CHANT TROISIÈME
La douce haleine qui devance l'Aurore s'éveillait pour annoncer son retour, pendant qu'elle se pare et fleurit ses cheveux d'or de roses cueillies au paradis. Alors le camp,' qui s'empresse aux armes, élève sa grande voix, puis les trompettes donneut le signal, plus joyeuses et plus sonores.
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Le sage Godefroi gouverne cet enlhousiasoie et lef^econde. Il serait plus facile de détourner le cours du rapide lorrenl qui se précipite au gouffre de Charybde, ou d'arrêter le vent du nord quand il ébranle le dos de l'Apennin, ot submerge les navires. Il ordonne, il règle la marche ; son commandement est rapide, mais rapide avec prudence.
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Chacun a des ailes au cœur et des ailes aux pieds, sans s'apercevoir cependant de sa course rapide Mais, quand le soleil plus élevé frappe les plaines arides de ses rayons plus ardents, voici que Jérusalem apparaît, voici qu'on se montre au doigt Jérusalem, voici que mille voix unanimes saluent Jérusalem !
Ainsi d'audacieux navigateurs, cherchant im rivage étranger sur une mer incertaine et sous un pôle inconnu, errent au gré des eaux trompeuses et du vent intldèle; mais enlin, s'ils découvrent le sol désiré, ils le saluent de loin d'un cri joyeux, ils se le montrent l'un à l'autre, et alors ils oublient les ennuis et les fatigues du passé.
A la grande joie que cette première vue inspire doucement à leur âme, succède une profonde tristesse, mêlée de crainte et d'affectueux respect. Ils osent à peine lever les yeux vers la cité, demeure choisie par le Christ, où il mourut, où il fut enseveli, où enfin il reprit sa dépouille humaine.
Les sourds accents, les paroles étouffées, les sanglots interrompus et les soupirs pleins de larmes de celte armée qui se réjouit à la fois et se désole, répandent dans l'air un murmure pareil à ce qu'on entend d'ordinaire dans les forets touffues, lorsque le vent bruit au travers des feuillages, pareil encore au sourd gémissement de la mer brisant au milieu des écueils ou sur ses rives.
Tous marchent pieds nus, à l'exemple de leurs chefs. Ornements d'or ou de soie, plumes ou cimiers superbes, chacun dépouille sa tête de ces parures. Ils déposent en même temps
l'orgueil hautain du cœur, et de cîiaudes larmes pleuvent de leurs yeux. Puis, comme si la source de leurs gémissements était close, chacun d'eux s'accuse en ces termes : vni.
« Voilà donc, Seigneur, les lieux que tu as arrosés de mille ruisseaux de sang; et en ce jour je n^ verserais pas, à ce cruel souvenir, deux torrent? de pleurs amers?... 0 cœur de glace ! que ne débordes-tu par mes yeux, et que ne fonds-tu en larmes ! Cœur dur, que ne te brises-tu pas ? Tu mérites bien de pleurer à jamais, si tu fie pleures maintenant. »
Cependant une sentinelle de la ville, placée sur une haute tour, d'où elle découvre les monts et les plaines, voit au loin la poussière s'élever et s'épandre dans l'air ; on dirait uue grande nuée qui rayonne et s'embrase, comme si elle était pleine de feux et d'éclairs. Enfin elle reconnaît le scintillement des armures, et distingue les hommes et les chevaux.
« Oh ! quel nuage de poussière j'aperçois ! crie alors la sentinelle ; oh ! comme il brille ! Allons, ô citoyens ! que chacun s'arme promptement pour sa défense et coure aux remparts ; voici l'ennemi. » — Puis reprenant : « Que chacun se hâte et prenne les armes ; voici l'ennemi, il est à nos portes. Voyez la poussière qui enveloppe le ciel d'un nuage affreux. »
Les faibles enfants, les vieillards sans défense, la foule des femmes effrayées qui ne savent ni frapper ni combattre, se traînent suppliants et en pleurs aux mosquées. Les autres, plus forts de cœur et de bras, ont déjà pris les armes en toute hâte : ceux-ci courent aux portes, ceux-là aux remparts j le roi va de tous côtés, examine tout et pourvoit à tout.
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Il donne ses ordres ; puis, afin qu'il soit au besoin à portée, il se retire dans une tour placée entre deux portes, d'où il domine et découvre les plaines et les montagnes. Il veet qu'Herminie le suive, la belle Herminie qu'il reçut à sa cour, Antioche étant prise par les armées chrétiennes, et son ,père étant mort.
Cependant Clorinde se porte à la rencontre des Francs. Beaucoup de guerriers la suivent, mais elle les devance tous. D'un autre côté, près d'une secrète issue, Argant sg tient disposé à la soutenir. Par ses paroles et son air intiépide, la généreuse guerrière excite ses compagnons. « 11 nous faut, ditelle, par un glorieux début, fonder aujourd'hui les espérances de l'Asie. »
Tandis qu'elle parle à ses soldats, elle voit non loin, ime troupe de Francs «ai, chargés de butin (car, selon l'usage, ils A'enaicnt de piller), ramenaient au camp des troupeaux. Elle s'élance sur eux, et leur chef, qui la voit venir à lui, fond aussi sur elle; Ce capitaine se nomme Gardon, homme d'un grand courage,, mais non pas tel cependant qu'il puisse lui résister.
