CD
— Vous, monsieur!.,.
— Vous, mon oncle... mais...
Cette fois encore, l'étudiant n'acheva pas, il venait d'entendre les petits pieds de 3ruguet(o trottinant menu sur le carré.
— La nuit porte conseil!... s'empressa-t-il lestement de conclure. Nous serons tous plus raisonnables demain matin. A demain, mon oncle!...
Et il disparut.
L'oncle Cabantous se retourna vers Suzanne, et la retrouvant plus interdite, plus embarrassée, plus rougissante que jamais :
— Oh... oh!... fit-il de son air le plus bonhomme, c'est la seconde hypothèse de mon uîtîmatinn qui vous épouvante à ce point... c'est la légitime horreur de me voir votre mari...
— Mon mari...
— Ou votre père... comme vous voudrez... Joseph m\a remplncé sous les drapeaux, il est
LA JXRHKTILRC HOSB, T. 2. îi
juste que je le remplace à mon tour auprès de
vous...
— Cependant...
— Silence aussi 1 . . . plus un mot ce soir. . . La nuit porte conseil, comme dit mon coquin de neveu. Réfléchissez. Mais je ne saurais vous dire à quel point vous avez ensorcelé le pauvre bonhomme Gabantous... Mais je l'ai mis dans ma tête... Troun de Tair!... je ne m'en retournerai pas tout seul Ik-bas... Il faut que nous ne nous séparions plus, Suzanne... car, je ne sais pas pourquoi, vous me semblez essentielle maintenant au bonheur de ma vieillesse!... Arrangez-vous comme vous voudrez, c'est ainsi . N'importe îi quel prix , je veux vous emmener avec moi... N'importe à quel titre, je veux que vous soyez heureuse!... A demain donc, mon enfant... à demain !...
Là-dessus, sans rien vouloir entendre, il leprit sa canne et son chapeau ; puis, après un tout paternel baiser sur le IVunl si pur de la
jeune fille, il s'en alla, tout en marmottant dans sa barbe grise.
La nuit, du reste, commençait à venir; pour la première fois depuis le matin, Suzanne se trouva seule et libre dans sa nouvelle demeure.
YII
Il faut en convenir, la journée que nous venons de raconter tant bien que mal avait été j)Our Suzanne une étrange journée.
Partie le matin de ce frais vallon de Montmorency dont elle ne s'exilait qu'à regret, arrivée toute tremblante d'émoi dans cet immense Taris qu'elle connaissait h peine, tombée tout (r;ii)Oi(l dans le vaudeville du déménagement, puis dans le drame df ronde d du ncvou,
étourdie par le babillage de celui-ci, émue par le chagrin de ce bon vieillard auquel elle était cependant tout à fait étrangère, bouleversée en dernier lieu par l'évocation de l'ombre paternelle, par cette espèce d'adoption qui lui rouvrait les portes, depuis si longtemps closes pour elle, de la famille, surtout par cette double proposition de mariage qu'on lui mettait sur la gorge ainsi qu'une paire de pistolets, Suzanne fut un instant avant de se reconnaître dans ses idées, dans ses sentiments, dans ses souvenirs. — C'est qu'il parlait pour tout de bon ! murmu ra--t- elle enfin, le front appuyé dans sa petite main blanche. C'est qu'il a l'air joliment têtu... pour le moins autant que feu Martin... qui a fait voir ma jarretière rose à ce jeune homme!... Il est gentil tout de même ce jeune homme!... Et puis si comme il faut, si gai, si bon... j'en suis certaine, au fin fond du cœur! Ça ferait un fameux mari... Allons donc!... Folle que je suis, est-ce que c'est passible...
Lui, un monsieur... avec moi, presque une paysanne!... Il ne voudra pas de la pauvre Suzon, comme on m'appelait là-bas!... Oui... mais si le neveu me refuse, restera l'oncle... le têtu... un vieillard... c'est vrai... mais si peu hiver encore... si commencement d'automne avec des revenez-y du printemps!... Et puis tant de bonté!... Me voilà presque comme lui; je l'aime déjà tout plein... mais comme j'aimais mon père. Tandis que l'autre, le neveu, le jeune homme... Ah... c'est une folie... Pauvre brave homme d'oncle Cabantous, va!... Je ne sais pas... mais il me semble que je ne suis plus comme ce matin... toute seule au monde!...
