il est permis de jouer sur les nixméFOs 93 et
A cette question, Temploi^é se redressa par usi moavemeat si brusque qu'il fit choir sa casquette et mooira
la jeune fille un ^age l)lÀme <pL*il lui semblait avoir déjà vu quelque part.
— Non, madame, réponditnil, car il n'y a qm 90 numéros»
— Alors, dit aussitôt Gabrielle, veuiUeE m'indiquer la chambre du terne sec.
Cette fois, ce fut un bond que fit le plumitif, n sa leva comme un diable de carton poussé par un ress&ri eia'ér cria:
— Quoi I madêmiMsdie, c'est vous I.
— Vous me connaissez donc, monsieur? bsdbotialjabrielle.
— Si je vous connais I Obi oui, et, quoique je n^aie pas eu le bonheur de vou& rencontrer depuis sept mois, il faut que j'aie eu la berlue tout à Theure pour âe pas m'être remémoré vos traits charmantâ. Mais je vroisque vous ne vous souvenez pas de moi. Il n'e^ pas possible cependant que vous ayez oublié la fête de Tivoli, et le char de Phaéton, et l'incendie auquel mon ami eut le bonheur de vous arrachear.
— C'est vous qui étiez avec M. Valréas?
— Oui, mademoiselle, et, de mon côté,je fus assez bieureux pour rendre quelques boas services à^une^iame qui possédait la beauté de Juaeji. Qserai-je vous demander ce qu'il est advenu de cette nemairquable personue?
— Rien de fâcheux, monaiaur.,. mais, je vous en supplie, donnez-moi l'indicatioa (|me je vous ai demandée. Les moments sont précieux. On pepi venir.
— Je suis à vos ordres, mademoiselle, et je me reprocherais toute ma vie d'avoir retardé d'une minute votre
bonheur et celui de notre ami. Je vais vous oonduio^e moi-même dans la chamàre du terne $ee.
LÀ JAMBE NOira 155
. Et le neceveror, qui n'était autre que le poétique Tamerlan, quitta son bureau pour aller fermer eos dedans la porte de la boutique.
— Nous ne saurions prendre' trop de précautionsi, ditil d'un air mystérieux, et puisque nos malheurs poli« tiques m'ont réduit à exercer momentanément ee vil métier, il faut ou moins qu'il nous serve à déjouer le» recherches de nos persécuteurs.
— Au nom du ciell monsieur, hâtonsHUousI
*— Me voici, mademoiselle, me voici. Ahl quelle aimable surpnse vou» allez causer à notre ami. Il ne s'atteaid pas à vous voir embellir de votre présence son modeste logis, pas plus que je ne m'attendais, moi, à L'haur de votre rencontre, quand, ce matin, dès l'aube, j'ai quitté mon domicile de la rue du Puits-de-l'HermiAe pour venir remplacer un de nosr fidèles qui tient habituellement ce bureau.
—'Monsieur, de grâce...
Cette fois, le regard de Gabrielle fut si éloquent qu'il arrêta le bavardage de Tamerlan«
— Venez, mademoiselle, dit-il en se dirigeant vers le fond de la boutique.
Là, il ouvrit un placard habilement dissimulé dans la boiserie et montra à la jeune ûlie une ouverture carrée par laquelle une personne de taille ordinaire pouvait passer en se baissant un peu. Tamerlan^. à cause de sa kmgixeur démesui^ée, aurait eu de te peine à »'y glisser autrement qu'en se mebtani à. quatre pattes. Paur ce motif et peut-être auasi< par discrétion^ îL ne tenta point l'aventure .
— Voici le chemin, mademoiseUe, dit41 gracieusement. Vous allez trouver là un escalier tournant qui vous conduira tout dsxàl à la porte de la chambre du terne née. Je vois avec ioie que vous êtes des nôtres, puisque vous savez le mot de passe. A cette porte^
156 LA JAMBE NOIRB
vous frapperez quatre coups espacés deux par deux. Notre ami viendra vous ouvrir, et quand la jeune déesse qui daigne le visiter voudra reprendre le chemin de roiympe, il lui indiquera ce qu'il faut faire pour sortir de cette maison.
