‹ La jarretière roseChapitre 9 sur 12 · IG · texte numérisé non relu

IG

Ne pas s'attaquer à Tune de ces sonates dites brillantes qui torturent les mains disloquées des exécutantes et les oreilles abasourdies de tous ceux qui ne sont ni le jDapa ni la maman ; choisir tout au contraire la plus humble de toutes les violettes musicales , c'était faire preuve déjà d'une sage modestie et d'un délicat sentiment de l'art.

Dès les premières mesures, Suzanne prouva qu'elle n'avait pas moins de talent d'exécution, qu'elle comprenait en véritable artiste la pensée de cette musique qui est réellement une pensée, qu'elle racontait, qu'elle pleurait, qu'elle chantait avec Haydn, tout en faisant pleuvoir (lu bout de ses doigts intelligents une vive cascade de notes finement perlées qui semblaient iiiisseler aux rayons du soleil.

On n'applaudit pas à ces touchants accords, qui, dédaigneux de toute espèce de feu d'artiliie final, s'arrêtent là précisément où l'idée qu'ils résumaient est close.

Non.

On est réellement et profondément ému, on frissonne et l'on pleure avec l'instrument divin, on écoute encore alors déjà qu'il ne chante plus.

Suzanne profita de cette sorte d'extase rétrospective pour recommencer un autre morceau qu'elle joua peut-être avec plus d'expression encore, et qui n'était rien autre que... la Dernière peiisée do Wcber !

A la fin, n'y pouvant tenir davantage, Gustave se redressa tout à coup, sufl'oquant et fou d'enthousiasme.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? fit l'imperturbable bonhomme Cabantous, comme se réveillant en sursaut.

— 11 y a (|uc c'est merveilleux!... cherchait à crier le jeune homme, incroyable!... impossible!...

— 11 y a tout simplement, monsieur mon fMv<ii, que NdlK' Kiiilc csl uuc {^laudc uiusi-

cienne, et qu'en votre qualité d'amateur, vous lui devriez au moins des compliments...

A ce mot, Gustave se ressouvint qu'avant tout il était un homme du monde, et se mit en devoir d'agir comme tel.

— Ce n'est pas tout encore, ne tardi pas à l'éprendre finardement l'orgueilleux mari. Que dirais-tu donc si je te révélais que... grâce à mon aimable voisin, le vieux prix de Rome de 1802, ma femme commence à se mettre k la composition, et que la veille même de ton arrivée certaine première romance...?

— Mon amiî... interrompit vivement la jeune femme, avec un modeste regard suppliant.

— Oubliez-vous, madame, que je suis l'auteur des paroles et qu'à ce titre... ?

— Ma tante, je vous en conjure...

Suzanne parut hésiter un instant , puis ,

comme se décidant soudain, retourna vivement au piano.

Les deux hommes aussitôt se rassirent.

C'était une romance comme sont toutes les romances , mais empreinte cependant d'une tendre et compatissante mélancolie.

Quant aux paroles, une historiette quelque peu berquinesque.

Ne va pas à Paris — conseillait le refrain à une jeune fille... si gentille... un instant on y brille... et puis... Oh! reste en ton pays... fidèle à ton aiguille... ou bien à ta famille... Ne va pas à Paris!...

Le mineur racontait qu'elle partit cependant, qu'elle fut reine à Paris... reine par la beauté, la danse, le plaisir... reine d'amour, reine d'un jour!...

Ne va pas à Paris, Jeune fille, etc...

La fortune s'écoule, disait le second couplet, l'amour de même... et alors...

l'.IUr <•»! sriilr... iin l'iifaiit... son lilcn ciel drvirnl noii.. I';is nii ami diiranl ra[]Oiii<! in(|nicle... PiTMinnc tiiir la lonihc oji liinilAl on prni voir... Vinjjl on»!... Pauvre Mn|riic||r !..

— Muguette!... répéta follement Gustave, qui bondit du divan tout à coup, pâle, hagard, épouvanté, comme s'il eût vu surgir devant lui le spectre accusateur de sa maîtresse.

— Eh bien..., lui demanda son impassible oncle; eh bien, que diable as-tu donc encore...?

— Ce nom... ce nom...

— Il est gentil, n'est-ce pas?... c'est moi qui l'ai inventé... ou plutôt emprunté à Tune de mes fleurs favorites... Muguet, Muguette... joli nom de fantaisie; et puis cela rimait avec inquiète... Continue donc, Suzette.

