‹ La jambe noireChapitre 7 sur 23 · BRIGANDS · texte numérisé non relu

BRIGANDS

Un frisson passa dans les veines de la jeune fille* L'homme qu'elle aimait était un de ces partisans com^ mandét par Georges t(ue )e ministre n'hésitait pas à qualifier da brigands. Le mot, il est vrai, n'avait pas tout à fait la même signification qu*à présent» car il était alors dans toutes les bouchea» lo régime de la terreur ayant accoutumé les citoyens à se jeter réciproque-ment à la tête les épithètes les plus injurieuses, et oa savait fort bien qu'en cet estimable temps chacun traitait da brigand l'bomme qui ne pensait pas comme lui sur la oonstituUon de l'an II, de même qu'en style révolutionnaire, scélérat et modéré c'était tout un»

Gabrielle n'était point en état^ pour le moment, de faire ces distinctions philologiques, et cette violence dd langage l'impressionna péniblement» Elle eut pourtant le courage de lire jusqu'au bout le signalement qui était rédigé dans les termes suivants :

« Georges Gadoudal, dit Larive, dit Masson, trente^ quatre ans et n'en paraissant pas davantage; cinq pieda quatre pouces ; extrêmement puissant et ventru ;

épaules larges : d^une énorme corpulence ; sa tête trèsremarqiiable par sa prodigieuse grosseur; cou trèscourt ; le poignet fort ; doigts courts et gros ; jambes et cuisses peu longues; le ne^ écrasé et comme coupé dans le haut, large du bas ; yeux gris, dont un est sensible* ment plus petit que l'autre ; sourcils légèrement mar* qués et séparés ; cheveux châtain clair, assez fournis, coupés très-court, ne frisant point, excepté sur le devant, où ils sont plus longs ; teint frais, blanc et coloré; joues pleines et sans rides ; bouche bien faite ; dents très-blanches ; barbe peu garnie ; favoris presque roux, assez fournis, mais n'étant ni larges ni longs | menton renfoncé ; il marche en se balançant et les bras tendus de manière à ce que les mains soient en dehors, d

Venait ensuite le texte des lois draconiennes qui menaçaient de la mort et des galères les recéleurp des chouans et ceux qui ne les dénonceraient pas.

Cet étrange signalement qui dépeignait le terrible chef de partisans comme un gros agent de change, pro« voquait les exclamations, les murmures et même les rires, car il ne répondait guère à Tidée que les Parisiens se faisaient de Georges Gadoudal. Il faut dire quMl était inexact en beaucoup de points, ayant été rédigé à la hâte, sur des indications fournies par des gens qui avaient & peine entrevu Georges en Sretagne ou bien quand il était venu passer quelques jours à Paris en 1802. Sauf en ce qiii concernait la tête remarquable par fa prodigieuBe grosseur ^ ceU^ dont Stofjlet disait, au début de Finsurrection vendéenne : « Si un boulet de canon n'emporte pas cette grosse iête ronde , elle ira loin, » ce portrait ne ressemblait guère. Ce fut ce que dit tout haut un vitrier arrêté devant railiche avec sa cargaison de verres sur le dos.

— Si on empoigne tous ceux qui sont comme c'est écrit sur la pancarte, s'écria ce brave homme, la police

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Ml-ll' I

aura de la besogne. J'ai mon patron qui est maître vitrier rue Git-le-Cœur, et qui a des favoris roux, et qui se dandine en marchant comme un tambour-major. Ce signalement-là, c'est lui tout craché.

Les curieux attroupés regardèrent de travers ce discoureur et commencèrent à filer prudemment. On le prenait pour un agent provocateur.

Bientôt Gabrielle resta presque seule devant les affiches.Au-dessous de celle où Georges était si imparfaitement décrit, il y en avait une qui l'intéressait tout particulièrement, car elle contenait la liste des complices de Gadoudal,liste probablement fort incomplète, puisqu'elle n'avait pu être dressée que sur les indications du dénonciateur Bouvet de Lozier. La jeune fille la parcourut des yeux avec un serrement de cœur.

Il y avait en tête le nom de Polîgnac (Armand), fils aîné du duc, trente et un ans, avec la mention : « Arrêté. D Puis venaient :

« Jules Polignac, deuxième fils du duc, vingt-neuf ans.

