‹ La jarretière roseChapitre 10 sur 12 · I.i lARRKTtÈttE ROSE, T. 12. J · texte numérisé non relu

I.i lARRKTtÈttE ROSE, T. 12. J

et protège cette maison... car c'est notre bon ange à tous ! . . .

Obéissant à la religieuse influence de la jeune femme, aux sentiments personnels qui agitaient en ce moment sa tête et son cœur, à ses propres regrets, à ses souvenirs, à ses amours, Gustave s'agenouilla lentement et pria avec autant de sincère ferveur que devait non loin de lui prier Suzanne.

Mais lorsque, pour la chercher du regard, il releva ses yeux tout en larmes, depuis quelques minutes déjà la jeune femme avait sans bruit disparu.

En revanche, allait revenir Malicorne, qui déjà s'approchait en se retournant à chaque pas vers le parterre, en criant do ce côté d'une voix assourdie et en grommelant in petto tour à tour : '

— Vile, môsieur!... vite... allons donc!... Ouiche!... il reste planté en extase devant ses tulipes... Quel homme... bon Dieu!... quel mari !... C'est révoltant!...

— Suzanne!... murmurait Gustave comme au sortir d'un rêve. Suzanne... partie!...

— Oui, môsieurl... répliqua l'époux de Ceianire en apparaissant tout à coup au seuil du pavillon, partie... Et je n'en suis pas fâché... ni vous non plus peut-être!...

— Malicorne !... s'écria spontanément le jeune homme en bondissant avec fureur au collet de son ex-portier. Malicorne, vous m'avez prévenu que vous aviez des oreilles...

— Môsieur... môsieur... j'aime à le croire...

— Eh bien!... si vous hasardez jamais le plus petit mot injurieux contre Suzanne... je vous les coupe à l'instant toutes les deux!...

— Bigre!...

Et Malicorne s'enfuit })rudemment ;i l'autre extrémité du pavillon.

— Un doute!... poursuivit Gustave avec trop d'exaltation désormais pour mesurer ses paroles et pour faire attention devant qui il 1rs prononçait; un nmrmurr... un sourire équi-

voque envers elle... envers cet ange... mais ce serait un sacrilège... Elle m'a séduit par les^ yeux d'abord... ensuite par l'esprit... tout à l'heure enfin, dans cette dernière conversation, par le cœur...

— Par le cœur?... grimaça penaudement Malicorne. Et c'est moi qui... eh bien, j'ai fait là de la belle ouvrage ! . . .

— Vous dites?... fit Gustave en se retournant tout en colère vers lui.

— Moi... rien... môsieurî... rien du tout, je vous jure... et pourtant...

— Pourtant?...

— Ah!... s'ingéniait déjà tout bas3Ialicorne, ah... t'es sensible du cœur, toi?... Sujfkit... changeons de batteries!...

— Eh bien?...

— Eh bien... tant pis!... éclata héroïquement le jaloux par procuration. Privez-moi, si vous le voulez, d'un de mes plus gracieux ornements... j'ai des idées... faut qu'elles sortent!...

— Contre elle encore... contre Suzanne...?

— Non, môsieur... c'est au vis-à-vis de votre oncle...

— De mon oncle!...

— De votre pauvre bonhomme d'oncle... dont vous allez subtiliser l'épouse !... et qui ne l'aurait pas volé... ça c'est vrai... Mais de votre part... à vous... quasiment son fils... ohî...

— 11 a raison !... ne put se défendre de murmurer à demi-voix Gustave, sur la plaie duquel ce dernier mot venait précisément de mettre le doigt.

— Ça prend!... chantonnait h la sourdine Malicornc en se frottant les mains.

Puis, tout haut et avec une sorte d'éloquence convaincue, car au fond ce monomano grotesque croyait sincèrement agir pour la plus grande gloire de la morale et pour le plus parfait bonheur de tous :

— Voyons, jeune homme... voyons!... voudricz-vous faii(! lougir ses cheveux blancs cl

lai flanquer de la peine? Fi!... mon ex-locataire... Fi donc!... Je veille sur son chef... à ce vieux... Il en est temps encore... fuyez la maison paternelle de votre oncle... Un bon mouvement... filez votre nœud!...

— Merci!... s'écria presque immédiatement Gustave, que l'intention avait touché, si ce n'étaient les mots ; merci, Malicorne... vous venez de me rappeler au devoir, à l'honneur... Oui... désormais je ne puis plus rester ici... ce serait infâme!...

— Bravo ! . . . Allez-vous-en ! . . .

— Aujourd'hui même... à l'instant!...

