‹ La jambe noireChapitre 6 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

98 lÀ 9ÂXBR VDIRS

.sanglot. Depuis que mon père ^t tombé sous les balles <ies bleus y je marche seule danstla^k.

— Seule, dites-vous ?:N*éte»Ayou8ilotic:pasdBpiiis des années la femme d^nn 'brave -soldat du roi?

— Pierre m'a aimée, ^il ne m'aime ipli» ; «'il «m'aimait, il aurait tout bra^é pour mre Tetrouver.

— Tous êtes injutfte. Votre mari devait à GeorgOB Fobéissance passive, cH; «Georges lui -aArait défendu de 'fie montrer dans Paris. Et puis comment aurait-il deviné que vous -étiez ici? G'ett à moi qplutèt que 'vous ^levnez adresser dos reproches, car, moi aussi, j'ai obéi à Gadoudal, et Gadoudal m'avait commandé de gavàefr le secret de votre présence dans eette tmaiion.

— Il le fallait sans doute pour le bien de la cause du roi. Ce que vous ;aFvez fait mi Inen )£aii, dit Louûse en relevant la tête.

— Alors, :ne calomniez pas Maoeeheii, j'éptmdit 4ttrementXiiardot.

— Moi! le csLlomnier! Ah I Dieu m'est témoin ique je ^serais prête encore à 'me dévouer 'pour lui, Diiau4ii'«»t témoin que je lui pardonne, et pourtaott jW bien souffert.

— Vx)U8,/Louise?

— Ah I fvotEsnesavez'pas, vous^ne^pouvez ]>a8 savoir ee que c'iedtqae d'être contrainte à refouler dans ^«on cœur tout élan généreux, à vivre 'imoroiée à'des p«a-. sîons basses et à des (calculs étroits. Pierre n'est plus le chouan iiïtrépide et insoucieux<de l'argent qui âerendit autrefois «sous le marquis tde le llouairiB:;>Bi0ipe n'tesjb plus que le fermier du Bois-Guillaume, avide de 6'«q<^ chir. Il consentait eneore^àe^er^ leiroi ftcnit ^qu^il pouvait, en le servant, amasser une fortune ; maînlenailt que les &le«s ont 'brûlé «a ferme, il in'aaifiire, j'en «uis 43Ûre, qu'à se dégager de son serment de fidélité.

— S3i«feMBreyaï8 'eéhi. . .

hkJAmmiiomE ^

-«^Gfây.ei>rl6^,re9ritiaEièii«mânt»Iiauisei Moi^ wule je aonnm»PidiTe. Mbi<smilajpri Taîi va à> l'œuvre,, gçkrdaat laïcàbladalaifâteiaecômiiieiiu^ soldat quii exéculB ssa oonsigne». exploitant, sa» ferma comiue un paysan, cupide d; rufié. Mûi seule j'ai au pénédcer ses secrètes espérancea^ aondes* cacœur desséché y^vA\amowr de 1/or. En. dauiL ans da séjpur sur cfitte tenre^où* jlétais, née,. Pieixer nr m'a. pas dit ooie parole affectueu8e.;,à.forceda souffrir par lui, jjen étais venue<à ma- demander si,, qpandâl uUa^isamassée j^is mourante au pLeddIune haie,, quand il m'a.oachéô dana sa. chaumière au. risque- d'ôtra ei)r Yfi^é. à l'écbafaud pour avAir donné asile àtune. brigande, quand* il m'a. épousée,, moi,, malheurausa. orpha:- Hneu'..

— Bh:I bien?

— J'en étais venue à me demaDdar s'il nV paa fait tout cela. pa£ca qplili oalDulait.qpe j'étais, l'uniqua héritièjne. d'une race éteinte et dépossédée par la révolution, d'une raca accoutumée àidomier son sang au roi, qui. la xécompenserait.un.jpur en^ma rendant les biens des Le Graverend, bacons de. BarosmeniL Et pourtant j'ai toujpu£B fait mon devoir. Ja ne parle pas Loi de ce devoir qui consistait à risquer ma vie pour assurer le débarquement de noS'amia Pierre me- disait : IL faut partir pour la falaise, et je partais» Je n'avais pas de mérite à €Kéauier ses ordres; mon père m'avait enseigné, dès mon enfance, quelaivie n'est rian< et que l'I^onneur est toutk Plût à Dieu que je fusse tombée dans la grève, par qpelque nuit, noire I Cette, mort m'aurait épargné de douloureuses épreuves» Non, je parle d'une résignation qui m'a caûié bien davantage, je- parle des larmes que j'ai dêvoréesvdes humiliationaque j'aii subies sans me plaindre. Tenez! quand je vous ai vu pour la. première fois,, j;étais à boutd8.forfta.etde patience. Je ma rappelle, comme si c'était hior, cette ipurnéa qui a changé ma vie.

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400 LA JAMBE NOIRB

Vous étiez assis dans la salle de la ferme, Je visage tourné vers la porte ouverte, et le soleil couchant vous faisait comme une auréole ; il me semblait voir le cercle d*or qui plane sur la tète des saints, et je ne me lassais pas de vous regarder. « Il est temps, » me dit Pierre. Je pris ma mante et je sortis. Et, sur la pointe de Penly, lorsque les baïonnettes des bleus menaçaient ma poitrine, je vous voyais encore ; et quand vous m^ètes apparu dans la prison où ils m'avaient enfermée, il m'a semblé que mon bon ange venait, comme dans mes rêves d*enfant, me tendre la main et m*emmener au ciel*

Pendant que Louise se laissait aller ainsi à ses souvenirs passionnés, Liardot, Tœil fixe, les sourcils froncés» les bras croisés sur sa large poitrine, Técoutait en silence et semblait suivre sa propre pensée perdue dans les nuages d*un sombre passé.

— Louise, dit-il lentement, si vous me savez gré de vous avoir délivrée, si vous voulez me prouver que vous êtes reconnaissante, il faut quitter la France.

— Jamais, tant que vous y serez encore, répondit la jeune femme qui s'exaltait peu à peu.

— Mais, insensée que vous êtes, vous courez à votre perte.

— Que mlmporte si je me perds avec vous I Liardol pâlit. Il craignait de comprendre.

— Ne voyez-vous donc pas que vous me gêneriez ici? demanda-t-il froidement. Seul, j*ai encore une faible chance d'échapper à nos ennemis ; si vous restez, je suis sûr d'être pris, condamné, exécuté, et je n'aurai pas même la consolation de vous avoir sauvée. Vous prétendez qu'il vous serait doux de mourir ; prenez garde, Louise, une femme n'a le droit de se sacrifîerque pour l'homme qu'elle aime.

La fille de Thomas Le Graverend, mort pour sa foi et son roi, se leva toute droite et dit vivement :

— Je puis donc vous donner ma vie, car je vous aime.

— Vous m*aimez! s*écria Liardot, vous m*aimez et vous osez me le dire !

— Dieu me punira sll me juge coupable, mais je ne sais pas mentir, dit Louise avec exaltation. Oui, je vous aime, et si vous succombez dians cette horrible lutte, je ne veux pas vous survivre.

— Malheureuse! mais je ne vous aime pas, moi, je ne vous aimerai jamais. Vous n'avez donc pas deviné que mon cœur est plein du souvenir d'une morte adorée I Vous me comprenez donc pas que dans ce cœur flétri par une immense douleur il n*y a plus de place pour les passions de ce monde I

— Oui, je Tai deviné, oui, je sais que votre dernière pensée sera pour celle dont l'image est là, voilée de noir, répondit lajeune femme en montrant le portrait^ accroché au mur, je sais que je ne vous inspirerai jamais d'autre sentiment que celui de la pitié. Que m'importe? Je ne vous demande pas un amour que vous ne pourriez pas me donner et que je ne pourrais pas accepter sans crime. Je vous demande seulement de ne pas me chasser. La seule grâce que j'implore, c'est de me permettre de rester votre servante, votre esclave, jusqu'au jour où je pourrai monter avec vous sur cet échafaud que les bleus vous réservent et d'où nos âmes s^envoleront ensemble vers le ciel. Partager votre martyre est le seul espoir qui me reste. Ne me l'arrachez pas, je vous en supplie I

— Louise, vous êtes folle.

— Folle! dit amèrement Louise Maneheu, oh! oui, bien folle de croire que vous aurez compassion d'une pauvre créature abandonnée. Vous me méprisez, n'estce pas? Ayez donc le courage de me le dire !

(1) Voir les Collets noirs, 2 volumes grand in-18, du même auteur, ehçz Deattt.

10^ LA^ JAMBB NOIRE

— Ecouiez^-moi, femme,, interrompit Liardot, et ré- Qondez-moi. sans phiiases^ Voua voulez, partager mon sort, quel qu*il soit?

— Oui.

— Jurez^voua de oe jamais me pader d'uu amour insensé?

— Je le jure. Dieu me donnera la. fiorce de souffrir et de tenir moii/serment.

— C'est bien. U faut maintenant que votts< sachiez, où, que vous faites, que vous connaissiez Thomme à qui. ^us associez^ voira destinée*.

-— Ne le conaai«-je dono pas? Le plus brave, le plusi noble, le plus généreux desrdé&nseurs du roi^ celui qui mlsu BSiuPéBy qui..*.

— Je suis un espmr de* Fouché, dit brusquement le» fsfUK Souixlat.