Puis, sa pensée cessant de se formuler en paroles... elle s'enfonça de plus en plus dans \[\ fantasmaiçorie méditative, avec de petites moues à demi voilées, avec des regards qui ne voyaient plus, avec des mouvements de bras, de pied, de lélc et d'épaules, si mélancoliques
et si mutins, si tristes parfois et si charmants toujours, qu'ils durent faire sympathiquement sourire tous ces invisibles anges qui assistent, dit-on, aux pures rêveries des jeunes filles.
— C'est qu'il faudra ]X)urtant être décidée demain matin...! s'écria-t-elle cependant au bout d'un gros quart d'heure. Que vas-tu résoudre, ma pauvre Suzon?... Que faire?...
Alors, et comme se ressouvenant tout à coup, elle courut à sa commode de noyer, en tira un petit coffret en paille, de ce coffret enfin une grande lettre cachetée de noir, sur laquelle l'orpheline laissa tomber presque aussitôt une larme... sur laquelle il y avait écrit en gros caractères inexpérimentés ces trois seuls mots : Pour ma fille!...
Mais, au moment de briser le cachet, elle parut soudainement changer de résolution» remit pieusement la lettre dans le coffret, et le coffret dans la commode, en murmurant avec une expression étrange ;
— Pas ce soir... non... j'ai comme peur!... Demain seulement... c'est cela... Et pas moi!...
Un instant plus tard, la grisette allumait sa petite lampe, allait et venait en rangeotant par la mansarde; puis, enfin, brisée par tant d'émotions et de fatigues, passait dans le cabinet qui lui servait de chambre à coucher et s'agenouillait auprès de son chaste lit de bois blanc pour la prière du soir.
Je ne trouve rien de plus touchant, rien de plus digne de douce admiration et de saint respect, que l'attitude suppliante et recueillie d'une âme vierge encore, qui s'élève, à Theurc silencieuse toujours du crépuscule ou de l'aube, vers son divin Créateur dont elle porte encore rnni(pic empreinte!
Suzanne récita d'abord h haute voix la prière que chacun a sue; puis, s'oubliant presque ellemême, elle intercéda longuement pour une mSrc dont elle semblait à peine devoir se rappeler Icscmbrasscmenls, pour le glorieux inva-
lide qui plus tard avait aussi quitté sa fille, en dernier lieu pour une sœur aimée, qui vivait encore... elle!... et dont le souvenir, quelque peu l'empli d'amertume , vint clore en ces termes la virginale oraison :
— 3Ion Dieu... couvrez de votre toute-puissante protection cette pauvre pécheresse bienaimée... Soyez assez bon pour dire à vos anges de l'inspirer encore... n'importe où elle sera... n'importe ce qu'elle serait!... Et s'ils ne peuvent plus la ramener à la sagesse, à la religion, à l'innocence... qu'ils conservent du moins dans son âme et sa bonté native et le souvenir de sa sœur... qu'ils la conduisent entin, par une route exempte de trop cruels désenchantements, à la fortune qu'elle ambitionnait, au plaisir qui l'a rendue folle, au bonheur tel que l'avait rêvé mabien-aimée sœur!
Cette sœur dont l'orpheline était également séparée, non pas par la mort, mais sans doute par une ûuitc !... cette fille aimée de la mère de
Suzanne, nous pouvons déjà le dire au lecteur, c'était la compagne regrettée dans les premiers chapitres de notre roman, l'autre elle-même sans l'abandon de laquelle Suzanne n'eût jamais quitté son vallon natal î
Mais revenons, s'il vous plaît... et vivement, à notre héroïne.
La voici qui se relève, pacifiée, rassérénée, purifiée davantage encore, s'il était possible, par la prière.
La voici qui se déshabille pudiquement, après avoir fermé l'unique lucarne de sachambrettc, et qui se couche toute rose entre ses draps tout blancs.
La voici qui clôt sa paupière, souriante encore, endormie déjk de ce céleste sommeil des consciences sans reproche, et se fredonnant elle-même ce soir-là, d'une voix qui va s'étcignant peu à pfu, la douce chansonnette inédite que jusqu'alors lui chaulait chaque soir au village un rossignol ami...