Gabrieile n*en demanda pas davantage, et, sans s'attarder aux protestations de dévouement inaltérable que lui prodiguait Tamerlan, elle franchit le passage et s'engagea daiïs l'escalier pendant que le receveur d'occasion refermait le placard. La passion qui emportait en ce moment la sœur du commandant était si violente qu'elle chassait de son cœur tout autre sentiment, et ce fut sans hésitation et sans embarras qu'elle frappa les quatre coups à une porte qui se trouva devant elle quand elle eut franchi une douzaine de marches.
— Entrez I dit une voix dont le son bien connu la fit tressaillir.
Elle ouvrit et vit Charles Valréas assis devant une petite table et écrivant. Il la reconnut aussitôt, quoique la chambre fût assez mal -éclairée, et il courut à elle les bras ouverts.
— Vous, ici! s'écria-t-il ; vous que je désespérais de revoir I
— Moi aussi, dit Gabrieile en le repoussant doucement, j'ai désespéré; je vous ai cru mort, car, depuis cette affreuse nuit, vous m'avez oubliée.
— Vous oublier I mais je serais hors de France depuis longtemps si je vous avais oubliée. C'est parce que je voulais vous revoir que j'ai continué à soutenir une lutte impossible.
— Vous vouliez me revoir, dites-vous ! qu'avez-vous donc fait pour cela?
— Et que pouvais-je faire? Vous habitiez les Tuileries dont je n'osais approcher. Vous ne savez pas sans doute qu'on me poursuit à outrance.
LA JAMBE NOIRB 157
— Je sais tout. Mais ne pouviez-vous m'écrire? Je se* rais venue, moi, comme je viens aujourd'hui.
— Etais-je donc sûr que vos sentiments n'avaient pas changé? Ne devais-je pas craindre de vous offenser en vous rappelant un passé que vous aviez peut-être chassé de votre mémoire et de votre cœur?
— Ahl vous aussi^ vous m'avez soupçonnée I Vous avez cru, en me voyant sur la route de Rueil, dans ia<' voiture du premier consul...
— J'ai cru que votre frère vous avait forcée d'y monter, dit vivement Saint-Victor.
— Merci de n'avoir pas douté de moi; murmura Gabrielle émue jusqu'aux larmes.
Le jeune chouan lui prit la main, la fit asseoir sur l'unique fauteuil qui meublait ce réduit et s'agenouilla devant elle, comme il le faisait autrefois à l'abri des charmilles, au fond de ce beau parc de la Malmaison où, pour la première fois, il lui avait dit qu'û l'aimait. Gabrielle ne le repoussa plus. Elle le laissa couvrir de baisers ses mains tremblantes, l'appeler des plus doux noms, lui dire de cents façons qu'il l'adorait, épuiser cet élemel vocabulaire des amants, qui n'a de sens que poiur eux et qui n'a pas changé depuis le temps où Daphnis aimait Ghloé. Seulement, elle resta muette et pensive. Elle savourait silencieusement le bonheur de revivre par cet amour retrouvé, mais dans son âme inondée de joie, il y avait encore place pour le pressentiment d'une catastrophe prochaine.
— Charles, dit-elle tout-à-coup, il faut fuir, il faut quitter la France.
— Vous savez bien que c'est impossible, répondit doucement le lieutenant de Georges.
— Il le faut, vous dis-je ; je l'exige, je l'implore.
— Quitter la France, Gabrielle! mais c'est vous perdre pour toujours I
158 LÀ JAMBS NOIBB
— Qui vous dit.<i«ie je nVital pas. TOusirqoÎBdre àr Tétranger?