« Charles, ex-marquis de Rivière, trente-neuf ans.

« Charles d'Hozier, petit-fils du généalogiste, vingthuit ans.

« Louis de Russillion, cinquante-deux ans.

« Frédéric Lajolais, ex-général, trente-neuf ans.

« Jean Lelan, vingt-sept ans.

« Louis Ducorps, quarante-six ans.

a Aimé. Joyant^ vingt-six ans.

« Louis Picot, vingt-huit ans.

«Jean-Baptiste Coster de Saint- Victor, trente-deux ans.

« Jean Mérille, vingt-huit ans.

« Gabriel Burban, vingt-neuf ans,

« Victor Deville, trente et un ans. »

Gabrielle respira. Charles Valréas n'y était pas. 11 ne

lui vint pas à l'esprit que son sauveur avait pu se donner un faux nom et qu'elle avait, sans le savoir, lu le véritable sur cette liste de proscription.

Le fait est que Saint- Victor y figurait, ainsi que Malabry et Tamerlan, qui, comme on sait, s'appelaient en réalité Burban et De ville. Le traître avait livré tous ses complices. -

Elle remarqua aussi qu*un seul des conspirateurs, Armand de Polignac, était désigné comme arrêté. Des gens dirent autour d'elle qu'on l'avait pris la veille dans la rue Saint-Denis, et qu'on aurait bientôt les autres.

Elle ne s'attarda pas à écouter des propos qui lui faisaient horreur et elle continua son chemin. Elle allait droit devant elle par la rue Saint-Honoré, cherchant des yeux un point de repère et n'apercevant rien qui lui rappelât un souvenir. La voie qu'elle suivait était alors la plus longue de Paris et les maisons s'y ressemblaient toutes. Cependant, quand elle arriva au coin de la rue des Prouvaires, Gabrielle vit le portail latéral de Saint- Ëustache et s'arrêta court. Elle croyait que c'était là que la fiacre l'avait amenée, et, la mémoire lui revenant peu à peu, elle ne douta plus d'avoir retrouvé le chemin qu'elle cherchait. Restait à découvrir le logis où elle s'était reposée, et cela présentait un peu plus de difficultés.

Autant qu'elle pouvait se le rappeler, ce logis devait être à sa gauche quand elle regardait l'église. Elle se mit donc à remonter lentement la rue, en ayant soin de marcher au milieu de la chaussée. Elle vit beaucoup de portes bâtardes* ouvertes sur une allée, à peu près semblables à celle par où on l'avait fait passer. Mais ces portes, rien ne les distinguait l'une et l'autre, et elle ne pouvait pas reconnaître avec quelque certitude celle qu'elle cherchait.

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Iliui semblait bleu pourtant que la maisçn $e trouvait à peu près à roi-chemin de la rue Saint-Honoré à Téglise, en quoi elle se trompait fort, puisque Liardot habitait à Tangle des deux voies. Personne, d'ailleurs, ne la dérangeait dans ses observations, car les passants étaient rares^ et elle put, sans trop craindre de se faire remarquer, stationner longuement devant chacune des vieilles bâtisses qu'elle examinait.

Elle alla ainsi jusqu'au bout, sans recueillir d'indiceB suffisants pour lui donner le courage d'entrer dans une allée, de monter l'escalier et de continuer ses investiga*tions d'étage en étage. Il ne lui fallait pas songer à s'informer auprès des locataires, car elle ignorait le nom de rfaomme chez qui elle avait reçu Thospitalité pendant une heure, Elle commençait donc à désespérer, et néanmoins elle ne pouvait pasf se décider à quitter U place, quand elle fut troublée dans ses réflexions par un cri aigu poussé tout près de son oreille,

«—Obi Yitrî..f Î.M i... ierl chantait une voix per** çante*

Elle se retourna vivement et elle se trouva face h faca avec un homme chargé de verres à vitre, qu'il lui sem- ' bla reconnaître pour l'avoir vu Usant à côté d'elle le signalement de Georges Cadoudal.

'-^ Vous (sherçhe^ un numéro, n^am'^elle? lui dit por liment ce raccommodeur de carreaux cassés» A votn^ service pour vous renseigner* si j'en était capable. Je suis du quartier et je connais tout le monde dans la ru(| des Prouvaires.