Puis, s'asseyant devant une table sur laquelle

se trouvait tout ce qu'il faut pour écrire, il ajouta à part lui :

— Et pour ne revoir personne... et pour qu'on ne se doute de rien... et pour me punir... sans même embrasser mon fils!...

— Rebravo!... bissait Malicorne qui, dans sa joie, ne faisait attention à son tour qu'ti l'in-

tention générale. Vite une lettre... et décampons vivement!...

— Je n'hésite plus... j'écris...

— A votre tante?...

— A Suzanne . . . non ! ... A mon oncle . . . deux mots seulement... pour le remercier de ses bontés... pour le supplier de respecter le secret de mon départ... pour lui signifier que ma résolution est irrévocable!...

— Rerebravo!... Écrivez et filez... mais tout de suite... tout de suite!... haletait l'impatient inspirateur, qui tremblait toujours que sa victime ne changeât d'avis et que l'amour ne fût le plus fort.

Un instant après, Gustave se relevait, la lettre terminée et cachetée h la main.

— Donnez..., s'empressa d'offrir Malicornc, je m'en charge...

— Soit!... conclut douloureusement et courageusement le jeune homme, (pii déjà s'éloignait (lu pavillon. Je cours fi m;i chambre, et

j'y termine promptement mes préparatifs de départ... J'en souffrirai bien, je le sens... j'en mourrai peut-être... mais je me serai du moins conduit en honnête homme !... Encore une fois, merci, Malicorne!...

Malicorne triomphait!...

Malicorne riait, pleurait, chantait, dansait^ se trémoussait, écumait, étouffait, délirait, en agitant au-dessus de sa tôte la précieuse lettre d'adieu qu'il venait si habilement de conquérir.

En opposition avec cette incandescente folie, son maître, qu'il avait appelé depuis une heure, arrivait tout doucement enfin, plus tranquille, ])liis bénin, plus souriant que jamais, une su-

perbe tulipe à la main, et d'une molle voix murmurait en s'adressant beaucoup moins au domestique qu'à la fleur :

— Eh bien!... qu'est-ce encore?... Que me voulais-tu?... C'est bien Vaurora fulgensl

— Et il s'occupait pendant ce temps-là de tulipes!... anathématisa fantastiquement Malicorne. Malheureux que vous êtes, vous jardiniez sur un volcan ! . . .

— As-tu bientôt fini avec tes énigmes?

— Ah!... ma foi... je n'y tiens plus... vous réchappez d'une belle... Victoire, môsieur, victoire!...

— Victoire?...

— Vous croyiez que j'étais un imbécile?...

— Et je le crois plus que jamais î

— Mais je les ai surpris... ici même... à l'instant... ensemble...

— Vraiment!... Eh bien, qu'est-ce que tu

veux que j'y fasse?

— Que j'y fasse!... que j'y fasse!... Com-

ment!... là... sous vos yeux... si tous les deux..» Ah !... mais...

— Monsieur Malicorne!...

— Rassurez-vous, môsieur, vous n'irez pas jusque-là. . . Voici une preuve écrite. . . Cette fois, enfin, je vous ai radicalement sauvé!...

— Une lettre... De qui?...

— De votre neveu!... Il s'en va...

— Où donc?...

— A tous les diables ! . . .

— Il serait possible !... fit le bonhomme Cabantous, qui s'était empressé d'ouvrir la lettre et qui la lisait rapidement avec une sorte de malignité joyeuse. Ce serait vrai!... Déjà; ... et il veut s'en aller?... Oh... mais non... je saurai bi(;ii l'cmpèchcr de partir!...

— Ah bah!... exclama stupidement Maliconic, qui faillit tomber à la renverse, moralement écrasé.

Déjà, dans une surexcitation étrange, le bonhomme Cabanlous s'était précipité au dehors,

et courait vers la maison en murmurant et eu criant tout à la fois :

— Suzanne ! . . . C'est que quand j'ai mis quelque chose dans ma tète... Suzanne !... Je l'avais bien dit... ça y est!... Enfin... Suzanne... Suzanne...

— C'est du joli!... grinçait de son côté Malicorne, c'est du propre!... Ah... ah... ah... il a une tète... Eh bien, je lui prouverai que j'en possède une également... et une fameuse!... Non... non... mille nom d'un nom!... je n'en aurai pas le démenti... et puisqu'il le veut absolument, je lui mettrai le nez dessus!... Môsieur Cabantous... môsieur Gustave!...

Et sans trop savoir encore auquel des deux il allait courir tout d'abord afin de conjurer ce nouvel orage, il s'élança follement sur la terrasse.