Dormez en paix, sainte Suzanne!...
Lorsque l'oncle Cabantoiis frappa le lendemain malin à la porte de la mansarde, sa toilette était terminée depuis longtemps, ainsi que celle de la nouvelle et charmante locataire.
Suzanne courut ouvrir au vieillard avec le joyeux empressement qu'on met à recevoir un hôte qui vient vous visiter tous les jours; mais elle se recula presque aussitôt, surprise autant qu'attristée de l'air malcontent et chagrin du visiteur attendu.
— Oh, mon Dieu!... ne put-elle retenir. Monsieur Cabantous, qu'avez- vous donc!...
— J'ai que mon coquin de neveu semble se faire un malin plaisir de contrecarrer tous mes plans, de détruire mes plus chères espérances! Lecroiriez-vous... Suzanne... il refuse!...
— Oh !... fit la grisette d'un ton qui voulait dire: Je m'y attendais, et qui peut-être bien au fond du cœur se fût traduit par : C'est dommage!...
— Gardez-vous de croire cependant que ce refus soit insultant pour vous, mademoiselle. Oh... c'est un gentilhomme que monsieur mon neveu... il y met des formes... Du reste, voici sa lettre...
Suzanne la prit et la lut, tandis que le vieillard allait adosser sa canne ;i la muraille.
Gustave s'excusait d'aboid de manquer au i-endcz-vous, mais il était fermement résolu de fuir toute discussion. Il reconnaissait ses loris, il les rogrctlail sincèrement, mais il m
— 8i — pouvait accepter un mariage qui lui était imposé comme une punition d'écolier. Il n'avait rien à objecter personnellement contre mademoiselle Suzanne; mais il ne la connaissait pas, elle ne l'aimait point. Il terminait en déclarant qu'il allait se remettre au travail, et que, bien décidé à ne reparaître devant son oncle qu'avec le titre de docteur, il se regardait comme certain d'obtenir alors son pardon... etc., etc. xMille choses aimables pour la jeune fille, mille choses respectueusement câlines pour le vieillard, mais, en somme, un
refus.
— Troun de l'air 1... s'écria Cabantous en aplatissant son chapeau sur la commode. Il se moque encore de moi, le drôle !... Mais je n'en aurai pas le démenti. Vous savez ce dont nous sommes convenus, Suzanne... J'ensuis fâché pour vous... mais il faut que vous soyez ma
femme ...
— Parlez-vous sérieusement, monsieur?...
domanda Suzanne après un silence.
— Oui... répondez-moi de même...
La jeune fille regarda longuement le vieillard, dans les traits duquel rayonnaient en ce moment toute l'aimante bonté, toute la loyale franchise de son caractère.
Puis, avec une émotion contenue, avec une dignité profondément sentie :
— Monsieur, reprit-elle, mon père m'a remis au moment de sa mort une lettre cachetée de noir, avec prière de ne l'ouvrir que s'il m'arrivait de me trouver dans une circonstance grave, extraordinaire, presque désespérée..
— Je comprends... mon enfant... le jour est venu de briser ce cachet... Où se trouve cette espèce de testament?...
— Il est là..., répondit la jeune fdle en courant à la commode, au coffret... Le voici...
— Ouvrez cette lettre!...
— Jo n'ose pas... monsieur!... lit Suzanne avec une apj)rélicnsion étrange. Et vous m'inspirez une (elle coiiliance, que je vous prie de
la lire avant moi... pour moi. Si elle ne renferme qu'un bon conseil, une sage pensée qui doive augmenter encore le respectueux amour que je veux toujours conserver à celui qui l'a écrite, vous me la lirez ensuite à haute voix. Mais, si, comme me l'a fait pressentir mon père mourant, elle renfermait une sorte de secret qui dût briser quelque chose entre nous... quelque bien que dût me faire cette révélation, quelque ser\ûce qu'elle dut me rendre... anéantissez devant moi cette lettre... monsieur... et que jamais je n'en connaisse le contenu... Lisez ! . . .
Il y avait tant de solennelle émotion, tant de dominante autorité dans le geste , dans le regard, dans la parole de l'orpheline, que le vieillard en subit l'irrésistible influence, et qu'après une courte hésitation silencieuse il brisa le cachet.
