‹ La Jeanne d'Arc de M. Anatole FranceChapitre 14 sur 108 · LES « SOUVENIRS CONFUS » DE JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LES « SOUVENIRS CONFUS » DE JEANNE D'ARC

La méthode de M. France, comme je l'ai dit, consiste d'abord à rabaisser la masse entière des témoignages relatifs à Jeanne ; en second lieu, à rejeter tous ceux de ces témoignages qui ne s'accordent pas avec ses théories; et enfin à interpréter faussement ceux d'entre eux qu'il daitfQe conserver.

Il affirme, on l'a vu, que Jeanne n'était pas seulement hors d'état, le plus souvent, de distinguer le vrai du faux, mais que, « après un an, il ne lui restait qu'un souvenir confus de certains faits considérables de sa vie ' » . Gomment ces deux affirmations peuvent contribuer à « expliquer » toute la suite des événements de l'histoire delà Pucelle, et, en particulier, l'évé-

j. Vol. I, p. III.

nement incontestable du succès de son entreprise, c'est ce qui n'apparaît pas bien évidemment. Car personne ne saurait nier que le grand mouvement qui a été conçu et inauguré par Jeanne d'Arc ait aussitôt réussi à refouler les Anglais des bords de la Loire jusqu'à ceux de l'Oise, et conquis pour la France, en quatre mois, — comme le duc de Bedford Ta tristement reconnu lui-même, dans une lettre à son roi dont M. France a tout à fait négligé de tirer parti, — la grande et riche région delà Champagne, constituant désormais une barrière entre les Anglais et leurs alliés bourguignons, ainsi quelaBeauce, une part de la Picardie, et les importantes cités de Reims, Troyes, Ghàlons, Laon, Sens, Provins, Senlis, Lagny, Creil, Beauvais, et Compiègne '. Que si ces résultats, d'une importance extrême, obtenus en quatorze semaines, ont eu vraiment pourcause l'influence d'une pauvre fille hébétée, hallucinée, et dénuée de mémoire, c'est là un effet bien plus étonnant encore que si Jeanne avait possédé l'esprit le plus clair et le souvenir le plus infaillible. L' « explication )> de M. France, en lui refusant ces deux qualités, ne parvient qu'à transformer la merveille en un véritable

I. Lettre de Bedford à Henri VI (i433). Cotton Mss. Titus. E.

LES « SOUVENIRS CONFUS » DE JEANNE .iS

miracle. Mais, comme je l'ai dit également, il est très curieux de voir que M. France lui-même, lorsqu'il s'occupe de recherches historiques, nous présente exactement les deux défauts qu'il voudrait attribuer à son héroïne : car souvent, dans les témoignages qu'il allègue, il confond étrangement le faux avec le vrai, et souvent aussi il oublie ses propres assertions, pour les contredire dans une autre page.

Il nous décrit la mémoire de Jeanne comme incertaine et troublée' : mais il mentionne plusieurs témoins qui, ayant assisté à son procès, officiellement ou non, nous assurent que sa mémoire était remarquablement claire et bonne. En effet, pour ne point parler de témoignages indirects, émanant de personnes qui n'ont fait que rapporter ce que d'autres leur avaient dit, nous trouvons, tout d'abord, Manchon, le notaire qui a mis par écrit les réponses de Jeanne. Celui-là nous déclare que Faccusée « avait une mémoire excellente », et que souvent elle disait : « J'ai déjà répondu à cette question », ou bien : « Je m'en remets au clerc » -, — c'est-à-dire à Manchon lui-même — : et le fait est que de telles

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