— Voixi I s'écria Eouîse; c'est fkuxi* e*est impossible»

— Jfe Vais vous proisivcfr que c'est vrai*. Vous- venez derappeler quie je vous ai sauvée. Savez^vouB eommeni^ j'ai pu vous tirer de prison 7

— En escaladknt xm mur, en forçant une grille, a» péril de votre vie.

— Non, en profitant, avec l'a permission db mon maître M. Fouché, de la connivence des geâliers qui vous» gardaient.

— Je... je ne comprends pas, balbutia la femme do Pierre STaneheu.

— Et savez-vous pourquoi Fouché a autorisé votre? évasion? G*est pai^ce que je lui avais promis d^abuser de votre gratitude pour obtenir de vous des aveux qu'il n'a pas pu vous arracher..

— Et quels aveux aurais-je donc pu vous faire à vouar qui saviez tout, qui connaissiez le Bois-Guillaume et le câbtedfe'Bivittef

LA. JAMB&. NOiae 10^

— J'ai promis aussi à Fouché da. luii livrée Geoi^es^ Gadoudaly Pierre Maneheu, Saint-Victor, tous nos^amiB enfin. J'ai promis cala, et on me. gaie martrabisoB. Et je suis employé dans les bureaux de cet homme, et je lui fais des; rapporta comme un vil agent de police que je suis* Chaque jour, im>us. ma voye^ sortir à. heure, fixei et TOUS croyez que je vais, rejpindra Georges.; vous, vous trompez. Je vais à ma* besogpa d'espion. Je vais, m'asseoir devant une taBlè où j^e. rédige des< dénonciations, jusqu'à l'heure où il plait à cet apostat r^|cide de^ me sonner comme il. sonnerait son. laijuais» Je vous- en ai dit asseai. Persistes&rvous à vouloir partage ma vie?

Pendant q|LLe Liardot. parlait aaiec. une sourde oolÀre de sa prétendue infamie,, Louise le. negardait en face, et Gberohait.à,l«rela^véJsité]aur camàle visage qui respirait de tropi nobles pjaasiona pour ôtre celui d!un t^aAtre.

— ^Non, dit-elle lentament,, niDn„vous> ne. vous ètâ& point abaissé ainsi, vous n'avez pas vendu vos frèries^ d'armes,, déserté la cause- du roL SI vous disiez, vrai^ si vous ^ez. descendu si bafl% <gii vous, eût empêché de les. livrer aaix blem, de.i^^ndrja à. ce.Fouché la secret das^ débarquements de Biville ?

— Et qui vous assure (pe je ne L'ai passait? demanda liardot.avec une ironie aîn^e..

— Ahl vous voyez bien que vou|i cherches à.me tcom"par, s'écria Louise. Tout à. L'heure encore vous attendiez la. nouvelle de la.Ghute.de l'usurpateur, et j'ai vu. briller dans vos yeux, l'espérance, riaqpiétude, la, colère. Yotçe cœur battait, x'en« suis, sûcq,, et, il ne pouvait, battre qpe pour un, digne dessein.. On ne feint pas l'émar tion q^ue vous éproaviez.. Les cegjBirds ne mentent pas.

— Je vous jure sur mon honneur, puisqjie. voua- y

croyez encore, je vous jure que je suis à la solde de Fouché.

— Alors, c*est lui que vous trahissez I dit Louise sans hésiter.

A cette réponse inspirée par la foi ardente et inébranlable que la dernière des Barosménil avait en sa loyauté, Liardot ne put s'empêcher de tressaillir.

— Dites-moi, reprit Louise, dites-moi que, par dévouement à notre sainte cause, vous jouez le rôle d'agent de cet homme, que, pour mieux la servir, vous avez poussé Tabnégation jusqu'à faire semblant d'obéir au plus dangereux de nos ennemis ; dites-moi cela et je vous croirai^ mais ne me parlez plus de lâchetés et de traîtrises. Jamais vous ne me persuaderez que vous avez pu commettre une vilenie.

— N'est-ce donc pas une vilenie que d'être à double face, n'est-ce donc pas s'avilir que de s'affubler d'un nom d'emprunt et d'accepter un métier ignoble? demanda Liardot, ému, quoi qu'il fit pour rester maître de lui.

— C'est le plus noble de tous les dévouements, dit avec exaltation la femme de Pierre Maneheu. Quel plus grand sacrifice pouviez-vous faire au roi que celui de vos répugnances pour ce misérable Fouché? Tromper un pareil homme, ce n'est pas trahir.

Liardol se sentit vaincu dans cette étrange lutte contre la passion d'une femme.

— Louise, dit-il gravement, je renonce à nier, puisk que vous avez pénétré mon secret. Oui, je sers en apparence la police de Fouché, mais c'est pour que nous ayons un pied dans le camp ennemi. J'espionne, c'est vrai, mais je n'espionne que les bleus. Georges est informé par moi de ce qui se trame contre les royalistes, et, tant que Fouché n'aura pas lu dans mon jeu, je suis à peu près sûr de préserver nos amis d'un désastre. Je

LA JÂlfBE NOIRB lOS

devrais dire : j*étais sûr, car ce soir tout est perdu, je le crains bien, et en ce moment, peut-être, ils sont morts ou arrêtés.

— Rien ne le prouve, murmura Fex-fermière du Bois- Guillaume.

— Qu'ils soient vaincus ou qu'ils soient libres, Louise, votre séjour chez moi n*en est pas moins plein de périls, et, maintenant que je vous ai tout dit, maintenant que vous connaissez notre vraie situation, je vous supplie encore de partir.

— Quoi I c'est au moment où vous venez de m'apprendre que vous êtes à la merci de cet homme et qu'une dénonciation peut vous perdre, c'est à l'heure où le danger devient menaçant que vous me demandez de me séparer de vous? Si j'y consentais, je serais la dernière des créatures.

— Mais qu'espérez- vous? Ne comprenez-vous pas que l'épreuve à laquelle ces misérables ont prétendu vous soumettre ne peut pas se prolonger indéfiniment? Fouché se lassera bientôt de m'entendre tous les jours lut dire que je h'ai rien pu tirer de vous. Il vous fera enlever par ses agents, jeter en prison, et je ne pourrai ni vous défendre, ni vous délivrer.

— J'aime mieux mourir dans un cachot que de vous compromettre.

— Me compromettre! répéta liardot avec impatience.

— Oui, sans doute. Si je suivais votre conseil, si je quittais cette maison, Paris, la France, ce misérable Fouché vous demanderait compte de votre conduite et vous ferait payer cher votre complicité avec la brigande qu'il vous avait chargé de garder.

— Je lui dirai que vous vous êtes dérobée à ma sur- . veillahce et que vous avez pris la fuite, en dépit de toutes

mes précautions.

106 LiuJAMBfi.NOIBB

— Une vûus.croira pas, car il.vojua soupçpQnd^déj^ YOU& me ràvez avouô.

— Et qu Importe après tout que je sois enva]^4 davant uu.Qonseil de guerrfi? C'e&t. la.mort,. n'est-ce gaa? Ëh ! bien, j'ai toujours ardemment souhaité de mourir pour la cause que jedjêfisnds,. Finir sur une lande d&Bretagne oju.àJa plaine de. Grenellet,n'efit-ce.pa8< toiiypiirs finir glorieusement?.

— Oui,.q^andQn.a.lutlé jusq^i'an, bout,, maîstGonâr au-devant de cette mort que vous ambitionnez^ c'est dé^ serter pendantJe combat, y<xu& ne pouvez pas abandonner vos amiSf les livr^ sans défense aux embûcbe& dont vous seul. a;^ez pu. les présârres. jjwcgilà ce iour.

— Mes amis sont. dispersés pour toujours,, si tant est qu'ils soient encore vivants.

— Pourquoi désespérer d'aux? Qui vous dii'qiie de* main vous n'apprendrez, pas- que l'exécution, de. leum projets, a été retardée?

Liardot ae taisait. Il calculait sans doute les chances qui restaient aux» conspirateurs, mais surtout il pensait à l'embarras où la .mettait l'obstination de sa protégée^.

— Pour la dernière fois,, lui demanda-trilt ,refus6Zr vous de partir?.

— Je refuse, dit Louise d'un tel air qu'il jugea.superr^ fiLu d'insister.

— Nous périrons donc^ ensemble, reprit-il, à moins^ que Dieu ne fasse un miracleu.

— Il le fera,.a'écria Louise radieuse*.

— Ecoutez ! murmuraXiardot en lui saisissant le bras^ c'est minuit qui sonne. Il est trop tard.. Le. messager arriverait maintenant que je ne saurais plus où. trouver mes hommes qiii m'attendaient au marché des Innocents, et, m'annonçàt-il un succèa au lieu, du désastre que jp prévois, nous ne serions pas en mesure d'en profiteiv

UA JAUBfE OTŒHtI J07

Cciî est fait ^pour'Célteimit, et Dieu sfit ce qui naus attenddemam.

— Il me «embte qtie j'eartends dutrtfitaansTeflcalier, murmura la jeune femme Attentive. On ^dirait qu'on monte'pi!<éoipilftniffiS9ï(t... tenez IwpwuvefWVBc violence... €*69t'lafnoiw«lleile4a victoire qu^on votts apporte.