Le seul intérêt d'une tendre curiosité anima sa physionomie durant la lecture de la première
page; mais à peine eut-il tourné le feuillet qu'une révolution soudaine bouleversa tous ses traits, et que, laissant échapper la lettre de sa main, il tomba lui-même sur le carreau, comme frappé de la foudre.
Stupéfaite, épouvantée, Suzanne s'empressa de secourir le vieillard.
Elle parvint à le rappeler enfin à la vie, h l'aider à se relever, à l'asseoir dans son grand fauteuil, à lui faire rouvrir les yeux...
Mais ce fut tout.
Pas un mot, pas un geste , pas un regard ([uï pût fournir explication à cette incompréhensible catastrophe.
Excepté toutefois la lettre qui semblait la cause de tout le mal... la lettre ouverte et gisant encore à tori'o... la battre (pic le regard errant de Suzanne aperçut tout à coup,({u'aussitot sa main se i)encha pour saisir.
.Mais, pbis prompte .sans doute ou plus intér-essée (jmc I;i sicmif, mic nulic uv.ûn l'av.'iit saisir déjà.
C'était celle du vieillard qui venait de se i^dresser spontanément, qui s'empressait de cacher la fatale lettre dans son sein avec un mouvement qui semblait tenir de la folie, et qui, pâle maintenant, méconnaissable, transfiguré comme par une grande douleur ou par une immense joie, disait à l'orpheline avec une voix empreinte d'une suppliante autorité , d'un incommensurable amour :
— Plus tard... Suzanne... plus tardl... A votre tour, il faut me croire sur parole... mon enfant!... Tout est bien changé entre nous... allez... Ne m'interrogez pas maintenant!... mais promettez moi confiance entière, aveugle foi!... Par le peu de tendresse que j'ai pu vous inspirer jusqu'à présent... par la mémoire de votre mère que je me trouvé avoir aussi connue... par le souvenir de votre père à qui je dois bien plus encore que je ne le pensais... Suzanne... jurez-moi de me suivre partout où je vous dirai d'aller!... En toutes choses, et
J,X JIRRF.TIKRK ROSE. T. "2. (3
sans chercher à pénétrer le sentiment qui me guide... Suzanne... jurez désormais de m'obéir!...
Il y eut un silence plus long encore que le premier, plus rempli de choses sans noms, plus traversé de regards lisant dans les âmes.
Immobile, oppressée, béante, la jeune fille contemplait fébrilement le vieillard, qui semblait la fasciner du geste et des yeux, ainsi qu'un magnétiseur sublime.
Tout -d coup enfin, portant la main à son cœur comme si elle venait d'y ressentir une vibration inconnue, et avec l'invincible élan d'une abdication résolue :
— Parlez! dit-elle. Que faut-il faire?... me voici prête!...
ÏX
Quelques jours après, étonné de ne pas avoir reçu de nouvelles de son oncle, mais n'osant s'aventurer encore à Thôtel de Marseille, Gustave se décida cependant à pousser une reconnaissance jusqu'à son ancien domicile.
Au vasistas de la loge du concierge, il se retrouva face à face avec Malicorne.
— Bonjour, môsienrl... fit le Cerbère édenté, d'un air lamentable et morne.
— Eh bien... papa Malicorne?
— Eh bien... môsicAir Gustave, l'autorilé croit avoir retrouvé les traces de Célanire et de son ravisseur... Paraîtrait qu'ils sont partis... pour le Texas!...
— C'est un peu trop loin pour courir après... Croyez que je prends bien part à cette catastrophe conjugale, infortuné Ménélas de la trop séduisante Célanire!... Mais, dites-moi, l'antre...
— Quelle autre?
— Celle de là-haut... Suzanne?...
— Partie également... enlevée par votre oncle, mais, à ce qu'on prétend, pour le bon motif...
— Comment!... celte menace de mariage... c'était donc sérieux!...
— Faut le croire. Encore une jeune femme ^t un vieux mari!... encore un hyménéc qui linira par le Texas!... Mais, que voulez-vous? ''•'""'""■!... Fis vouLse conjoindre en airivant
dans le Midi. C'est du moins l'opiiiiôn de tous les locataires de mon immeuble !...
