‹ La jarretière roseChapitre 3 sur 12 · OD · texte numérisé non relu

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Depuis la révélation de Malicorne, depuis la muette et douloureuse stupéfaction de ce bon vieillard qu'elle s était déjà prise à aimer, depuis surtout la menace du terrible interrogatoire qu'elle allait subir , la pauvre fillette ne savait plus que devenir. Interdite, immobile, frissonnante, elle eAi voulu pour beaucoup pouvoir rentrer sous terre.

L'oncle Cabantous la réveilla tout à coup, en s'écriant d'un ton qu'il s'efforçait de rendre brusque et bourru :

— A nous deux, maintenant... mademoiselle... à nous deux!...

— Oui..., parvint-elle à articuler enfin, vous devez être en colère... contre lui... contre moi surtout... je le comprends.

— Non... mademoiselle... non... vous ne pouvez pas comprendre combien vous m'avez lait de mal.

— Ne m'accablez pas de vos reproches... ce n'est pa.s ma faute , monsieur; surlout nallcz

pas croire... Le portier vous l'a dit, je ne connais pas votre neveu... Avant ce matin, je ne l'avais jamais vu... tout à l'heure encore, au moment où vous êtes entré, je ne savais même pas qu'il voulût me faire passer pour sa femme...

— Quand vous parviendrez à me faire croire celle-là!...

— C'est bien facile cependant, monsieur... soyez assez bon pour m'écouter...

Et, avec la simplicité la plus charmante, elle lui raconta toute sa matinée.

— On se laisserait pourtant prendre à cet air de sincérité! bougonna le vieillard, en luttant déjà contre lui-même.

Puis, d'un ton bourru et sans s'apercevoir ({ue la coupable avait fini :

— Après? fit-il.

— Afin de le sauver de votre colère, reprit la fillette, afin surtout de vous épargner nn chagrin, je nie suis lue. Voilà tout mon crime...

mais est-ce que je pouvais faire autrement? il avait l'air si désolé... et vous si heureux!...

— Qu'est-ce qu'elle dit? grommela le bonhomme, presque charmé de nouveau, qu'est-ce qu'elle dit?

— Je vous en demande bien pardon, monsieur, poursuivit d'un ton de plus en plus na vré Suzanne. J'en suis déjà bien punie par la peine que j'en ai. D'ailleurs, ne m'a-t-on pas humiliée devant vous! Mais, n'en doutez pas, si je ne suis qu'une pauvre ouvrière, je suis du moins une honnête fille... Et, pour commencer, je ne veux plus de tous ces falbalas avec lesquels il m'avait déguisée malgré moi !

A cette digne péroraison, elle courut jeter dans le cabinet les élégants colifichets de Muguette et ne tarda pas à reparaître avec son bonnet et son tablier de paysanne.

En la revoyant sous ce simple accoutrement, qui la faisait si gentille, le vieillard eut un premier mouvement pour lui tendre la main.

Mais, se ravisant en toute hâte pour rentrer dans le rôle qu'il s'imposait malgré lui :

— Oh ! ricana-t-il d'un air d'incrédulité rébarbative; oh!... oh!... une honnête fille!

— Oui! s'emporta soudainement la Montmorencienne indignée, oui, monsieur... la fille d'un brave soldat!

— Parbleu!... j'en étais sûr... elles disent toutes la même chose...

— Mais... moi... je puis le prouver, monsieur!

Et, courant décrocher à l'un des clous planlés par Gustave un modeste petit cadre de bois noir qu'elle tendit fièrement au vieillard :

— Voici les états de service de mon père, poursuivit-elle, lisez! voilà ce qu'il était, monsieur... Quant à moi, je suis bien connue dans toute la vallée de Montmorency... Dieu merci! <'l jamais personne n'a pu dire...

— Qu'ai-jo vu! interrompit tout à coup Cabanlous, qui venait de lire d'un rapide regard

— OJ —

les gros caractères imprimés d'un vieux parchemin pieusement conseiTé sous verre. Joseph Malifas... né à Saint-Tropez, le... Mais je l'ai connu!...

— Vous, monsieur?...