— Oui... oui..., balbutia le jeune homme qui se laissa retomber assis, tout en cherchant k dissimuler son trouble, mais qui continuait à murmurer fébrilement en lui-même : Muguette... oui... Muguet... C'est un hasard certainement, mais un hasard bien étrange!

Durant cet aparté, Suzanne reprenait le refrain final, et le termina bientôt avec une si entraînante émotion , que si la dernit'To note

n'arracha qu'un sanglot , elle lit du moins tomber trois larmes.

Le concert cependant semblait attristé ; pour le clore gaiement , la délicieuse pianiste entama sans débrider un joyeux pot-pourri de tarentelles et de séguedilles , de boléros et de larandoles, de contredanses et de cotillons h dérider un front de ministre.

L'heure de la retraite enfin sonna.

— Eh bien?... dit l'oncle en reconduisant son neveu; eh bien, monsieur l'ambitieux, qui dédaignez de pendre votre trousse dans ma maisonnette, que dites-vous d'une semblable lètequi se renouvellerait tous les soirs!

Le lendemain, par malheur, trois des cordes du piano se trouvèrent brisées, sans qu'on piU découvrii- l'auteur de ce fâcheux contre-temps.

Je le soupçonne de ce lâche méfait, ô féroce iMalicorne!...

L'oncle elle neveu cherchaient latante, qu'ils découvrirent enfin assise sous un antique oranger dont l'ombrage devait avoir abrité, rafraîchi, parfumé cinq ou six générations de Cabanlous.

Son album posé sur le genou, la jeune artiste crayonnait un magnifique soleil couchant.

— Comment! fit Gustave, le dessin aussi !...

— Et la peinture!... Tu ne sais donc pas...?

Mais, au fait, je me souviens... on ne t'a pas encore montré son album ! . . .

Et, l'enlevant avec adresse des mains de la jeune femme, le vieillard le passa en riant au jeune homme.

Gustave l'ouvrit avec empressement, feuilleta d'abord quelques pages en simple admirateur, puis jeta soudainement un cri de surprise et de vive émotion.

Il avait devant les yeux le paysage montmorencien et les détails villageois de sa première rencontre avec Suzanne.

— Quel est le feuillet qui t'impressionne ainsi?... demanda lestement le mari, qui déjà reprenait l'album et le tenait ouvert à la môme page. Tiens!... c'est aussi mon aquarelle de prédilection, et de ma part cela n'a rien do surprenant, puisque c'est un souvenir de la p;ilrif' de ma Suzelle!...

— Ah !... fit fiuslavc s'aperrovniil que s(»ii oiirlo paraissait loin i^niorer.

— Un site de Montmorency!... poursuivait etfccîivement le bonhomme ; dans le fond, la forêt...

— Ici..., ajouta l'ex -carabin en regardant en dessous Tex-grisette, ici, un âne qui se sauve...

— Un âne rouge!... précisa le vieillard qui semblait en cet instant n'avoir des yeux que pour l'aquarelle de sa femme.

— Il a jeté par terre une jeune fille, murmura le neveu en se penchant de plus en plus vers sa tante. Martin !...

— Dont on entrevoit la jarretière, détaillait complaisamment Cabantous .

— Rose!... jeta prestement Gustave dans l'oreille rougissante de Suzanne.

— Et là..., achevait tranquillement le mari, plus loin... un jeune homme... le sauveur... il y en a toujours un danscesoccasion3-là!...Eh... eh... eh!... Il arrête le quadrupède, tout eu lorgnelant la susdite jarretière du coin do

l'œil!. . Comme c'est rendu !... quelle vérité ! La seule critique que je puisse me permettre à l'endroit de cette ravissante scènette, c'est qu'on ne voie que très-imparfaitement la figure du jeune homme...

— Est-ce également votre avis, monsieur mon neveu?... demanda malicieusement Suzanne.

— Madame...

— Veux-tu bien l'appeler ma tante, ou je me fâche pour tout de bon!... se récria l'oncle Cabantous en revenant pour la centième fois h son dada favori.

Après quoi, insinuantl'albumsous son bras, ainsi qu'une sainte relique, il reprit triomphalement le chemin de la maison.

Le jeune homme en profita pour se ra])procher vivement de la jeune femme et ptMir lui 'lire à demi-voix avec une chaleureuse éniolion :

— El c*esl vous... madainr... matante... ma

chère tante... vous qui avez dessiné...! Quoi...

vous nous conserviez ce secret à nous deux !...

