I.l JARRLTlfcKE ROSE, T
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lency, ma sémillaiile griselte d'il y a deux ans! Hier soir, en arrivant ici, j'avais été frappé déjà de sa raélamorphose; mais depuis ce matin, plus je l'examine au grand jour, plus je trouve eu elle une jeune femme pleine de distinction et de charmes! Et avec cela plus jolie que jamais... toujours aussi virginalement printanière que dans notre mansarde du quartier latin, que le jour où j'entrevis sa jarretière... sa jarretière rose ! . . . Quel souvenir ! ... Ah ! je ne sais ce qui se prépare en moi... mais ces deux fraîches et gracieuses réminiscences... celte apparition obstinée qui traversa si longtemps mon délire ainsi qu'une blanche fée protectrice de ma vie... cette étrange hallucination qui la replaça sur le chemin de mon exil dans la vieille église lyonnaise... depuis, même en Orienl, vingt autres circonstances où son image semjjlaii m'avoir suivi, aux heures rêveuses surtout, surtout dans mou sommeil... l;i façon enfin doui jr l:i rclrouvo ici, joignaul ciicore ;i
ce qu elle possédait autrefois, à ce qu'elle possède toujours,... le peu qui lui manquait alors, tout ce qui manque aux grisettes!... Ah î décidément je ne sais ce qui se passe là... et là! mais j'éprouve comme des regrets, comme de la colère, comme de... Ah çà... voyons... estce que je serais en danger de devenir jaloux de mon oncle... et amoureux de ma tante...? Ma tante... ah!... jamais... non jamais je ne pourrai la nommer ainsi !
— Et pourquoi donc, s'il vous plaît, monsieur mon neveu? répondit tout à coup à quelques pas de là la franche et narquoise voix dr ronde marié, lequel, fort heureusement sans doute, n'avait entendu que les derniers mots!
— Lui î ne put s'empêcher de frissonner d'instinct le jeune homme, en courant serrer la loyale main que lui tendait joyeusement son
oncle.
— Trouvez-vous, poursuivait déjà le bonhomme, trouvez-vous, par hasard, qur madame
Caban tous... que mon épouse... ne fasse pas honneur à la famille?
— Au contraire, balbutia Gustave en rougissant sans trop savoir pourquoi. Bien au contraire, mon oncle, je me plais à le déclarer hautement, Suzanne est devenue...
— Parfaite, n'est-ce pas ? entonna triomphalement le vieillard avec un enthousiasme radieux. Accomplie... adorable ! ne te gêne pas... va toujours... achève! Tu me feras autant de plaisir qu'autrefois, lorsqu'il s'agissait des élèves de mon parterre... Que veux-tu!... moi... vieil amateur de plantes rares, je l'ai devinée, perfectionnée, jardinée tout commemes œillets, mes tulipes et mes roses!... C'était une simple marguerite des champs, lorsque je la découvris dans ta mansarde, une commune bruyère ignorée de tous et s'ignoi'antelle-mème,une pauvre petite clochottc rose dont le vent du hasard avait jeté la semence orpheline au bord de ton toit. C'est là que je l'ai précieusement cucilli<\
pour la transplanter ici, pour y développer sa féconde nature sous les caressants rayons de mon beau soleil, pour la ti-ansformer rapidement à force de soins et d'amour! Longtemps je l'ai cachée, comme un avare son trésor, comme un artiste son chef-d'œuvre inachevé, comme un vieux fou d'horticulture sa future tulipe noire ou sa prétendue rose bleue! Mais maintenant... oh! maintenant que la voilà bien épanouie, bien colorée, bien double... je ne la cache plus... bien au contraire, je la montre à tous avec fierté, car c'est l'cuM'age du bonhomme Cabantous... Eh... eh... eh! j'aime k lui voir beaucoup d'admirateurs, car ma fleurette des champs, ma Suzanne sauvage, est aujourd'hui h plus précieuse, la plus admirée, la plus adorée de mes fleurs!
— En effet, mon oncle...