— C'était mon remplaçan t ! . . .

— Votre remplaçant?...

— Et le troisième, qui plus est... en 180:2... un Provençal comme moi, un joli garçon... dans mon genre, et qui .se contenta d'une modique somme à une époque où partir îi la place d'un autre c'était lui vendre sa vie... Brave Matifas!... presque pour rien, il me donna la sienne...

— Vous voyez bien que c'était un honnête homme!...

— Bagassc. . . je ne dis plus non ! . . . se récria vertement Cabantous qui continuait de lire les états de service du père de Suzanne... Ah... ah... il est devenu sergent... à ma place...

— Oui... monsieur... à Marengo...

— A Marengo!... j'étais à Marengo... c'està-dire lui... mais puisqu'il me remplaçait?... Ah... ah... ça me fait plaisir tout de même d'apprendre que nous étions à Marengo!...

— Il y perdit un œil d'un coup de lance !...

— Vraiment..., fit le bonhomme avec une orgueilleuse naïveté. Vraiment... un œil... c'est mon œil qu'il a perdu là !...

— Plus tard..., reprit l'orpheline, qui ne pouvait se défendre de sourire à travers ses larmes plus tard... le lendemain de Champaubert... on lui coupa la jambe!...

— Celle-ci?... s'empressa de demander le vieillard en montrant sa jambe droite.

— Non..., précisa Suzanne; l'autre...

— Celle-là!... c'était ma jambe gauche!... Bref... j'en ai froid dans le fémur!...

Un peu plus, l'oncle Cabanlous se fi\t surpris à boiter.

— Enfin..., conclut Irislcment la jeune ou- \v\hv,, il y a dix huit mois, gardc-chassc du

-elbois de Montmorency, il est mort des suites de ses blessures... et de ses chagrins... Pauvre père î... jamais je ne l'avais quitté, moi!...

— Mort!... fit le vieux philosophe en tombant dans une méditation toute provençale.

Il est mort!... Et moi , j'existe... au grand complet... Et jamais je ne mesuisinquiété de ce qu'il était devenu... C'est mal, très-mal!... Car enfin, lorsqu'il laissait à ma place sur des champs de bataille glorieux... son œil d'abord... puis sa jambe... puis en réalité sa vie !... pendant ce temps-là, pendant qu'il laissait une fille orpheline... moi, tranquille propriétaire, j'arrondissais égoïstement le bien de mes aïeux... je vivais insouciant, sans regrets, sans infirmités, sans tristesse... moi... moi, qui lui dois tout, et mon bien-être, et ma santé... et mon intégralité!... sans compter le bonheur de respirer la brise de chaque soir à travers les orangers de ma terrasse... le bonheur de voir chaque matin mon beau soleil se lever à mon

riant horizon. . . le bonheur d'être enfin, de vivre, et d'aimer î... Et je serais quitte envers lui?... Oh !... non... non... Car c'est trop vraiment... oui, c'est trop de bonheur pour le peu d'argent que j'ai pu lui donner autrefois!... Pauvre remplaçant!... pauvre Matifas!...

Et le sensible vieillard essuya furtivement une larme.

— Ainsi..., revint murmurer tout doucement auprès de lui Suzanne, ainsi, monsieur, vous ne m'en voulez plus?...

— Moi !... reprit vivement Cabantous en la serrant derechef sur son cœur palpitant. T'en vouloir... à toi... mon enfant... h la fdle de Joseph!... oh... non... non... C'est à mon scélérat de neveu!...

La colère ayant à ce mot reparu dans les regards de l'oncle, la jeune fille se prit aussitôt à vouloir défendre le coupable.

— Il n'a pas voulu vous offenser non plus... il vous aime... Voyons... soyez généreux avec

tout le monde... Il faut lui pardonner aussi...

— Jamais!... Lui pardonner, moi... quand il est cause que j'ai pu soupçonner...

— Si je vous en priais bien!...

Malgré la douce voix et la séduisante attitude de la jeune fille, l'oncle Cabantous fut un instant sans répondre.

La bouche pincée, le regard absent, le sourcil en travail, il paraissait méditer sournoisement quelque grand projet.