Gabrielle, assez surprise, fut sur le point de demander à l'obligeant vitrier s'il savait où demeurait une jeune femme qu'elle ne pouvait pas nommer, mais qu'elU pouvait décrire à merveille, car elle se la rappelait trait pour trait, et Louise Maneheu ne devait guère ressem* bler à ses voisines. Mais elle pensa qu'il serait peut*

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être Imprudent de s'adresiser â «lA ineonilu ; âwa» un moment où toute la police était sur pied, les espions devaient courir les rues. Elle remeroia Thotame en deux mots et revînt sur ses pas pour reprendre le chemin det Tuileries, pendant que le marchand de vitres ae l*emet' tait à arpenter lentement la chaussée en jetant de ntm^ veau sa note criarde.

. Elle s*avouaît maintenant avec douleur que ses recherches n'avaient aucune chance d*ahoutir et qa-it Icr! fallait renoncer à un espoir chimérique. La pauvre enfant avait la mort dans l'âme ; par moments, elle pensait à la Seine qui coulait là tout proche et elle se disait que mieux vaudrait y aller dormir à côté de son ôaAcé que de vivre pour souffrir. Qu'allait-elle dire à son frère, quand îl viendrait lui rappeler sa promessef Gomment échapper à ce mariage qui lui faisait horretrrî Et surtout comment sortir d'une horrible incertitude? Comment savoir si Charles Talréas était mort ou s'il luttait encore contre ses implacables ennenâs? A ces tristes questions qu'elle s'adressait à elle-ménfïe, elle ne trouvait point de réponse, et elle s'en allait la tôte basse, lorsque, au tournant de la rue Saint-Honoi^, elle se heurta presque contre nnt femme qui venait eo sens inverse.

Gabrlelle retînt à peine un cri de surprise. Louise Maneheu était devant elle.

La sœur et la prisonnière de François Robert se reconnurent et restèrent face à face, immobiles et muettes.

Pour la première fbîs depuis qu'elle s*était lancée à la recherche, d'une jeune femme à peine entrevue dans tme nuit pleine d'émotions, Gabrielle comprenait que sa démarche était de celles qu'il est malaisé d'expliquer* Elle était impatiente de parler et elle ne savait par où commencer; surtout, elle ne savait comment aborder Je

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sujet qui Fintéressait, comment s'informer de Charles Yalréas.

De son côté, Louise éprouvait un grand embarras en présence de cette jeune fille qu'elle reconnaissait parfaitement et qu'elle savait être la sœur du commandant des gendarmes, car Liardot le'lui avait dit à la suite de Texplication qu'il avait eue avec Saint-Victor, après l'expédition de Rueil. Elle savait aussi beaucoup d'autres choses, l^e faux Jacques Sourdat^ pour la guérir d'un amour insensé, lui avait avoué qu'il servait ou plutôt feignait de servir Fouché, et cet aveu calculé en avait amené d'autres, beaucoup moins raisonnes et quelquefois même involontaires.

On peut refuser sa confiance à une fen^me, mais il est bien rare qu'on la lui donne à demi, et Liardot en était venu peu à peu à ne plus rien ou presque rien cacher à Louise Maneheu. Il lui disait ses craintes et ses espérances, il lui disait même ce qu'il apprenait de la situation de Georges et de leurs autres amis, lorsque, par des prodiges d'adresse et à force de précautions, il parvenait à s'aboucher avec l'un d'eux la nuit, en sortant de son café de la rue du Mouton.

Louise, qui l'^mait toujours avec la même violence, quoiqu'elle ne lui parlât plus jamais de son amour, Louise était donc parfaitement instruite de tout ce qui se passait, et ce qu'elle connaissait peut-être le mieux, c'était l'état du cœur de Saint-Victor qui ne voyait pas une seule fois Liardot sans lui parler de Gabrielle Robert. Dans ses entretiens avec sa pensionnaire, le vieux chouan ne manquait jamais de déplorer l'aveuglement de son jeune camarade, qui persistait à adorer la sœur d'un officier de gendarmerie, et de maudire des entraînements et des faiblesses qu'un conspirateur devait s'interdire. Louise l'écoutait sans mot dire. Louise comprenait l'allusion, mais elle ne se guérissait point de sa passion fu)ur son sauveur, et elle sympathisait secrète-

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ment avec Saint-Victor, amoureux comme elle, et comme elle aussi, amoureux sans espoir.

