ANS
Pauvre Mugnctte!...
Gustave s^agenoiiilla, pria, pleura.
Puis, relevant enfin la tête, il se demanda longuement quelle bourse avait pu payer ce terrain, quelle main avait mis lîi ces fleurs et CCS couronnes, quel cœur avait imaginé ce tombeau, et surtout cette épitaphe qui ne pouvait venir que de quelqu'un qui connût bien Mu guette, que de quelqu'un qui raimi\t comme clic méritait d'être aimée î...
Par malheur, avec les jolies pécheresses telles que Mu guette, c'est une enquête toujours pénible que celle du passé !
Gustave craignit donc d'altérer la pureté de ses regrets, et, sans s'obstiner à découvrir ce qu'il ne pouvait comprendre, une fois pour toutes il convint avec lui-même de considérer à l'avenir comme un de ces mystères religieux qu'il est interdit de pénétrer, l'espèce de mystère terrestre qui planait sur les derniers moments et sur l'inhumation de Muguette.
— D'ailleurs, se disait l'amant désolé, j'irai moi-même la questionner là-haut!... Oui... je veux la rejoindre bien vite... ne fût-ce que pour lui dire toute la vérité... ne fût-ce que poi^' mériter mon pardon!...
Pauvre jeune homme... il voulait mourir!...
Et voilà que précisément, au sortir du cimelière, il se renconlre avec un ancien camarade des écoles, avec uu jeune docteur, reru hmême jour ([lU' lui.
— ilD —
— Je pars demain pour le Levant, dit celuici ; je fais partie de Tétat-major médical qu'on envoie là-bas pour étudier le choléra. Nous y resterons tous très-probablement... mais c'est une mort utile... une mort pour l'humanité, pour la science... une belle mort!...
— Peut-on encore se faire adjoindre à la commission!... demanda vivement Gustave.
— Oui.
— Alors conduis-moi... présente-moi... demain je pars avec vous ! . . .
Le lendemain , effectivement , le docteur Cabantous de Bussières était en route pour l'Orient.
Comme la diligence gravissait une côte aux approches de Sens, el que les mendiants en profilaient à qui mieux mieux pour rendre la grande loïKe théâtre de leurs doléances on d. leurs cabrioles, Gustave fouilla successivement dans toutes ses poches, afin dy lepéch.M- .piclqucs sous oubliés, sa bourse se trouvant dépourvue de toute espèce de monnaie de cuivre. Au suKir d'un gousset des moins IVéquentés,
— llD —
>a main fît voltiger entre deux banquettes un papier blanc ployé en forme de lettre, mais vierge encore de toute espèce de timbre postal.
Gustave ramassa, ouvrit, lut.
En haut, cette seule ligne :
« Nous t'attendons, reviens. »
C'était l'écriture bien connue de l'oncle Caban ton s.
Plus bas, et en petits caractères irréguliers qui dénotaient une certaine inexpérience de la calligraphie :
« Oui, revenez. »
Etait-ce la petite main blanche de Suzanne qui avait tracé ces deux mots amis?
Et puis, comment ce billet, sans signature ni sans adresse aucune, pouvait-il se trouver dans la poche d'un vêtement qu'il portait le matin même du duel, qu'il avait repris pour fuir de la maison de campagne, qu'enfin depuis près de deux mois il n'avait pour ainsi dire pas quitté?
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En arrivant k Lyon, Gustave n'avait pas encore approfondi cet autre mystère.
C'était le jour des Morts.
Le brouillard, ainsi qu'un gigantesque crêpe noir, enveloppait funèbrement la ville; le sol glacé gémissait sous le pied des passants qui couraient aux églises, et la neige fouettait leurs fronts en deuil.
A lui seul plus attristé que tous les autres ensemble, le pèlerin médical entra machinalement dans l'antique métropole lyonnaise, et s'adossa contre un des lourds piliers de la nef gothique afin de mêler le cri de sa propre douleur à l'universel Deprofiindis qui montait en ce moment de la terre aux cieux.
Devant lui priait une jeune femme vêtue do noir, dont il n'eût pu du reste admirer que la taille élégante, si son Ame tout entière n'avait pas uniiiuemcnt appartenu au souvenir navrant de Muguette.
Mais lorsque se lei'niiii;! l;i prière des morts;
lorsque, se retournant pour sortir de la cathédrale, cette jeune femme se trouva face à face tout à coup avec Gustave, il ne put retenir un cri de stupéfaction, et sans la colonne qui fort à propos le soutint, il serait infailliblement tombé sur les dalles de l'église.
