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— Oui . . . môsieur. . . TinfortuRé Malicorne î . . .
— Eh!... que faites-vous... bon Dieu... daiib nos parages, et sous cet étrange accoutrement?...
— Môsieur. . . je cherche Célanire ! . . .
— Encore?...
— Toujours!...
— Vous revenez donc du Texas?...
— Non... môsieur... ce premier renseignement était erroné... La perfide n'a pas fui si loin... elle prend les eaux, m'assure-t-on, pouisa santé...
— Quelles eaux?...
— Voilà ce qu'on n'a pas pu me préciser. N'importe, môsieur... la vengeance et l'amour m'ont prêté leurs ailes!... Histoire de dire que je ne me suis pas mis en route par les voitures pul)li(iues. A pied, môsieur, toujours à pied, j'ai successivement visité Vichy, IMomhières, le Mont-d'Or, toutes les I*yrénées. r»ion jamais, absolument rien, môsicnir!... I*artoul j'ai nii
contré grand nombre d'épouses infidèles, mais, hélas... pas la moindre Célanire!...
— Et maintenant...
— J'avais quelque soupçon sur Nice, où j'ai trouvé l'occasion de me rendre par mer, et d'où je m'en retournais , guéri par ce nouveau trajet infructueux, vers ma loge solitaire, lorsque...
— Votre loge... Eh... mais... au fait... vous étiez portier...
— Concierge... môsieur.., je m'en honore... — Auriez-vous quelque répugnance à devenir
domestique?...
— Ah... môsieur... fi donc!
— N'en parlons plus..., dit d'un air contrarié le bonhomme Cabantous.
— Ça dépend ..., reprenait déjà Malicorne.
— De quoi?...
— Étes-vous marié, môsieur?...
— Moi?...
— Oui... vous...
— En quoi cela vous inlércssct-il donc, monsieur Malicorne?
— C'est une question plus grave que vous ne le présupposez... môsieur Cabantous... veuillez me faire celui de me répondre.
— Eh bien... oui.
— Avec mon ex-locataire, mademoiselle Suzanne?...
— Avec mademoiselle Suzanne, daigna répondre bonassement l'oncle Cabantous.
— A votre âge!... fit docloralement l'époux minotaurisé de Célanire.
— Ah çà... dites donc, monsieur Malicorne!
— Suffît... monsieur!... Je n'ouvrirai plus la bouche que pour répondre à votre flatteuse ouverture...
— Et cette réponse...?
— J'accepte.
— A la bonne heure!...
— Non point pour un motif de vil intérêt... mais j'ai mon idée...
— Quelle idée?...
— PculMrf' ne sera-1-il pas bosoin do vous
la communiquer, conclut avec une mystérieuse importance l'ex-concierge ; et ce serait fort heureux pour vous, ffiôsieur!... Mais si l'occasion se présente, ainsi que j'ai tout lieu de l'augurer, je saurai remplir le devoir que dès à présent je m'impose, et fallùt-il... Enfin... je m'entends... suffit!...
Après cet oracle, Malicorne, silencieux et renfrogné désormais comme un sphinx égyptien, suivit majestueusement son nouveau maître.
Débarbouillé, rapproprié, rhabillé, durant les deux ou trois jours qui suivirent, le nouveau Sganarelle avait été envoyé le matin du fameux retour quérir aux environs un dessert de ciiconstance.
Lorsqu'il reparut au logis, tout chargé de canlalous, d'ananas et de figues rouges, Marinou l'expédia tout aussitôt vers le cabinet de l'oncle Gabantous.
— Malicorne, lui dit celui-ci, j'ai à vous apprendre une grande nouvelle que j'avais cru
devoir vous cacher jusqu'à présent, afin que vous n'en bavardiez pas par la ville.,. Mon neveu arrive ce matin !
— Môsieur Gustave!...
— Votre ex-locataire du quartier latin... précisément. Or, l'ayant connu comme étudiant... tranchons le mot, comme un jeune étourdi, vous pourriez vous croire en droit de le traiter encore comme tel. Malicorne, détrompez-vous! Monsieur Cabantous de Bussières, président de la commission médicale du Levant, chevalier de la Légion d'honneur, est à cette heure un grand et grave médecin, aussi bien maître dans cette maison, si ce n'est plus, que je le suis moimême. Souvenez-vous donc qu'il faut vous comporter en conséquence à son égard !
L'oncle Cabantous aurait pu continuer longlenq)S encore sur ce ton sans que le Ménélas de Célanire songeai à riiilerronq)r(^; il ne Tenlendail nu*!nie jilus.