— A moins que ce ne soit la police qui vient m*aprêter, dit froidement Liardot qui prit sur la table un poignardiez le cacha dans sa main droite. Restez ici, Louise, je*Aia96'0uvrir.

Louise fît un mouvement pour retenir Liardot, mais elle Qompnt^te>qu-il était inutile de chercher à Tarrêter et elle se contenta de le suivre dans le eouloôr. qui s^ar&itla chambre tde .la fiorte eis^térieurede Tappiarteméat.

— Si on vient pour Faiarôter, pensaitnelle,)ite mt^mmè- Dsrosit fivœitti.

Elle était montée à un tel deg;ré «d'exaltation qu^en ce moment elle aurait accepté comme le plus graadiLe teufi les rbonheurs la mort avec liardot, et peut-être faisait^eUe secrètement des vœux pour que eaux qui heurtaient à la porte les accueillissent par uafeu de peloton. X*aveu gui s'était enfin échc^ppé de ses lèvres^ Taveu de cet amour qu'elle cachait depuis si longtemps au plus profond de son cœur, la transfigurait comme rfiiy)oir du succès avait transfiguré le iaux ,SaurdaJt.

La paysanne courageuse et résinée était devenue tout à coqp «une ardente héroïne. Sur la falaise de £i* ville, elle aurait su mourir pour le roi, sans se plaindre, mais elle n'aurait pas couru au-devant du sacrifice. A Paris, elle aspirait à donner sa vie pourîTiomme qu'elle adorait. "Il était écrit que, ceftte nuit-là, elle n'en trouverait pas l'occasion.

Liardot ouv/H*ta porte "et ^mussa un xvi iàemrrprise et

108 LA JAMBE NOIRB

de joie en se trouvant face à face avec Saint- Victor.

— Enfin 1 dit-il en lui ouvrant ses bras. Enfin, te Toilà! Dieu soit loué l je ne comptais pas te revoir, car je croyais bien que tout était perdu.

— Tu ne te trompais qu*à demi, répondit le lieutenant de Georges. Je me suis tiré de la bagarre par miracle, mais le coup est manqué.

— Quoi! nos amis... Georges?

— Georges n'est pas pris, je Tespère, ni les camarades non plus. Mais il ne faut plus penser à attaquer Bonaparte.

— L*escorte a donc eu le dessus? demanda liardot en fronçant le sourcil.

— Non, ce n'est pas cela. Je vais te conter l'aventure. Hais permets-moi de me reposer, car je n'en puis plus.

— Vous êtes blessé, monsieur, s'écria Louise.

— Tiens 1 est-ce que mon accroc se voit? Je l'avais si bien entouré avec mon mouchoir.

— Que t'est-il arrivé ? insista Liardot.

— Rien, moins que rien. Une balle qui à effleuré les ehairs de l'épaule. Demain, il n'y paraîtra plus. Conduismoi dans ta chambre. J'ai tant de choses à t'apprendrc et à te demander que nous n'avous pas de temps à per-* dre.

— Viens, dit le faux Sourdat.

Et Saint-Victor le suivit par un chemin qu'il n'avait pas oublié depuis qu'il était venu se réfugier dans cette maison avec Gabrielle. La jeune femme entra avec eux chez Liardot, qui lui dit aussitôt avec beaucoup de douceur :

— Louise, veuillez nous laisser seuls^

— Mais... cette blessure... je voudrais... balbutia* t-elle.

— Louise, je vous en prie, insista Liardot. * .

LA JAMBE NOIRE t09

Elle hésita un instant, pais elle saisit la main du vieux chouan, la baisa et s'enfuit.

— Est-ce que ta pensionnaire est devenue folle? demanda Saint-Victor.

— Autant vaut, grommela Liardot. Elle est ensorcelée.

— Par toi? Ah I je t'avais prédit que vos relations tourneraient mal, dit en riant le lieutenant de Georges.

— Laissons cela. Que s'est-il passé là-bas?

— Rien. Le premier consul n'était pas dans la voiture, et nous en avons été pour nos frais d'embuscade.

— Mais... ta blessure... tes habits tordus, déchirés...

— C'est qu'à la place du premier consul il y avait dans la voiture un officier de gendarmerie... que tu connais bien, parbleu I car il m'a empêché de te fusiller dans la carrière de Biville, et je lui en saurai toujours gré.

— Le commandant Robert?

— Lui-même, cher ami ; le commandant remplaçant pour cette foisson général, et parfaitement escorté par deux douzaines de cavaliers de la garde consulaire, qui prétendaient nous hacher menu comme chair à pâté.

— Il faut que nous ayons été ti'ahis.

— Je suis de ton avis. Il y avait sur le siège, à côté du cocher, un drôle que j'ai bien cru reconnaître pour l'avoir vu causer avec toi dans le jardin du Palais- Royal.

— Gaillottel s'écria Liardot. Ahl le misérable I il a suivi le chien.

— Le chien de Maneheu, n'est-ce pas ? depuis le gué de Bouchevilliers, j'ai le pressentiment que cet animal nous portera malheur.

— Mais comment nos amis ont-ils fait pour se sauver ? ^

ItO LA JAMBE NOIRE

— C'est moî quî étais en sentinelle, et J'ai eu le temps de les avertir. Ils ont décampé, chacun de son côté^ y fk>mpri9 Gadouda), laissant là les chevaux*

— On a dû les poursuivre?

— Non, parce que j'ai joué un bon tour aux ifet«. Figure-toi qu'au moment où notre gendarme descendait de voiture pour enfburcher le cheval d*un soldat, je me suis laneé ventre à terre sur la route en criant à tuç-téte : Vive le roi F Et ils ont été assez sots pour prendre le change, car ils se sont tous rués à ma poursuite. Pendant ce temps-là, Georges et les nôtres filaient.

— G'est toi qui les as sauvés. Et il a ftiilli t*en coûter cher, à ce que je vois.

— Oui, dit Saint-Victor avec insouciance, j*ai bien cru un Instant que je ne verrais jamais la restauration de Sa Majesté Louis XVUI. Ils étaient une vingtaine à mes trousses, criant comme des enragés et s'amusant à m'envoyer par-ci par-là un coup de pistolet. J'en ai de plus rencontré deux qui me barraient la route et que j*al été obligé de tuer pour me faire livrer passage. {Malheureusement, ils ont Bni par toucher, moi à Tépaule et ma jument à ta jambe hors montoir de derrière. J'étais pris, si je n'avais eu Tidée de sauter ayec elle dans la rivière.

-^ Comment !

— Oui, ma toil La Seine passe justement par U, Nous étions tout près de la machine de Marly.

— C'est un miracle que tu t'en sois tiré.

—^ 0ht je nage comme un poisson et mon égratignure n'était pas encore refroidie. J'ai pu prendre terre dans une lie qui fait face à l'endroit où j'avais sauté, mais la pauvre bète qui m*avait si bien porté est restée au fond de Teau. Les bleus ont cru que je m'étais noyé et ils ne m''ont pas cherché davantage, mais je nepe souciais pas de faire le Robinson dans cetteJlQio.û.4eJb<AiHt£dimIayait

Iâ ^AMBB NOlBË ill

jeté. Je me suis remis à Teati, j*ai traversé l'autre bras de la Seine, et j'ai abordé sur la rive droite. Là, Je me suis séché comme j'ai pu et ensuite j*al pris à travers champs, en m'orientant sur la 6rande«^0urse, -^ c'est tout C6 que je sais d'^astronomie. Après avoir marché deux bonnes hentm^ je suis arrivé à Saint^^ Denis, où je ne me suis point arrêté. Deux autres heures après^ j^9Atrais h Fari» par la barrière de Gtiehy, et me voici.

Fendant e» réftii d^iiie siimpMeité héroïqua^ Liardot avait plus d'une fois laissé voir son èmotioii. Quand ce fut fini, il prit Sûnt-Vietor dans ses bras et le serra contre son cœur.

— Sans toi, mon fi)9> nous serions tous>, % l'heure qu'il est, sur le eh^min da Véchafand» lui dM-tt avea émotion»

— Peuhl ce qui ea4 diSëré u'o^k pas pardu, murmura Saint-Victor. Nous y échappons cette fois^ mais j'ai bien peur qa« nou& n'ayonay comme oxik dit» reculé pour mieux sauter.

— * Goi, trahis pai* ce Gailh)ti& qui va s'acharner i sttivrenotrepiate«8igaaléaà Fauché par ce coup de main manqué, car U» auront trcmvé le» dievaux, visité l'au.-^ berge, noua aai^ona pcia fataUm^ut^ et la plus sage c'est d'abandonner la partie.

— Bahl ce serait si ennuyeux de la recommencer^ que j'a.ime mieux la joUer jusqu'au bout:^

-^ Que va faire Georges?

—i Se terrer provisoirement (somme un renard forcé par les chiens. Voici les det^niers mots qull m'a dits dans la carrière^ comme je venais de l'avertir du danger : « Chacun pour sdij chacun chez soi,^ jusqu'à nouvel ordre. »

— K a raison. Bf tu tas.fiiire ce qull a dît?

— Ma fbi! oui, quoique eetle récktsion: ne m'amuse

112 LA JAMBE NOIRB

guère. Je vais même, par surcroît de prudence, changer de costume et de nom.

— Et.de domicile, sans doute?