— Impossible, vous dis-je... impossible!... mon oncle au moins m'aurait prévenu... N'a-t-il donc rien laissé pour moi?...
— Si fait... môsieur... votre clef... et cette lettre...
Gustave aussitôt s'empara de la lettre eude la clef, grimpa lestement les cinq étages , rouvrit la mansarde abandonnée par tout le monde, et s'assura que tout s'y trouvait exactement dans le même état qu'à l'heure où il en était sorti lui-même , sauf toutefois les tiroirs vides des différents petits meubles appartenant à Suzanne.
Cette première inspection terminée, Tétudiant décacheta la lettre, dont il s'échappa tout d'abord deux ou trois billets de banque.
(( Monsieur mon neveu, écrivait l'oncle, on dit h Hyères : Têtu comme un Cabantous. J'ai
fait ce dont je vous ai menacé. A votre tour de donner raison au proverbe, en exécutant ce que vous me promettez dans votre lettre, c'est-à-dire en ne revenant à nous qu'avec le titre de docteur. »
— A nous?... réfléchit Gustave. Bien décidément il s'en va l'épouser là-bas. C'est une plaisanterie qui me coûte un héritage!... mais ce n'est pas encore moi qui suis le plus à plaindre. Pauvre Suzanne!... si jolie... si jeune... quel dommage !
Mais presque aussitôt changeant de physionomie, et après avoir ramassé les banknotes :
— Bah!... conclut l'insoucieux carabin, il me reste l'avenir, le travail... et Muguette!..,
Bans la réalué bien plus encore que dans les
il pet des rapprochements mouis, des romans, il est des raip „^.i,,,ent invrai-
séries de destinées qui bont ^^almen
semblables. r,ic:tnve
A plus de vingt années de d.suncc.Gust
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""linsi a«e rex-Cabanlo«s de 1808, jusqu aj;;:;r;.«dian. avait Vécu de ccue folle v.e
de jeunesse où tout est festins , amourettes et créanciers.
Apprenant que l'oncle se mariait, et que l'hérilage par conséquent devenait de plus en plus hypothétique, les créanciers se rejetèrent sur le neveu, qui fut littéralement mis sur le pavé et pourchassé, de plus, à l'instar d'une bête fauve.
Et l'heure arrivait!
Qu'allait devenir notre pauvre oiseau déplumé?
Fort heureusement, dans sa détresse, il en tendit non loin de là gazouiller.
Il releva la tcte et aperçut un nid.
Par le trou de ce nid passait une jolie pclilc tète d'hirondelle hospitalière.
La brune tête de Muguette!...
Or, en fnit de nid surtout, quand il y en a pour un...
Voici donc notre héros enrôlé dans cette légion... li'op nond)i'euso, héhis!... (jui monte la c;arde h la mairie <lu treizième nrrnndissement.
Mugiiette méritait-elle mieux?...
Par la beauté, par l'esprit, par le cœur.. . oh î certes... oui!...
Mais...
C'était une grande pécheresse, c'était une Madeleine que Muguetteî...
Vouloir en faire une madame de Bussières, c'eût été plus qu'une folie.
Raison de plus pour lui rendre le bien-être auquel elle venait de renoncer si généreusement , pour acquitter en galant homme la dette de l'hospitalité , pour ne rompre du moins le présent qu'après avoir assuré l'avenir.
Ainsi raisonna Gustave, qui avait su conserver et garder au fond du cœur la loyale et délicate probité des Gabantous.
Il se mit donc au travail avec une telle activité, qu'aux premiers lilas du printemps il avait réparé tout le temps perdu.
Mais ne voilà-t-ilpasqu'à cette même époque, un certain soir, en revenant bras dessus bras.
dessous à travers les champs qu'empourprait le coucher du soleil, Muguette se pencha fripounement à son oreille, et y laissa tomber précisément les cinq mots avec lesquels autrefois Charlotte avait ensorcelé Cabantous :
— Ami... bientôt tu seras papa!...
— Diable!... pensa sur-le-champ l'honnête garçon, il me faudra travailler double?...
Dès le lendemain il était attaché à un hôpital.
Vers les premiers jours de l'automne, la faculté signait bel et bien le diplôme du docteur Cabantous XVIII.
Ce diplôme partitimmédiatement pour Ilyères.