La rencontre, fort imprévue, de Gabrielle devait rémouvoîr et Témut en ef^et singulièrement. Elle* fut cependant la première à rompre un silence qui devenait pénible.

— Venez, dit-eile, en se jetant dans l'allée d'une maison où la jeune fillb la suivit avec empressement.

Et elle ajouta aussitôt :

— Il n'est pas bon que les passants vous voient causer dans la rue avec une servante.

— Je vous cherchais, murmura Gabrielle, je cherchais la maison où j'ai reçu une si généreuse hospitalité, et, si vous voulez bien m'y conduire...

— Non, dit Louise avec fermeté, mieux vaut parler

Elle ne se défiait pas de la sœur de l'ofBcier des bkus, mais il lui répugnait instinctivement de l'introduire chez Liardot.

— Peu importe, répondit M"* Robert; ce que j'ai à vous demander est bien peu de chose, et vous pouvez d'un mot me rendre la vie.

— Parlez, mademoiselle.

— Eh bien I je voudrais savoir si le jeune homme qui m'a conduite chez vous, après m'avoir sauvée

d'une mort affreuse je voudrais savoir s'il vit

encore.

Louise tressaillit et dit lentement :

— Pourquoi me demandez- vous cela?

Gabrielle hésita un instant. Évidemment elle cherchait une réponse et elle n'en trouvait pas une seule qui la satisfît. Elle aima mieux dire la vérité.

— Parce que je l'aime, réponditrelle en rougissant.

— Vous l'aimez I Et vous avez attendu six mois pour

VOUS informer de lui I s*écria la femme de Pierre Maneheu.

— Le pouvais-je, hélas î A qui me serais-je adressée ? J'attendais toujours, j'espérais qu'il trouverait, lui, le moyen de me faire savoir qu'il n'était pas mort et qu'il ne m'avait pas oubliée. J'ai espéré en vain, rien n'est venu, rien, et c'est alors que je me suis déterminée à une démarche... que vous excuserez peut-être.

— Vous vous souveniez, donc de la rue... de la maison où il vous avait menée ?

— Non. J'y étais venue la nuit et je me rappelais seulement que nous avons trouvé une voiture de louage près de l'église Saint- Eustache. Je suis partie, j'ai cherché ; mes recherches ont été inutiles et, si je n'avais pas eu le bonheur de vous rencontrer, il ne me restait plus qu'à mourir.

— Et qui vous dit que je puis vous renseigner sur ce jeune homme?

— Ah I je le vois bien I vous me prenez pour une ennemie, et qui sait? vous croyez peuWtre que je viens vous arracher vos secrets et les vendre à la police.

Louise la regarda fixement et se tcrt.

— J'ai donc deviné, reprit Oabrielle avec exaltation ; vous me soupçonnez, vous craignez que je ne vous trahisse I Je we vous le Teproche pas ; si j'étais à votre place, je ferais sans doute comme vous, mais écoutezmoi, et vous comprendrez que je ne ^mene pas. le «uis attachée à la maison de M^" Bonaparte, mon frère est de là gendarmerie d'élite et poursuit avec acharnement les royalistes. Qulmporte? J^ahne Charles Yalréas et je suis prête à M sacriSer ma vie. Vous êtes feaime, vous «avez bien qu'une ifemaien^aventure sa réputation ^ comme je le fais en ce moment, que quand elle est soi^tenue par im amoar proSond.

Cette allusion involontaire à sa propre situation alla droit SH ocBur de Louise Maneh^u.

— Je vans crois, maintenân\ dit-elle d'une voîk émue. /Gelai que vous aimez est vivant.

— Ah I s'écria Gabrielle en lui prenant les mains, piliseé Dieu vous récompenser ! y(»s8 me sauvez du désespoir.

— Il vit et il vous aime toujours, reprit Louise, touchée jusqu'aux larmes.

— Il m'aime ! il ne m'a pas oubliée I et moi qui, Taccusaie !