— Non. Je suis fort bien rue de la Montagne-Sainte- Geneviève, chez une brave fille qui se laisserait couper en morceaux plutôt que de me vendre aux mouchards. Je n'aurais même pas besoin de prendre de précautions extraordinaires, si je ne me trouvais dans un cas particulier vis-à-vis de ce commandant.

— C'est vrai. Il te connaît depuis le voyage de Dieppe et s'il te rencontrait...

— Oui. Et puis, il a plus d'une raison de m'en vouloir.

— Il est probable en effet qu'il n'a pas oublié tes tentatives pour délivrer la pauvre Louise.

— Encore si ce n'était que cela! mais il y a bien autre chose. Il me hait mortellement à cause de sa sœur.

— De sa sœur?

— Oui, de sa sœur, M"* Gabrielle Robert, que j'aime et... je puis bien dire cela devant toi sans passer pour un fat... et qui m'aime. C'est une histoire que j'ai toujours négligé de te raconter, quoique tu eusses certainement droit à cette confidence, puisque c'est toi qui as le premier donné asile à nos amours naissantes.

— Que veux-tu dire?

— Ne te souviens-tu donc plus d'une certaine nuit de la fin d'août où je suis tombé chez toi comme une bombe, avec une jeune fille dans les bras?

— Une jeune fille que tu avais sauvée de l'incendie de Tivoli?

— Précisément.

— Et cette jeune fille, c'était...

— La propre sœur du chef de bataillon delà gendarmerie d'élite. A la petite porte du parc de la Malmaison où

je l'ai reconduite celte nuit-là, elle m'a révélé ce secret plein éC horreur, dirait Tamerlan qui aime la poésie.

— A la Malmaison I elle demeure à la Malmaison I

— Oui, l'été; et l'hiver aux Tuileries. Elle est lectrice de M"* Bonaparte.

— Ahl voilà qui est trop fort et je n'aurais jamais cru que la fatalité dont nous sommes victimes pût aller jusque-là. Tu ne l'as pas revue, j'espère, cette sœur du gendarme.

— Mais, si. Je l'ai beaucoup revue, au contraire.

— On n'a pas idée d'une pareille imprudence I Je suppose, du moins, que tu vas en rester là de cette belle équipée.

— Non, dit nettement Saint-Victor, car je n'ai pas de plus ardent désir que de revoir Gabrielle.

— Malheureux ! s'écria Liardot, tu veux donc te perdre et nous perdre avec toi !

— Je souhaite de revoir Gabrielle Robert que j'adore, mais je tiens à ne pas commettre d'imprudence. Gomment faire pour concilier tout cela? Donne-moi un conseil.

-^ Le seul conseil que je puisse te donner, c'est de rompre une liaison qui te déshonore et qui peut te coûter la vie.

— Pourquoi? Parce que Gabrielle est la sœur de cet officier des bleus?

— Tu oublies que cet officier est de la gendarmerie d'élite, dévoué à Fouché au point d'accepter de lui des missions secrètes.

— C'est vrai. Et pourtant je le crois incapable d'une lâcheté. A telles enseignes que j'ai eu sa vie à ma disposition et que j'ai empêché Maiabry de le tuer.

— Écoute, Saint- Victor, dit Liardot, les circonstances sont trop graves pour qu'il puisse subsister entre

114 LA JAHBG NOIRB

nous une équivoque où un malentendu. Nous avons im*périeusement besoin de nous concerter sur les mesures à prendre pour parer au danger qui nous menace. Expliquft-toî donc sans détours et sans réticences.

— 5t5 ne demande pas mieux, el, pour commencer, voici où j'en suis. A la suite de mon aventure romanesque avec M"* Robert, j'ai naturellement désiré de la rencontrer ailleurs que chez toi, et, comme je ne pouvais pas déiîemmeiit me présenter chez M"** Bonaparte, je lui ai demandé un rendez-vous, et j*ai eu le bonheur de Tobtenir, un pea malgré elle, c^est Vrai, ' mais enfin je l'ai obtenu.

^ Beaux fruité d'une éducation révolutionnaire I dit amèrement Liardot.

*-« Ta te trompes, riposta avec beaucoup de vivacité le lieutenant de Georges, Gabrielle n'a point été élevée à la Jacobine, et, «i elle a consenti à me revoir^ e'est qu'elle sait parfaitement que mon vœu le pluii cher est de l'épouser.

— Tu veux l'épouser I toi I tu es dono fbu ?

— Pas, que je $acbe. Épargne-toi des remontrancen. Je prévois ce que tu pourrais me dire et voici ma ré* ponse: de deux cbo$e9 l'une, ou la conspiration échouera» et alors je serai fusillé ou guillotiné, au choix de M. Bonaparte ; ou, au contraire, la eeusa royale triomphera, et, dans qe cas, je deviendrai un excellent parti, et rien ne s'opposera plus à ce qui) je me marie pomme je l'entendrai.

Liaràot ne répondit à ce raisonnement qu'en bau»sant les épaiïles d'une façon très-significative.

— Au iBurplus, reprit Saint-Victor, laissons de côté mes espérances, chimériques pu non, et revenons aux faits qui t'intéressent. Il n'est pas que tu n'aies entendu parler de la Jambe noire?

— Ce prétendu fantôme qui a tué un bomine dans lo

hk JAMBE NOIRE tU

parc de la Malmaison ? En effet, il en a été question chez Fouché.

— Fort bien. Mais ce que tu ignares certainement, c'est que le susdit fantôme n'était autre que Malabry, et qu'il s'était déguisé en spectre pour éloigner les importuns d'un certain bosquet où je rencontrais la nuit M^^* Robert.

— Voilà qui est le comble de l'extravagance»

— Bah 1 tout est bien qui finit bien. Ni Malabry, ni moi, nous n'avons été pris, et, en revanche» j'ai eu Toc*casion de faire grâce au commandant Robert qui avait poursuivi le revenant et qui était tombé dans ses robustes mains.

— Tu as eu tort de l'épargner.

•^ Je ne m'en repens point, et tu devrais bien concevoir qu'il m'était impossible de tuer le frère de la future Mi»* de Saint- Victor.

-«^Insensé! murmura Liardot. Il ne t'épargnerait pas, lui, si tu étais à sa merci, et la preuve e'est qu'il a, tu viens de me l'apprendre, organisé cette mise en scène d'un voyage du premier consul» à laquelle Georges a failli se laisser prendre*

— Le fait est que le commandant y était de 0a par* sonne, et que ce n'est pas sa faute si je suis encore en TÎe, car il m'a furieusement poursuivi, je Croie même que c'est à lui que je dois cette saignée a l'épaule. MaiSt après tout, son devoir l'y obligeait*

r- Vas-tu prendre sa défense, maintenant?

«^ Non. Je suis juste, voilà tout, et je m'expliqâè très-bien sa présence. Ge que je m'explique moins, c'est qu'il ait assooiil sa sœur à cette comédie militaire^

— Sa sœuri II l'avait donc amenée?

— Elle était assise à côté de lui dans la voiture. Il ▼oulait sans doute qu'on le prît de loin pour le premier consul et elle pour M"^* Bonaparte»

116 LA JAMBB NOIHE

— Et elle a accepté de jouer un rôle dans cette farce sanglante!

— Son frère Vy aura forcée, ou plutôt il lui aura caché son projet, et, quand elle m*a reconnu sur la route de Rueil, il était trop tard.

— Que sais-tu de tout cela? Qui te dit qu'elle n'est pas sa complice?

Saint-Victor pâlit légèrement et balbutia :

— Non, c'est impossible ; je ne croirai jamais que Gabrielle s*est prêtée volontairement à une telle infamie.

— Parce qu'elle t'a juré qu'elle t'aimait! Pou! triple fou qui croit encore aux serments des femmes I

Saint-Victor tressaillit. Il pensait :

— Pourquoi n'est-elle pas venue au dernier rendes^ vous qu'elle m'avait donné dans le parc? Pourquoi estce son frère qui s'est montré à sa place, le sabre à la main, le pistolet au poing! Si Liardot devinait la vérité pourtant...

— Je ne te ferai pas de reproches, reprît l'ex-foumisseur du Directoire, pas plus que je ne te donnerai d'ordres. Je sais ce que c'est que d'aimer et j'aurais mauvaise grâce à blâmer les entraînements du cœur.

Sa voix s'altéra en prononçant cette phrase, et ce ne fut pas sans effort qu'il put continuer.

— Je ne te demande qu'une seule chose, c'est*d'attendre pour revoir cette jeune fille que notre sort soit décidé. Si nous devons succomber, il est au moins inutile de mêler des chagrins de cœur à notre désastre ; si nous triomphons, il sera temps alors de mettre son amour à l'épreuve.

— Tu as raison, dit brusquement Saint- Victor. J'attendrai.

— Merci, ami, soupira Liardot en lui serrant la main;

pardonne-moi de t'arracher une espérance et de contredire à ta foi. Je te jure que s*il ne s'agissait pas de sauver la France, je n'aurais jamais eu le courage de chercher à dissiper des illusions que je voudrais partager. Et maintenant que tu m'as promis d'être fort contre toi-même, de te résigner à la plus dure de toutes les nécessités que nous impose l'intérêt d'une cause sacrée, examinons les chances qui nous restent. Gomment t'y prendras-tu pour t'aboucher avec Gadoudal?