-— Youfi feriez celai Vous reaon^eridB à ravenir brillant qui VOUA attdndà.la oour du futur empereur, à Tolre frère 1
— Ecoutez-moi, Charles, lais«ez-moi. Toa» dire me» projets, qui sont des rêves peut^Mre. Vons partirez, vous netoumerez à Londres et je vous jure que je vous suivrai. Lorsque je serai votre femme, il£audra.bieii><|tte mon frèi^e obtienne de son général devenu empereur la grâce de mon mari, et alors, quand il ne sera plus ques» ticm de complotB, quand les pasAÎons se seront, oaimées, nous rentrerons en France.
— Vous avez .raison< de croire que ce 8oat.là4eft>TÔves, dit le faux Yakéas en souriant tristamenL Jte^ie^uispaft de ceux que Bonaparte graciera»
— Pourquoi?.
— Parce que je suis trop engagé dans une: conspira* tion qui Ta mis à deux doigts d» sa pevie, Quand.il sera sur le trône usurpé où. nous avons failli rempècber de monter, il n!en voudra plus descendre, et^ pour' y resr iei;, ii.ôiurasera. ses ennemis jusqu'au dernier.
— Yousne serez plus son. ennemi; vou» setez; un royaliste qui garde sa. foi, mais qui renonce à conspi* rer, et, quand je viendrai me jeter aux pieds deM"^ Joséphine qui m'a toujours témoigné tant de bonté, et la supplier d^inbercéder pour Thomm^ dont je porterai le nom, je suis sûre qu^elle ne repoussera pas ma prière. BUe aussi, elle est. royaliste ; elle est noble, du moins ; n'était-elle pas marquise de Beauharnais avant d'épouser Bonaparte ? Elle ne peut pas. ne pas «Intécesser à un gentilhomme brave et malheureux.
Pendant que Gabrielle parlait ainsi en s'exaltaat peu à peu, Saint- Victor s'était levé et, debout devant elle, les yeux dans ses yeux, il Técoutait avec une émotioB
UL JAMBB^ NOIBJE 15»
piTofonde. Non qu'il partageât ses illusionst ni qu'il fût âiâposé à Baomùer on jour ses ocrnvictions politiques ; mais il s'emyrait de ses pai^oles^ il se laissait toucher par cette passion ardente et najùve, et il en venait peu à peu. à se dire que la Yie à deux serait douce en exil et que, s'il pouvait épouser Gabrielle sans cesser de servir le roi, il serait le plus heureux des hommesi.
— Vous parlez de fuir, dit-il, sans s'expliquer sur l'avenir qu'elle lui ofi&aiL Vous ne savez pas que nou» sommes traqués comme des bêtes féroces. Vous ne savez pas cpe les barrières sont fermées, que Paris est cerné comme luse ville assiégée et qae^ pour en sortir, il ^at un. sauf-eoiiduit signé du grand-juge.
•->- Je le sais.
— Et vous espérez encore? Mais cette maison où j'ai trouvé un asile, grâce au dévouement d'une pauvre femme dévouât à notre cause, cette maison peut être envahie d'un instant à l'autre par les misérables agents de la police. Déjà peut-être le secret de ma retraite a lâté pénétré. Le bux^eau de lateiie,. le mot de passe, vous les connaissez ; d'autres peuvent les surprendre.
— Si je les connais, dit vivement OabiieUe, c'est que j'ai été les demander à.la seule persemne qui pût me les dûiiner, à la femme chez qui vous miavee menée après m'avoir sauvé la vie à Tivoli.
— Louise Mandai ! s'écria Saint- Victor.
-— J'ignorais soa nom et j'avais oublié le chemin de, sa. demeure. MaiSb quand j'ai appris que des Lois dei proscription venaient d'être décrétées, je suis partie... seule... presque au hasard... Dieu me protégeait, car, au moment où je désespérais de trouver la maison que je cherchaJSi j'ai ienjcon.tré celle à qui je dois de vous revoir.