Une lettre en revint, tout en joie, tout en fête, mais fort peu chargée, pécuniairement parlant, tant on avait hùte de revoir au bercail le neveu prodigue.
L'instant fatal cependant approchait.
— Dois-je écrire h mon oncle la vérité?... songea Gustave. Ce serait exactement le menson^'o que je hii faisais il y a un an!... Kt
puis... Muguette !... Non... Décidément je garde le secret sur ma paternité réelle, et j'aurai la douce satisfaction de pouvoir y suffire moi-même : ce sera ma récompense!...
Et Cabantous XVIII se mit en quête de son premier malade.
Par malheur, ce fut une danseuse de l'Opéra.
Un ex-carabin passé à l'état de lion par cause d'héritage, un des anciens compagnons de folies de Bussières, l'y avait mené en lui disant :
— Elle croit avoir la migraine... ce qui est fort disgracieux pour moi, qui... tu comprends?... Fais-lui donc prendre n'importe quoi dans n'importe qu'est-ce, et persuade-lui bien qu'elle est radicalement guérie. Voilà tout.
L'agaçante sylphide était on ne peut plus légère.
Gustave, nous avons oublié de le dire, était fort joli garçon.
L'ami rentra tout à coup, en un certain moment qui ne permit pas de douter que la guésison ne fût complète.
Mais, la jugeant par trop rapide, il s'emporta contre le médecin , fit l'impertinent (c'était un sot), reçut un soufflet, imposa un duel qui se passa dans le parc d'une petite villa qu'il possédait aux environs de Paris, et dans lequel Gustave fut transpercé d'outre en outre par un grand coup d'épée ; ce qui tendit à prouver une fois de plus qu'il est un dieu pour les fats et pour les sots.
Lorsque Gustave revint à lui, lorsqu'il commença vaguement à recouvrer le sentiment des personnes et des choses, la première fois que le regard rouvrit et ranima ses yeux encore éblouis, il reconnut avec un long étonnement qu'il n'était pas dans son lit, dans sa chambre, dans sa maison...
Où était-il?... pourquoi couché en plein jour?... Que s'était-i! donc passé?
L'étudiant avait beau se réitérer ces questions, sa mémoire alourdie refusait obstinément d'y répondre.
Vainement il referma les paupières , dans l'espoir d'y mieux voir en lui-même. Il ne se rappelait rien... rien qu'une violente douleur, un léthargique sommeil, un fantastique délire, à travers les souvenirs confus duquel à peine parvenait-il à ressaisir quelques fugitives images:
Celle de Muguette d'abord.
Celle d'un bon vieillard attristé, anxieux et morigéneur, qu'il ne pouvait s'empêcher de reconnaître pour l'oncle Cabantous.
Enfin, et surtout, celle d'une attentive et presque céleste jeune fille, qui ou que... Eh... oui... c'était Suzanne!...
En retrouvant ce nom, Gustave fit un brusque mouvement.
A ce bruit, quelque chose sembla se mouvoir dans la chand)re et tout à coup s'enfuir.
Quelque chose comme la léalisalion vivante
— 9U — de son rêve, comme une féerique apparition maladroitement effarouchée, comme le céleste frôlement des derniers plis déjà disparus d"une robe blanche î . . .
A cette vue, à ce murmure, ou plutôt à celte instinctive révélation , Gustave précipita vivement sa tète hors du lit.
Il se trouva face à face avec une vieille commère... garde-malade, s'il en fut... qui d'une main lui faisait signe de garder le silence et de l'autre lui présentait magistralement un bol de
tisane.
— Je suis donc malade î pensa tout aussitôt Gustave en portant à sa poitrine une main qu il trouva singulièrement amaigrie.
Cette main ne rencontra qu'un épais bandage, et sous ce bandage vint réveiller une douleur aiguë, une sorte de froid mortel.
— Blessé! murmura longuement le nouveau médecin. Oh... oui... je me rappelle...
Midi sonnait au môme instant à la pendule placée sur la cheminée.
— Blessé ce matin...
A peine achevait-il cette première hypothèse, que son regard se porta par hasard vers la haute fenêtre, à travers laquelle il aperçut une épaisse neige tombant sur la cime dépouillée des arbres blanchis.