Malheureusement, bien qu'à peu près du même âge, le mari de Suzanne avait des jambes infiniment supérieures à celles de l'époux de

Célanire; et lorsque Gustave redescendit bientôt après de sa chambre, en s'applaudissant de ne rencontrer dans les corridors personne qui pût surprendre sa fuite ou faire faiblir son courage; lorsque l'honnête jeune homme traversa le salon, seul et sans aucune espèce d'attirail susceptible de donner l'éveil sur ses projets d'exil ; lorsqu'il se retourna une dernière fois sur le seuil, afin de saluer d'un suprême adieu cette maison sainte où s'était écoulée son enfance, où il eût pu vieillir si heureux, et qu'il désertait sans retour et qu'il fuyait pour jamais!... lorsque enfin il posait le pied sur le seuil, il s'y rencontra face k face avec Suzanne, qui lui montrait sa lettre d'adieu, qui la déchira en silence, puis en jeta les morceaux au vent, et (|ui lui dit avec une fermeté gracieusement impérativc :

— Gustave... je sais tout... vous ne partirez pas ! . . .

XXYII

A l'aspect inattendu de la jeune femme, à la catégorique déclaration, surtout, parlaquello elle venait de barrer le chemin de la fuite, Gustave sentit s'allumer à la fois en lui toutes les fièvres qui troublent les jeunes sens. Eperdu, chancelant, les deux mains étendues vers Suzanne, il s'écria d'une voix suppliante :

— Ne me retenez pas... oh!... je vous en conjure... ne me retenez pas!...

— C'est cependant bien mon intention, répliqua la jeune femme, parfaitement maîtresse d'elle-même au contraire, parfaitement calme, un peu railleuse, presque un peu coquette.

— Non... Suzanne... non!... car vous écouter encore, ce serait devenir coupable... et déjà je ne le suis que trop peut-être!...

— Je ne vous comprends pas... mais vous resterez... Expliquez-vous.

— Mais vous voulez donc connaître ce secret que je voudrais pouvoir me cacher à moimême!...

— Un secret!... vraiment?... Je suis femme, et par conséquent curieuse... Dites vile, monsieur...

— Vous voulez donc que je vous avoue... ?

— Avouez, monsieur...

— Ah!... Suzanne... vous me rendrez fou!... Épargnez-moi, Suzanne, car je suis déjà ])icii malheureux!... Plaignez-moi, car j'avais <on- .servé de vous un tendre cl féerique souvenir...

Suzanne... car en vous retrouvant ici, plus ^^ belle que jamais, plus attrayante encore et pins adorable, je n'ai pu empêcher qu'il ne s'allumât dans mon cœur...

— Un peu d'affection... c'est là ce grand secret!... Quel mal y a-t-il à cela?... Un neveu ne peut-il donc pas aimer sa tante?...

— Ah! mon Dieu,., mon Dieu... Mais c'est ce mot-là qui fait mon malheur... mon désespoir!...

— Pourquoi donc?... je ne vois pas là de quoi tant vous désoler... Aimez-moi, monsieur mon neveu, je ne demande pas mieux... vous l'ai-je donc défendu?...

— Ah!... Suzanne... Suzanne... ne parlez pas ainsi ... laissez-moi le peu de raison qui me reste encore ! Ne lisez-vous donc rien dans mes yeux... ne voyez-vous donc pas que ma tète se perd, que mon pauvre cœur est en feu... que je pars pour que ce fatal enlraînement ne devienne pas criminel...?

Ll JAKUt riERE hOSK, T. '2. 14

— Oh ! mon Dieu... voilà que vous commencez à me faire peur...

— Ce n'est pas la tendresse d'un neveu que je ressens pour vous... c'est celle de l'amant le plus épris, le plus passionné!... Oui!... puisque vous l'avez voulu... dût mon oncle me surprendre à vos pieds... dussiez-vous me chasser d'ici comme un misérable... je n'ai plus la force de me taire... Suzanne... ayez pitié de moi!... Suzanne... je vous aime!...

Et, cachant sa tête dans ses mains, le jeune homme se laissa tomber éperdument aux genoux de Suzanne.

— Gustave !... frémit avec une soudaine émotion la jeune femme, qui jeta vivement sa petite main blanche sur les lèvres audacieuses qui venaient de proférer ce terrible aveu; ah!... Gustave!...

Us étaient encore ainsi placés tous les deux, lorsque Malicoruo apparut loul ;i coup à la porto du salon.

Malicorne entraînait à sa suite l'oncle-mari ! 3Ialicorne qui le poussa par les épaules vers les deux amants stupéfaits... Malicorne qui lui dévoilait enfin l'irrécusable preuve du crime en rugissant avec une gesticulation féroce :

— Là!... y êtes-vous à la fin des fins?... ça V est-il?...