— Et moi qui vous accusais I murmura le jeune homme pcofondément ému.
160 LA JAMBE NOIRB
— Elle a cru en moi, reprit Gabrielle avec chaleur, elle a eu foi quand je lui ai dit que je vous aimais et que je voulais vous sauver. Une femme ne se trompe pas aux accents d'une autre femme. Elle m'a tout dit, et je suis accourue ; et votre atni, qui m'a reconnue aussi, m'a montré le chemin de cette chamhre.
— Il est proscrit, comme moi, et il a quitté une retraite sûre pour venir veiller à ma sûreté dans ce bureau où il a remplacé un homme qui nous favorise secrètement, mais qui craint dé se compromettre.
— Et maintenant que je vous ai dit comment j'avais pu parvenir jusqu'à vous, laissez-moi vous dire comment je vous sauverai. Il faut un sauf-conduit pour sortir de Paris ; ce sauf-conduit, je vous l'apporterai.
— Vous, Gabrielle !
— Oui, et je l'aurai dès demain.
— Gomment ferez- vous pour l'obtenir?
— Je le demanderai à mon frère.
— Il vous le refusera.
— Non, car je lui dirai que c'est pour vous que je l'implore.
— Pour moil mais alors...
— Vous ne connaissez pas mon frère. Il se souvient que vous avez tenu sa vie entre vos mains, et il sait que je vous aime.
— Et il approuve cet amour I Et il consentirait...
— A notre union ? Hélas I je ne puis pas l'espérer tant que les haines politiques ne seront point apaisées, mais je suis sûre qu'il me donnera le sauf-conduit.
Ce sauf-conduit, Gabrielle savait bien que, pour l'obtenir, elle serait peut-être obligée de consentir au mariage que lui proposait son frère ; mais pour sauver Yalréas, elle était résolue à aller jusque-là, s'il le fallait. Elle se sentait capable de sacrifier son amour à son amant, et elle était résignée à mourir de douleur pour
LA JAMBE NOIRE IGt
qu'il vécût. Et puis, elle espérait encore que cette horrible alternative hii serait épargnée. Le commandant avait beau détester les chouans, il n*était pas homme à réduire sa sœur au désespoir pour le plaisir de satisfaire une haine politique.
Saint-Victor, au surplus, ne laissa pas à Gabrielle le temps de penser beaucoup aux chances qu'elle avait de fléchir François Robert.
— Vous parlez de sauf-conduit, dit-il ; vous ne songez pas qu'un simple officier, fût-il dans ]'intimité du premier consul, n'a pas le pouvoir d'en donner un, et que la signature de votre frère ne m'ouvrirait pas les barrières de Paris. Et, d'ailleurs, comment pourrait-il, sans se compromettre gravement, couvrir de sa protection une rebelle, un brigand, qui vient d'être mis hors la loi?
— Mais il n'est pas indispensable que votre nom figure sur l'autorisation écrite que je lui demanderai.
— Alors, ce serait un laissez-passer en blanc?
— Oui, sans doute.
— J'ai bien peur qu'il ne soit sévèrement interdit de délivrer des permissions de ce genre.
— Et moi, je suis sûre qu'on en accorde. Les agents de Fouché, les gendarmes d'élite vont et viennent librement. Us doivent être porteurs d'une pièce, d'un mot de passe peut-être.
— Au fait, cela se peut, murmura le faux Yalréas. Seulement, je serais obligé de me déguiser en gendarme ou en espion.
— Qu'importe ?
— Cela importe peu en effet. Il ne me serait même pas désagréable de recourir à ce travestissement.
Saint- Victor souriait en disant cela, car la perspective de jouer un si bon tour aux bleus le réjouissait fort.
— Alors vous aecepteÈz? Vous me promettez d'user cte ce laissez-passer, ai je vous rapporte?