— Grand Dieu! se récria Gustave à cet aspect. L'automne commençait à peine lorsque j'ai reçu ce coup d'épée... et nous sommes en hiver ! . . .
Après quoi, épuisé par ces premières émotions, il retomba derechef évanoui.
Dans cet autre et fiévreux assoupissement, il lui sembla revoir passer... non plus Muguelle cette fois... mais encore l'oncle Cabantous, mais toujours et surtout Suzanne!...
Au réveil, telle était Thallucinalion de ce rêve étrange, qu'il crut que Suzanne était là... tout près de lui... derrière les rideaux... prêtant une oreille anxieuse au biiiit de la respiration du blessé.
— ioi — :
Afin de la saisir, ou du moins dp la voir, il voulut s'élancer hors du lit.
Pas la moindre jeune fille!... pas même la garde-malade; rien que la physionomie faussement modeste de son innocent vainqueur.
— Sauvé! s'écria fastueusement celui-ci.
Enfin, vous voilà sauvé, mon cher Gustave... mais là... franchement... il a fallu bien du temps et ça n'a pas été sans peine!...
— Combien y a-t-il donc que je suis couché ici?
— Près de deux mois... mon bon.
— Deux mois. . . Juste ciel ! . . . Et Muguelte !
— Muguette... qu'est-ce que c'est que ça?...
— Eh quoi... vous ignorez...
— Tout ce qui vous concerne?... Absolument, mon cher ami. Je vous ai retrouvé sur I ^ boulevard; je vous ai conduit puis laissé chez ma maîtresse ; vous m'avez fait ce que vous savez bien; nous sommes venus croiser la bretle sous cette fenêtre. Je vous ai d'abord fait porter
sur ce lit, et pour conjurer le péril des poursuites judiciaires, je vous y ai le plus secrètement du monde conservé jusqu'à ce jour, en vous entourant de tous les soins imaginables... bien entendu... en convoquant à votre chevet tous les plus célèbres confrères de Paris.
— Et Muguette qui ne sait rien !... Muguettc qui depuis deux mois... Muguette qui pourrait croire... dans son étatî... Courez... envoyez... faites-moi venir promptement Muguette!...
— Tout ce qui pourra vous être agréable, mon cher Gustave.
Le lendemain, cependant, pas de Muguette!
— Elle n'était pas chez elle, prétendit le liwi, on y retournera demain.
— Ce soir... à Tinslant!...
— Comme vous voudrez, mon bon!...
Un domestique partit eftcctivcment: mais il u'était pas encore de retour à l'entrée de la nuit; i) faisait si grande neige celle nuit-là !...
Le lendemain, rami prétexta que niademoi-
selle Mnguette était déménagée, qu'on recherchait activement son nouveau domicile.
Deux jours plus tard, on n'avait pas encore retrouvé ses traces.
Une semaine tout entière se passa en déceptions de plus en plus douloureuses pour le convalescent, en prétextes de plus en plus évasifs de la part de l'hôte, chez lequel Gustave ne larda pas à remarquer un croissant embarras.
Plus de doute, on lui cachait quelque chose ! . . .
Mais... quoi?
Dans une situation aussi bizarre que la sienne, tout était admissible, tout devenait supposable.
Sorti le matin en promettant d'ùlre de retour pour le dîner, depuis près de deux mois il n'avait pas reparu; depuis près de deux mois on ignorait absolument ce qu'il avait pu devenir.
La pauvre Muguctte n'était-cllc pas en droit d'imaginer une trahi^son, un départ, une sépa-
ration éternelle!... La pauvre mère... car Muguette devait être mère à cette heure!... la pauvre mère, en ce moment terrible, ne devaitelle pas se croire lâchement abandonnée!...
Et alors...
Vingt fois déjà Gustave avait voulu se lever, courir lui-môme...
Car il connaissait sa Muguetle!... car il la savait si délicate, si impressionnable, si frêle... sa chère fleur!... car il se pouvait que...
Lorsque ces horribles craintes traversaient la cervelle en ébullition du blessé, il bondissait hors de son lit de douleur, et s'élançait follement pour sortir, fallûl-il passer par la fenêtre !
Mais il était si faible encore lui-même, mais le médecin faisait si bien sentir à Tauii que la moindre imprudence serait la mort, mais on avait imaginé chaque jour de si convaincantes promesses pour le lendemain, qu'on p;irvoiiail à lui faire enlcndi'o enfin raison, à le recoucher enroro, U ]o retenir toujours!...