Quoi... vous vous êtes souvenue... Suzanne!..»

— Je suis discrète, répondit-elle, et je n'ai

rien oublié!...

Puis elle rejoignit en courant son mari.

XXIIf

La mut i)rccédeiitc, Gustave de Bllssi^^es nvail [)('Ai domii ; ses tempes semblaient s'être Iraiislbrmées en deux pianos qui tout seuls réptHaient incessamment à son oreille, à son espiil, à son cœur, toutes les mélodies jouées ou chantées par Suzanne.

Il rêva celte nuit-là (pi il se déroulait devani ses yeux uu<^ inlciniinahlr jan'elièi'e. l'Ose, sur l:Kpielie étaient réeri'[iit'in<'Mi représentés tous

les souvenirs de sa jeunesse ayant rapport à Suzanne.

On ne sera donc pas surpris de le retrouver le lendemain matin dans le kiosque de la terrasse, inquiet, fiévreux et murmurant avec une sorte de rage impuissante :

— C'est à en perdre tout sentiment de reconnaissance et d'honneur!... c'est à en perdre la tète vraiment... oui... c'est à en devenir fou!

— N'est-ce pas, môsieiir?... répliqua la voix indiscrète de 3Ialicorne, qui s'insinuait à pas de loup dans le pavillon, et qui en referma précautionneusement la porte derrière lui.

Depuis deux jours, l'époux de Célanire vivait dans une permanente exaspération.

A chaque instant, révolté par ce qu'il croyait entendre ou voir en rôdant autour des deux jeunes gens, sans cesse chei chant à exciter la jalousie de son maître qui ne voulait pas absolument être jaloux, il lui répondait avec ingénuité lorsque le bonhomme le lançait vertement , el l'accusait d'avoir le diable au corps :

— Que voulez-vous, inôsieur?... C'est que je pense à Célanire!... c'est que je ne peux pas voir un mari sur le point d'être... enfin, je m'entends... suffit!... sans me figurer que c'est encore ! . . . Ah !.. .

Toujours battu de ce côté, Malicorne avait tenté de mettre dans son parti Marinou. Çà avait été une bien autre affaire!

— Troun de l'air!... s'était lestement rebiffée la vieille Marseillaise. Pouvez-vous bien parler ainsi de notre maître ! Vous êtes enrage, ma parole d'honneur! et l'on ne devrait pas vous permettre de sortir sans muselière... dans les grandes chaleurs surtout... c'est dangereux!...

— Femme du Midi!... vociférait l'irascible Malicorne.

— Itagasso!... poursuivit nonobstant Marinou. Prétendre (|ue monsieur pourrait être... ce que vous avez été.... ce que vous serez toujours... Oui... hunnnc du Nord... vous avez

une figure à ça... vous étiez prédestiné à la chose... Péccaïré... vous Fêtes de naissance, comme il y en a qui naissent bossus!... Ça rime...

Et, en l'appelant tout net de ce nom qu'on imprimait au temps de Molière , elle le flanquait par les deux épaules à la porte de sa cuisine, dans laquelle, du reste, elle se claquemurait, depuis l'arrivée de Gustave, avec une étrange obstination, elle qui pourtant l'aimait d'une si folle passion, elle d'ordinaire de si vagabonde humeur.

Malicorne cependant, de plus en plus furibond, avait osé aborder Suzanne elle-même avec un édifiant sermon en trois points sur la fidélité conjugale.

Dès l'exorde, malheureusement, la jeune femme était partie d'un grand éclat de rire, rt le reste du discours fut perdu pour la postérité.

De guerre lasse enfin, ce vieux maniaque cpii réellement croyait avoir dans la maison Caban-

L\ JAKRKrinUE ROSK, T. '2. {2

lous une sorte de mission providenlielle, résolut de se rabattre sur son ancien locataire, espérant le dégoûter (sic) de sa tante, à force de lui en dire du mal.

Le moment qu'il choisit pour l'exécution de te grand dessein se trouvait on ne peut plus propice.

Gustave en était arrivé à ces délirantes alternatives d'admiration et d'envie, de dévouement et de colère, d'amour et de haine... haine, hélas!... qui du cerveau descend aux lèvres, mais jamais des lèvres au cœur !

De plus, à la minute précise où Tox-conciergc pénétrait dans le pavillon, le pauvre jeune homme venait de s'écrier : C'est à en devenir lou!...

