‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 14 sur 114 · XX VIII · texte numérisé non relu

XX VIII

* Voici mes bras pendants ; je t'ofTre mon sein sans défense; que ne frappes-tu? Faut-il te venir en aide? Je consens à

quitter ma cuirasse, si tu veux ma poitrine à nu. » — Le mialheureux Tancrède allait répandre ses douleurs en plaintes encore plus amères, quand survient une troupe de païens et de Francs^qui l'en empêchent.

Les soldats de la Palestine, soit terreur, soit ruse de guerre, fuient chassés par une bande de chrétiens. Un de ceux qui les poursuivent, homme cruel , voit la chevelure de Clorinde voler éparse au vent, et lève le bras pour frapper par derrière sa tête désarmée ; mais Tancrède, qui s'en aperçoit, pousse un cri, et accourt opposer son glaive à ce grand coup.

Le coup n'est pourtant pas sans effet ; il a touché la belle tête à la naissance du col. Ce fut ime légère blessure, mais les blonds cheveux se rougirent de quelques perles de sang. Ainsi l'or, sous la main d'un habile orfèvre, rougit des étincelles du rubis. Tancrède, furieux, se jette, l'épée à la main, sui' ce barbare.

Le lâche s'éloigne ; embrasé de colère, le prince le poursuit. Ils vont comme par l'air un javelot. Clorinde, étonnée, les regarde tous deux s'éloigner, et ne songe pas à les suivre. Elle se retire avec ses gens qui fuient. Parfois elle présente le front et attaque les Francs ; elle se tourne, puis se retourne, elle fuit et elle poursuit : on ne saurait dire si elle est victorieuse ou vaincue.

xxxu.

Tel parfois un taureau, dans un vaste cirque, s'il présente les cornes aux chiens qui le poursuivent, ils s'arrêtent ; s'il se met à luir, ils retournent plus ardents à sa poursuite. Clorinde, dans sa retraite, se garantit la tête de son bouclier qu'elle oppose par derrière. Ainsi les Maures, dans leurs jeux, parent en fuyant les balles qu'on leur lance.

xxxni.

Déjà les uns en fuyant, les autres en poursuivant, se sont approchés des murs de la ville. Alors les païens jettent un cri horrible et fon- -soudain volte-face. Ils décrivent un grand circuit, puis, se retournant, ils recommencent l'attaque par der-

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^ère eî pur les côtés. Argant lui-même descend delà montagne avec sa troupe pour attaquer de front.

Le féroce Circassien sort des rangs, jaloux de porter le premier coup. Celui sur lequeî il frappe est étendu par terre souS' son cheval qui tombe avec lui. Avant que sa lance vole en débris, beaucoup d'autres vont rejoindre le premier dans sa chute. Puis il tire son épée, et quand il atteint, toujours il tue, ou renverse, ou fait pour le moins une blessure.

Clorinde, son émule, ôte la vie au courageux Ardélion, homme âgé, mais d'une vieillesse inébranlable, appuyée qu'elle était par deux fils. Ce ne lui fut pourtant pas une sauvegarde. Alcandre, l'aîné, atteint d'une affreuse blessure, ne put veiller sur son père, et Polipherne, qui restait près de lui, ne put lui-même se sauver qu'à grand'peine.

Mais Tancrcde, n'ayant pu joindre le félon qui monte un coursier plus rapide que le sien, regarde derrière lui, et voit que leur audace a emporté trop loin ses gens. 11 voit qu'ils sont cernés. Alors il tourne bride, et revient en toute hâte sur ses pas; mais il n'est plus seul à les secourir; avec lui marche cette troupe qui accourt à tous les dangers. xxxvu.

Ce sont les Aventuriers sous la bannière de Dudon, la fleur des héros, le nerf et la vigueur du camp. Renaud, le plus magnanime et le plus beaa les devance tous; moins rapide est l'éclair. A son port et à l'aigle blanc sur champ d'azur, Herminie l'a bientôt reconnu, et dit au roi, qui a le regard fixé sur lui : « Voilà le vainqueur des plus valeureux, xxxviu.

« Son épée a peu ou point de riA'ale, et c'est encore un enfant. S'il y avait au milieu de nos ennemis six autre» guerriers pareils, toute la Syrie serait déjà vaincue et esclave. Déjà seraient domptés les royaumes du midi et les peuples les plus voisins de l'aurore. Peut-être le Nil chercherait-il vainement à dérobera leur joug sa ; '^iî'ce inconnue et lointaine.

« Il a nom Renaud. Sa main irritée est plus \ craindre que toutes les machines pour les murailles. Maintenant tourne les yeux où je t'indique, et regarde celui qui a une armure vert et or; c'est Dudon. 11 commande cette troupe qui est la troupe de la victoire. C'est un capitaine de noble sang et de grande expérience; s'il l'emporte sur tous par l'âge, il ne le cède à aucun en mérite.

« Mais ce grand guerrier dont l'armure est brune , c'est Gernand, le frère du roi de Norwége. La terre ne porte pas de mortel plus orgueilleux, et ce vice seul obscurcit l'éclat de ses hauts faits. Ceux qui marclient si intimement unis, dont l'habit est blanc ainsi que toute la parure, ce sont Gildippe et Odoard, amants et époux, fameux par leur valeur et leur fidélité. »

Elle dit ; — et ils voient en bas le massacre de plus en plus s'accroître. Tancrède et Renaud ont rompu celte épaisse ceinture d'hommes et de fer. Puis le bataillon conduit par Dudon les rejoint et charge vigoureusement encore. Argant, Argant, lui-même, renversé par un grand coup de Renaud, se relève à peine.

XLU.

Il ne se fût pas relevé peut-être, si, en ce moment, le cheval du fils de Bertold s'étant abattu sous lui, il n'eût été quelques instants à dégager son pied captif. Sur ces entrefaites, l'armée païenne, mise en déroute, se reforme en fuyant vers la ville. Seuls, Argant et Ciorinde opposent une digue et un rempart à la fureur qui par derrière les inonde.

XLUI.

Ils marchent les derniers; l'impétuosité des vainqueurs s'émousse un moment contre eux et se ralentit, de sorte qu'ils peuvent fuir avec moins de péril ceux-là qui fuient les premiers. Dudon, ardent à la victoire, poursuit les infidèles. U renverse le fier Tigrane d'un choc de son cheval, et son épée fait x.->uler sa tète sur le sol.

Sa fine cuirasse ne sert de rien à Alg'ûzar, ni son casque de

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bonne trempe au rolmste Corban. Il leur perce le cou et le Aos de telle sorte, que la blessure leur passe au travers du visage et de la poitrine. Par sa main encore^ Amurat, Méhéraet et le cruel Almanzor perdent une vie qui leur est douce. Le fier Circassien lui-même ne peut s'éloigner tranquille.

11 en frémit. Parfois cependant il s'arrête, se retourne, puis cède encore. Entin il fond sur lui à l'improviste, et lui porte un si grand coup au côté, que le fer s'y plonge, et arrache la vie au capitaine franc. 11 tombe ; un cruel repos, un sommeil de fer presse ses yeux qui peuvent à peine s'ouvrir.

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