Dès les premiers mois, drs qu'avaii élu pru-
nonce le nom de Gustave, Malicorne avait d'abord levé ses gros yeux au plafond , puis ses longs bi^s, et maintenant d'un air prophétique il s'écriait :
— Ce que j'avais prévu déjà nous arrive! Inspire-moi, dieu des maris, car ma mission commence, car le moment est venu î
— Quel moment... quoi? fit le bonhomme* tout étonné.
— Quand il faudra parler, môsieur, je paritîrai ! conclut éuigmatiquement le domestique burlesque. Aujourd'hui encore, je dois fermer la bouche; mais, dès ce soir, j'ouvre les yeux, les oreilles, les narines, et sans paix ni trêve je me mets en devoir de... Enfin, je m'entends... .suffit!
Et quelque effort que fît le maître, il n'en put tirer autre chose que la devise cai'actéristique de ce baroque animal.
D'ailleurs, l'oncle Cabanlous avait, par la sambleu ! bien autre chose en tête. La journée
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.s'avançait, et la fièvre de rimpalieiice commençait à gagner cette bouillante nature méridionale.
Bientôt enfin le soleil s'éteignit dans la baie toute en flammes; les fleurs des orangers respirèrent k pleins pétales la brise embaumée de la nuit; le vieux carillon hyérois sonna tour k tour les dernières heures de la journée... puis enfin minuit.
Cette heure, qui d'ordinaire dans les romans n'amène que les fantômes, se contenta cette nuit-là d'amener l'enfant chéri qu'on attendait à la riante maisonnette du coteau.
Et alors...
Mais ici nous renonçons à décrire, et sautant à pieds joints sur le joyeux festin où l'on dépeça lestement le veau gras, afin (juc le neveu prodigue pût aller au jjIlls tôt se rej)oser des fatigues du voyage, renvoyons de suite le lecteur à la grande journée du lendemain.
XVIH
Il est dix heures du matin, l'oncle Cabantous se promène sous des orangers en fumant un cigare.
Malicorne le suit pas k pas et paraît l'ennuyer énormément de ses obsessions hétéroclites.
— Veux-tu bien me laisser tran(iuille, à la fin! s'écrie le maître, en cherchant à se fficher autant qu'il est possible k celle placide nature.
— Non ! riposte outrecuidammeiit le domestique têtu; non, môsieur... cent fois non! le moment est déjà venu de parler, je parlerai!
— Ah çà... monsieur Malicorne... êtes-vous le maître ici... oui ou non?
— Je suis votre valet, môsieur... je ne le conteste pas... mais si j'ai accepté cette fonction subalterne, c'est dans un pur but de dévouement moral.
— Comment?
— Je connaissais, hélas! tous les inconvénients... tous les périls de l'hyménée entre un vieux et une jeune... et je m'ai dit : Mettons mou expérience des femmes et des choses au service de ce pauvre môsieur Cabantous.
— Encore une fois... je n'en ai pas besoin...
— V^ous croyez ça?
— J'en suis silr.
— Voilîi bien les maris... Ah! môsieur... môsieur... si vous aviez connu (iélaniro...
— Aprî^s?
— Vous comprendriez tout ce qu'il faut de méfiance et de jalousie en ménage... vous diriez avec moi qu'il n'y a que les Turcs... oui, môsieur, que les seuls Turcs qui sachent se conduire carrément à l'égard de ce sexe fragile... Quand une belle manque de constance, on la coud dans un sac, et Ton vous flanque ce sac à l'eau. Voilà un procédé ! En France, malheureusement, ça nous est interdit, dans la crainte sans doute que le trop grand nombre d'immersions ne fasse déborder toutes nos rivières. Mais raison de plus pour veiller, pour se garantir des godelureaux, surtout pour les tenir à distance respectueuse... Ah! môsieur... si l'on m'en avait dit autant... si l'on m'avait prévenu...
— Moi, je préfère ne rien savoir et dormir iianquillement sur les deux oreilles.
— Qu'est-ce que je disais! Votre confiance ingénue vous perdra... Heureusement que le ciel m'a placé sur voire chemin, môsieur... et
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que je suis entré dans cette maison afin d'être jaloux pour vous, afin d'espionner, de rôder, de monter la garde jour et nuit à l'entour de votre honneur!
— Et si j'aime mieux être trompé?
— Et si je ne le veux pas, moi !
. A la fin, impatienté, l'oncle Cabantous leva son journal sur ce farouche et systématique minolaure.