Saini^Tkstor Bedevint sérieux et dit en seconaiit Is tète:
— Je ne puis pas abandonner mes cadooaffaâes, mes amia, ceux qni éepuis six mois: partagent les dangers de ma vie de proscrit.
— Vous aimez donc mieux mouidr sprec eux que de vivre pour moi ? a'éoria la jevne fille.
Il ne répondit pas tout d'abord. Une idée lui était venue. Si ce permis que Gabrielie se faisait fost d'obtemr ne portait ni nom, ni signalement, rien n'empêchait que Georges Gadoodâl pût s'en servir. Saint- "^ctor se disait qu'en acceptaaait il pouvait sauver son général, sauf à se tirer d'aflEaine lui-même d'une autre façon. Gadoudal était pour le jeune chouan plus qu'un chef, c'était un frère. Sur Gadoudal se fondait la dernière espérance des royalistes, et, si la grosse tête ronde tombait sur Téchafaud, c'en était fait de la restauration du souverain légitime sur ce trône de France où l'usurpateur allait monter à sa place. Il résolut de se sacrifier pour lui.
— Eh bieni j'accepte, dit-il doucement.
— Ah I maintenant, je crois que vous m'aimez, s'écria Gabrielie dont les yeux brillaient de joie.
La pauvre enfant ne soupçonnait pas que ce consens tement n'était qu'un généreux mensonge, que l'indomptable partisan ne renonçait point à servir le roi, et que le laissez-passe'r, qu'elle espérait arracher à son frère, assurerait peut-être la fuite de Georges Gadoudal; mais ne sauverait pas Gharles Yalréas.
En se dévouant ainsi, Saint-Victor, il faut le dire^ comptait bien un peu sur son courage, sur son adresse et sur son audace pour échapper à ses ennemis. Il se disait, et le calcul était juste, que les mesures exœp--
LAJAMBBNOmÊ 16S
.tiûnnelles et te» sévérités à cmtrsEiice ne durent qu'un temps, que les Parisiens se laBseradent bientôt de Tivre emprisonnés dans leur ville par ordre de te police et que Bonaparte, passant emperenr, tiendrait, à plaire à ses futurs sujets en lervant, comme éoB' de joyeux avènement, la défense de franchir les bflurriôres» D'ailleurs, si Georges réussissait à sortir de France, son arrivée en Angleterre ne tarderait pas à être connue, et dès lors la surveillance se relâcherait dans Paris. Il ne s'agissait que de se dérober aux rechereheffjusqu'à cette heure d'apaisement et, une fbis la crise passée, la fuite devenait presque facile. L'action vraiment sublime que méditait le jeune chouan pouvait donc trouver sa récompense.
— Il est teoips de nous séparer, reprit Gabrielle transfigurée par l'espérance. Après-demain, à pareille heure, j'espère que je pourrai vous apporter ici cette permission. Yous^ j serez?
-^Le sais-je? D'un instant à l'autre, je puis être contraint à quitter ce refuge, et c'est le seul qui me reste ; j'espère pourtant que les espions ne le découvriront pas, mais si j'en étais chassé, je viendrais, aprèsdemain, dans le jardin des Tuileries, et je vous attendrais sous les marronniers, à droite de la grande allée.
— J'y serai et, si je ne vous y vois pas...
— Vous me trouverez dans cette chambre où vous venez de m'apporter un bonheur que-je n'espérais plus.
Gabrielle lui tendit une main qu'il couvrit de bai* sers.
— Adieu, dit-elle brusquement pour ne pas prolonger une situation dont elle sentait le danger. Montrezmoi comment je dois sortir.
Saint-Victor hésita un instant. Ses yeux disaient asse^ combien il lui en coûtait de laisser partir l'adclable jeune fille dont la beauté rayonnante éclairait ce misé-
rable réduit. Mais «Ue s*était fiée à sa loyauté et il ne voulut pas qu*elle s'en repentit.