— Vous l'accusiez I Et que pouvtit-il faire? Gomment vous auràit-il appris qu'il existait, Im proscrit, traqué par les espiqns, lui dont la tête est mise à prix?

'— r Ah ! je me maiMlis pour avràr douté de lui. Mais que sert de regretter le passé, puisque je le retrouve, puisque je vais le revoir.

— Le revoir I vous I c'est impossible.

— Je ne suis venue que pour vous demander de me réunir à lui.

— Jamais I

— Au nom de :ce que ve'os a^verz de plus dJoier, ditesmoi où je le trouverai, où ^ pournai M dixe que je lui appartiens tout ebUèneu

— Le secret que vous me demandez n'est pas à moi. — Je n'a donc pas pu ^vcrus convaincre I Vous me

méprisez donc bien, que vous me prenez encore pour une infâme, capable de la tratuison la {plits lâche.

— J'ai promis de ne i^ékr à personne l'asile où s'est réfugié notre ami, à personne, endendez-voiis?

— - Mais vous voulez donc que^ <lm aoâsi, il m'accuse d'indifféresiee et d'oubli? Vous dites qu'il m'aime, et vous voulez lui laisser croire que je trahis mes serments! Ohl madame, vous ne serez pas si craeille!

— J'ai promis.

— Je n'aî donc plus qu'à mourir. Adieu. Vous le verrez, vous. Dites-lui du moins que je vous ai suppliée, et que ma dernière pensée aété pour lui.

— Le temps est proche où notre sort à tous sera décidé ; attendez I murmura Louise.

— Attendre I quand chaque heure qui s'écoule ajoute aux dangers qui le menacent I Attendre I quand demain peut-être il sera trop tard.

— Oui, sa vie est exposée à tout instant du jour, comme celle de ses amis, comme la mienne. Mais puisque vous ne pouvez lui venir en aide, pourquoi tenez- vous tant à le revoir?

— Pour le sauver.

— Vous I

— Oui, moi. Je ne sais pas encore comment je ferai, mais je suis sûre que je réussirai à le faire sortir de Paris ; et, si je n'y parviens pas, s'il tombe entre les mains de ses ennemis, ehl bien, j'irai me jeter aux pieds du premier consul, et je demanderai sa grâce.

— Vous ne l'obtiendrez pas.

— Je l'obtiendrai, car M*' Bonaparte joindra, s'il le faut, ses prières aux miennes ; et, si son intervention ne suffisait pas, mon frère, qui sert fidèlement le général depuis la campagne d'Italie et qui le voit chaque jour, mon frère intercédera aussi.

— Votre frère I le chef des gendarmes ! mais c'est lui qui...

— C'est lui qui poursuivit M.Valréas dans cette fatale nuit, je le sais. Mais je sais' aussi qu'il lui doit la vie et qu'il tiendra à honneur de s'acquitter en le sauvant.

Louise Maneheu avait entendu de la bouche de Liardot l'histoire de la Jambe noire. Elle n'ignorait donc pas que c'était, en effet, à Saint-Victor que le commandant devait d'avoir échappé au couteau de Malabry. Il lui vint une inspiration.

— Jurez-moi, dit-elle à la jeune fille, jurez-moi que, si tous nos amis sont arrêtés, vous implorerez une autre grâce en même temps que celle de...

Elle s'arrêta pour ne pas prononcer le nom de Saint- Victor.

— Je vous jure de la solliciter avec autant d'ardeur que celle qui m'intéresse.

— C'est bien. Je vous crois et, en cas de malheur, je vous rappellerai votre promesse. Celui que vous aimez demeure 32, rue de la JNiontagne-SainteGeneviève, dans une maison dont le rez-de-chaussée est occupé par un bureau de loterie. Vous vous assurerez que le receveur €srt seul, vous entrerez et vous lui demanderez si on peut jouer sur les numéros 93 et 94. Il vous répondra que non, parce que la loterie n'en a que 90 ; alors vous lui direz : Montrez-moi ia chambre du terne sec. C'est le mot de passe, et cet homme vous conduira près de notre ami.

— Merci, dit simplement Gabrielle.

— Et maintenant, reprit Louiae, partez vite. Nous sommes déjà restées trop longtemps ici.