C'était encore l'apparition qui tant de fois avait traversé son délire; c'était encore l'image qu'il avait entrevue passer confusément devant ses yeux à la lecture du billet ramassé dans la diligence, c'était toujours... c'était Suzanne !
L\ jvrrkth:ri: rosi;, t. îî.
Lorsque 1 amam de Muguotlc revint de l'espace de saisissement dans lequel Pavai l i)longé cette hallucination fugitive; lorsqu'il voulut s'élancer sur les traces de cette jeune fille afin de reconnaître ce qu'il croyait déjà être une erreur, elle avait disparu dans les remous de la toule (pii s'écoulail au dehors.
— C'est impossihh,'! se dit (iustave, aprî'^ avoir vainement parcouru toutes les ruelles
avoisinantes... c'est une illusion sans doute de ma pauvre tête affaiblie! Elle ne pouvait se trouver à mon chevet de douleur à Paris... ce n'est pas elle qui a écrit ces deux mots affectueux... ce n'est pas elle qui priait tout à l'heure à mes côtés... Non... non... elle est depuis une année bien tranquillement à Hyères, auprès de mon oncle, auprès de son mari... Son mari ! du reste, je saurai m'en convaincre en passant à Toulon.
Deux jours après, car son état encore maladif avait quelque peu retardé sa marche, il arrivait à ce berceau de la gloire de Bonaparte.
A peine restait-il quelques heures avant le moment fixé pour rembarquement de la commission médicale.
N'importe ; Gustave s'élança sur un cheval, et partit au galop vers les gorges d'Ollioules.
En débouchant à l'entrée de ce tiède vallon où s'était écoulée son heureuse enfance, et (pic pour la première fois depuis deux années il
revoyait, à l'heure où déjà tout était endormi dans la campagne et dans la ville fantastiquement argentée par les silencieux rayons de la lune, le jeune voyageur ne put retenir une de ces vives émotions qui vous serrent h. la fois le cœur et vous mouillent les yeux.
C'est là qu'il avait essayé ses premiers pas, qu'il avait grandi dans la plus joyeuse liberté, qu'il avait connu ses premières joies, ses premières amitiés, ses premières amours !
Combien de folles courses sur ces riants coteaux! que de turbulentes parties sur cette chère Méditerranée, dont il voyait bondir au loin les flots d'or ! Pas un arbre sur lequel il n'eût déchiré ses culottes d'écolier en grimpant à la maraude des limons ou des oranges! Dans les rues, à celte heure désertes, j)as un marteau (jiii n'eOt l'olenti sous sa maligne main après minuit, pas une sonnette dont il nViU l'ait en courant un carillon nocturne! Dans tous les alentours, pas un buisson d'- uiyilcs ou df ca-
priers sous lequel il n'eût déniché des fauvettes de plus d'une sorte ! partout enfin de frais souvenirs d'enfant, partout d'enivrantes réminiscences de jeunesse î
S'arrachant néanmoins à ces enchanteresses rêveries, Gustave attacha son cheval à la balustrade de la place aux Palmiers, puis se mit à monter, en assourdissant le bruit de ses pas, vers le manoir patrimonial des Cabantous.
Malsré l'heure avancée de la nuit, il v avait de la lumière au salon, dont les fenêtres étaient ouvertes k toutes les brises marines, qui se parfument davantage encore vers le soir en traversant les bois d'orangers endormis.
Retenant son souffle, d'une main s'appiiyant à la muraille, et de l'autre avec peine contenant le tumulte de son cœur, Gustave avidement prêta l'oreille .
— Encore ! s'écria tout à coup dans le silence l'oncle Gabantous. G'ost déjà mieux, mon enfant. . . recommence encore !
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— Troun do l'air! jura par-dessus le marché la voix bien connue de Marinou. Dites donc que c'est parfait, notre oncle... Et vous, Suzanne, tapotez toujours!
Un vicuxclavecin fit immédiatement entendre Tun de ces fastideux exercices qui sont Talphabet des méthodes de piano.
Quand la docile écolière eut achevé, l'oncle Cabantous et la servante maîtresse applaudirent longuement et avec un enthousiasme tout méridional.
