‹ La Jeanne d'Arc de M. Anatole FranceChapitre 91 sur 108 · I. Procès, vol. III, p. i · texte numérisé non relu

I. Procès, vol. III, p. i

celui-ci leurs portes, et de vastes régions soumises au pouvoir anglais résolurent de revenir au souverain légitime.

Ainsi la véritable « explication » de l'extraordinaire succès de Jeanne consiste, uniquement, en ce que la Pucelle était ce qu'elle était, en ce qu'elle possédait à un degré supérieur l'intelligence, le courage, la loyauté, l'honneur, la décision, et la grandeur morale. Et que si l'on se demande, ensuite, comment elle en est venue à posséder ces qualités, c'est ce que nul au monde ne saurait expliquer, non plus que nul ne serait en état d'expliquer comment un jeune campagnard de Stratford-sur-Avon a pu écrire le Roi Lear et Hcunlcl.

Il est vrai qu'il y a eu, en outre, chez Jeanne, un cas surprenant de précocité : mais nous savons assez que des enfants de l'âge le plus innocent peuvent exceller dans la musique, oubien, comme Pascal et (jauss, embarrasser les plus grands mathématiciens par la rapidité et l'exactitude prodigieuses de leurs calculs, ou bien encore deviner, sans l'aide d'aucun maître, ces mystères de la géométrie (|ui, par ailleurs, sont toujours restés des mystères pour dos hommes de génie comme un Tennyson ou un Macaulay. Le génie est un phénomène à jamais inexpli('a])le, depuis

l'explication historique li')

sa première manifestation jusqu'à son plus complet épanouissement, et soit ({u'il se déploie en musique ou en science, ou dans l'intelligence et la conduite des plus graves intérêts politiques. Cependant, il importe d'ajouter que l'enthousiasme religieux de Jeanne, et la présence en elle de certaines facultés d'ordre anormal, ont collaboré avec son génie personnel pour lui permettre d'accomplir sa tâche historique. La jeune fille aurait pu posséder toutes les qualités que j'ai résumées plus haut ; elle aurait pu être aussi intelligente, et courageuse, qu'elle l'a été, et pénétrée du même haut idéal moral, tel qu'elle l'a tenu de sa religion '.jamais elle n'aurait «trouvé son occasion » si un certain pouvoir psychique qui était en elle ne l'avait pas mise en état de voir, d'entendre et de toucher ses saints, et puis de recevoir deux une confiance et une résolution que sa foi dans leur origine surnaturelle, allait rendre inébranlables. Et ce n'est pas tout : sans les preuves qu'elle a données du caractère inspiré de sa mission, personne n'aurait écouté sa requête d'obtenir une armée pour délivrer Orléans. La combinaison de son génie propre avec les particularités psychiques de sa nature lui a fourni, dans le temps où elle vivait, celt(i opportunité dont elle a su tirer le meilleur

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parti. Il y avait alors, de par le monde, un très grand nombre de visionnaires : mais tandis que plusieurs d'entre eux sont demeurés tout à fait inutiles pour la vie pratique, d'autres ont pu profiter de leurs dons d'illumination pour exercer une influence décisive sur le cours des choses. De leur nombre a été la Pucelle, après saint François d'Assise et avant sainte Thérèse : elle a fait bénéficier son pays des facultés exceptionnelles que la nature lui avait accordées.

Ces facultés, et leur alliance singulière, chez Jeanne, avec un parfait équilibre du corps et de l'esprit, c'est chose que la science, jusqu'à présent, ne peut pas expliquer. Le D"" Dumas, dans sa notice sur ce sujet qu'a publiée M. France, déclare n'avoir point réussi à trouver, chez Jeanne, aucun des stigmates classiques de l'hystérie ; et il ne semble pas que ses visions, telles que nous les connaissons, puissent être ramenées à aucun type pathologique constaté expérimentalement. Nul indice ne permet de penser que Jeanne, pendant qu'elle était en communion avec ses saints, se soit trouvée « dissociée », ni en « état d'extase », et inconsciente de ce qui l'entourait. Au contraire, nous voyons que, dans la terrible scène de son abjuration, elle entend à la fois, avec une netteté égale, les voix de ses

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saints, et ce sermon de son prédicateur dont elle ne se fait pas faute de critiquer les erreurs ^ Il y a là, décidément, un cas psychique tout à fait spécial ; et j'ajoute que ma propre connaissance des états de ce genre ne m'offre pas le moindre parallèle tant soit peu vraisemblable. Bornons-nous donc à affirmer, comme le fait M. France lorsqu'il consent à oublier un instant sa « marotte » d'un « endoctrinement « clérical, que l'inspiration de Jeanne d'Arc a jailli « de son co'ur » ! Je sais bien que ce terme n'est pas précisément scientifique. Souvent, nos meilleures inspirations proviennent de « notre cœur » de lumières qui transfigurent en nous nos idées morales : mais ces inspirations, chez nous, ne prennent point la forme objective qu'elles ont prise chez la Pucelle, incarnées dans des figures ou des voix de saints. Par un accident unique, il est arrivé que le « cœur » de Jeanne a employé ce moyen pour lui parler, l'armant par là d'une confiance et une énergie invincibles. Que cela soit arrivé ainsi, rien au monde n'est plus certain, ni n'a été plus heureux pour la France d'alors : mais pourquoi cela a été, c'est ce que nous devons renoncera expliquer, du moins à présent,

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