Saintr Btistache. L'attente du moment suprême donnait à. sa physionomie impassible une expression exaltée. Il était superbe.
Louise Maneheu, assise etaeeoudée sur le bureau orà il venait d'écrire, Louise Maneheu j, silencieuse et inquiète^ le regardait^ Blie aussi^ avait passé une aprèa^
u^jAiumisoïBM at
midi, agitée;, mais elle savait, dominer se& imi^res*sioa». et c!e^t à. peine si parfois un coup d'œil furiif on. un. tfiessaillement nenveux. trahissaient, sca ôm!l)r« tîon. Du reste, pas une.glainte, pas une. qiiestionv depuift. que Liardot lui avait, anncmcé: la fuitei d^ Jaoobim Ella: s^ôtait oontentée da vaquer, oomma de cautume,.aux soins du méjuage, et, rheure du. re^as venue^ello avait. pris placera table en.face de son' saur vear,.sans lui laisser. voir quJelle remarquait le. change ment qpi. s'opéraiti daoa<i siea allures* et dans* sa p^eiv sonne.
9'iiabitttde^ le faux. Jacqpes. Sourdat. na rentrait au logi^^que. ppnr. dlner« à quatre, bfiuras et il en<soriait à huit heures pour se rendre au café de la rue du ]\fQi% ton. Cette fois, il était revenu à.midi,.etil na faisait.pas mine de partir. Dourqwi? Louisa le devinait peut-être, maiftellentosait ou. ne.vovlaiipas le demander..
Le silence qu'elle gardait, et que Liardot. inûtait^ .n'a? vait d'ailleura.rien:qtti pût.les étonner Tun ouI!autr&,car ils l!ohservaient> presque toujours, Jui. par prudesicfi^ elle par discrétion, et leurs, rapports, .dans Ja vietaceour tumée, se bornaient à. de. races échanges da paroles, affectueuses d'une par.t^jœeoimaissante& de l!autreâMaiS| ce soir-là, ils sentaient bien tous les deux q^e . c&tt& situation touchait à son terme, et si Liardot ne parlait pas encore, c'est qu'il, voulait, é^^argner. à la. femme diS Pierre Maneheu les émotions deila. partie décisive qu!U a'^appr^taità-jouer. PourJui confier son secret, pour, lui annoncer qp'elle. allait enfin^ être, libre,, il attandAit:.la nouvelle que Saint-Victor devait lui apporter.
Et Saint*- Wctor ne^ venait* pasi Le temps, s'éeouilait et les bruits du dehors allaient s'éteigpanti pou à. peu dans cette rue. très-fréqpentée. le. jour et trèsdéserte la nuit. Et chaque coup de l'horloge de^^ la. vieille, église sonnant les qjiarts. et. lesi demies, re-
Q2 LA JAMBE NOIHB
tentissait douloureusement dans le cœur du vieux royaliste, qui sentait la victoire lui échapper sans quHl lui *eût été donné de combattre. Il vint un moment où, pour tromper son impatience, il ouvrit la fenêtre et se mit à prêter Toreille ; il n'entendit rien que ce roulement sourd qui est comme le souffle de Paris endormi. Il chiercha à percer les ténèbres qui remplissaient l'étroite rue des Prouvaires ; il ne vit que la lueur douteuse de quelques réverbères, piquant d'un point rougeâtre le fond noir de cet horizon de murailles. Il referma la fe* nètre en murmurant :
— Rien ! toujours rien! Qui peut le retarder ainsi? Louise leva sur lui ses grands yeux bleus et lui
dit:
— Vous souffrez, monsieur?
•— Non, répondit brusquement Liardot.
Et il reprit sa promenade à travers la chambre. Puis, au bout d'un instant :
— Rentrez chez vous, Louise, dit-il. Il est tard. Je ne sortirai pas ce soir et je suis obligé de veiller encore ; il est inutile que vous vous fatiguiez.
— Croyez-vous donc que je puisse dormir quand vous courez un danger? murmura-t-elle, si basqu*on l'entendait à peine.
— Un danger ? moi ! Vous savez bien que mon lot n^est plus de courir les aventures, puisque Georges me juge trop vieux pour aller au feu.
— Je sais que vous m'avez sauvée au péril de votre vie et que, chaque jour, vous bravez, pour me protéger, une dénonciation ou une surprise qui vous enverraient devant un conseil de guerre, et ce serait la mort... la mort pour nous deux.
Liardot allait répondre. 11 s'arrêta court. Neuf heures sonnaient.
— Il ne viendra pas, dit-il en se parlant à lui-même.
— Qui donc attendez-vous ? demanda timidement Louise.