— Venez, dit-il.
Et il la précéda sur les marches déjetées de Tescalier tournant. Arrivé devant la cloison mobile, il y frappa à petit bruit.
— Si mon ami est seul dans le bureau, il va ouvrir, dit-il tout bas.
L'ami se fît un peu attendre ; mais, au bout de trois ou quatre minutes, le panneau glissa et la longue personne de Tamerlan se montra par Touverture.
— Excusez-moi, belle dame, dit41 en s'inclinant comme un peuplier courbé par la brise. Puissent les dieux punir Tétre stupide qui, en me demandant un billet pour le tirage de Toulouse, m*a mis dans la cruelle nécessité de vous laisser quelques instants derrière cette cloison.
— Tais-toi, At vivement Saint- Victor, et fais vite.
— Ne crains rien. La porte de la rue est fermée au verrou, riposta Taimable Tamerlan.
Gabrielle prit la main qu'il lui offrait galamment, adressa d'un coup d'Cail éloquent une dernière prière' à Val réas, traversa le bureau, tira le verrou et sortit.
— Ah ! tu es un heureux mortel, dit Tamerlan à son ami. Quelle taille I quels yeux ! Décidément, Hébé est mieux que Junon, et surtout plus fidèle.
— Assez de balivernes, interrompit Saint- Victor en sautant dans la boutique et en refermant le placard. Va pousser le verrou, pour que j aie le temps d'endosser ma houppelande sans qu'on vienne me déranger.
Tamerlan obéit pendant que le lieutenant de Georges se glissait sous le bureau et tirait de ses profondeurs un costume et une coiffure. Le costume se composait d'une ample douillette de soie puce, d'un immense tricorne
retapé à Tancienne mode et d'une paire de lunettes bleues.
En un tour de main, Saint- Victor eut passé la douillette par-dessus sa veste de chasse, enfoncé le tricorne jusque sur sur yeux et planté les lunettes sur son nez. Jamais changement à vue ne fut exécuté avec plus de prestesse par un acteur en scène.
Ainsi accoutré, le beau chouan était méconnaissable. On Taurait pris pour un savant cacochyme sortant du grenier où gisaient empilés les vénérables bouquins qui composaient jadis la bibliothèque de Tabbaye Sainte-Geneviève. Pour achever de se vieillir, il prit, dans un coin, une canne à bec de corbin et il se mit en devoir de gagner la porte^ en se pelotonnant sur son bâton, comme un Géronte de comédie.
— Tu sors? lui demanda Tamerlan.
— Oui; je vais chez Georges. Il faut absolument que je lui parle.
— Diable! le quai de Ghaillot est bien loin. Sois prudent.
— Bon I ne crains rien et donne-moi l'exemple en reprenant ta place derrière tes registres. Si tes pratiques de la loterie nationale te trouvaient agitant tes longues jambes au miJieu de la boutique, tu leur deviendrais suspect. Qui était là tout à Theure ?
— Oh I un pauvre diable de vitrier qui est venu risquer trois francs sur un terne, trois francs qu'il ne gagnera certainement pas dans sa journée à. remettre des carreaux. Mon Dieu I que ces Parisiens sont bétes d'enrichir de la sorte le Trésor du gouvernement de Bonaparte, s'écria Tamerlan, le philosophe, en retournant s'asseoir mélancoliquement sur son fauteuil de cuir. Si tu rencontres cet ours mal léché de Malabry, ajouta-t-il avec un grand soupir, dis-lui que je m'ennuie de ne pas le voir. * - ^
16& LÀ JAHBB NQUœ
— Je n^y manquerai paa. A bieotèl;, et fais bo&M ^arde, répondit Saint-Victor qui ouvrit la porte avec précaution et se giissa daiiB la rue.