Un matin cependant, rendu plus fiévreusement anxieux par les rêves de la nuit, par une sorte de pressentiment qui, bien autrement encore que l'épée de son ennemi, venait de lui faire froid au cœur, par le temps, d'ailleurs, qui s'écoulait sans lui ramener Muguette, Gustave profita de l'absence de la garde pour se glisser hors de son lit, pour revêtir à la hâte ses vêtements qu'il savait être là, pour sortir sans être vu de la petite maison, se traîner au risque de voir se rouvrir sa blessure, jusqu'à la route voisine, et de là, secondé cette fois par le hasard qui fit passer en cet instant une voiture où se trouvait une place vide, pour s'élancer, au péril de sa vie, vers le toit où pendait le nid sans doute désolé de ses amours!...
Cosl ici que la ressemblance, que le coup de deux (comme disent les joueurs) est vraiment extraordinaire avec les destinées des deux derniers Cabanlous.
Ainsi que l'oncle, le neveu reparut tout pal-
pilanl au quartier latin; ainsi qu'à ronde, ou
nqiondil au neveu :
— ConinK'iil... vous ne savez pas? mais voici quinze jours drjà de cela... Elle (îst morte!...
Eh... mon Dieu... oui... telle avait été la triste fin de la pauvre Muguette !
Nerveuse, irritable, frêle déjà de constitution, affaiblie par la folle vie qu'elle avait menée si jeune, la pâle fillette avait mis sa suprême espérance dans l'amour qui avait commencé sa réhabilitation, dans la maternité surtout qui devait l'achever.
Frappée subitement par l'inexplicable disparition de son amant, enfiévrée chaque jour davantage par la prolongation de cette absence qui semblait devoir être éternelle, courant tout le jour après des renseignements introuvables, attendant dans les larmes durant toutes les nuits d'un hiver rigoureusement précoce, Muguette était d'abord tombée malade.
Promptement aggravée par le désespoir, cette maladie avait bâté l'œuvre de la nature, et la terrible complication d'un enfantement prématuré était venue lui porter le dernier coup.
Elle était donc morte en se croyant trahie, morte désespérée, morte seule... absolument
seule!...
Non pas cependant; car, ainsi qu'on l'apprit à Gustave, des parents accourus de la province au suprême appel de la jeune mourante, avaient du moins assisté, consolé, adouci ses derniers instants.
Un vieillard... une jeune fille...
Mais quel était ce vieillard?... quelle pouvait être cette jeune fille?
Tout le monde l'ignorait, et Gustave ainsi que tout le monde, car jamais Muguette ne lui avait parlé de son pays, de sa famille!...
Quant à l'enfant... élait-il mort en naissant?... était-il même né?... N'avait-il pas eu j)0ur cercueil le sein de sa mère !...
C'est ce que nul ne précisa... ou plutôt, c'est «:e que n'osa pas demander (iustave, aprîs qu'on lui eul répondu :
— Allez prier sur sa tombr, c'est là tout va ipii vous reste d'elle!
Tels furent les tristes renseignements que recueillit le désolé jeune homme, après qu'il fat revenu du long évanouissement dans lequel l'avait tout d'abord plongé la première réponse.
Hagard, éperdu, fou de remords et de douleur, on eût dit que c'en était fait aussi de lui, qu'il ne se relèverait jamais.
Mais à peine eut-on parlé de la tombe de Muguette, qu'aussitôt il se retrouva debout, et qu'oubliant à la fois et sa blessure physique et sa blessure morale, il puisa dans l'excès même de la douleur assez de force pour se remettre en marche, pour se traîner vers le cimetière.
Il n'osa cependant y pénétrer qu'en tremblant, tant il craignait d'avoir à s'agenouiller sur la tombe du pauvre qui n'a pas même un ami, sur la fosse commune!
Mais non.
Ce fut une concession à perpétuité qui frappa son regard surpris; ce fut un petit jardin, tout }>lein de fraîches couronnes et de fleurs non-
velles; ce fut une touchante colonne brisée, sur le marbre blanc de laquelle le passant lisait avec émotion ces deux navrantes lignes :