Le faux Sourdat hésita un instant à livrer sou secret ; puis, comprenant qu'il n'était plus temps de dissimuler :
— Vous voulez savoir qui j'attends? s'écria-t-il. J'attends le messager chargé de m'apporter la nouvelle qui vous ferait libre, de m'apprendre que l'usurpateur a vécu. Ce messager, c'est l'homme que vous avez vu, le 21 août, à la ferme du Bois-Guillaume, et ici le mois passé.
— Avec une jeune fille?
— Oui, et plût à Dieu qu'il ne l'eût jamais rencontrée, car elle ne doit pas être étrangère à notre désastre.
— Un désastre! pour la cause du roi? balbutia Louise.
— Pourquoi vous le cacherais-je, maintenant que tout est perdu? Nos amis commandés par Gadoudal devaient attaquer Bonaparte, sur la route de Rueil, aujourd'hui même à la chute du jour, et Saint-Victor devait accourir ici aussitôt après la bataille. U devrait être arrivé depuis plus d'une heure. S'il n^a' point paru, c'est que nous sommes vaincus.
— Il a peut-être été tué dans le combat.
— Georges m'aurait envoyé à sa place un de nos camarades. Tout est perdu, vous dis-je, puisque personne n'est venu.
— Vous saviez que notre sort allait se décider ce soir? demanda Louise très-émue.
— Je le savais. Pensiez-vous don&que j'avais renoncé à lutter pour notre sainte cause?
— Non, ph ! non ; et, bien des fois, depuis que vous m'avez délivrée, je me suis demandé pourquoi
M hA ^JSMBIS 'KOI AB
TOUS me cachiez vos ^espéforicOB, iMinrquoi tous 'dédaigniez de m*associer à vos joies, à vos craintes, à «v^os douleurs.
•«^ A quoi bcm? ditiLiardot^en AroBEçaut le Boureii.
— J'aurais été si heureuse de partager votre foptune, de vivre de votre ^e, lle>sottfbir m$fc*^afi».
— Eh ! 'bien, vous in'ignomz phis rèea, ^maidlieiiiBiiit. Tout estffini pournos'amîs^ôtipour'nioi.
— Pour vous I
— Oui. A l'heure >qu'il -eist,îil8 6ont lUorlB ou prisonniers, et rimplacable police de Fouché me cherche..Je n'ai plus qu'un souci, c'est ce]ui'd%s8urer votre salut, à vous, Louise, qui êtes innocente* du «ang^ versé dansdes guerres atroces, àwous que le -hasard démos dtiMordes civiles a jetée parmi nous. Il faut fuir, passer en Ai>gleterre ; il en est temps eiseore îpettt*i§tfe; tinetfemme échappe aux pièges où un homme se prendrait. Wms^ avez tout ce qu'il faut pour 'gagner ;la cô^,>los)%rees, l'énergie; nos gîtes d'étapes 'ne sont «point <tiéeouvQfts; je vous les indiquerai; je vous dontienpHi zsne lettre pour nos affiliés tie province et pour untmeaitbre influent du comité directeur à Londres. Rien m'em-
pêche que vous arriviez «sans ascident a Eu ^ù -^ous serez reçue par un de nos «mis que .vous avez 'dû voir au Bois-Guillaume, l'horloger Troche ; personne «ne vous reconnaîtra dans ^lerpajte'soiis les ihabiis que vous pot tez, et Troèhe «e ichaifgCTBi lie timyvea* *4m ibateau péèheuroiui vous nicevsa la >imit ^et vioub condoba^^sn Angleterre.
— G^tdnujUte. iQTÊmmnxrp9s peetir,(dit Louise ^n baissant la voix.
-^ffit pourquoime'te^^ofulez-vous pasfQuelleteftt eette folie qui vous pousse à rester dans eettewille (UMUiâlte où wooBjQ^Kvez (pkts.qae (tes enueanisnadharnésà'votre perte?
LÀ TAMBE "NOIHE 95
— Je icroyaîs y avoir un ami... -nopTatectBiir.
— Est-ce de irotre mari que ^0U8 parlez? Eh! bien, j'espérais vous le cacher, mais il isët temps que je vous l'apprenne. IManeheu jouait un rôle important dans l'entreprise de ce soir. Il a été tué ou il est arrêté, ce qui est 'tout im. Ainsi...
— Pierre serait mort ! répéta Xoûise. Je serais libre! Non, non, cela 'n'edt pas, vous me -trompez pour me décider à fuir.
— Je vous jure, dit liarddt, que ^ventre mari était du complot qui a dû se dénouer aujourd'hui, et, si ce>complot a avorté, comme j'ai toiiteâ Boittes de raisons pour le craindre, Itlaneheu, en supposant qu'il échappe au sabre des soldats de la garde consulaire, n'échappera point à un arrêt de mort, car il est pius comprouiis que tons nos camarades, et la commission militaire qui le jugera ne le ménagera pas.