— lis ti'ouventva superbe, pensa amî^rement rinvisiblc et troisième auditeur. Cœurs ingénus, naïves oreilles, les voilii dans le ravissement à pro))Os du pianotage enfantin de Suzanne! Suzanne... je ne me trompais pas... elle ét'iit i(i, mariée, tranquille, ne s'impiiélanl pas j)lus de moi (pie nu»n oncle!... Elle iTest pas revenue îi Paris, clh; ne se trouvait pas l\ Lyon il va trois jours, ce n'était |)as r-llf !... Ilalhicinalion d«» la fièvre... persislancc d'im révc
tournant à la monomanie... voilà tout!... Et maintenant dois-je faire passer ma sombre tristesse au milieu de leur joie immaculée?... Faut-il comme autrefois entrer par la fenêtre, pour leur dire un éternel adieu? Est-il donc nécessaire de traverser d'an nuage leur beau soleil?... Non... non!... Les instants, d'ailleurs, me sont comptés; demain matin à l'aube naissante nous mettons îi la voile, je n'ai plus même le temps. Partons sans prendre congé de personne, partons!... D'ici seulement, perdu dans la nuit, sans être vu, sans être soupçonné, qu'il me soit permis de vous adresser à tous un dernier souvenir, une dernière bénédiction, une dernière pensée. Adieu, sainte maison de mes pères où m'attendait une si douce et si prospère existence!... Adieu, mon bon oncle, qui fûtes pour moi si paternel!... Adieu, rustique Marinou, qui m'aimiez tant autrefois!... Adieu, Suzanne, qui ne m'aurez connu qu'un jour!... Adieu, vous tous qui déjà commencez à
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m'oublier... Adieu... adieu pourjamais!... Vivez ensemble... vivez heureux... vivez longtemps!... Moi, je m'exile au loin... moi, je m'en vais mourir!...
Le lendemain, effectivement, Gustave partait pour aller combattre dans son antre oriental, et sans espoir ni désir de lui personnellement échapper, ce monstre moderne qui s'appelle le choléra.
Mais le désespoir propose, et Dieu dispose.
Dix-huit mois plus lard, le docteur Cabantous de Bussières jouissait encore d'une santé parfaite.
De plus, après s*ôtrc distingué par le plus héroïque dévouement scientifique, après avoir adressé à la faculté de médecine do Paris le mémorable rapport «pii lui créait une réputation (européenne, il vouait de recevoii* hi croix do chevalier de la Légion d'honneur, et du ihéiUro môme de ses glorieux exploits il écrivait à llvèrcs :
« Tuez le veau gras, mon bon oncle, dans huit jours au plus tard vous reverrez le neveu prodigue!... »
Je laisse, à penspv la folle ,i(,io qui .-évolu- ,ionna la paisible villa hyéroisc .Im'a.U toute la semaine qui suivil celte Iriompltante nouvelle.
L'oncle courait sans cesse par b ville cl par ,os environs; rot.cle sans cesse allait chez, lu, ,10 la cave au «renier, vépélanl aux amis comme
.„x étrangers, aux citadins comme aux ca.npa- «uards, aux arbres de la campagne, aux p.erres dos p,uraillcs, aux pavés des rues, aux (leurs de
son jardin, aux meubles de sa maison, aux vieilles bouteilles de son cellier, enfin à tout ce que rencontraient ses mains ou son regard :
— Vous ne savez pas?. .. Gustave m'a écrit! . . . 11 revient!... Nous l'attendons... il doit être maintenant à 3Ialte, ci Naples, à Gênes, à 3Iarseilles, à Toulon... le voilà!...
Quant à Marinou... Bagasse!... Troun de l'air!... Mon pitchou!... La pauvre femme était littéralement en démence.
Il n'était pas jusqu'il Suzanne, qui, bien que n'ayant connu son CK-voisin qu'une seule matinée, ne se fût sans doute laissé gagner par l'espèce d'adoration permanente qu'on lui portait autour d'elle, et parvînt h peine à contenir la vive satisfaction qui montait incessamment de son cœur à ses yeux.
La maison elle-même semblait prendre part h la jubilation générale. Lavée, époussctée, frottée, endimanchée depuis les fondements jusqu'au faîte, elle ouvrait coquettement ses
fenêtres aux folâtres rayons d'un doux soleil de printemps, pimpante comme une promise à l'approche de son fiancé, recueillie comme un sanctuaire à la venue de son messie, prouvant enfin une fois de plus que certaines maisons ont aussi des âmes!...
Cette attente bien posée, qu'on juge de ce que tout cela devint lorsque enfin se leva le grand jour.