— En effet, fit le bonhomme Cabantous en commençant à se rebiffer ponr de bon, ceci me semble un peu fort!...

— Mon oncle !... avait balbutié Gustave, sans même oser changer de posture.

— Mon ami!... disait Suzanne en courant au-devant de son mari.

— Ne me retenez pas, madame!... sVcria-l il avec un accent tellcmenl courroucé, (jue Mali-

corne se pâmait d'aise en voyant qu'il allait enfin se monter.

-^ Où fuir?... pensait le neveu toujours agenouillé; où cacher ma honte!...

— Comment?... demanda sévèrement l'oncle en faisant un pas vers lui ; comment... monsieur mon neveu ! . . .

— 3Ion oncle, gémit follement le jeune homme, je m'attends à tout... je me soumets à tout... Maudissez-moi... chassez-moi... je le mérite maintenant...

— El j'en ai bonne envie, monsieur... Ainsi, .vous en convenez, vous êtes amoureux de votre

tante!...

— Chaud... chaud!... excitait Malicorne.

— Mon oncle!... avait balbutié Gustave.

— Taisez-vous, monsieur!... Et vous... madame... est-ce que vous raimeriez aussi, par hasard?...

Suzanne rougit à cette question, baissa les yeux, et répliqua timidement aprî^s un silenco :

-^Puisque vous nous avez surpris... je ne dirai plus non...

— Elle avoue... Quelle horreur!... s'écria Malicorne, dont les bras parurent devoir se lever jusqu'au plafond.

— Eh bien, puisqu'il en est ainsi !... décrétait terriblement déjà l'époux méconnu, qui, pareil au vieux Jupin prêt à foudroyer les coupables, s'arrêta tout à coup pour les regarder étrangement l'un et l'autre.

— Ferme!... grogna Malicorne.

— Eh bien!... conclut le bonhomme Cabantous, qui subitement changea de ton et de visage, eh bien... tu me fais grand plaisir, mon garçon... Prends-la... je te la donne!...

— Qu'ai-je entendu! cria Gustave en se redressant d'un bond.

— 11 est toqué..., bondissait également Malicorne. Comment... mnsicur... vous lui donnez votre femme!...

— Eh !... non... imbécile ! ... je lui donne un

trésor qu'il avait eu la sottise de refuser à Paris, et dont j'avais mis dans ma tête de l'enrichir bon gré mal gré... une femme que j'ai fait passer pour la mienne, afin de nous venger un peu tous les deux de ses plumiers dédains... une jeune fille dont j'ai complété l'éducation, que j'ai rendue aussi parfaite par l'art qu'elle l'était déjà par la nature... un ange dont il est digne maintenant, je l'espère, et qui à son tour ne refusera pas.

— Permettez!... interrompit tout à coup et malicieusement Suzanne, permettez, monsieur, vous n'avez plus maintenant de droits sur moi, et...

A ces mots, une troisième et soudaine métamorphose s'opéra dans les traits du vieillard. Ses yeux se fermèrent, son front |)âlit, sa main tremblante disparut dans son sein oppressé, et en retira bientôt un papier que le temps paraissait avoir jauni, et qu'après une légère hésitation il tondit h la jeune fille en lui disant d'une voix profondément altérée :

— - Suzanne... j'ai sur vous des droits plus sacrés encore que ceux qu'on me supposait... l'heure est venue où il ne doit plus exister de secret... pour personne... Lisez!...

C'était la lettre jadis si pieusement conservée par Suzanne dans son humble châsse de paille, la lettre qu'elle n'avait jamais voulu lire ellemême et qu'elle avait remise au vieillard dans la mansarde du quartier latin... la lettre qui avait paru le bouleverser à un point si étrange, qu'elle avait mystérieusement décidé de la presque adoption de Suzanne... le testament enfin, jusqu'alors inconnu, de Joseph Matifas.

Dès les premiers mots, la jeune fdle poussa un cri étouffé, et il lui prit un tremblement universel.

— Lisez liant!., supplia plus encore qu'il ne commanda lo vieillard douloureusement anxieuN.