— Je n'en sais rien encore, comptant lui laisser le soin d'arrêter un nouveau plan et de nous envoyer de nouveaux ordres, car tout est à recommencer sur d'autres bases, puisqu'il ne peut plus être question d'enlever Bonaparte sur la route de la Malmaison où il ne retournera point avant l'été prochain. Je présume du reste que, suivant sa coutume depuis qu'il est à Paris, il te choisira pour intermédiaire et te chargera de nous transmettre ses instructions.

— Ce n'est que trop probable.

— Et, comme d'autre part il est fort important que je te voie souvent pour être tenu par toi au courant des machinations du citoyen régicide Fouché, je me pro^ pose de venir ici deux ou trois fois par semaine.

— Garde-t'en bien, car...

-^ Sois tranquille. Je me déguiserai de telle sorte que ta belle Normande elle-même me prendra pour un courtau^ de boutique.

»- Il ne s'agit pas de cela, dit Liardot avec impatience. Tu oublies que le secret de l'embuscade a été surpris par Gaillotte, l'agent qui me parlait au Palais- Royal.

— Ah! oui, le suiveur de chiens.

' — Get homme est mon rival dans la police de Fouché. Je suis certain qu'à la suite de cette aventure, il va me dénoncer à son maître et que je serai dès l«rs tenu pour

H 8 LA JAMBi: NOIR@

suspept ; oette nmison sera surveillée et ce serait une in« signe imprudence que de t'y présenter*

-** Diable 1 voilà qui sera bien gênant,

r^ Kt je te dois à mon tour une confession aussi complète que celle que tu m'as faite. I^a présence chez moi de Loui«e Maneheu ajoute encore aux difficultés de ma situation* Fo^ché s'est prêté à un arrangement dont il espérait tirer profit^ mais il ne tardera g^ère à se lasser du silence obstiné de ma pensionnaire.

— Et 11 voudra la reprendre.

«- C'est forj^ 4 craindre, à moins, ce qui serait pis encorei qu'il ne la fasse espionner aussi, et qu'il ne parvienne par elle k retrouver un fil conducteur aboutis* sant à quelqu'un des nôUies, à son mari, par exem*

pl9»

-^ A Manebeu? Ce ne sera pas si facilei car tu penses bien qu'il ne remettra plus les pieds à son auberge du Chant'du'Coq,

— Bon 1 mais où est-il?

•^ Gomme il n'a pas de domicile et qu'il connaît fort mal Pi^ris, je suppose que Georges l'aura logé dans sa propre maison du quai de GhaiUot.

— C'est possiblot mais cela ne me rassure pas. Mieux vaudrait cent fois que Louise sortît de Paris et s'en all&t d'étape en étape jusqu'à Eu, où un de nos amis lui procurerait les moyens de passer en Angleterre» Mal-* heureusement, j'ai essayé de l'y décider et elle a obstinément refusée

*— Parce qu'elle t'ftime, parbleu I

^>^ Je t'ai dit que je ne te eacberais rien* le dois donc t'avouer qu'un vent de folie a soufflé sur cette pauvre jeune femme. Cette nuit, pour la première fois, j'ai lu dans ce cœur troublé et j'ai frémi en découvrant que j^ ne sais quel vertige la poussait à m'oifrir un amour que je ne puis partager.

LA JAMDE NOIRS 119

— Pourquoi ? os^t demander le trop jeune heutenant de Georges.

— Parce que j*aime une morte, dit Liardot d'un ion qui fit que Saint-Victor n'ajouta pas un seul mot.

Je ne t'ai parlé de Louise et de sa passion insensée que pour te faire mieux comprendre à quels dangers nous sommes exposés. Tu ne peux plus venir dans cette maison et cependant il faut que nous nous rencontrions quelque part. Je vais t'en indiquer le moyen que Georges a déjà employé plus d'une fois. Il y a au coin de la place de Grève et de la rue du Mouton un petit café où je vais tous les soirs de huit heures à dix heures. Viens-y déguisé, quand tu auras à me parler. Bien entendu, nous ne ferons pas semblant de nous connaître, et, si je vois autour de nous des mines suspectes, je me coifferai de mon chapeau. Dans ce cas, tu t'en iras sans chercher à me joindre à la sortie et tu reviendras le lendemain. Si je reste la tète nue, tu partiras au J30ut d'un quart d'heure et tu iras m'attendre sur la berge de la Seine à l'autre bout de la Grève.

— C'est convenu. Mais Georges? il faut bien que je le voie.

— Georges n'est pas signalé comme nous. Personne ne soupçonne encore sa présence à Paris. Rien ne t'empêche donc d'aller chez lui si tu sais te travestir de façon à te rendre méconnaissable, et je te prie même de le voir le plus tôt possible pour lui exposer ma situation... à lui seul.

— Sois tranquille, ce sera fait «t je ne mettrai pas Maneheu dans la confidence, dit Saint-Victor en souriant. Et, maintenant que je sais ce qu'il nous reste à faire et que je me suis reposé, adieu, mon vieux Liardot. Il est temps que je parte et que j'entre dans mon nouveau rôle, si je veux dépister les espions de Fouché.

Allons, ajouta-t-il avec un soupir, j^étais chasseur, me voilà devenu gibier. A la grâce de Dieu I

Et, après s*ètre embrassés comme deux frères d'armea avant une bataille, les deux chouans se séparèrent.

Six mois se sont écoulés. Ventôse vient de commencer, le dernier ventôse du calendrier républicain qui n*a plus que trois mois à vivre, car les temps sont proches et il y a déjà des signes d'Empire dans Tair. Les Jacobins repentants qui siègent aux assemblées travaillent avec ardeur à un sénatus-consulte, pour conférer à Napoléon Bonaparte, ex-général des armées de la République, la dignité impériale, héréditaire de mâle en mâle. La France, affolée de gloire et lasse de liberté, aspire à se donner un maître qui lui gagne des batailles. Elle ne songe guère au comte de Provence, son roi légitime, qui se console de l*exil en traduisant Horace.

Cependant, pour ce prince déjà podagre, pour ce roi sans trône et sans prestige, une poignée d*hom'mes courageux lutte encore. Georges et ses chouans n'ont pas quitté Paris, et nul parmi eux ne désespère de la cause royale. Bien plus, la troupe s'est recrutée de courageux émigrés, impatients de risquer leur vie pour le souve-

rain, de grands^ seigneurs fatigués de rester inactifs à Londres pendant que de moins nobles gentilshommes bravent chaque jour la mort dans les rues de Paris.

Les débarquements à la falaise de Biville n*ont pas été interrompus. Un hardi compagnon, Troche, horloger à Eu, a remplacé Pierre Maneheu au câble et reçoit les nouveaux venus à leur entrée en France. Charles d*Hozier, Jules et Armand de Polignac, Charles de Rivière sont venus par ce chemin périlleux. Le comte d'Artois, frère du roi, a presque promis de les suivre. Le duc de Berry, fils du comte d'Artois, Ta promis tout à fait.

La conspiration a grandi. Il ne s'agit plus maintenant d'attaquer le premier consul sur la route de la Malm aison. Les royalistes veulent provoquer un soulèvement dans l'armée et une révolution dans le pays contre l'insolent sous-Ueutenant qui va se faire César.

Cadoudal a eu l'audace de retourner en personne à Biville pour y recevoir Pichegru, le conquérant républicain de la Hollande, qui vient se faire conspirateur, moins par amour de la monarchie que par haine contre d'anciens rivaux de jgloire. Georges a fait plus. Il s'est abouché avec Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, le seul homme dont le npm puisse èlre opposé à celui de Bonaparte. Pichegru a débarqué le 16 janvier 1804^ et moinsf d'une semaine après, par une sombre nuit d'hiver, sur le boulevard de la Madeleine, Cadoudal, chef des chouans, a présenté l'un à l'autre les deux généraux de la République qui ne s'étaient pas rencontrés depuis l'armée du Rhin.

Et la police ne voit rien, et Pouché, qui ne dort plus depuis l'automne^ n'a encore aperçu que des indices, et Caillotte, son âme damnée, court toujours après d'in- «aîsissables fantômes.

C'est qu'à la suite de la tentative manquée de Rueil

les ordres de Georges ont été ponctuellement exécutés. Chacun a fait le mort, y compris le chef. Le paot d^ordre a été donné à tous avec la rapidité de Téclair. t^lus de rassemblements au Palais-Royal ni de rendez-vous au marché des Innocents. Ceux qui sortent ne se mon* trent que déguisés. Les chouans ont changé de peau* Saint-Victor lui-même, colporteur à la ferme du Bois- Guillaume, se fait commissionnaire quand il sort de son refuge impénétrable de la rue de la Montagne-Sainte* Geneviève.

