SCÈNE UNIQUE
ELPIN, LE CHOEUR.
ELPIN.
Vraiment, les lois qu'Amour impose éternellement à son empire ne sont ni cruelles ni injustes, et l'on condamne à tort ses œuvres pleines de providence et de mystère. 0 par quel.' artifice, par quelles voies inconnues il conduit Thomme au bonheur, et le transporte au sein des célestes délices,quand il se croit le plus profondément infortuné ! Voici qu'Aminte remonte, du goufTre où il se jette, au faîte de toutes les joies. Heureux Aminie, d'autant plus heureux que tu as été plus misérable ! A ton exemple, il m'est à cette heure permis d'espérer que cette beauté cruelle, qui sous le rire de la pitié cache un cœur de fer, guérira par une tendresse véritable les plaies que m'a faites au cœur sa pitié menteuse.
LE CHCEUR.
Voici venir le sage Elpin qui parle d'Aminte comme s'il vivait encore, l'appelant fortuné. Dure condition des amants! Il estime sans doute heureux l'amant qui meurt, si sa mort trouve enlin quelque pitié au cœur de sa nymphe. Voilà pourtant ce qu'il appelle le paradis d'amour, voilà ce qu'i. espère. De quelles faibles récompenses le dieu ailé paye ses es claves ! Elpin, es-tu donc si misérable, que tu traites de for tunée la mort déplorable du pauvre Aminte ? Tu souhaiterais une pareille fin ?
ELPIN.
Amis, soyez en joie ; il était faux, le biniit qui vous est parvenu de sa mort.
426 AMINTE
LE CHOEUR •
Oh ! que nous apprends-tu ? Combien tu nous consoles ! H n'est donc pas vrai qu'il se soit précipité ?
C'est au contraire la vérité ; mais heureuse a été sa chute, et sous la triste image de la mort il a recouvré la vie et la joie. Il repose à cette heure sur le sein de sa nymphe chérie Aussi tendre maintenant que jadis impitoyable, elle essuie les, pleurs de ses beaux yeux. Je m'en vais quérir Mon tan, père de Sylvie, et je l'amène près d'eux ; son consentement seul manque à l'union de leur destinée.
LE CHOEUR
Égaux en âge, égaux en grâces, ils ont le même désir, et le bon Montan, jaloux d'avoir des petits- enfants, aimables sou- 'iens de sa vieillesse, fera selon leur vœu. Mais toi, de grâce, Elpin, dis-nous quel dieu ou quel sort propice a préseivé Aminte dans sa chute.
Volontiers. Écoutez, écoutez ce que j'ai vu de mes yeux. J'étais devant ma grotte qui touche le vallon et presque le pied de la colline où la pente se recourbe. Là, je devisais avec Tircis de celle qui l'engagea d'abord dans les chaînes dont je fus plus lard enlacé, et je préférais à sa liberté reconquise ma douce servitude, quand, un cri nous faisant lever les yeux^ nous voyons un homme s'élancer de la hauteur, puis tomber sur un buisson. Des herbes, des épines, des rameaux étroitement unis, et comme tissus ensemble en un grand faisceau, couvraient la colline un peu au-dessus de nous. 11 vint d'abord tomber en ce lieu, et bien que, le poids de son corps rompant cet obstacle, il soit tombé plus bas, presque sur ses pieds, sa chute, ralentie de la sorte, n'était pas mortelle. Elle était si grave néanmoins, qu'il resta plus d'une heuiv étourdi et sans connaissance. A cette vue, nous sommes restés muets de compassion et de stupeur en reconnaissant Aminte ; mais voyant qu'il respirait encore, et qu'il n'en mourrait pas sans