« Mon f'urnnt, ('( rivait le vieil iiivali<l(' à Su-

zanne, même au lit de mort je ne me sens pas le courage de te dévoiler un grand secret, et je désire même que tu n'en prennes jamais connaissance, à moins qu'une situation difficile, un besoin désespéré de protection ne te fasse souhaiter un protecteur plus efficace pour ton avenir que celui que tu vas perdre en moi. Suzanne, tu n'es pas ma fille. En revenant, blessé, d'une de mes dernières campagnes, j'avais été reçu par des mariniers hospitaliers sur un train de bois qui descendait la Seine. Comme nous venions de passer sous une des dernières arches parisiennes, une créature humaine tomba tout k coup du haut du pont dans la rivière. Le courant était si rapide en cet endroit, que, malgré tous nos efforts pour la sauver, nous ne pûmes y parvenir que bien au-dessous déjà de Paris, (i'élait une toute jeune femme qui tenait dans .-ics bras une toute petite fille. Cette petite fille, c'était toi!... Au moment où le radeau passait 'î.'vani Sainl-ClouJ, ta pauvre mère expira,

mais après avoir eu le temps de me confier son nom, ses malheurs et son enfant. Les bons 'mariniers me descendirent à Saint-Denis, d'où je devais regagner à pied notre cher Montmorency. La nuit était sombre. Nous enterrâmes le cadavre à la pointe de l'île alors déserte, et je partis en Remportant enveloppée dans un pan de ma capote. Ma maisonnette était tout en émoi quand nous arrivâmes. Ma pauvre femme venait d'accoucher d'une seconde fille, venue morte au monde, et l'on redoutait pour la vie de la mère cette terrible révélation. Une soudaine inspiration me traversa l'esprit : je te plaçai dans le berceau vide; j'obtins une promesse de silence de la sage-femme à laquelle je racontai tout; ma femme ne se douta de rien et fut sauvée. Jamais un mot de cette substitution ne transpira au dehors. Plus tard, cependant, j'eusse peut-être dû faire cesser celte erreur; mais alors je l'aimais trop, Suzanne, pour renoncer ;iii bonJMMir (le l'cnlenilre m'iippcler Ion

l'f.n'e; mais ma femme et moi nous étions trop -ien habitués à te considérer comme notre fille. Pardon, Suzanne, pardon! Si jamais tu viens à juvrir cette lettre, si tu dois découvrir un jour la vérité, ne cesse pas pour cela d'aimer notre Muguette comme une sœur, et dans la nouvelle famille où tu pourras entrer, n'oublie pas... je t'en conjure... celle que si longtemps tu as cru être la tienne. Ta mère s'appelait Charlotte 3Iuller. Quant au véritable auteur de tes jours, un merv^eilleux hasard nous a déjà rapprochés autrefois. Avant de le remplacer comme père, j'avais été son remplaçant comme soldat; il se nomme... »

Au lieu de prononcer le nom, la jeune fille laissa tout h coup tomber la lettre, et se retournant, palpitante et tout en larmes, vers l'oncle Cabantous qui, non moins fiévreusement impressionné, lui tendait les bras :

— Vous m'aviez tout appris sans me dire que

c'était ma mère!... s'écria-t-elle avant de s'y laisser précipiter par son cœur. Charlotte Muller vous pardonne par ma voix... car vous n'aviez pas prévu son malheur, et vous l'avez envers moi réparé!... mon père!...

Depuis quelques secondes déjà, le père et la fille se tenaient étroitement embrassés, lorsque Gustave de Bussières osa s'approcher enfin du vieillard et lui demanda de celte voix qui ne parle que dans les grandes émotions de l'ûme :

— Père de celle que j'aime... me permettezvous désormais de vous appeler aussi de ce nom?...

Pour toute réponse, le vieillard releva la tf'lo, d'une main attira son neveu sur sa poi- Miue frémissante, et do l'autre y maintint sa liilo, et confondit leurs deux fronts rapprochés dans un nirnu» cmbrassomont.

— Mon j)(Mvî... nnu'nuiiail h' jeune honune

onivro. Si c'est encore un rêve... Suzanne... ah... ne me réveillez pas!...

Un rèvo!... répéta malicieusement le vieillard radieux. Moi aussi, j'avais fait de beaux rêves. C'était, dans ma délicieuse retraite, un jeune couple nui par les amours... c'était une famille autour de moi, des soins empressés, des rires et des chansous pour égayer ma vieillesse, de pétulants bambins pour faire enrager grand-papa et grimper à sa barbe grise!... A tout hasard, j'en ai pris un d'avance... un fort joli petit diable rose... ma foi... que voici!... La vieille Marinou, que la crainte des intempérances de sa langue ne consignait plus à lu cuisine, était entrée déjà depuis quelque secondes en amenant par la main le fils de Mu-

guette.

- Failes-m'en bien vile deux ou trois autres, conclut allègrement le vieillard, et vous aurez réalisé tous les rêves du bonhomme Caban-

(l'im

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