Georges est tout aussi introuvable et même bien davantage, car on ne le connedt pas, lui, et il n'est pas exposé au hasard d'une rencontre avec le commandant Robert ou le caporal Barbot de la gendarmerie d'élite. Maneheu, dépossédé de'son auberge, demeure chez son général, dans la maison du quai de Gbaillot, et passe sa vie à regretter sa ferme du BoisrGuillaume et à maudire le sort qui le rive à tout jamais au parti des proscrits. Jacobin est à la chaîne dans Técurie où couche son mattre et dépérit à vue d'œil. Malabry, domiciUé dans une cave, rue Carême-Prenant, vent des marrons le jour et donne le soir des leçons de boxe aux Auvergnats du quartier. Tamerlan perche sous les toits, rue du Puits-de-rHermite, et partage son temps entre Té-, ducation du fils de sa portière et la confection d'un poème en vingt-quatre chants consacré à Hugues-Capet» L*armée des conspirateurs a pris ses quartiers d'hiver. Elle est devenue tout à coup invisiblci impalpable, comme feu la Jambe noire. Elle attend,

Fouché aussi attend. S^ul, contre l'avis de Real, de Régnier, de Bonaparte lui-même, il persiste à soutenir que le futur empereur marche sur un terrain miné, que ce calme apparent présage une tempête et que jamais le danger n'a été plus grand ni plus imminent. Et pourtant, il ne voit pas encore clair dans les rapports de ses

124 LA JAMBE NOIHE

agents. Gaillotte, le plus zélé et le plus habile de tous, a beau lui affirmer chaque jour qu'il est sur une piste nouvelle et qu'il va saisir enfin la trace du plus redoutable ennemi du nouveau régime, du terrible général des chouans, Fouché doute encore que Gadoudal ait eu Taudace de rentrer en France. Fouché rabroue son espion et lui dit tous les matins qu'il n'est qu'un visionnaire et un sot. Mais Gaillotte ne se trouble ni ne se décourage. Galilée, sommé de confesser que la terre est immobile, disait tout bas : a Et pourtant elle tourne ! i> Gaillotte raillé, objurgué par son maître qui s'impatiente d'une si longue incertitude, Gaillotte répond invariablement : « Georges est à Paris. »

Ses premiers essais n'ont cependant pas été heureux. L'enquête sur les chevaux pris dans la carrière et sur l'auberge du Chant-du-Coq n'a point abouti. On a retrouvé les vendeurs; les acquéreurs, point. Les chevaux ont été achetés au marché par divers individus totalement inconnus ; l'auberge a été payée comptant et de la main à la main à son propriétaire, qui ne s'est point enquis de la qualité ni du domicile de l'acheteur. Donc, aucun éclaircissement de ce côté. Qu'importe? Gaillotte s'est alors attaché exclusivement à surveiller Liardot, Louise Maneheu et Gabrielle Robert. Il y a maintenant six mois qu'il les espionne et il n'est pas plus avancé que le premier jour.

Liardot est plus que jamais le père Sourdat, employé modèle, exact à son bureau, dévoué à son chef, rédigeant des rapports excellents, aussi régulier dans sa vie privée que dans sa vie administrative. Ghacune de ses démarches est soigneusement notée, et il n'en est pas une qui paraisse suspecte. Il va de la rue des Prouvaires au quai Voltaire, de la rue des Prouvaires à la rue du Mouton, et réciproquement. Jamais ailleurs. Il ne cause qu'avec ses confrères et parfois avec les habi-

tués du café de VEpi scié. Point d*accointances mysté rieuses, pas plus que d'allées et venues inexplicables. Son existence est tellement unie et limpide, que Gaillotte a presque renoncé à Tépier.

Louise, sa pensionnaire, ne donne pas plus de prise au soupçon. Elle fait ce que fait une servante, et rien autre chose. On ne Ta jamais vue adresser la parole à un homme, et pourtiant on la serre de près. De confidences, Jacques Sourdat n'en a pu tirer d'elle, et il dit souvent à son chef qu'à son avis cette paysanne ne dit rien parce qu'elle ne sait rien, qu'elle n'a jamais dû jouer qu'un rôle très-subalterne dans les débarquements de Biville, et que le mieux serait peut-être de la renvoyer tout simplement en Normandie, sauf à voir comment elle s'y tirerait d'affaire. Et Fouché n'est pas éloigné' de se ranger à cet avis ; et Gaillotte lui-même ne sait plus trop que dire.

Quant à M"" Robert, c'est encore bien pis. Elle fait si peu parler d'elle qu'il faut une bien solide conviction pour persister à soutenir qu'elle a été mêlée de près ou de loin aux agissements des conspirateurs. Son frère d'ailleurs le prendrait de fort haut si on se permettait de compromettre son nom dans les affaires déjà oubliées de la route de Rueil et du parc de la Malmaison. Le sergent Castagnol et les deux cavaliers de l'escorte sont morts et enterrés. La Jambe noire a été brûlée comme une sorcière qu'elle était. Tout cela n'est plus que de l'histoire ancienne.

Du reste, la charmante lectrice de W^^ Bonaparte est très en faveur auprès de la future impératrice et elle ne quitte pas les Tuileries où l'hiver a été fort brillant. Elle est une des beautés les plus fêtées de la nouvelle cour ; le premier consul s'intéresse à son avenir et on parle de son prochain mariage avec un des officiers les plus distingués de la garde con-

Iî6 LA JAMDB NOIRE

sulaire qui va bientôt devenir la garde impérial^.

Mais Caillotte est tenace, Caillette ne se paie pas d'apparences. Il sail que M"® Robert a aintié un jeune et beavi chouan ; il croit que ce chouan est un des principaux lieutenants de Georges et que Georges est à Paris. ïl espère toujours fermement que M^^® Robert lui servira à réaliser son rêve ambitieux, qui est d'arrêter Gadoudal, et il ne perd pas de vue M"® Robert.

Elle est bien malheureuse, cette pauvrie G^brielle ; depuis six mois, sa vie se passe à maudire des plaisirs qu'il ne lui est pas permis de fuir, à chercher des raisons pour différer de répondre catégoriquement aux demandes en mariage dont elle est a3saillie dt à pleurer en cachette. C'est Charles Valréas qu'elle pleure; car, depuis leur courte et douloureuse rencontre devant Fembuscade des chouans, elle n'a plus entendu parler de lui. Et pourtant elle se refuse encore à croire quHl est mort.

Elle 36 dit que le proscrit, s'il est vivanti en est réduit à se cacher et qu'il souffre autant qu'elle de leur sér paration forcée. Bonaparte, devenu Napoléon, amnisr tîera peut-être les conspirateurs. Elle attend qu^il soit Empereur et elle n'ose interroger son frère qui évite soigneusement de réveiller de pénibles souvenirs en lui parlant du passé.

tl y avait plus d^ua mois que le commandant n'avait dit devant elle un seul mot de la conspiration, quand un matin, le premier jour de mars 1804, il tomba fort à Timproviste dans le petit appartement quq Gabrielle ûccupail aux Tuileriesi dans les combles du pavillon de Flore^

Quoiqu'il fût à peine neuf heures, il était d^à en grande tenue. Revenu la veille d'un court voyage néce«^ site par le service de la gendarmerie d'élitci il devait être reçu à midi par le premier consul.

Gabrielle, qui ne savait pas où il était allé, ne croyait pas à un si prompt retour et fut assez surprise d'une vi-

site si matinale. Elle n'en accueillit pas moins son frère avec une joie expansive et sincère, car elle Taimait tendrement, quoiqu'elle souffrit par lui. lUui avait servi de père et elle n'avsdt que lui à chérir avant le jour fatal où la rencontre de Saint- Victor au bal de Tir voli était venue bouleverser son cœur.

Les événements ne pouvaient rien sur Tamitié qui unissait deux orphelins, accoutumés dès Tenfance à vivre Tun pour l'autre, et, si Gabrlelle maudissait la destinée qui contraignait son frère à persécuter son amant, elle pardonnait à François Robert, parce qu'elle savait qu'il ne faisait que son devoir en combattant Tennemi du premier Consul. Elle lui pardonnait tout : son insistance pour lui faire épouser la capitaine Perlier, le silence obstiné qu*il avait gardé sur sa terrible aventure avec la Jambe noire et même l'horrible épreuve qu'il lui avait imposée en la contraignant à monter à côté de lui dans la voiture de Bonaparte pour tromper les chouans embusqués sur la route de Rueil.

Ce matin-là, elle l'embrassa plus affectueusement encore parce qu'elle n'était jamais sans inquiétude lorsqu'il s'absentait pour remplir une de ces mission? périlleuses dont le général le chargeait trop souvent.

— Que je suis contente de te revoir I dit-elle après les premières effusions fraternelles. Chaque fois que tu pars, il me semble que tu ne reviendras plus.

— Je reconnais bien là ta petite tête exaltée, dit l'officier en riant. Tu seras done toi]gour8 romanesque t Je . parierais que c'est cette vieille folle de Desrosiers qui te farcit la cervelle de ses contes anglais où il n'est question que de brigands, de cavernes, de torrents et autres balivernes. J'arrive tout bonnement de Normandie, et ce pays des pommes n'a rien de bien effrayant.

— Je m'effraye de tout, dit tristehaent Gabrielle. N'aije donc pas raison?

Le commandant comprit Tallusion, et, comme il n'avait point envie de la relever, il se hâta de reprendre gaiement :

— Laissons là M"^' Desrosiers et ses romans. Je viens te parler d'affaires graves.

— De quoi s'agit-il donc? demanda la jeune fille déjà inquiète.

— Oh I tu t'en doutes bien un peu.

— r Non, François, je t'assure.

— Et quelle affaire grave pouvons-nous avoir à tr^ter ensemble autre que celle de ton mariage?

— Mon mariage ! répéta Gabrielle en pâlissant.

— Eh I oui. Ce brave Perlier se désole. Il est amoureux de toi comme un fou, et il est venu hier soir me conter ses peines. Ma foi! je lui ai promis de plaider chaudement sa cause aujourd'hui même, et je commence. Voyons! qu'as-tu à dire contre Perlier?