Tout à coup cependant, enfin, il se frappa le front d'un air triomphant, comme s'il venait d'en jaillir une idée sublime.

Puis, d'une voix toute pleine de mystères et de malice :

— Lui pardonner?... s'écria-t-il. Eh bien... oui... peut-être... mais à une condition...

— Laquelle?... demanda curieusement Suzanne.

— Tu l'apprendras tout à l'heure... 11 mérite d'être puni... toi de môme, pour t'être

moquée de moi ce matin... Je liens ma vengeance ! . . .

— Parlez ! . . .

— Il faut d'abord me promettre de m'obéir...

— Je vous le jure!...

— Eh bien...

Mais, au lieu d'achever, l'énigmatique vieillard se retourna tout à coup et se prit à se répondre à lui-même,

— Au fait..., monologuait-il en arpentant à grands pas la mansarde. Au fait... elle est sage, jolie, spirituelle, pleine de qualités qui ne demandent qu'un peu de culture... et tout pousse si vite là-bas !... C'est une bonne petite femme de ménage... Je l'idolâtrais déjà tout à l'heure... et maintenant, maintenant que c'est la fille de Joseph...

— Mon Dieu!... répétait Suzanne eu h; suivant pas à pas d'un air ébahi, qu'est-ce donc... mon Dieu... Vous hésitez... vous ne juc répondez pas... En quoi faut-il que je vous

obéisse?... Ce sera donc bien difficile !...

— C'est..., repartit enfin le bonhomme en faisant tout à coup volte-face, c'est un moyen de payer à ton père son œil, sa jambe... et le reste !... c'est un moyen, en un mot, d'acquitter envers toi la sainte dette de la reconnaissance...

— Mais je ne vous comprends pas, monsieur?...

— Vous allez me comprendre tous les deux à la fois... Silence... voici monsieur mon neveu ! . . .

Gustave de Bussicres venait effectivement de rentrer dans la mansarde; mais il restait encore contre la porte, hésitant, embarrassé, plein de confusion et de trouble.

— Approche/!... commanda solennellement Gabanlous, approchez donc, monsieur... je sais tout...

— Oui..., murmura à demi-voix Suzanne, l';ii loiil Hit

— En ce cas, mon oncle...

— Ma détermination est prise... irrévocable... indiscutable!...

— Puis-je la connaître?...

— Vous avez voulu vous jouer de votre oncle... monsieur... je ne veux pas, moi, qu'il puisse être dit que vous ayez pu me tromper. Vous avez cru me mentir... vous ne m'aurez pas menti... voici votre femme!...

Saisissant à ce dernier mot la main de Suzanne, il la présenta solennellement à Gustave.

— Ma femme!... se récria celui-ci tout étonné.

— Moi!... fit celle-là toute stupéfaite.

— Quant au petit..., conclut le vieillard, quant au second mensonge, il deviendra plus lard également une réalité.

— Mais, voulut objecter Suzanne, mais je n'aime pas votre neveu... moi... monsieur!...

— Ça nv fail rien... ça viendra comme le prlit!. .

Puis, se tournant vers l'étudiant :

— Eh bien?.., tit-il, vous ne me remerciez pas... monsieur... vous ne tombez pas à ses pieds !

— Moi... je..

Tout à coup, des lointaines profondeurs de l'escalier, monta la joyeuse voix de Muguette.

Gustave s'arrêta tout net, songeant que le plus pressé maintenant était d'abord de sortir.

— Vous m'accorderez bien le temps de réfléchir..., reprit-il vivement; c'est pour mademoiselle surtout que je vous le demande... Jusqu'à demain, mon oncle... au moins jusqu'à demain matin!...

— Soit... monsieur... Demain matin, avant neuf heures, venez m'apporter votre réponse à rhotel de Marseille où je conq)te passer la nuit .. mais préparez vous à m'obéir. .. Troun de l'air!... car de Bussières ou non... je l'ai mis dans ma tête... Suzanne sera madame Cabantous, je vous le jure... quand je devrais poiir (;a l'épouser moi-mémo ! . . .

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