Dès l'aube, l'oncle Cabantous et la fidèle Marinou trottinaient en grande toilette tous les deux vers la route de Toulon, afin d'être les premiers à apercevoir, à embrasser leur cher enfant.
Parvenus aux dernières maisons de la ville, ils marchèrent encore juscju'au premier renlleiiieiit (le kl montagne, et s'assii'enl en face l'un de l'autre sur deux rochers qui formaient p^ideslal de chaipie coté (h- la roule.
La i)av;ii(lc Mni'iiiou Vdulul laillei' comme de coutume une bavclle, mais olle ne put pas
îîiême articuler le premier mot, et se prit à pleurer.
Le bonhomme Cabantous tenta vainement de calmer sa vieille amie; ses premières paroles également lurent noyées par ses larmes.
Et les deux bonnes figures demeurèrent ainsi sur leurs rochers, sur leurs piédestaux, immobiles et muettes comme deux statues, souriant et pleurant tour à tour, ainsi que deux fontaines non votées par le conseil municipal d'Hyères.
L'heure cependant s'écoulait, rien encore sur la route.
Le courrier vint à passer, puis les messageries toulonnaises; pas le moindre neveu ni dans la malle-poste ni dans la diligence.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Tournant de plus en plus à la pétrification, Cabantous et surtout Marinou seraient peutêtre restés là jusqu'au jugement dernier.
Fort heureusement, un homme accourut enfin de la ville, paraissant se diriger vers eux. C'é-
lait le fadeur qu'on renvoyait de la maison avec une lettre qui venait d'arriver pour M. Cabantous, une lettre de Gustave, qui annonçait à son oncle que des formalités indispensables le retenaient jusqu'au soir h Toulon et qu'il ne pourrait être rendu à Hyères qu'assez avant dans la nuit.
— Quel dommage! soupira Marinou, qui rêvait toujours à son entrée triomphale, au grand soleil et, si les Hyérois n'étaient pas si indifférents, avec toutes sortes d'honneurs pompeux et de réjouissances publiques.
— iVous veillerons tous!... décida l'oncle avec énergie. Fallùl-il attendre jusqu'au joui', nous attendrons!..
El, l'oreille un peu basse, les deux vieillards revinrent au logis.
On déjeuna mal, et l'on oublia de dîner.
— Marinou, alla commander l'oncle li la cuisine, soigne bien le souper... le déjeuner... If n'nas cnlin dont sera (luslave.,.
— Bagasse!... monsieur... ça va sans dire... puisqu'il en sera, ce cher pitchou !...
— Bien... très-bien... Et quant à la grande affaire, permets-moi de te recommander une dernière fois...
— Ça tient donc toujours, monsieur?
— Plus que jamais, Marinou.
— Et Suzanne?...
— C'est Suzanne surtout qui le désire, qui l'exige...
— Soit donc. On agira en conséquence... et avec tout plein d'adresse encore... car quelque chose me dit là que c'est pour son bonheur!...
Après ces énigmatiques paroles, l'oncle Cabantous se disposait à la retraite, lorsque revenant tout il coup sur ses pas :
— Sitôt que Malicorne reparaîtra, comnianda-l-il, dites-lui que je l'attends dans mon cabinet.
Ou a dû ùtrc surpris de rclrouvcr dans celte histoire, el surtout ii Hyères, le nom de Texconcicrgc parisien Malicornc.
Voici comment et pourquoi il élait entré au service de la maison Cabantous,
Deux ou trois jours au plus avant le retour (lu neveu prodij^U(-, lo honhonune d'oncle demandait à ses amis de l;i place aux P;duiiers si ;iii(ini iVi'ux ne connaissait dans les environ.^
un domestique mâle qui fût complètement étranger à la bonne ville d'Hyères et à ses habitants.
On apprendra plus tard dans quel but le vieillard adressait à tout venant cette question.
Au moment où de toutes parts il recevait avec chagrin une réponse négative, un étranger traversait la place, un piéton de la plus piteuse mine, qui ne demandait cependant pas l'aumône, mais qui paraissait examiner toutes les physionomies comme afin d'en trouver une indubitablement charitable.
Il rencontra celle enfin de notre bonhomme, et s'écria tout à coup avec un mouvement de joie :
— Juste ciel!... je ne me trompe pas... c'est monsieur Cabantous ! . . .
— Malicorne !... lit celui-ci, après être allé à la rencontre de celui qui le nommait ainsi, oi avuir un instant cherché dans ses souvenirs.
LA J.iRKDTlfeR»; ROSK. T. '2. 9