Louise avait raison de regretter que l'entretien se fût prolongé plus qu'elle ne le prévoyait et surtout qu'elle ne l'aurait souhaité. Deux jeunes et jolies femmes, causant dans une allée ouverte sur la rue, ne pouvaient pas tarder à attirer les regards des passants. Cependant, par bonheur, personne encore ne s'était arrêté pour les examiner.

C'est que ce jour-là, les Parisiens, assombris par les préoccupations politiques du moment, n'étaient point d'humeur à courir les hasards galants. Tls allaient d'un ail' affaire et ne stationnaient point devant les boutiques de la rue Saint-Honoré, moins bruyante et moins animée que de coutume.

Gabrielle serra vivement les deux mains de la jeune

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,jfomnie qui yènaàlt de Im rendre l'espérance et sortit du corridor avec taiït de précipitation qu'elle faiUit renverser Tobligeant vitrier, celui qii*eUe avait déjà rencontré. 4ùt. braire homme J4insil9Îen ua peu, mais il se calma en reconnaissant la charmante promeneuse de la rue des \Prouvairefl, eft il pasa» son chemin en criant sa mar^ chandise sur un ton plus aigu que jamais. W^ Eobert, d'ailleurs, ne fit aucuns attention à lui et né se retourna môme pas pour voir Louise Maneheu s'éloigner.

Elle marchait maintenant légère commb un oiseau, et son cœur débordait de joie.. Elle allait revoir enfin celui qu'elle avait tant pleuré, et elle adlait pouvoir lui dire qu'elle l'aimait toujours, le supplier de fuir, de renoncer à une lutte inégale, lui jurer de lui garder sa foi jusqu'au jour où il leur serait permis de s'imir, quand il n'y aurait plus ni conspirateurs, ni proscriptions.

La pauvre enfant prenait ses rêves pour des réalités et comptait sans les terribles haines de parti qui troublent le cœur des hommes et le ferment à la pitié. Elle poussait l'illusion jusqu'à croire qu'il dépendait de Charles Yalréas de se retirer du complot et de nentrer dans la vie régulière. Elle ne se disait pas qu'on ne saurait abandonner brusquement une partie où on joue sa tête, qu'une fois pris dans le terrible engrenage d'une conspiration, on y passe tout entier et on y reste, et qu'il n'en est pas d'un révolté contre le gouvernement de son pays comme d'un négociant qui renonce du jour au lendemain à une spéculation, quand il s'aperçoit qu'elle tourne mal. Ses doutes, ses soupçons s'étaient dissipés du même coup. Elle ne se demandait plus si Charles l'aimait encore. Elle en était sûre,, et en ce point, du moins, elle ne se trompait pas.

Aussi, de quel pas elle se dirigeait vers la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève I II est vrai qu'elle n'était

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pas embâPrasBée d^en trouirer le chemin, car elle coimaissait fort bien le quartier du Panthéon pour Faroiv habité dans sa jeunesse.

Elle prit le Font-Neuf, la rue Dauphine, qui s'appe* laît encore la rue de Thionville, puis la rue de FAncienne-^omédie, et gagna les hauteurs de Sainte-Gene« vière par la me de la Harpe, la place Saint-Micliel et la rue Saint-Hyacinthe, toutes Toies- aujourd'hui disparues ou, pour le moins, méconnaissables.

La place où s'élevait la monumentale église bâtie par Souffiot était solitaire et désolée. Sous les voûtes ébranlées, sous le dôme menaçant ruine, la patronne de Paris avait dû, pendant la Révolution, céder la place aux grands hommes, ou prétendus tels, et le gouvernement du premier consul n'était pas encore assez riche pour remettre une croix ou une statue sur la lanterne qui couronnait Fédifioe. Sadnt-ÉUenne-du-Mont, qu'on venait de rendre au culte, portait encore les marques des fureurs jacobines qui y avaient mutilé tes bas-reliefs de Germain Pilon et détruit les modestes épitaphes de Pascal et de Racine. De la vieille abbaye il ne restait plus qu'une tour branlante et quelques bâtiments délabrés. Rien n'attirait donc les promeneurs dans ces parages reculés, et, comme cette tri&te esplanade ne menait à aucun quartier vivant, les passants y étaient aussi rares que les fiacres. L'herbe y poussait entre les pavés et le vent y soufflait en toute liberté, un vent de bise qui chantait mélancohquement à travers les vitraux brisés du Panthéon.