Une fois dehors, il conunença par «^ayanoer jusqu'au .mBieu du. pavé pour inspecter rapidement les alentours*. La rue était calme et âolitaire comme de coutume. Le plus court chemin pour aller cbez Georges et surtout le. plus sûr lui parut être de gagner les quais par la place iMauhert. Il espérait ne reiicoiLtrer que des. poissardes et des chiffonniers jusqu'au bord de la Seine où, par le temps aigre qu'il faisait, il avait chance de ne plus rencontrer personne.
Il commençait à descendre en s*appuyant sur son bâton de vieillesse, quand un cri bien connu à Paris frappa ses oreilles très-attentives.
— Ah I pensa-t-il, c'est Je vitrier qui vient de verser trois livres dans la caisse de Tamerlan.
Il chercha des yeux Thomme qui avait jeté ce cri et il l'aperçut aâsis sur une borne de l'autre côté de la rue, le dos appuyé au mur d'une vieille maison, le nez cm l'air et la bouche ouverte pour lancer de nouveau sa vocalise aiguë.
— Où diable ce drôle 6is9ièire^t?41 tnouvto* par. ici des carreaux à remettre? pensa Saint-Victor. Dans ce joli quartier, les trois quarts des fenfttres s'en passent fort Ûen.
En même temps, il se^entittpEisd'uneceiftmne défiance} mais la réflexion le rassura bion vite. Rien n'était pins naturel que de rencontrer un viteier, même dans ce&pa* nages éloignés du centre de Paris, et celui-là d'ailleiirs ne fajeaît.aucune attention àiui. Gabcielle avait disparu* quoique le jeune chouan n!eùt.mis que bien peu de .temps, à se costumer. Il ne s'attarda point à rechercher par où aile était passée et il s'achemina vers la Seine d'un pas de vieillard cassé qui eût trompé les plus habiles.
LA JAMBE NCHRB 167
Il fallait même qu'il fût doaé d'une bien grande puissance Bur lui-même pour déguiser ainsi son allure et son maintien, en dépit des préoccupabious qui assiégeaient son esprit et de la joie qui emplissait son cœur. ^Depuis qu'il avait revu M"' Robert, il se sentait revivre et il entrevoyait presque une possibilité lointaine de bonheur, mais aussi il sentait plus que jamais le poids de sa situation de proscrit. Elle était à peu près désespérée et il s'était bien gardé de dire à Gabrielle tout ce qu'il savait.
La dernière semaine avait été fatale aux conspirateurs, et la trahison d'un des leurs, de ce Bouvet deLozier, qui s*était fait dénonciateur pour racheter sa misérable vie, ne leur laissait pas la plus petite chance d'échapper à la police. Cet homme, il est vrai, récemment arrivé d'Angleterre, ne connaissait pas le domicile de ses complices et n'avait pu que donner leur signalement, mais c'en était bien assez pour les faire prendre tous les uns après les autres.
f Saint-Victor savait que Morean, Piohegru, Armand de PoHgnac étaient déjà arrêtés. Tamerlan lui avait appris le matin même que Picot, le domestique de Geoi^es, v^fiaitde l'être, la veiUe au soir, dons un café voisin du Carrousel. Leur tour allait vendr et leurs jours de liberté étaient comptés.
La capture de IHeot surtout était un Booident funeste, non que le chouan épron^ié qui rportaÔEt le surnom 4e Bourreau des bkws f(A «capable de vendre son maitrev mais il pouvait éltre «onfironrlé afviec 'des gens de Ghaillot, reconnu par aux et, comme <Beoige8 habitait chez lui, laTetraile du dief deJa conspiratîon râsquait fort d'être découverte. Aussi Sam1>-ViotQr avait-il héJke d'avertir son général, de lui ofirir un ncnxvel asile et surtout de lui proposer d'user du laissez-passer que Gabrielle espérait obtenir.