— Mais qu'as-tu donc? je te trouve tout embarrassé!... tout...
— Moi... du tout... mon oncle.,, je suis 1res-
satisfait, je vous le jure... je suis heureux de votre félicité...
— Tu en auras ta part... mon garçon!... car vrai... là... en conscience... il y en a de trop ici... grâce à Suzanne!... Jeunesse, esprit, douces joies du foyer, enchantements de toute espèce, ça déborde comme une manne céleste sur notre petite ville d'Hyères... Il y en aurait pour tout le département du Var, parole d'honneur! Quanta moi, j'en perds la tête... je ne me reconnais pas moi-même... plus d'ennuis, plus de rhumatismes, un appétit d'enfer, un perpétuel épanouissement du cœur!... Je chante et je ris... j'ai vingt ans, j'engraisse... C'est le mariage!... Il faut que tu te maries aussi, toi... J'y pense, ou plutôt nous y pensons...
— Nous?
— l*arl)I(Mi ! ta tante et moi... Je suis deux maiiitoiianl... Que dis-je!... je suis trois... Tu verras mon i)elil banhommo.
— Je lai déjà vu.
— N'est-ce pas qu'il est gentil... tout mon portrait... tout le tien... un vrai Cabantousî Mais revenons à ton avenir... Après cette terrible maladie qui subitement a changé ta conduite, après surtout la brillante campagne qui vient de te sacrer grand docteur, ma femme m'a dit... Elle s'intéresse énormément à toi, madame Cabanlous...
— Vraiment!
— Il serait k désirer que notre neveu vînt s'établir à Hyères , où le moment est des plus favorables pour se créer une excellente clientèle... et comme un médecin a besoin de considération, en attendant qu'un mariage avantageux lui donne une nouvelle famille, il s'installera chez nous... ici... nous serons luus heureux ensemble...
— Permettez, permeltcz... je...
— Je le veux... c'est-à-diro... nous le voulons î...
— itu» —
— Vous...?
— Oui... moi, ma femme, Marinou, la ville tout entière qui gémit depuis trop longtemps déjà de ne plus avoir un médecin de notre nom, qui brûle de voir reverdir dans ses murs la seconde branche de la dynastie des Cabantous... les Cabantous de Bussières!...
— Cependant...
Mais la cloche du déjeuner retentit.
Depuis quelques minutes déjà, l'oncle et le neveu sont à table.
La tante n'a pas encore paru.
— Eh bien?... demanda Cabantous à Malicorne qui sert ; eh bien... et ma femme?...
— Vous pouvez toujours commencer sans file... monsieur... madame viendra plus tard...
Mais le récalcitrant valet ajoute tout bas :
— Com|>te là-dessus!... Je l'ai de mon chef
consignée chez elle pour tout ce matin... c'est toujours ça de gagné!...
Mais, k peine achève-t-il cet aparté farouche, que Suzanne paraît précisément en ravissante toilette matinale, et que, gracieuse et coquette, elle court offrir son front si pur aux lèvres paternelles de son mari, en lui disant avec un tout enfantin sourire :
— Mon ami... me voici!...
— Hein!... bondit Malicorne, tandis que le vieillard et le jeune homme se lèvent avec un égal empressement ; lavoilù... malgré ma consigne!... Décidément elle est du complot!
— Monsieur Gustave, poursuit gracieusement Suzanne, je vous salue...
— Madame...
— Qu'est-ce que c'est que ça!... se récrie loncle avec un souriant courroux. Qu'est-ce «lue vous dites tous les deux!... monsieur... madame... Veux-tu i)ieii tout de suite l'appeler la tante... et rcnibrasscr!... AUons!.^..
Bien qu'il se soit juré le silence, Maliconie n'y peut tenir davantage, et s'approchaiit en tapinois de son maître ;
— Môsieurl lui dit-il d'un air lamentable, que faites-vous donc, môsieurl
— Imbécile!...