Gabrielle s'arrêta un instant pour s'orienter et aussi pour s'assurer qu'on ne l'avait pas suivie. Elle ne vit personne et, longeant le mur de l'abbaye, elle gagna tout droit la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Cette voie, une des plus escarpées de Paris, allait, par une pente impraticable aux voitures, de la rue Saint-Victor au

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sommet de la butte, et elle est encore aujourd'hui telle à peu près qu'elle était alors. La jeune fille Taborda par le haut, et elle y avait à peine fait quelques pas qu'elle aperçut le numéro 32 et le bureau de loterie.

Son cœur battit bien fort pendant qu'elle examinait cette vieille maison noire dont les murs déjetés abritaient Charles Valréas et l'avaient protégé jusqu'alors contre les recherches de la police. C'était un logis d'apparence paisible et bourgeoise, percé de fenêtres étroites presque toutes garnies de caisses à fleurs, logis d'aspect innocent s'il en fut, où nul ne se serait avisé de venir chercher un conspirateur.

Le bureau de loterie qui occupait le rez-de-cbau&3ée était, comme tous ses pareils, une manière de boutique dont la devanture en verres dépolis semblait cacher quelque industrie honteuse. Aux carreaux étaient accrochées des pancartes indiquant le résultat des tirages de Lyon, Bordeaux, Strasbourg et autres grandes villes où fonctionnait l'institution de la Loterie nationale. D'ordinaire, ces comptoirs où le gouvernement vendait l'espérance étaient assiégés toute la journée par une foule de pauvres diables qui venaient y échanger leur pain quotidien contre un bulletin écrit sur du papier sale. Mais le quartier était si pauvre que le débit de promesses chimériques n'attirait personne à cette heure matinale.

La solitude donna confiance à Gabrielle, qui se mit à raser les murs, après avoir regardé encore une fois autour d'eUe, sans rien remarquer de suspect. Quelques passants se montraient du côté de l'abbaye Sainte-Geneviève, mais la partie inférieure de la rue était complètement déserte.

Arrivée devant la porte du bureau. M"® Robert s'arrêta pour écouter, et, n'entendant rien, elle pensa que le receveur était seul et elle s'enhardit à passer outre.

Elle donna un dernier coup d'œil à la voie publique, tourna le bec de canne, entra vivement et referma sur elle la porte vitrée. Le bruit fit lever la tète à l'employé de la loterie, qui pour le moment, dormait la face appuyée sur ses registres. Cet encaisseur des épargnes populaires était un long et maigre individu, coiffé d'une casquette verte dont l'immense visière lui cachait presque entièrement le visage.

— Qu'y a-l-il pour votre service, belle dame? demanda d'une voix flûtée ce singulier personnage. Aurai-je Finsigne avantage de vous inscrire sur le registre de la fortune pour un ambe?

Et comme on ne lui répondait pas, il reprit :

— C'est donc un terne que désire Votre Divinité? J'en ai là un justement qui n'est pas sorti depuis trois ans et qui convient à merveille à une jeune beauté. Voyez plutôt, ajouta-t-il, en exhibant un billet tout fripé à force d'avoir été manié. 3, les Grâces, — 9, les Muses, — et 19, le nombre de vos printemps.

La jeune fille, étourdie par ce verbiage, resta muette.

— • Allons, s'écria l'intarissable receveur, je vois que votre ambition se hausse jusqli'à aspirer au quateme. Vous avez raison madame... ou mademoiselle.

Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre.

Voici les numéros sortis au dernier tirage de Paris : 26, 24, 6, 28 et 52. Nos vieux habitués prétendent qu'il ne s'agit que de multiplier par deux chacun des quatre premiers chifires pour décrocher dans un temps donné le quaterne souhaité. Je ne vous cacherai pas cependant qu'à mon avis :

Cet oracle esl moins sûr que celui de Galchas.

6t, si vous voulez m'en croire...

— Monsieur, interrompit Gabrielle, je désire savoir

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