— Rien, murmura-t-elle.

— Il est fort bien de sa personne, il est jeune, il a de quoi vivre en dehoi's de sa solde, il t'adore, et, de plus, je t'annonce une grande nouvelle, il va être promu chef d'escadrons aux dragons de la garde. Avant huit jours sa nomination sera signée. Sans compter qu'il' passera prochainement officier de La Légion d'honneur. Que te faut-il de plus? *

— Rien, mon frère; M. Perlier est un parti beaucoup trop beau pour moi.

— Non pas, car tu es ma sœur et je compte bien devenir généra] tout comme un autre; de plus, tu vas être lectrice de l'impératrice et dotée par l'empereur ; c'est un mariage parfaitement assorti que je te propose, et je ne vois pas la moindre raison pour que tu le refuses.

Gabrielle baissa la tète et ne répondit pas.

— Il parait cependant que tu en as une, puisque tu

LA JAMBE NOinE 129

te tais ? dit François Robert qui ne put dissimuler un mouvement d'impatience.

Elle fit un signe affîrmatif.

— Écoute, petite sœur, dit l'officier d'un air sérieux ; nous nous aimons trop pour laisser subsister entre nous une incertitude ou une réticence, et tu ferais mieux de t'expliquer nettement... d'autant mieux que ta raison je la devine.

Gabrielle leva sur son frère ses beaux yeux pleins de larmes.

— Allons, sois franche. Avoue que tu penses toujours à la fête de Tivoli et à ce qui s'en est suivi?

La jeune fille tressaillit. Jamais son frère ne lui en avait dit autant depuis le jour qui avait suivi la catastrophe de Bougival.

— Gomment aurais-je oublié celui qui m'a sauvé la vie? dit-elle avec eff'ort.

— Je suis loin de te reprocher le sentiment que tu exprimes, reprit doucement François Robert, et, pour te prouver que je suis sincère en te parlant ainsi, je vais t apprendre une chose que je t'ai toujours laissé ignorer* Moi aussi, je dois la vie à ton sauveur.

— Que dis-tu ?

— La vérité. Cette nuit où je me mis à la poursuite de la Jambe noire, je tombai dans un piège tendu par l'abominable chouan qui faisait le personnage du fantôme, et cette bête féroce allait m'égorger, quand survint le sauveur ; il obtint ma grâce, ou plutôt il l'imposa.

— Ah I sans lui, tu serais mort, et tu me reproches de Taimer encore? s'écria Gabrielle.

— Je ne te le reproche pas. Je n'aurais peut-être pas le courage de te le défendre, car moi-même, je l'avoue, j'ai conservé le souvenir de sa générosité, et, si jamais le hasard pouvait nous remettre face à face, il m'en

ISA LA SkUbË NOtRË

coûterait beaucoup de me battre contre lui et it me répugnerait encore plus de le faire arrêter.

— Tu me pardonnes donc de lui garder la foi que je ini ai donnée, de tenir des serments sacrés, des serments échangés à Fheure où...

— Tu sais bien, Gabrielle, qull est mort, interrompit François Robert.

— 'Je sais que tu me Tas dit, mais je ne veux pas, je ne dois pas le erolre, et je serais bien Infâme de don^ ner mon cœur à un autre.

— Tu oublies le récit que je t*aî fait autrefois de cette triste aventure. La nuit où je t'emmenai avec moi pour mieux déjouer les projets de ceux qui voulaient assassiner le premier consul, j'étais tout à ma juste colère et je ne m'inquiétai pas de savoir si je rencontrerais parmi ses ennemis l'homme à qui nous devions tous deux de vivre. Je l'ai reconnu sur la route de Rueîl, c'est vrai, et j*ai tout fait pour le prendre ; mon sang bouillait dans mes veines à la pensée que ces gens-là attendaient Bonaparte pour le tuer, Bonaparte, mon bienfaiteur et le tien, et j*étais hors d'état de me rappeler les services rendus, quelque grands quil fussent. Mais, quand il s'est précipité volontairement dans la Seine, j'ai remer*" cié Dieu qd! m'épargnait la douleur de frapper un tel ennemi. Je Taî vu, te dls-je, vu de mes propres yeux, se lancer avec son cheval dans la rivière qui est en cet endroit profonde et rapide. Il devait être grièvement blessé, car il y avait beaucoup de sang sur la route, tl est impossible qu'il ne se soit pas noyé.

— Et cependant on n'a pas retrouvé son corps, dit Gabrielle d'une voix étranglée.

— La Seine ne rend pas tous ceux qui s'y jettent. Tori sauveur est mort^ bien mort. Je te le demande à toiinéme : s'il vivait encore, serait-il resté six mois sans te donner signe d'existence t

LA JAMB13 NOIRE 18 1

— Il a peut-être quitté la France.

— Alors, il t'aurait écrit.

— Que sais-je s'il n'est pas obligé de se cachep^ de laisser croire à ceux qui le poursuivaient qu'il a péri dans cette affreuse aventure ?

— Quand ce que tu supposes là serait vrai, cela n'expjiqu^erait pas son silence. Un a,moureuî trouve toujours un moyen de communiquer avec la femme qu'il aime et» à moins qu'il ne t'ait oubliée...

Le commandant s'arrêta en s'apercevant qu'il bless^ait Gabrîelie au cœur.

— Au surplus, reprît-il, la police cberche depuis sîx mois, sans le trouver, M. Valréa,s, et la police a de bons yeux, surtout celle de Fouché. C'est donc que M. Val* réa3 n'est plus de ce monde, et — je te demande pardon, Gabrielle, de te parler le langage de la froide raison, — mieux vaut cent foia qu'il soit mort en soldat ; car, sll était vivant dans Paris, il serait pris d'ici à très-peu de jours et 11 finirait sur l'échafaud.

Là jeune fille frissonna et elle eut à peine la fbrce de murmurer :

-^ Mais ne m'asrtu pas dit qu'aucun de ceux qui servent la même cause que lui n'a encore été arrêté?

— C*éta^ît vrai il y a quinze jours i aujourd'hui on tient tous, le^ fils du eoûlplot, grâce à Un chouan qui a tout révélé, un certain Bouvet de Lozier qu'on a surpris en train de se pen.dre d^ns sa prison et à qui ce suicide manqué a délié la langue. Gadoudal est à Paris depuis six mois, avec une vingtaine d'hommes déterminée. H. Talréas, était sans doute son lieutenant. C*est Gadoudal q^ui commandait sur la route de Rueil. Après sa tentative mauquée, il a cherché à organiser un complot dans Tarmée et, le croirais-tu ? Moreau, l'ancien général en chef de Fàrniée du Rhin, Ta écouté. Ils ont fait venir

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Pichegru, un autre traître, et ils attendaient de Londres un de leurs princes. Je reviens de la côte de Normandie où j'étais allé avec cinquante gendarmes d*élite sous les ordres du colonel Savary. Le prince n'a point paru« Mais Pichegru a été arrêté hier, rue Ghabanais. Il a été vendu par un de ses amis. Moreau est en prison aussi. Restent Georges et les autres.

— Ils vont fuir, s'ils ne l'ont déjà fait, quitter la France...

— Je les en défie bien. Tu n'as donc pas lu la loi qu'on vient d'afficher partout ? IJ y a peine de mort contré ceux qui leur donneraient asile, ne fût-ce qu'une seule nuit, six ans de fer pour ceux qui les connaissent et ne les ont pas dénoncés. Les barrières sont fermées, le mur d'en* ceinte est entouré 'd'un cordon de troupes ; les marins de la garde surveillent la Seine à Bercy et à Passy. Personne ne peut plus sortir de Paris sans se soumettre à 'examen minutieux des. agents de Fouché. Et cela durera ainsi jusqu'à ce qu'ils soient pris tou s, jusqu'au dernier. Avais-je tort de te dire qu'il a bien fait de mourir?

Gabrielle baissait les yeux et ne répondait pas.

— Ecoute, petite sœur, reprit le commandant, je ne prétends point te contraindre. Quoique PerUer soit mon ami et très-digne de devenir mon beau-frère, il ne sera pas dit que je t'aurai imposé ce mariage, s'il te déplaît. Seulement, tu conçois que la situ^^tion actuelle ne doit pas se prolonger.

Gabrielle inclina la tète en signe d'assentiment.

— A la bonne heure I s'écria-t-il gaiement. Je ne te demande qu'une réponse définitive et prompte. Tu me la dois, petite sœur ; tu la dois à ce pauvre Perlier, qui t'adore et que tu finiras par rendre fou avec tes hésitations. Que diable 1 on ne fait pas attendre un chef d'escadrons des dragons de la garde comme un simple clerc

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de procureur. Notre pauvre père lui-même eût été de cet avis. Voyons I combien me demandes-tu de jours pour te décider?

— Deux, répondit la jeune fille après avoîr un peu hésité. C^est aujourd'hui le !•' mars. Reviens le 3; je te répondrai.

— Voilà du moins qui est précis, et je prends acte de la promesse. Ainsi donc, il est convenu qu'après-demain Tarrèt sera rendu et que je saurai si tu tiens à coiffer sainte Catherine ou si tu consena à combler les vœux d'un brave officier. Mais, je t'en prie, ma chère Gabrielle, pas de nouveaux expédients dilatoires. Tu réclames un délai, je te l'accorde. Que ce soit le dernier. C'est mon ultimatum^ comme dirait le citoyen Maurice Talleyrand, ex-évèque d'Autun et présentement diplomate, au service de mon général.

