‹ La Javellisation: De L'Épuration De L'Eau De Boisson En CampagneChapitre 6 sur 19 · AU DÉBUT DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

AU DÉBUT DE LA GUERRE

La nécessité, pour les armées en campagne, d’une épuration des eaux était absolue. Les hygiénistes se trouvaient dans lobligation de diminuer le plus possible la mortalité et la morbidité des maladies hydriques. Ils devaient se préoccuper de donner aux hommes une eau vraiment potable, débarrassée de toute la flore microbienne qui pouvait la rendre dangereuse.

Avec la longue stabilité primitive du front des opérations, on ne tardait pas à s’apercevoir que toutes les eaux étaient contaminées. Malgré toutes les précautions que l’on pouvait prendre pour les garantir, le coli bacille se retrouvait partout avec un plus ou moins grand nombre de germes. D'autre part, vu la variété considérable des conditions géologiques et par conséquent de la nature des eaux, 1l était impossible de ne pas prendre des mesures énergiques pour empêcher l’éclosion, dans les armées, d’épidémies

OT redoutables qui, jadis, les avaient toujours accompagnées. Une épuration méthodique de toutes les eaux de boisson était obligatoire.

La grosse difficulté à laquelle on se heurta, dès le début de la campagne, était de trouver un procédé d'épuration qui permit la destruction des germes pa thogènes, applicable dans toutes les circonstances de combat, dans n’importe quelle région du front. Les hygiénistes n'étaient pas tous d'accord sur le moyen à employer.

Depuis de nombreuses années avant la guerre, M. Vaillard avait prévu que seuls des procédés ch1miques pourraient être utilisés en campagne. Les procédés physiques qui avaient eu, à juste titre, tant de faveur en temps de paix, ne pouvaient pas être applicables aux armées sur une vaste échelle pour des raisons économiques. [’ébullition, l'ozone, les rayons ultra-violets restaient des procédés de choix que l’on ne pouvait songer réaliser sur le front. Les procédés mécaniques, la filtration avec ses différentes variétés de filtres, ne pouvaient qu’obtenir peu de faveur. Il n'en était pas ainsi des procédés chimiques. Nous savions depuis longtemps que différentes substances antiseptiques jouissaient à faible dose de la propriété intéressante de détruire tous les micro-organismes des eaux. Seuls quelques saprophytes non pathogènes contmuaient à vivre sans que leur présence n'offre aueun danger pour alimentation.

Parmi ces nombreuses substances, quelques-unes avaient été retenues : l’iode, le permanganate de potasse, les composés oxychlorés,

$ 1. Iode.

L’iode à l’état naissant était connu comme très bactéricide. MM. Vaillard et Georges avaient préconisé l’emploi de comprimés tricolores permettant de purifier de petites quantités d’eau. Les comprimés étaient vendus dans le commerce et dosés pour 1 litre d’eau. Le comprimé bleu, coloré par addition légère de bleu de méthylène, renfermait de l’iodure de potassium et de l’iodate de soude ; le comprimé coloré en rouge par la fuschime de l'acide tartrique, et le comprimé blanc n’était autre que de l’hyposulfite de soude servant à décolorer l’eau et à neutraliser l'excès d’iode.

Au début de la campagne, alors que la sélection n'était pas encore faite au sujet des procédés d’épuration, la Direction générale du Service de Santé du groupe des armées d'opérations disait dans une instruction du 27 octobre 1914 : « Le procédé d’épu- « ration des eaux par l’iode est d’une grande sim- « plicité. Sa technique est des plus simples. On cla- « rifie Peau par un moyen quelconque si elle est « trouble; après quoi on ajoute de liode jusqu'à « légère coloration jaune brun du liquide. On laisse « l’iode agir pendant dix minutes environ, puis on « ajoute au liquide de l’hyposulfite de soude

« On peut employer à cet effet l’iode métalloïde « ou à l’état naissant. |

«€ Un procédé pratique d'utilisation de l’iode con- « siste à ajouter à 1 litre d'eau VI à VIIT gouttes de « teinture d’iode à À pour 20 (ce qui représente 4

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« à 5 milligrammes d’iode par litre d'eau). On neu- « tralise ensuite l’excès par addition d’une petite « quantité d’hyposulfite de soude et on en masque la « saveur par addition d’une cuillerée à bouche d’in- « fusion de thé ou de café. »

Cette même instruction conseille également comme autre moyen pratique d'épuration par l’iode lutilisation des comprimés d’iode répandus dans toutes les armées, contenant 0 gr. 85 d’iode pouvant servir à purifier 200 litres d’eau, en laissant agir une dizaine de minutes et en neutralisant ensuite par lhyposulfite comme précédemment.

S 2. Permanganate de potasse.

Ce procédé, reconnu comme très efficace, avait déjà été utilisé par l’armée coloniale avant la guerre. Il était logique qu’en 1914 on se souvint des bons résultats obtenus en traitant les eaux de boisson par le permanganate. Des doses de 2 à 4 centigrammes par litre provoquaient la disparition rapide et complète de tous les microbes pathogènes. L’eau restait colorée jusqu'à ce que toutes les matières organiques qu’elle contenait soient réduites. Le permanganate restant non employé était précipité le plus généralement par de l’hyposulfite de soude. Une filtration de l’eau ainsi traitée était nécessaire pour en permettre l’ingestion. Les sels résultant de ces actions chimiques successives pouvant passer au travers du filtre w’offraient aucun danger au point de vue de la consommation. Ils étaient

tin surtout représentés par des quantités très faibles de sulfate de soude.