Or, ce cii coi'respondait adniii'al)l(Mneiil à la situation personnelle de Malicorne.

— N'est ce pas!... i'épéi:i-t-il donc oulrecui- (lammenl, n'est-ce pas, niôsicur! Une grisellc parvenue!... une vilhigeoisc que nous avons

vue arriver à Paris pour ainsi dire incognito! Une petite intrigante, enfin, qu'on ne connaissait ni des lèvres ni des dents...

— Malheureux!... interrompit sévèrement le jeune homme indigné. Osez-vous bien... devant moi... parler ainsi d'une jeune femme si digne de nos respects, si charmante, si parfaite...?

— Je ne dis pas..., balbutia le calomniateur, s'apercevant dès le premier pas qu'il allait faire fausse route. A la première vue, ça fait cet efTetlà... C'est jeune, c'est gentil, c'est câlin... Mais à l'user, môsieur!...

— El CCS talents..., continuait Gustave en se parlant à lui-même, ces talents venus si vite et que chaque jour je découvre en elle!...

— Pour ça, poursuivit Malicorne avec la plus consciencieuse naïveté du monde, pour ça je suis de votre avis... mais, avec des maîtres...! Tenez, môsieur!... moi qui vous parle... je serais peut-être devenu très-fort sur la cla

linetle... si l'on m'avait inculqué remboucliure (le cet instrument...

Le mot demeura sans effet; Gustave n'écoutait plus et marchait à grands pas dans le pavillon.

L'ex-concierge le suivit, tout en l'observant en silence, durant quelques allées et venues; puis, se frappant le front tout à coup, et comme un prophète inspiré qui va mettre en avant les grands moyens :

— Et le petit?... reprit-il de très-loin. C'est bien une autre histoire!... le petit... qu'est-ce que vous en dites?...

— Je dis..., éclata Gustave en s'oubliant à son tour, je dis que c'est une horreur... uru^ indignité!...

— N'est-ce pas?... fit victorieusement Malicorne. N'est-ce pas, môsieur?... C'est aussi mon opinion!...

— El cependant..., poursuivit (iustave qui se pailiHt k lui-mèmf' rt ne savait, en censé-

quence, plus trop ce qu'il disait; cependant, à la voir... jamais on ne se douterait... Me tromper ainsi!...

— Et moi donc!...

Après cette dernière excentricité, iMalicorne s'en fut écouter longuement à la porte et aux fenêtres, afin de s'assurer que personne ne se trouvait aux alentours; puis, revenant vers Gustave étonné, de ce pas mélodramatique dont marche le père Sournois dans les Petites Bail aide s :

— Aussi, murmura-t-il sourdement, quoiqu'on me l'ait bien défendu, je m'en vas vous dévoiler tout le mystère !

— 11 y en a donc un?...

— Et un énorme!...

— Que vais-je apprendre?... ne put se délondre de murmurer le jeune homme.

— Au diable la défense de l'oncle! grommelait de son côté Malicornc ; d'ailleurs, c'est pour son bien, à c't homme!...

Puis, tout haut et avec les circonlocutions oratoires les plus captieuses :

— Je risque ma place, reprit-il, car si monsieur venait à savoir que j'ai découvert le pot aux roses en faisant jaser les commères du voisinage... et surtout que je vous ai révélé la manigance... dame... il me l'a promis... il mo chasserait!... Mais lorsque je vois un brave garçon comme vous îi la veille d'être ensorcelé...

— Ensorcelé!...

— C'est plus fort que moi... oui... On a des yeux, pardine ! . . . eldes oreilles aussi ... Chut !.. .

— Eh bien?...

— Eh bien... ce petit... leur petit... ça n'est pas leur petit!...

— Je ne comprends pas. . .

— Madame vous fait des mamours à c'ile heure... méfiez-vous-en!... Cet enfant-là... ils sont allés le chercher tout fait îi Paris...

— Mais pourquoi... dans quel but?...

— Pardi!... ça se devine de reste, pour mieux vous souftler l'héritage de votre oncle, pour vous ruiner plus complètement de fort encombre!... Aussi, en voilà une de tante que vous devez détester, exécrer, abominer!...

Et Malicorne en même temps se frottait les mains, tant il était convaincu de spirituellement arranger les choses.

— Je n'en puis revenir ! refléchissait le neveu . Comment!... cet enfant qu'ils paraissent tant aimer l'un et l'autre... ce n'est pas celui de mon oncle...?