Et, sans laisser à sa sœur le temps d'élever de nouvelles objections, François Robert l'embrassa sur le front et sorti pour courir à l'audience à lui accordée par le premier consul.

Gabrielle resta seule et se mit à pleurer amèrement. Son dernier rêve de bonheur venait de s'évanouir.

Depuis le mois d'octobre, elle vivait dans les angoisses, mais elle espérait toujours. Elle croyait à un miracle et quelque chose lui disait que Charles Valréas avait échappé aux flots de la Seine comme aux balles des soldats. Le commandant, avec son impitoyable logique, venait de dissiper en quelques minutes ses dernières illusions. Il avait fait plus. Il avait semé dians son cœur les germes amers du doute.

Gabrielle, convaincue que Charles était vivant, se demandait si Charles l'aimait encore. Comment se pouvait-il faire qu'il n'eût pas trouve, fût-ce au prix de son existence, un moyen de lui apprendre qu*il n'oubliait pas des serments sacrés? Pour l'excuser d'une si longue

m LÀ MMBQ Noms

indifférence, la pauvre Jeune fille en était réduite à croire qu*il avait succombé dans sa terrible lutte contre les soldats de Bonaparte et les agents de Fouchô. L'infidélité ou la mort de son fiancé, Tentretien qu'elle venait d'avoir avec son frère ûe lui laissait pas d'autre alternative.

Et, si elle eût osé interroger les secrèfes préférences de son cœur navré, elle se serait avoué à etle-mônie qu'elle aimait mieux être veu\e avant d'avoir été femme que tràihîe après tant de sacrifices.

Pourquoi avait-elle demandé à François Itobert un délai de deux jours? Pourquoi ne lui avait-elle pas déclaré son dessein qui était de se jeter dans un couvent plutôt que de donner sa foi à un autre qu'au proscrit? Elle ne doutait presque plus de son malheur, mais elle voulait épuiser toutes les chances, si faibles qu'elles fussent, et Vultimaium du commandant n'avait fait que raffermir dans sa volonté bien arrêtée de sortir enfin d*une horrible incertitude.

— Il faut que d'ici à demain soir je connaisse mort i^ort, disait-elle tout bas.

Mais une telle résolution était plus facile à concevoir qu'à exécuter. Comment faire pour savoir ce qu'il était advenu, de ce brave et malheureux Valréas, dont elle ti'entendait plus parler depuis la fatale nuit de vendémiaire où elle l*avait entrevu comme une apparition passagère, sentinelle avancée dès chouans qui s'apprêtaient à assaillir Bonaparte? Elle ne connaissait de lui que son nom, le nom qu'il s'était donné. Jamais il ne lui avait dit où il demeurait, et, le lui eût-il dit, c'eût été folie que d'espérer qu'en six mois un homme, poursuivi par la police, n'avait pas une seule fois changé de domicile.

Personne, jamais, ne prononçait ce nom devant elle, personne, pas même la bonne Desrosiers, qui semblait

avoir oublié jusqu'à Tamerlan, son galant chevalier de Tivoli. Cette respectable dame ne connaissait pas, dans tous ses détails, Taventure de la Jambe noire, mais elle avait eu vent de ce qui s'était passé dans le parc, à la fin de Tété, et elle se taisait par prudence autant que par bonté d'âme.

Bonaparte n'aimait point qu'on pariât trop dans son entourage, et la feimne du régisseur de la Malmaîson redoutait par-dessus toute chose la colère du maître. Pe même, elle n'avait rien dit à Gabrielle des bruits qui couraient sur la grande conspiration qu'un ordre du jour du général Murât, gouverneur de Paris, venait de porter à 1^ connaissance de l'armée et de la popula^ tion.

M'^*' Desrosiers s'oecupstit plus de modes et de théâtre que de politique, et, depuis huit joursi elle ne discourait guère que sur les toques à l'es^ pagnole, qui commançaient à détrôner les turbans» ou sur la représentation au bénéfice du citoyen Bru* net, que le théâtre Montansier venait de donner ; Cadet Roussel chez h Sultan Achmet^ la Pie au nid^ la Diable couleur de ro$e et Monsieur Pistache^ avec M"® Car roline dans le rôle du diable, et le bénéficiaire dans les trois autres pièces. Il ne lui restait, guère le temps de lire les journaux, et ce. n'était pas elle qu^il fallait con« sulter pour savoir où en était le duel inégal engagé en^* tre Georges Gadoudal et le gouvernement consulaire»

Gabrielle n'y songea pas une minutei mais elle fut frappée tout à coup d'une idée. Après l'avoir arrachée aux flammes et auic étreintes de la foule, Charles Val* réas l'avait conduite dans une maison où elle s'était reposée quelque temps. Le logement où elle avait été re» çue était occupé alors par un ami du jeune chouan et il se pouvait que cet homme n'eût pas déménagé» Il devait certainement ô^re en masure de renseigner Gabrielle

sur son sauveur, et il ne s'agissait que de s*adresser à lui pour savoir ce que Yalréas était devenu.

Par malheur, on Tavait apportée presque évanouie, hors d*état par conséquent de remarquer où on la conduisait, et, quand elle était sortie, après avoir reçu les bons soins de Louise Maneheu, elle n'avait pas cherché à Ure, à la douteuse clarté des réverbères, le numéro de la maison ni même le nom de la rue. Elle était alors bien trop troublée pour relever des indications dont elle ne prévoyait pas avoir jamais besoin. Tout ce qu'elle se rappelait, et encore assez vaguement, c'est que le coucou avait été arrêté au passage par le domestique de Yalréas aux environs des Halles et tout près de l'église Saint-Eustache.

Dans la disposition d'esprit où elle se trouvait, il ne lui en fallait pas davantage pour qu'elle se décidât à tenter l'aventure. Les indices étaient vagues et l'entreprise hasardeuse, mais Gabrielle tenait de son frère qui avait horreur de l'incertitude et qui ne remettait jamais au lendemain à exécuter une résolution prise. Elle pouvait disposer de sa matinée, son service auprès diS M"^*^ Joséphine Bonaparte ne commençant qu'à deux heures de l'après-midi. Elle s'habilla en toute hâte, s'enveloppa d'un de ces grands manteaux de drap écossais dont l'introduction en France datait de la paix d'Amiens, et sortit par l'escalier de service qui débouchait sur le Carrousel au coin de la galerie du bord de l'eau.

M"' Robert n'avait pas de compte à rendre de ses actions et elle avait gardé du temps où elle n'était qu'une ouvrière l'habitude de circuler librement et sans fausse honte, seule, à travers Paris. Le voyage de découvertes qu'elle allait tenter ne l'effrayait donc pas^ seulement, son embarras était extrême. Non qu'elle ne sût comment se diriger pour gagner les Halles, mais

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ce quartier se composait alors d'un assemblage de voies étroites et tortueuses, véritable labyrinthe où il était fort difficile de se reconnaître. Gomment retrouver à travers ce dédale la demeure de Fami de Yalréas, surtout avec la condition qu'elle s'était imposée, par prudence, de ne demander d'indications à personne?

A force d'interroger ses souvenirs, elle finit par se remémorer que, du milieu de la rue habitée par cet ami, on voyait devant soi le portail latéral de Saint- Ëustache. Elle pensa qu'il fallait suivre la rue Saint- Honoré et elle en prit aussitôt le chemin en traversant obliquement la cour étroite où le premier consul passait les troupes en revue les jours de parade. Cette cour était remplie de gens allant et venant pour le service du palais. Ceux qui connaissaient la sœur de l'officier de gendarmerie la saluèrent avec tout le respect dû à une personne attachée à la maison de M"^*^ Bonaparte, et les autres ne firent aucune attention à elle. Elle s'engagea dans la rue Saint-Nicaise, dont les maisons portaient encore la marque des projectiles lancés par la machine infernale, le soir du 3 nivôse an IX, et déboucha bientôt sur la place du Palais-Royal qui ne ressemblait guère en ce temps-là à ce qu'elle est aujourd'hui.

11 y avait des semaines que Gabrîelle n'était sortie à pied et il lui sembla que Paris n'avait pas ce jour-là sa physionomie accoutumée. Les passants montraient tous des mines sombres et échangeaient des regards défiants, commo s'ils eussent craint de coudoyer, sans le savoir, un conspirateur ou un agent de police. Ils étaient d'ailleurs plus rares que d'habitude sur cette place, une des plus fréquentées de la ville ; mais, au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de Valois, la foule s'amassait devant une affiche placardée sur l'angle d'une maison.

Ce Rassemblement attira l'attention de M"^ Robert sans

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piquer beaucoup sa curiosité ; mais, comme il se trouvait sur «on chemin, elle s'arrêta en passant pour lire I9 placard qui an^assait ainsi la foule. Un v^gue instinct Favertiftsait qu'il y était question de la conspiration où Gharle» Valréas avait joué et jouait peut-être encore un rôle important. Elle vit bientôt que cet instinct ne la trompait point.

L'affiche portait fsn tète ces mots sacramentels :

Ministère du grand juge.

Et plus bas, en gros caractères î

SIQMALBMBNT DB GEORGCS CADOUDAl, CHEF DB

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