— :Libre'! répétait Loufeie tout bas.
— C'est hii qui tenait l'auberge où se sont rassemblés nos amk avant d'attaquer la voiture du premier consul, c'eàt lui qui est venu nous donner le signal ce matin ^kms le jardin du Palais-Royal. Vous pouvez croire que les d/éus s'acharneront à le poursuivre, si tant est qu'il ne soit pas déjà tombé sous leurs coups.
La fille de Thomas Le Graverend cadia sa'ôgure dans ses .mains.
— Je Yoos affirme, Louise, que votre place n'est plus «n Francse, reprit Liardot.
Elle secoua 'la tète et dit d'une voix sourde :
— Je ne partirai pas.
' — Mais c'est (de la folie ! c'est courir à une mort certaine l'vous^isro^fflz peut-être qu'ils vonsferont grâce ? Yous vous trompez. Us ne feront «grâce à ^personne, et vous serez bientôt à leur merci ; ils v«ont lancer à votre recherche leurs espions les plus habiles, car ils n'ont
pas oublié que vous étiez sur la pointe de Penly pendant que Georges débarquait à Biville, et ils espèrent toujours tirer de vous des aveux complets.-
— Doutez-vous que je sache mépriser la mort et déCer les tortures?
— Non. Mais je suis sûr que vous serez prise, car c'est un miracle que vous leur ayez échappé jusqu^à présent, et maintenant toute la police va se mettre en campagne. A ces misérables, tous les moyens sont bons. Qui sait si ce chien qui s'est sauvé ne leur servira pas de limier?
Louise tressaillit à Tidée que son fidèle Jacobin aiderait, sans le vouloir, les odieux agents de Fouché.
— Il s*est enfui pour suivre Pierre, n*est-il pas vrai? demanda-t-elle avec une émotion qu'elle s^efibrçait vainement de cacher.
— Eh I bien, oui» Je n'ai pas voulu vous le dire tant que j'espérais encore ; mais, à cette heure, où tout est perdu, je ne dois plus me taire. Jacobin s'est échappé pour courir après son maître, qu'il a reconnu quand il s'est montré un instant au Palais-Royal. Que voire mari soit mort ou prisonnier, le chien doit être au pouvoir des agents, et ils sauront utiliser son merveilleux instinct pour retrouver vos traces. Et puis, si vous pensez être en sûreté ici, vous vous trompez étrangement. Cette maison est surveillée. J'ai vu plus d'une fois rôder aux alentours des figures suspectes. C'est un miracle que ni vous, ni moi, n'ayons pas encore été signalés et arrêtés. Que sera-ce donc maintenant que le coup tenté sur le chemin de la Malmaison a donné l'éveil?
Liardot s'arrêta tout à coup. Il regardait Louise et il la voyait pâlir à mesure qu'il l'exhortait.
— Vous comprenez bien qu'il faut que vous partiez, reprit-il d'un ton ferme.
— Je partirai... si vous partez avec moi, dit avec effort la dernière des Barosménil.
— Qu'est-ce à dire? et de quoi vous mêlez-vous? demanda bnisquement celui qu'à Tarmée royale on appe* lait Fleur-de-Rose. Vous oubliez que je suis un homme et tenu de faire mon devoir jusqu'au bout.
— Et moi qui ne suis qu'une femme, si je n'ai pas de devoirs à remplir, j'ai du moins le droit de mourir avec-
VOttS.
— Avec moi? Et en quoi, s'il vous plaît, ma mort vous touche-t-elle à ce point? Vous n'êtes ni ma fille, ni ma sœur.
Louise mit la main sur son cœur et ferma lesyeux.
— Excusez-moi, reprit Liardot en s'apercevant qu'elle était tout près de défaillir ; je n'ai jamais su déguiser ma pensée et j'ai désappris depuis longtemps à parler aux femmes ; excusez-moi si je vous ai blessée» mais,. en vérité, je ne puis m'expliquer le sentiment qui vous pousse à vous perdre en vous obstinant à partager ma triste fortune.
— Est-ce bien vous qui me parlez ainsi ? demanda Louise avec des larmes dans la voix, vous qui m'avez sauvée, vous sans qui je serais encore dans la prison des bleus/ Ahl il faudrait que je fusse bien ingrate pour oublier que je vous dois la liberté... le bonheur...
— Le bonheur ! s'écria Liardot. Vous trouvez-vous donc heureuse de la misérable condition que les événements vous ont faite? Vous qui viviez tranquille, respectée, aimée...
— Aimée I oh 1 non, murmura la femme de Pierre
Maneheu.
Liardot la regarda fii^ement. Il cherchait à lire dans ^n âme.
— Personne ne m'aime, reprit Louise en étouffant un