— Pour ce qui est de ça... j'en réponds, affirma l'ex-concierge.

— Ni de ma tante...

— C'est autre chose !...

— Ciel!...

— Un fruit de l'amour, quoi!... osa effrontément insinuer Malicorne. Votre brave homme d'oncle est si facile h mettre dedans!... Et je gagerais bien qu'avant le mariage... peut-ôtre

même après... mademoiselle Suzanne... ou madame Cabantous...

— Taisez-vous!... interrompit impétueusement Gustave, à la fin révolté; pas un mot de plus... Je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire... C'est impossible... non... cent fois non!... Vous êtes un vil calomniateur... Et Suzanne... oh... Suzanne est la plus honnête comme elle est la plus charmante de toutes les femmes!...

— Merci !... s'écria tout à coup du seuil du pavillon la voix émue de la jeune femme outragée, merci, Guslave... merci!...

Dès la première syllabe, les deux hommes s'étaient retournés en même temps, ils avaient rougi en reconnaissant Suzanne.

— Elle était là! lit tout bas le jeune homme avec un certain embarras.

— Elle écoutait!... frémit Malicornc cncherchaiil un liou de souris pour s'y fourrer tout ciilier.

— Laissez-nous!... lui commanda la jeune femme avec une froide et digne autorité.

L'ex-concierge ne demandait pas mieux que de disparaître, et il s'enfuit aussitôt.

Mais, calculant à sa façon les inévitables conséquences du tête-à-tête qui se préparait entre la tante et le neveu, il courut en toute hâte aviser l'oncle de ce péril nouveau, de cette nouvelle horreur.

Après que Malicorne eut quitté le kiosque de la terrasse, il y eut un long silence qu'aucun (les deux jeunes gens ne semblait devoir oser l'ompre le premier.

— Suzanne!... supplia enfin Gustave, parlez maintenant... oh... parlez!

— Qu'ai-je à vous dire de plus? n';pli(pia siinj)lement Suzanne. Ne vous ai-je pas remercié déjà de m'avoir délcnduc? Et c'est bien

ela, Gustave!... surtout de vous refuser à roire... oh!... oui... très-bien!...

— Non, Suzanne!... reprit le jeune homme n faisant un pénible effort ;sur lui-même, on... car au fond des calomnies de cet omme il y a néanmoins quelque chose de rai... quelque chose qui m'afflige profondément... et qui m'indigne contre vous.,.

— Je ne comprends pas...

— Vous vous déliez donc bien de moi... vous [16 haïssez donc bien, qu'après vous être si ort empressée de quitter Paris... de devenir a femme de mon oncle... vous avez en outre ntroduit dans cette maison un incompréhenible attachement qui semble devoir m'enlever e peu qui me reste encore de la tendresse de non oncle...

— Monsieur...

— De mon père!... oui, madame. Et ne sup

)Osez pas qu'il s'agisse entre nous d'une ques-

ion d'argent... ce serait mal me juger ii votre

tour!... Que m'importe son héritage?... Je suis jeune, je ferai fortune, j'ai l'avenir!... Mais, en dépit des égarements d'une jeunesse aujourd'hui déjà réparée; j'aime mon oncle... entendez-vous, madame... je le respecte et je l'aime comme un père!... Et la preuve en est qu'à Paris , dans notre mansarde , tout en me refusant à une condition que je jugeais alors tyrannique, après son départ, après le vôtre... j'ai rompu immédiatement avec ma folle existence d'étudiant, je me suis mis au travail avec une force de résolution qui ne s'est plus démentie, et sans un duel fatalement rencontré... par hasard...

— Je le sais!... interrompit Suzanne avec un sourire empreint d'une sorte de tristesse.

— Comment?... demanda Gustave.

— Ne suis-je pas votre tante?... Et sitôt que nous avons eu connaissance de cette horrible blessure, à la suite de laquelle vous avez failli mourir... j'ai (piillr Ilyèi'cs avec monsieur Ca-

bantous... nous sommes accourus à Paris dans cette maison de campagne où l'on vous avait transporté... nous étions là, toujours à votre chevet... durant ce long délire...

— C'était elle!... interrompit à son tour le jeune homme, en fermant ses yeux comme éblouis par les nouveaux horizons que lui dévoilait tout à coup cet aveu. Oh!... je me souviens... je me souviens!... Cette douce apparition... ma bonne fée... Ah!... ce n'était donc pas un rêve !...