Gardon, à ce choc terrible, est renversé sous les yeux des Francs et des païens qui poussent alors de grands cris, tirant de ce premier succès d'heureux mais vains augures. Clorinde se précipite sur les autres ; son bras en vaut cent. Ses guerriers la suivent dans le chemin qu'aplanissent ses efforts et que s'ouvre son épéc.
Elle a bientôt arraché sa proie au ravisseur. La troupe dt Francs cède peu à peu, jusqu'au sommet d'une colline où elle se rallie, secourue par la position. Alors, comme un éclair s'échappe et tombe des nues en feu, le brave Tancrède, à qui Godefroi a fait signe, se précipite avec sa troupe, sa grande lance en arrêt.
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11 la porte si haute, et s'avance si superbe et si gracieux, qu'en le voyant le roi devine que c'est un guerrier clioisi dans l'élite même. Alors s'adressant h la princesse, assise auprès de lui, et qui sent déjià son cœur palpiter : « Toi qui les as vus si souvent, dit-il, tu dois bien connaître chaque chrétien, quoique couvert de son armure, xvui.
« Quel est dom. adm qui marche si fièrement au combat,
et dont l'aspect est si terrible ? » Mais elle, au lieu de re'pondre, n'a sur ses lèvres que des soupirs, et dans ses yeux que des larmes. Cependant soupirs et larmes, elle les comprime, mais non sans qu'on les aperçoive un peu, car un cercle rougissant teint ses beaux yeux, et son cœur n'étoufte qu'à demi son émotion intérieure.
Puis usant de feinte et cachant sous le manteau de la haine une autre passion: « Hélas! lui répond-elle, je dois bien le reconnaitre^ et je pourrais bien le distinguer entre mille, car je l'ai souvent vu teindre les champs et remplir les fossés du sang de mon peuple. Ah ! que ses coups sont redoutables ! Les blessures qu'il fait, il n'est pas d'herbe ni d'art mystérieux qui les guérisse.
« C'est le prince Tancrède. Oh ! puisse-t-il être un jour mon prisonnier ! Je ne le voudrais pas mort en ma puissance ; je voudrais le tenir vivant, afin de donner, selon mes désirs, quelque doux aliment à rna vengeance. » — Elle dit, et le vrai sens de ses paroles n'est pas compris de celui qui l'écoute. A ces derniers mots se môle un soupir qu'elle veut en vain
étouffer.
Cependant Clorinde fond sur Tancrède, la lance en arrêt. Ils se frappent à la visière ; leurs armes volent en éclats, et Clo rinde reste en partie nue, car le héros a hrisé (coup merveilleux) les lacs de son casque et l'a renversé de sa tête. Alors, ses cheveux d'or épars au vent, une jeune femme apparaît au milieu du champ de bataille.
Ses yeux foudroient, ses regards étinceilent, doux même dans la colère ; que serait ce dans les ris? A quoi songes-tu, Tancrède? Que vois-tu? Ne reconnais-tu pas ces traits aimables ? C'est pourtant là ce beau visage pour lequel tu es embrasé d'amour. Ton coeur, où son image est gravée, te le dira. C'est elle que tu vis un jour se rafraîchir le front à une fontaine solitaire.
11 n'a pas d'abord pris garde au cimier, ni au bouclier
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peint ; maintenant qu'il la voit, il demeure immobile. Elle recouvre de son mieux sa tête nue, et l'attaque; mais lui ■^ecule. Il charge d'autres combattants, et fait tournoyer son ierrible fer. Mais elle ne lui accorde pas de répit; elle le poursuit menaçante, elle lui crie : Arrête ! et le provoque à deux morts à la fois.
Frappé, Tmcrède n*; riposte pas. 11 est moins attentif à regarder Tépée de la guerrière que les beaux yeux 'Voù l'amour lui darde ses traits inévitables. — « Ils sont vams, dit-il en lui-même, les coups que porte ta main armée, mais ceux qui partent de ta belle figure découverte ne tombent pas à faux, et toujours ils percent mon cœur. »
Il se résout enfin, quoiqu'il n'espère pas de pitié, à ne pas mourir^ amant ignoré, en taisant son amour. Il veut que Clorinde sache qu'elle frappe en lui un esclave sans défense, qui supplie et qui tremble. « 0 toi, dit-il, qui semblés n'avoir que moi pour ennemi au milieu d'un si grand nombre, sortons de cette mêlée, et, à l'écart, nous pourrons mieux nous mesurer l'un contre l'autre.
« Ainsi l'on verra mieux si ma valeur est égale à la tienne. » — Elle accepte le défi, et comme la perte de son casque ne lui importe guère, elle s'avance avec audace, et Tancrede la suit consterné. Déjà la guerrière était sous les armes, déjà elle l'avait frappé, quand Tancrede : « Arrête, dit-il, et avant le combat, réglons-en les conditions. »
Elle s'arrête, et lui, de tremblant qu'il était, son amour désespéré le rend audacieux. « Nos conditions, dit-il, puisque tu ne veux pas de paix avec moi, sont que tu me perces le cœur, ce cœur qui ne m'appartient plus, et qui mourra avec joie, s'il te déplaît qu'il vive. 11 est à toi depuis longtemps ; tu peux bien enSn l'arracher de ma poitrine, je ne t'en empêcherai pas.