1C8 Là jambe noire
La sûreté de ses amis particuliers, Liardot, Malabry et Tamerlan, lui paraissait moins menacée pour le moment. Liardot n^avait pas jusqu'alors été suspecté, et, peu de jours auparavant, il disait encore au jeune lieutenant de Georges que Fouché lui témoignait toujours la même confiance. Les deux autres étaient casés dans des maisons sûres, et M"* Lemoine, la brave fruitière dont le mari tenait le bureau de loterie de la rue de la Alontagne-Sainte-Geneviève, était une royaliste éprouvée qui serait allée à l'^chafaud plutôt que de révéler la cachette de son cher locataire. Le reste de la troupe, Joyant, Mérille, Ducorps, Roger, Lelan, Lemercier et bien d'autres, dispersés dans Paris, avaient quelque chance de bénéficier de leur peu de notoriété et de se sauver isolément.
Gadoudal était donc, de tous, le plus exposé à être pris, d'autant que le gouvernement tenait plus à s'emparer du redoutable général des chouans que de tous ses soldats obscurs. C'était contre lui spécialement qu'étaient dirigées les recherches de la police, que Real et Fouché avaient lancé leurs plus habiles limiers, que des lois extraordinaires et impitoyables venaient d'être votées. C'était pour le prendre qu'on bloquait Paris. C'était donc lui que Saint- Victor voulait secourir avant de penser à se mettre à l'abri lui-même.
Au milieu de tant de périls, le faux Charles Ysfréas nd perdait ni le sang-froid ni l'espoir. 11 comptait i&âme beaucoup sur le succès de la démarche que son entrevoe avec Gabrielle venait de lui donner l'idée de tenter» quoiqu'il prévit de la part tle Georges beaucoup d'objections et peut-être même un refus. La grosse têieronék n'était pas facile a persuader et le général qui ne souffrait pas que ses chouans le précédassent au feu, pouvait i:i43a ne pas se montrer disposé à céder à son lieu tendant l'hoii* neur de mourir pour le roi. Cependant, ccœaîcil s'agis-
sait de rintérét du parti, Saint-Victor se flattait de le décider à accepter sa proposition. Quant aux chances de ce long voyage du Panthéon à Ghaillot, il s'en préoccupait fort peu, confiant qu'il était dans sa rare habileté à se travestir. Et, en effet, Tœil le plus exercé s'y serait trompé, Tespion le plus fin aurait passé sans se retourner à côté de cet octogénaire courbé par le poids des ans. Gabrielle certainement, et peut-être Georges lui-môme, ne l'auraient pas reconnu. Il avait Tair si cassé, il tremblait si bien sur ses jambes, qu'un fort de la Halle lui oifrit charitablement le bras pour l'aider à traverser la place Maubert.
Il allait pourtant assez vite, tout en n'avançant qu'à petits pas, et il arriva bientôt au quai Saint-Michel. Là, les passants n'abondaient pas. Le vent soufflait du nord-ouest et chassait sur la ville des averses mêlées de grêle qui retenaient au logis les citoyens peu désireux de braver les giboulées de mars.
Saint-Victor voyait donc devant lui la ligne des quais à peu près déserte, et, comme il se croyait moins exposé aux regards curieux, il allait profiler de son isolement pour rajeunir un peu son allure, quand il eut l'heureuse idée de feindre de céder à la rafale afin de se donner le prétexte de faire volte-face.
A cinquante pas en arrière, à l'autre bout au quai, il aperçut le vitrier qui chantait si bien tout à l'heure devant le bureau de loterie. Maintenant il était muet et il marchait courbé, comme si les vitres qu'il portait sur le dos eussent pesé deux cent livres.
— Ohl ohl dit tout bas Saint- Victor, voilà un marchand de verre que je rencontre bien souvent.
Le hasard, après tout, pouvait faire que cet homme suivit le môme chemin que lui, et ce n'était pas le moment de s'attarder à le considérer. Le faux vieillard enfonça donc sur sa tête son tricorne que le vent avait