— C'était tout simplement un secret!... poursuivit gracieusement la jeune femme. Mais vous m'accusez de vous haïr... et malgré ma promesse, malgré l'ordre de mon mari, il faut bien que je me défende de cette odieuse inculpation; il faut bien queje vous dise que s'il n'eut dépendu que de moi, au lieu de rester obstinément invisibles , nous nous serions tous les deux révélés à vous... et qu'à Lyon du moins, si ce n'était à Paris, votre oncle vous eût immé-

dîalemeiit rouvert ses bras. Mais malgré toutes mes prières, il fut inflexible, et sitôt que vous fûtes hors de péril à Paris, tandis que vous nous cherchiez encore sans douteautour de la vieille cathédrale lyonnaise, nous étions déjà remontés en chaise de poste et nous galopions

vers Hyèrcs!...

— Oh !... je comprends... je comprends tout à présent!... s'écria le pauvre jeune homme éperdu, qui luttait en désespéré contre l'irrésistible attraction qui le poussait aux pieds de sa tante. Vous vous êtes cachée, vous m'avez fui... mais avec cet enfant... avec cet enfant qui vous est complètement étranger, n'est-ce pas?... n'est-ce pas, Suzanne?...

— Peut-être pas autant que vous le siq» posez!... répliqua-t-elle sans rougir avec un accent étrange.

— 11 sci'ail viai?...

— AlleiKh'/,!...

Et après une sorte ûe doulourrux silence, et

avec une profonde émotion dans sa voix toute })leine de larmes :

— J'avais une sœur..., raconta lentement Suzanne, une sœur un peu plus âgée que moi, une sœur qui avait pour ainsi dire remplacé des notre enfance la mère que nous avions à peine connue!... Imprudente et rieuse fillette!... Malgré mes conseils, mes supplications, mes pleurs... elle quitta deux années avant moi la vallée de Montmorency... Ainsi que l'héroïne de cette romance qui vous a si douloureusement ému l'autre soir, les plaisirs do Paris affolèrent son pauvre cœur de dixsept ans!... Ainsi qu'elle, elle se nommait Miiguette!...

— Muguette!... répéta spontanément Gustave, en cachant sa tète foudroyée dans ses deux frémissantes mains.

— Un jour enfin, poursuivit Suzanne de plus en plus désolée, Muguette se ressouvint de sa sœur!... Les rires et les amours s'étaient

envolés!... la vie s'éteignait dans l'abandon, dans la miscM'e et dans les larmes! Malheureusement, sa lettre ne pouvait pas me parvenir à Hyères, et surtout sous mon nouveau nom. Mais je la retrouvai à Paris, un matin où, tandis que vous reposiez dans cette campagne voisine de Montmorency, je m'étais fait conduire par votre oncle dans l'ancienne maisonnette de mon père. Nous courûmes aussitôt au quartier latin... j'arrivai près d'elle... et là, tout d'abord, j'aperçus un pauvre petit orphelin qui ne devait jamais connaître son père... et dont la mère allait mourir!...

— Eh!... quoi... cet enfant... ce Gustave... c'est le fds de Muguette!...

— C'est le vôtre!...

— Grand Dieu!...

— Comprenez-vous, monsieur . . . , conclut on éclatant on sanglots la jeune femme, comprenez-vous maintenant [tourquoi cet nifanl m'est si chei!... pouirpioi je l'ai fait recueillir, ado[)-

ter, aimer par votre oncle!... pourquoi nous l'avons nommé Gustave... et pourquoi jamais... non jamais... il ne nous quittera plus!...

— Suzanne!... sanglotait le jeune homme non moins terriblement affecté. Oh !... pardon, pardon... Mais elle... elle... Muguette?...

— Ne le savez-vous pas?... N'avez-vous donc pas été prier sur l'humble tombe du Père-La- Chaise! Prier et pleurer!... et vous le pouviez sans remords, Gustave... Vous n'êtes pas coupable de la chute de Muguette... C'est vous, au contraire, qui lui aviez loyalement tendu la main... Elle est morte, non pas en vous pardonnant, mais en vous bénissant!... morte bien jeune, hélas! mais morte souriante et rassérénée, car elle savait qu'en moi son fils avait désormais une mère!... son fils et le vôtre!... Oh!... oui... Gustave... oui... vous pouvez, sans crainte pour lui, la prier, et elle vous entendra... soyez-en sûr... car elle veille sans cesse autour de son berceau... car elle habite

Page 1