M. le D' Garret avait préconisé en janvier 1915 utilisation du permanganate de potassium suivant la formule du pharmacien-major Laurent :

1° Epuration avec :

Permanganate de potassium : . o gr. 03 Alun finement pulvérisé.- . . . o gr. 06

Dose pour 1 litre avec dix minutes de contact.

2° Précipitation avec :

Hyposulfite LSodn 0 gr. 03 Carbonate de sodium. . . . . o gr. 06

Un contact de cinq minutes était alors suffisant.

3° Filtration avec un simple entonnoir garni de coton hydrophile,

Aux armées, ce fut le procédé Georges Lambert qui fut utilisé. L’instruction du 27 octobre 1914 de la Direction générale du Seryice de Santé donne les indications nécessaires à son mode d’emploi. La poudre oxydante n° 1 contenait :

Permanganate de potasse . . . o gr. 60 Bioxyde de manganèse . . . . ogr. 5o A Gasbonate dé tchaux 22: n Uro gr. 20 AC ne ce Te OT. 0

La poudre réductrice n° 2 :

Hyposulfite de soude. . . . , ogr. 6o PC OR ON MER RE Cr UT SA Er 10

A Ge CS

ET Das Ces quantités étaient destinées à l’épuration de 10 litres d’eau. On dissolvait d’abord la poudre n° 1 et, après un contact d’une demi-heure, l’eau à épurer restant colorée en rose si la dose avait été suffisante, on ajoutait la poudre n° 2. On obtenait ainsi, au bout d’une dizaine de minutes, une coloration brune. La filtration avait lieu sur un tampon d’ouate hydrophile ou mieux dans un filtre Garret.

Ce procédé fournissaitt une eau dépourvue de microbes pathogènes, et dont la saveur n’était en rien modifiée.

S 3. Composés oxychlorés.

Les composés oxychlorés avaient déjà joué un grand rôle et avaient été utilisés avec succès depuis plusieurs années. Parmi eux le peroxyde de chlore, le chlorure de chaux, l’hypochlorite de soude ou eau de Javel, avaient eu successivement la faveur des hygiénistes. Ils avaient été l’objet d’intéressantes recherches. On avait étudié leurs propriétés bactéricides.

Le peroxyde de chlore oxydant des plus énergiques était capable de fournir une stérilisation rapide à des doses variant de O0 mg. 8 à 3 mulligrammes par litre d'eau (Bonjean). L'exploitation de ce procédé, nous disent MM. Dopter et Rouquette, a donné lieu, au point de vue chimique, à des mécomptes qui lont fait abandonner.

Les propriétés du chlorure de chaux avaient eu, au contraire, d'importantes applications en Angleterre et

Ts en Amérique. Sa teneur très élevée en chlore l'avait fait rechercher. La Ville de Paris, dès les premiers Jours des hostilités, s’approvisionna abondamment d’hypochlorite de chaux renfermant, à l’état solide, trois fois plus de chlore que les solutions concentrées d’eau de Javel du commerce. Il eut été impossible de trouver les quantités d’eau de Javel nécessaire à l’approvisionnement de Paris (Dienert). Pour épurer de grandes quantités d’eau il fallait obtenir une solution d’hypochlorite de chaux, par lavages successifs, solution pouvant renfermer de 50 à 55 grammes de chlore bre par litre. Il y avait avantage à utiliser les solutions concentrées et bien claires d’eau de Javel trouvées dans le commerce, tie leur titre très variable en chlore.

S 4. Qualités d'un procédé d'épuration des eaux en campagne.

Ces divers procédés, préconisés avant la guerre, devaient naturellement subir une sélection. Il n’était pas possible de les utiliser tous. Les hygiénistes se trouvaient dans l'obligation de choisir celui qui leur présentait les plus grandes qualités.

Insensiblement on les abandonna.

Quelles étaient les qualités que devait présenter un procédé d'épuration des eaux de boisson ? |

La substance employée devait être suffisamment bactéricide, sinon pour réduire dans les plus fortes -proportions le nombre des germes, du moins pour

tuer tous les microbes pathogènes, en modifiant le moins possible la constitution chimique de l’eau. H était facile de se rendre compte de la valeur d’un procédé en comparant par des analyses bactériologiques antérieures et postérieures à la purification, quelles étaient les modifications biologiques qui en avaient résulté.

Il était nécessaire que cette eau épurée puisse être ingérée sans être susceptible de créer des troubles organiques résultant de la proportion trop grande de substance antiseptique qu’on y aurait ajouté.

Un tel moyen d’épuration devait être simple, d’imstallation facile, pouvant s’improviser rapidement. Avec la grande densité des troupes, il fallait pouvoir l’employer partout, aussi bien sur la ligne de feu que dans les cantonnements de repos.

Une grande qualité qu'il devait présenter, devait être la modicité de son prix de revient. Il était très important, vu le nombre considérable d'installations et la grande quantité de substance chimique à em— ployer de ne point se désintéresser de la question économique.

D’autre part, il fallait se préoccuper de fournir aux armées une quantité d’eau potable suffisamment abondante. Le procédé d’épuration devait permettre à toutes les périodes de l’année, dans n’importe quelles conditions de combat, la stérilisation de l’eau de boisson indispensable à un nombre d'homme très élevé.

En outre, et ce n’était point là chose facile, faire accepter aux troupes une eau épurée chimiquement.

On devait se butter à une résistance naturelle, inhérente au tempérament français, défiant par principe, ne considérant pas toujours avec bienveillance les lois dictées par l’Hygiène sociale.

La javellisation s’est imposée. Elle réunissait le plus grand nombre de ces qualités.

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