-— Môsieur peut me frapper, fit héroïquement Tex-concierge, il ne m'empêchera pas de remplir mon devoir... J'endurerai, s'il le faut, le martyre, c'est une mission matrimoniale...
— Ah! ma foi... j'y renonce... Voyons, parle...
— Ah! répondit triomplialemenl Malicorne.
— Qu'as-tu à me dire?
— Primo, que vous avez fait nue bêtise...
— C'est un peu fort!...
— C'est comme ça!... I^ounjuoi avez-vous rappelé au bercail votre neveu [)rodigue?
— Parce que cela me fait plaisir... là !
— 0 aveuglement! Pourquoi faire est-il arrivé ici hier au soir?
— Pour se ranger enfin, se reposer de la vie de garçon. Il vient s'établir auprès de nous.
— 11 vient faire la cour à votre femme... voilà!...
— Quelle folie!
— J'en avais le pressentiment, et j'étais loin cependant de me douter que cela commençât sitôt... mais je l'ai vu, de mes yeux vu... Tout à l'heure, madame était à sa fenêtre... et lui précisément en face, à la sienne...
— Quel mal y a-l-il à cela?... Il prenait le frais...
— Il poussait des soupirs à renverser votre immeuble!...
Jusqu'alors le bonhomme n'avait pas paru .s'émouvoir le moins du monde : à cette dernière révélation , il se prit à murmurer un comment... dc'jn! avec un air si étrange, que la manie ja-
louse du révélateur atteignit son paroxysme.
— Ne dirait-on pas qu'il en est satisfait!... bondit-il, exaspéré.
— Est ce tout?... demanda imperturbablement l'oncle Cabantous.
— Non, môsieur, non!... reprit Malicorne d'un ton tout gros de mystères. Je m'étais blotti derrière une caisse de lauriers- roses, afin de les observer bien à mon aise... tous les deux... vous comprenez?...
— Eh bien?...
— Lorsqu'il a aperçu madame embrasser lepetit...
— Notre fils?
— Oui!... oui... oui... mùsicur... puisque vous le voulez... votre lils... Enfin, je m'entends... suflil!...
— Monsieur iMalicornc!... fit gravement le maître.
— Mois, poursuivit le domestique sans tenir aucun compte de rinlerrupiioii, alors il a fait
des yeux... à faire frémir tout homme mûr eu puissance de jeune femme ...
— Et puis?...
— Et puis... c'est tout!... mais ça me semble déjà bien gentil pour une première matinée!... Qu'est-ce que ça nous promet... grand Dieu... (ju'est-ce que ça nous promet ! . . .
S'interrrompant enfin tout à coup, et avec un cri qui n'avait plus rien d'humain :
— Le voilà !... rugit-il sourdement à l'oreille du mari de Suzanne... le voilà, môsieur! !... le voilà, l'ennemi ! ! !
Regardant aussitôt dans la direction indiquée, l'oncle Cabantous aperçut effectivement son neveu qui sans doute venait do descendre de sa chambre, et s'empressant de se retourner vers Malicorne :
— Va-t'en! commanda-t-il à demi-voix. Tu dirais devant lui quelque sottise...
— J'en suis susceptible, môsieur; mais...
— Va-l'en, le dis-jc!... je le veux... va re-
commander à Marinou qu'elle active l'excellent déjeuner qu'elle nous a promis. Ensuite — cl changeant de mine — tu iras prévenir madame Cabantous de nous rejoindre à la salle à manger.,.
— Je suis votre serf, môsieur!... consentit l'ex-concierge avec une douloureuse résignation. J'y vas!...
Mais presque aussitôt revenant sur ses pas, et avec un air suppliant :
— Au moins, fit-il, souvenez- vous de mes sages avertissements...
— Au diable !
— Soit... môsieur, soit!... conclut Malicorne avec une gesticulation rageuse. Vous voulez Mre...? Très-bien!... vous serez... Enfin, je m'entends... suflil!...
Et il s'enfuit en bougonnant vers la cuisine.
Malicorne avait dit vrai, Cabantous ne s''était pas trompé. Gustave se promenait depuis quelques minutes déjà sur la terrasse avec une certaine agitation et murmurait, tout en se retournant vers la fenêtre de Suzanne beaucoup plus fréquemment qu'il ne l'aurait fallu pour horripiler la regimbante humeur de Malicorne :
— Inouï... incroyable... impossible! Comment... c'est là ma petite paysauno de Montmo-