Puis, se retournant vers les deux jeunes gens qui viennent de s'exécuter, bien qu'avec un certain embarras :
— A la bonne heure!... applaudit joyeusement Cabanlous.
— Imbécile!... grogne en même temps Malicorne indigné ; imbécile toi-même!... Dieu, si je ne m'en mêlais pas !...
— Ma femme, reprend déjà le mari conliant, viens ici t'asseoir... entre Gustave et moi... fais comme nous!...
— Merci, j'ai déjeuné.
— Bah!...
— Ne le souhaiticz-vous pas ainsi?... demande Suzanne un peu surprise.
— iCO —
— Moil... dénie le vieillard bien plus encore étonné.
— Ne m'avez-vous pas fait dire par Malicorne qu ayant à causer avec votre neveu..?
— Ah!,., c'est lui... Je comprends!... interrompit Gabantous, dont le regard gros d'orage cherche déjà le i-egard confondu de Malicorne.
— Oui, môsieiir... c'est moi... Je croyais... j'espérais..., balbutie Tex-concierge avec l'air le plus piteusement décontenancé qui vous ait jamais fait rire aux larmes.
Puis, tout bas, il ajoute avec rage :
— Et ça m'a joliment réussi !...
— Animal !... gronde Gabantous, en le bourrant du coude à la dérobée.
— Prenez garde, môsieur... wus allez mo faire renverser cette bouillabaisse... que m'a si fort recommandée madame Marinou.
Qu'osl-ce donc?... qu'y a-l-il?... demandent îi la fois la tante et le neveu.
— Kif'u... rii'u... Hes assiettes dom:, Malicorne!...
— Voilà... môsieuv... voilai...
Elle déjeuner continue.
Mais Gustave ne mange plus; sans cesse il regarde Suzanne qui s'est assise à ses côtés, qui soutient la conversation avec un esprit, avec un tact, avec un enjouement de si bonne compagnie, que l'ex-étudiant en arrive parfois à douter si c'est bien là la même femme qu'au pays latin, si c'est bien là son ex-grisette à
moitié paysanne.
Quant "à l'oncle Cabantous, glorieux, enchanté, dévorant pour trois, il semble vouloir exciter encore sa femme, et cherche tous les moyens de la faire briller davantage.
Le tout au grand scandale de Malicorne, qui, grimaçant, hérissé^ s'épuisant en signes incompris et en avertissements superflus de toute espèce, lève les yeux au plafond d'un air de victime, frappe du pied en prétextant qu'il a des cors, tousse en accusantle climat qui lenrhumc. remplit le^ verres jusque par-dessus les bords.
donne de l'eau pour du vin, du café pour de h liqueur, des cure-dents pour des cigares, el commet enfin mille distractions, mille bévues, mille drôleries qui ne contribuent pas peu à égayer le joyeux repas du malin.
Enfin, on quitte la table.
Le mari veut aller visiter tout seul ses tulipes, et laisser ensemble sa femme et son neveu.
Malicorne est navré !
On parlede l'enfant, qui s'appellera Gustave, car on a attendu Gustave pour le baptême, et Gustave sera le parrain ; mais pour tout de bon : chacun son tour.
Exaspération do Malicorne.
— Tout cela n'est rien encore, chantonne finaleraenl l'oncle Cabantous, et tu jugeras bientôt des talents artistiques qu'a acquis Suzanne. Ma chère femme me fait tout ce qu'elle veut!
— Je sais bien ce (prelle le fera, rrrlin!... rognonno sourdement Mali<T»nu'.
Pendant ce temps-là, Gustave va pour offrir le bras à Suzanne , et s'extasie sur l'exquise gentillesse de la petite main blanche qu'il ose presque effleurer de ses lèvres.
— Ne te gêne donc pas!... autorise allègrement le vieillard. Va toujours, mon garçon! Quand je te disais qu'elle était ravissante, et que tu finirais comme moi par l'adorer!...
— C'est le bouquet!... glapit à haute voix Malicorne.
Et, défaillant au bruit du baiser, il laisse choir bruyamment une énorme pile d'assiettes.